‹ NouvellesChapitre 29 sur 38 · NICOLAS MERRAIN · texte numérisé non relu

NICOLAS MERRAIN

Lfaut se hâter d'enregistrer les effets et les actes produits par les grandes passions aux prises avec les changements de mœurs, si l'on veut avoir les dernières pages de leur histoire.

SMl est hasardeux d'affirmer qu'elles s'en vont, il est du moins permis de croire qu'elles sont en voie de transformation sur les points de l'Europe où le progrès qui date de la Révolution française a mis le pied, et plus particulièrement en France, son berceau, sa maison et son temple. De combien de degrés n'a-t-on pas amoindri les passions politiques, par exemple, en donnant un commencement de satisfaction au besoin d'égalité inné au cœur de la société française? Sous quelle circonspection ne les tient-on pas en élevant des bâtons télégraphiques sur le bord de chaque chemin.

espions silencieux qui voient d'un seul coup d'œil les mouvements de cent mille âmes, et les transmettent en quelques secondes à trois ou quatre cents lieues de distance ? Aujourd'hui c'est le télégraphe électrique, hier c'était la vapeur, la va-< peur qui verse d'une ville dans l'autre, à l'aide des chemins de fer, toute une armée avec chevaux, canons, soldats. On ne s'arrêtera pas là ; d'ailleurs, s'arrêtera-t-on ? Paris, ce grand cœur, fait avec le plus pur du sang des nations intelligentes, sent tous les mouvements exécutés à trois ou quatre mille lieues de lui, et cela à l'instant même, sans lacune chronologique entre le bruit et l'écho. Bientôt, quand l'empereur de I9 Chine sortira de son palais, on le saura immédiatement aux Tuileries. Un moment viendra où le possible seul paraîtra impossible.

Que voulez-vous que deviennent les grandes passions politiques, qui sont presque toujours des rébellions sur le point d'éclater, devant tant d'avertissements, tant d'yeux ouverts, tant de moniteurs, tant de moyens de savoir, de prévenir, de comprimer et d'éteindre? La France est semée de pompiers qui tiennent constamment levées sur les passions la hache et l'eau. C'est bien ou mal, n'importe : ce n'est pas ici le lieu de le dire, mais il est évident que cette surveillance brise peu à peu les ressorts les plus violents d'un peuple. Fût-il un tigre, la civilisation, à force de le tanner, en fait une paire de gants. S'il est Romain, par exemple, il devient, de la première nation du monde qu'il était, la plus effacée de toutes. Autres peuples,

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autres transformations. Le sauvage Lorrain n'est plus qu'un usurier; le Bourguignon, qui nous a donné de si mauvaises nuits, à nous Parisiens, sous Charles VI et Charles VII, est un gros et bon vigneron, toujours digne de plus en plus de mériter notre confiance pour ses bons vins de Mâcon.

Il y aura bientôt tant d'uniformité parmi les peuples, qu'on accourra en foule de tous les points du globe pour voir un homme pécher des goujons du haut du Pont-Neuf. Voilà le spectacle le plus extraordinaire promis aux nations futures : un homme prenant des goujons au bord de la Seine !

Il n'y a donc. plus, généralement parlant, que de petites passions. A la vérité, elles sont plus nombreuses que les grandes, plus adroites, plus tenaces; on peut dire qu'elles sont immortelles. Elles sont aux grandes ce que les liards sont aux pièces d'or. Chaque règne démonétise les pièces d'or sans parvenir à détruire les liards. Nous en possédons du temps d'Henri IV.

Parmi les plus riantes localités rurales de la France, celles qui bordent la Seine sont à bon droit citées les premières. Tout ce qu'il y a eu de grandes et de scandaleuses fortunes à Paris a voulu tour à tour avoir son jardin, son château ou sa folie entre le bois et la rivière. Jamais le luxe ne s'est mieux entendu avec la santé. L'air de la campagne baignée par la Seine est pur, il est clair comme celui de la Suisse ; et la campagne, à force de passer des mains de la finance à celles de nos généraux de l'Empire, en s'arrêtant quel-

quefois sous le gant glacé des actrices du Directoire et de la Restauration, est devenue bonne compagnie. Elle a de l'eau pour les pêcheurs, de la solitude pour les poètes, de l'ombrage pour tontes les causeries, des forêts pour le chasseur et des châteaux que la bande noire n'a pas trop mutilés.

