‹ NouvellesChapitre 28 sur 38 · CRAMPON LE COCHER · texte numérisé non relu

CRAMPON LE COCHER

ES physiciens ont remarqué avec infiniment de justesse, à l'aide de leurs instruments, qu'on trouvait dans la millième partie d'une goutte d'eau les phénomènes épars et contenus dans l'univers : des montagnes, des forêts, des mers, des êtres animés ayant leurs passions, nos haines, nos guerres, et enfin tous les attributs de la création visible, dont nous nous disons modestement les rois. Perfectionnons ces instruments révélateurs, et nous pénétrerons dans des mondes nouveaux et toujours peuplés, toujours agités comme le nôtre. Où] cela finit-il? Dieu le

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sait. Le monde moral offre pareillement ses mondes dans des mondes, c'est-à-dire des caractères qui, sans limites et sans fin, en emboîtent d'autres, invisibles sans le microscope patient de l'observation, mais parfaitement ressemblants entre eux, de la même famille, présentant en petit les mêmes habitudes, les mêmes vices, les mêmes travers que leurs frères géants, que leurs aînés. Ainsi la société a ses mille millions de facettes, ses miniatures où elle se peint à l'infini. Elle a, par exemple, des grands hommes au haut et au bas de l'échelle : les uns, qu'on nomme Aristide, Titus, et qui font du bien à tout un peuple ; les autres, dont on ne saura jamais les noms, qui passent leurs journées d'hiver à donner du pain aux oiseaux posés sur le bord de leurs croisées. C'est la même générosité s'exerçant dans des proportions différentes. L'ambition, l'envie, la haine, qui bouillonnaient dans la poitrine de Néron, s'agitent dans l'âme du savetier du coin. L'occasion lui a manqué pour éventrer sa mère et couper les veines à son précepteur; il ne connaît pas sa mère, et il n'a jamais appris à lire. C'est un Néron qui mourra surnuméraire.

J'appelle ces êtres plus ou moins malfaisants, qui sont sans prise sur la société, parce que la société les a faits trop petits, ]es petits Machiavels, quoique Machiavel ait été, comme on le sait aujourd'hui, un des hommes les plus honnêtes de son temps. C'est à son livre qu'il doit de passer pour un des hommes les plus exécrables. Faites un beau livre, voilà ce qui vous arrive. L'exemple, il est vrai, est presque sans danger.

Qui ne connaît les petits Machiayels dont je veux parler ? Ils embarrassent vos pas dans la vie, vous inquiètent jusqu'à la dernière heure ; vous en trouvez partout, depuis la nourrice jusqu'à la garde-malade. C'est votre domestique disant à un visiteur abhorré que. vous êtes chez vous lorsque vous lui avez recommandé à trois fois de dire que vous étiez sorti. Vous enragez, il sourit; il se venge dans sa goutte d'eau de ce que vous ne lui avez pas permis de sortir dimanche dernier. C'est votre barbier qui, vous voyant prêt à aller en soirée, vous dessine avec son rasoir une estafilade au menton et vous fait saigner pendant deux heures, quand toutefois vous n'êtes pas obligé de vous présenter, avec un emplâtre à la joue, dans les salons où vous êtes attendu. C'est le cocher de fiacre, jaloux de l'éclat de votre gilet blanc et de votre pantalon de fantaisie, qui lance ses roues dans le ruisseau et vous tigre de bouc des pieds à la tête. Le domestique est un Tibère, le barbier un Caligula, le cocher un Louis XL Le trône leur a fait défaut, non la bonne volonté.

Puisque M. le préfet de police distribue des prix de vertu aux cochers, qu'il nous soit permis de raconter un trait de la vie du cocher Crampon, membre assez distingué de la famille des petits Machiavels.

Quoique le Marais s'en aille à grands pas, au contraire des rois dont on a dit très faussement qu'ils s'en allaient, puisqu'on en compte huit de plus qu'au xviii® siècle, le Marais n'en garde pas moins avec fidélité quelques bonnes vieilles rues oiî il fait nuit à

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midi, et où le gaz, pour hardi qu'il soit, n'a pas encore osé pénétrer; c'est-à-dire qu'il y fait nuit toujours. Dans l'épaisseur de ces vieilles murailles, qui ont réellement soutenu des sièges au temps passé, s'enfonce une porte cochère dont les deux lourds battants sont à six pas de profondeur sous un manteau de pierre. C'est une maison; elle est même habitée; du moins l'est-elle un peu, car son corps de logis, ses deux pavillons, où pourraient vivre à l'aise quatre familles nombreuses, ne servent d'asile qu'à un vieux médecin, un vieux concierge et un vieux cocher. Que se passe-t-il audessus, au-dessous de l'entre-sol, occupé par M. Trénard, le médecin-accoucheur, dans ces vingt ou trente salles désertes ou cryptes? Nul n'oserait le dire. Probablement il a poussé du foin aux étages supérieurs, et des créations spontanées se sont déclarées dans les caves : des serpents et des couleuvres.

Depuis quarante ans, ces trois vieux locataires vivent dans cet endroit, je voudrais dire en paix, mais il n'y a jamais eu de paix entre eux, si ce n'est, toutefois, entre le portier et le médecin. Quant à Crampon (c'est le nom du cocher), il est le tourment du docteur et le fléau du portier. Depuis quarante ans, il est chassé régulièrement tous les jours, et il n'en est pas moins depuis quarante ans chez le médecin-accoucheur Trénard. Vieux cocher et vieille maîtresse, dit-il souvent, sont, il paraît, impossibles à renvoyer. Le principal défaut de Crampon est de boire ; il boit comme une éponge, et, pour satisfaire sa passion, il vend

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ses habits, ceux de son maître, il vend le foia et Tavoine; vingt fois il a échangé les bons che^ vaux du docteur contre des rosses pour boire la plus-value, s'imaginant que celui-ci ne s'en apercevrait pas. L'illusion, en pareil cas, a ses bornes ; Crampon ayant échangé une fois un cheval entier contre une jument, le docteur se fâcha.

« Je ne sais comment cela s'est fait, répondit simplement Crampon.

— Je te chasse ! lui dit le docteur.

— Où faut-il conduire monsieur, ce matin ?

répliqua Crampon.

Il est bon de dire que Crampon ne conduit jamais si sûrement ses chevaux que lorsqu'il est gris. C'est merveille de lui voir alors franchir les ruisseaux, éviter les tas de pierres, couper la ligne aux cabriolets de remise. II passerait entre un enfant de trois ans et sa mère, entre un vieillard et sa canne, sans causer un malheur. Quand il est, nous ne dirons pas à jeun, il ne l'est jamais, mais moins pris de vin, il accroche les marchands ambulants, écorne les bornes et soulève, par sa maladresse, tous les piétons contre lui.

tt Donne-moi la bride, dit le docteur, s'il aperçoit Crampon dans cette situation anormale : tu n'es pas gris aujourd'hui, tu vas écraser quelqu'un.

Ceci explique pourquoi le docteur ne fait jamais que la vaine menace de chasser son cocher pour motif d'ivresse. Il eût véritablement été forcé d'en venir à cette extrémité, si Crampon eût

Opéré en lui-même une réforme trop tempérante.

Homme excellemment moral, le docteur ne lui dit pas moins depuis quarante ans, en faisant ses visites aux malades : < Crampon, tu me pousses à bout, tu me déshonores; chacun me dit :

« Pourquoi, docteur, gardez-vous un tel ivrogne « à votre service ? »

^ Oui, monsieur le docteur, répondait Crampon.

— Tu vieillis, ta vue baisse considérablement, parce que tu te livres avec excès à la boisson.

— J'aime mieux boire un peu plus et y voir un peu moins.

— Je te chasse!

— Oui, monsieur le docteur.

— Mais prends donc exemple sur Quifoux, mon portier.

— Nous y voici.

— Depuis quarante ans il n'a encouru aucun reproche.

— Encore Quifoux ! Je le boirai, ce scélérat-là! murmura Crampon.

— Vois comme il est exact à m'ouvrir, le soir, la nuit, à toute heure, quand on vient me chercher pour un accouchement.

— Un cafard, dit encore tout bas Crampon. Il laisse sa porte ouverte toute la nuit pour faire croire qu'il l'ouvre. Connu!

— Ce n'est pas lui qui vendrait son joli mobilier, gagné à la sueur de son front, pour acheter de l'eau-de-vie.

— Il a un estomac de papier.

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— II met à la caisse d'épargne.

— Je croîs bien, il vole pour y mettre.

— C'est un bon chrétien; il a dernièrement fait ses pâques.

— En a-t-il, des vertus!

— Je me fais vieux; quand je me retirerai de la profession, je n'oublierai pas ceux qui m'ont servi avec honnêteté^ exactitude, sobriété. »

Ce dernier trait de morale du docteur Trénard rendit Crampon tout pensif. Il voyait déjà Quifoux héritier des biens du docteur. Ce coup le dégrisa tellement, qu'il renversa un enfant en voulant tourner un coin de rue.

n Prends donc garde ! s'écria le docteur.

— C'est que je pensais sérieusement à me corriger, répondit le cocher. Cela me porte toujours malheur.

— Je te chasse!

— Oui, monsieur le docteur. »

En rentrant à la maison, Crampon jeta un coup d'œil terrible dans la loge du portier, lequel était tailleur et portier^ uu peu contrairement aux habitudes de ses confrères du Marais, tous savetiers. « C'est donc avoir de la vertu, disait-il entre ses dents, d'avoir une pendule en albâtre» une montre d'argent, des rideaux au lit, deux casserolles et douze ou quinze cents francs à la caisse d'épargne? Et parce qu'il a quelque chose, le docteur le fera son héritier ! C'est moi plutôt qui devrais l'être, puisque je n'ai rien. Ce qui fait toute la différence entre ce tartufe et moi, c'est le grand air. Il est facile d'être rangé quand on

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reste près d'un poêle, le dos sur une chaise, à tirer le cordon. Mais qu'il aille au grand air le matin par le brouillard, la nuit par la neige, en criant sans cesse : Gare! gare ! gare! A ce chien de métier, un saint n'y résisterait pas.

« Je le perdrai ! dit au bout de mille réflexions le cocher Crampon en pensant à l'infériorité morale où il se voyait placé par rapport au portier. Je le perdrai. »

Et il mit à exécution quelques-uns de ses moyens de vengeanee.

Il criait si^bas : Laporte, sHl vous plaît / la nuit, lorsqu'il rentrait avec le docteur, que tout autre que Quifoux n'eût pas ouvert, faute d^entendre. Le portier entendait toujours. Il courait ouvrir, fût-il trois heures après minuit. Crampon murmurait : tt A-t-on jamais vu un vieux coquin de cette espèce? Oui, souhaite-nous le bonsoir! Tu ne m'échapperas pas toujours. »

Un autre jour, en dirigeant mal son cheval.

Crampon enfonçait la porte vitrée du portier avec le derrière du cabriolet.

« Cela ne sera rien, cela ne sera rien, monsieur Crampon ! Vous avez trop levé le coude ce matin. »

La porte était réparée le lendemain.

Une autre fois il entrait dans la loge du portier à l'heure où les clients avaient l'habitude de frapper à la porte du docteur pour quelque consultation, et il cherchait à l'empêcher d'entendre le coup de sonnette.

« Pardon, monsieur Crampon, je crois qu'on sonne... »

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Une autre fois encore il coupait le cordon.

Enfin, pendant des années entières, il tenta inutilement de compromettre la bonne réputation du portier. Celui-ci ne cessait de lui dire : « Mon vieux Crampon, il faut songer à faire une bonne fin; vous voyez que les meilleurs chevaux ne durent pas toujours. Or nous avons soixante ans passés tous les deux. Je ne suis pas riche, mais je n'irai pas à l'hôpital ; vous, vous mourrez sur la paille. Corrigez- vous. Vous êtes presque aveugle. Notre maître n'est pas content de vous. Si vous trempiez un peu votre vin... »

Toutes ces leçons de morale profitèrent si bien à Crampon, qu'un soir, c'était pendant le carnaval, on le ramena à la maison dans un état trop facile à décrire. Le malheureux, sachant que le docteur serait retenu jusqu'au jour par un accouchement, but un nombre incalculable de litres. Il oublia le docteur et l'accouchement, et les chevaux sous les pieds desquels il fut crocheté et ramassé par deux chiffonniers de sa connaissance. Us le déposèrent chez le portier, qui le crut mort.

Touché de l'état affreux où il le vit, le portier commença par le suspendre la tête en bas, dans l'espoir de le soulager. Il faillit l'étouffer. Ce premier procédé ne réussissant pas, il lui jeta de l'eau froide au visage. L'eau fit faire une horrible grimace à Crampon,

<c Un homme, une créature raisonnable peutelle descendre à ce point d'abrutissement ! disait le sage portier. Quel défaut d'éducation ! »

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Le cocher était toujours à peu près dans le

même état.

(( Si je lui donnais un verre d'eau sucrée? ajouta-t-il. Parce qu'il a manqué à toutes les convenances, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir. »

Le portier desserra la bouche de Crampon et lui versa, non pas un verre, mais dix ou douze verres d'eau froide.

« Vous voulez donc me tuer? dit enfin Crampon ; me prenez-vous pour le canal Saint-Martin ?

— Vous voyez, répliqua alors le portier, où conduit le vice.

— Il ne m'a pas conduit du tout, grommela Crampon; je crois qu'on m'a porté ici en triomphe. Tenez, monsieur Quifoux, balbutia-t-il peu à peu, je ne veux plus boire... non^ plus boire... jamais!...

— Serait-ce vrai?

— Comme vous êtes un brave homme... Je veux devenir un brave homme de cocher, comme vous êtes un brave homme de tailleur. Embrassonsnous!

— Allons, dit Quifoux, je vais lui faire un peu de thé.

— Vous m'apprendrez l'état de tailleur... Je veux être tailleur... tailleur en vieux... ce qu'il y a de plus vieux en tailleur.

— Il faudra faire aussi des économies.

— Oui, des économies ; vous m'apprendrez aussi à mettre à la caisse d'épargne.

— Oui, mon ami ; il faudra avoir aussi un peu de religion.

— Un peu ! j'en veux beaucoup. »

Pendant cette leçon de catéchisme^ le portier faisait chauffer de Teau dans une immense marmite et y jetait plusieurs pincées de thé, à la manière des portiers.

« Vous verrez , reprit-il , tandis que le thé bouillait, ce que rapportent une l>onne conscience et de la religion. Dieu ne nous a pas mis sur la terre pour faire de la peine à nos bourgeois.

— J'aime beaucoup les bourgeois, répétait Crampon.

— Mais le thé est fait, dit le portier. Buvez-en dans ce verre, cela vous remettra tout à fait.

— Qu'est-ce que le thé? demanda Crampon.

— C'est l'écorce d'un fruit qu'on cueille en Afrique, et dont se servent les naturels quand ils ont trop bu.

— Vous croyez que cela me fera du bien, père Quifoux?

— Beaucoup.

— Non ! reprit Crampon, ce que vous m'avez dit là m'a rassuré l'âme... Est-ce qu'on prend le thé pur ?

— Quelquefois on y ajoute du lait.

— Pour revenir à ce que vous me disiez... que me disiez- vous ?

— Que je suis un exemple du profit que rapporte une bonne conduite. J'ai deux mille francs en or dans ce coffre, gagnés à force de zèle, d'exactitude à ouvrir, à balayer devant la porte, à répondre poliment aux clients, à contenter mon maître. »

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Crampon avala péniblement une gorgée de thé.

M On n'ajoute donc que du lait à cette boisson ? C'est un peu fade, soit dit entre nous, père Quifoux.

— Je me suis laissé dire qu'on y versait quelquefois un peu d'eau-de-vie.

— Je ne désapprouve pas le mélange, dit Crampon ; et vous ?

— Quand c'est pour la santé... Si je pensais qu'une goutte de vieux cognac...

— Vous avez du vieux cognac ?

— Une grosse bouteille de douze ans...

— Si vous m'en mettiez un soupçon. Tenez, vous êtes un brave homme, et là, s'il faut parler avec sincérité, je ne vous ai pas connu. Pourquoi ne vous ai-je pas connu ? Que de petits verres vous m'eussiez épargnés, et les fautes qui en résultent ! Mais il y a temps pour tout, disait saint Fiacre. »

Le père Quifoux avait penché la bouteille sur le verre de Crampon, et il versait modérément.

« J'espère, dit Crampon, que vous ne me ferez pas l'affront de me laisser boire seul.

— Je ne bois jamais que de l'eau.

— Allons, allons, père Quifoux ! ceci est une médecine, à proprement parier.

— A ta conversion. Crampon, dit le portier en choquant son verre plein de thé et légèrement arrosé de cognac avec le verre de Crampon.

— A ma conversion ! Mais ce n'est pas haïssable, dit Crampon en faisant claquer sa langue dans son palais.

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— Tu le trouves?

— Après tout, père Quifoux, on peut avoir de la conduite, plaire à ses bourgeois, avoir de la religion et se désaltérer de temps en temps, dit Crampon parfaitement dégrisé depuis quelques minutes.

— Sans doute : l'excès seul est blâmable.

— Ce thé me calme entièrement ; un second verre ne nous nuirait pas , je présume.

— Jamais le thé ne fait de mal.

— En ce cas, mon vieux Quifoux, fêtons un second verre. J'aurai l'honneur de verser, si vous le voulez bien. »

Par un tour de main adroit. Crampon ne mit qu'un tiers de thé dans le verre du portier; le reste fut complété par l'eau-de-vie de Cognac.

a A notre bonne amitié !

— A notre bonne amitié ! »

Ce second verre de grog échauffa tellement le vieux portier, qu'il ^e mit à chantonner d'un air narquois :

Bouton de rose.

Tu seras plus heureux que moi ; Car je te destine à ma Rose,

Crampon passa le bras au cou du portier et acheva le couplet :

Et ma Rose est ainsi que toi, Bouton de rose.

<c Ensuite, reprit Crampon comme si la conver-

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sation n'eût pas été coupée, il n'est pas nécessaire d'être ce qu'on doit paraître.

— Ah! Crampon !...

— Tu yas me comprendre : je dis qu'on aime son bourgeois, qu'on le sert bien, mais qu'on se dit en soi-même : « Notre bourgeois est un vilain, et^ si j'avais le choix, j'aimerais autant qu'il fut mon domestique que moi le sien. » Nepense-t-on pas cela ?

— > Je ne dis. pas...

— On les aime, mais au fond... »

Crampon s'interrompit pour verser un troisième verre de grog au portier, mais cette fois le thé joua le rôle de l'intérêt dans une tragédie. Qu'on se figure s'il y en avait beaucoup. Et il reprit :

« On les aime, mais au fond on voudrait les voir pendus...

— Ma foi !...

— Ma foi! oui, n'est-ce pas, père Quifoux?

allons donc! »

Les yeux clignés, la tête penchée, le verre en l'air, le portier entonna le second couplet de la fameuse romance :

Au sein de Rose, Heureux bouton tu vas mourir ; Ah I si j'étais bouton de rose !

(( Mais il me semble qu'on a sonné...

— C'est une illusion... on ne sonne pas ..

— Tu crois, Crampon ? »

On sonnait depuis un quart d'heure, et une voix criait dans la rue :

« M. Pacot se meurt ! sa goutte lui est remontée dans l'estomac ; on attend le docteur Trénard ! ouvrez ! ouvrez donc ! »

A ces exhortations, la voix de Crampon répondit par la fin du couplet :

Je ne mourrais que de plaisir Au sein de Rose.

On cessa de sonner.

« Et d'un ! » pensa Crampon.

« Maintenant, père Quifoux, dit le cocher en versant pleines rasades de cognac an portier, revenons à nos affaires. Vous m'avez dit que vous vouliez me confier deux mille francs pour acheter du vin de Bourgogne, que nous couperions avec du vin d'Auvergne pour le débiter aux gens du quartier. C'est une bonne petite affaire. C'est donc deux mille francs à me compter.

— Je t'ai dit cela ?

— Nous en causons depuis deux heures d'horloge.

— Je ne m'en souvenais plus.

- Si l'affaire ne te convient pas, père Quifoux, n'en parlons plus; mais c'était une affaire d'or. Tu as changé d'avis, c'est bien.

— Moi, changer d'avis? Jamais, jamais, Crampon ! Les Quifoux n'ont que leur parole.

— A ta santé, père Quifoux.

— Les Quifoux, te dis-je, n'ont que leur pa-

role. Je t'ai dit que je te donnerais cent mille francs.

— Non^ deux mille, père Quifoux, je m'en contente.

— Eh bien, les voilà, attends un instant... » Et le portier alla vers un vieux coffre sur lequel

il y avait de vieux habits, un reste de fauteuil, trois tableaux dont les toiles étaient crevées, ouvrit ce coffre, et en retira une petite bourse qu'il déposa sur la table.

Il allait s'asseoir lorsqu'il dit :

tt Crampon, il me semble qu'on sonne... Cette fois, je ne me trompe pas.

— Tu as une sonnerie dans la tête. Mais non, on n'a pas sonné.

— Cependant on parle; écoute, Crampon...

Mais oui, on parle... on parle très haut. »

Une personne disait dans la rue :

« C'est une infamie ! Voilà une demi-heure que nous sonnons, et personne ne répond. M™® Bergetin est en mal d'enfant; elle se tord dans les douleurs, et l'accoucheur dort tranquillement.

— Entends-tu, Crampon?

-> Je n'entends rien.

— Alors c'est l'habitude que j'ai d'entendre, vois-tu, ces choses-là deux cru trois fois par nuit... Tu es bien sûr?... Alors buvons... buvons chaud, Crampon... buvons toujours... et voilà les deux mille francs... prends-les... Achète du vin, achète Bercy, la Râpée. »

Après quoi le portier tomba ivre mort. Crampon le releva et le posa sur la table, juste à l'endroit qu'il occupait lui-même quelques heures

auparavant. Avant de quitter le théâtre de son triomphe, il jeta tout le thé contenu dans la marmite, ne laissant près du portier que la bouteille de cognac, comme témoignage de sa sobriété.

Puis Crampon tira le cordon, sortit et ferma sur lui la porte.

Il connaissait trop ses chevaux pour supposer qu'ils eussent pfis le mors aux dents pendant son absence. En effet, il les trouva où il les avait laissés, quoiqu'il fit presque jour. Il reprit sa place dans le cabriolet, et comme si rien ne s'était passé depuis la soirée.

A six heures, M. Trénard, dont l'opération était terminée, vint s'asseoir auprès de Crampon et lui dit :

« La nuit a dû être bien rude pour toi. Crampon? Huit heures dans la rue, par trois degrés au-dessous de zéro.

— Je n'ai souffert, monsieur, que pour mes pauvres chevaux, a

Le docteur regarda son cocher avec surprise.

Pareille réponse, si parfumée d'humanité, devait l'étonner.

« Tu n'as pas eu chaud, toi non plus. Mais tu t'es rafraîchi au bon coin, sans doute ?

— Moi, monsieur? Pas une goutte de cassis.

— Vraiment?

— Je me suis raisonné cette nuit.

— Nous verrons cela. Crampon. »

Pendant cette conversation entre le cocher et le docteur, enchanté de sa tempérance, le cabriolet arriva à la porte de la maison du Marais.

« La portCy s'il vous platt ! cria Crampon. Pas de réponse.

— Cela m'étonne, dît le docteur ; jamais Quifouxn'a fait demander deux fois la porte.

— La porte, s* il vous plaît I

— Rien encore !

— Que signifie cela? »

Trois minutes d'attente ; la porte reste fermée. « La porte y sHl vous plaît/

— Qu'est-il donc arrivé au portier ? c'est inquiétant... Il se sera peut-être endormi sur son poêle, il est mort asphyxié. Vite un serrurier! »

Le serrurier accourt : on ouvre, le docteur entre dans la loge du portier. Le portier avait conservé la pose que lui avait donnée Crampon en partant. Impossible au docteur de douter de la nature d'indisposition de Quifoux. Il leva les yeux au ciel. Crampon en fit autant.

« Qui eût dit cela, monsieur? »

Une heure après, le docteur recevait un billet où le mari de M"** Bergetin lui disait que, lorsque Ton veut dormir la nuit, on ne s'intitule pas médecin accoucheur. Il lui reprochait de l'avoir laissé pendant une heure à la porte quand ^me Bergetin demandait à grands cris son docteur.

« Quifoux, pris de vin, n'aura pas ouvert !

— Quifoux, pris de vin, n'aura pas ouvert, répétait Crampon. »

Autre billet dans la même matinée :

« Monsieur le docteur,

« Vous êtes cause que M. Pacot, mon respectable père, est mort cette nuit de sa goutte remontée. Comptant sur vous, nous n'avions fait prévenir dans la soirée aucun autre médecin, et inutilement ai-je sonné pendant une heure à votre porte.

« PACOT fils. »

— Encore l'ivresse du portier! s'écria le docteur.

— Encore l'ivresse du portier, oui, monsieur.» Enfin, le malheureux portier sortit de sa léthargique ivresse dans la journée, et sa confusion fut indicible. Il ne se souvenait plus de rien. Mais de la honte il passa à la douleur quand il vit son cofi're ouvert et qu'il ne vit plus ses deux mille francs. Et personne pour le consoler. Le docteur passait devant sa loge sans lui parler; Crampon n'avait pas l'air d'être au courant de • l'événement.

Le malheureux pleurait encore sur une perte qu'il regardait comme un vol, lorsqu'il reçut, dix jours après, une lettre de voiture portant cette indication :

« Vingt pièces de vin à remettre à l'adresse de M. Quifoux, au Marais, à Paris, w

Les vingt pièces de vin étaient alignées devant la porte de 12 maison.

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