Elle plaît à tout le monde; elle plat beaucoup, il paraît, à un M. Maës, riche négociant belge, qui achetait, par-devant un notaire de Paris, le mois de mai 1837, la propriété dite la Folie- Margot^ sise à deux kilomètres de Villeneuve- Saint-Georges. Cent quarante-sept mille francs vingt-neuf centimes furent comptés par lui à la veuve Viretrèfle, héritière, par la mort de feu Viretrèfle, son mari, de la Folie-Margoty et il put s'en dire possesseur.

La Folie-Margot s'appuie sur le chemin de Villeneuve-Saint-Georges à Paris, et descend jusqu'à la Seine par une pente heureusement ménagée, enfermant dans la bordure de ses quatre murs un jardin anglais, un jardin potager, un parc avec statues et labyrinthes, un verger, une serre chaude, une source, une charmante maison à deux étages, une écurie, et mille autres particularités d'utilité et de bon goût. L'honnête et froid M. Maës, qui aimait la France autant que ses contrefacteurs de compatriotes la détestent, fut bien heureux lorsqu'il ouvrit la porte de sa maison de campagne et put s'écrier : Je suis chez moi ! ou : Ici tout est à moi ! Il s'arrêtait à chaque pas pour se dire : Quel beau point de vue ! Mais comme

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c'est beau! que d'espace! quel horizon! D'ici je Yois les bateaux à vapeur remontant la Seine, d'ici... mais que ne vois-je pas d'ici?... Il se baissa pour cueillir une fleur. En se relevant, il vit à quelques pas, dans la même allée, un homme aussi gros et aussi court que lui. Cet homme avait de plus que lui une figure joviale et ronde ; il était blond cendré; deux yeux gris s'enfonçaient sous son front à une étonnante profondeur. Ses deux bras courts n'auraient pas pu se rencontrer par leur extrémité sur le dôme de son ventre rondelet. Son costume tenait du meunier et du maçon. Il salua M. Maës aussi bas que le permit la section parabolique de sa poitrine, accompagnant cette courbe polie d'un sourire charmant.

a Vous êtes le jardinier, sans doute?

— Non, monsieur Maës, non.

— Vous êtes donc le vigneron dont on m'a parlé?

— Non, monsieur Maës, non.

— Seriez-vous le gardien?

— Non, monsieur Maës, non. Je suis Nicolas Merrain, votre voisin, votre bon voisin. J'étais derrière vous quand vous êtes entré.

— Mon voisin! dit M. Maës; je ne vous connais pas encore.

— i- Que si, vous me connaissez.

— Vous aurais-je connu en Belgique?

— Mais non ; vous m'avez connu dans le cahier des charges chez notre notaire, lorsque vous avez acheté ce beau château.

— Vous êtes... vous seriez...

— Oui, }e suis le pauvre propriétaire de cette bande de terrain, grande comme un mouchoir de poche, qui est entre votre propriété et la rivière, et qui vaut bien dix écus neufs. Je venais vous offrir la bienvenue, monsieur Maës.

— Je vous remercie, monsieur...

— Nicolas Merrain, pour vous servir.

— Et iqne vous rapporte votre propriété, monsieur Merrain?

— Des cailloux l'été, de la boue l'hiver, des peines toujours. Mais que voulez-vous? on y tient on ne sait pourquoi. Ma pauvre femme venait y laver son linge de son vivant, et c'est comme un souvenir...

— Très bien ; vous gardez cela en mémoire de votre femme. Je vous en estime davantage, monsieur Merrain. Allons, je vois que nous serons bons voisins.

— M'est un honneur de le penser, et si vous avez quelquefois besoin de mes services...

— Quel est votre état, mon ami?

— Jç fais un peu de tout. J'achète des récoltes sur pied, les foins, les légumes; je fais surtout la démolition. Quand je trouve des masures, je les achète si elles ne sont pas trop chères, et je revends par lots les moellons, les poutres, les fers et les pierres. »

Pressé de visiter sa propriété, M. Maës, en saluant Nicolas Merrain, lui dit :

« Adieu, monsieur Merrain, à revoir.

— J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur Maës^ répondit Merrain en regardant s'éloigner le

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nouvel acquéreur de la Folie-Margot, et en l'étudiant avec la profondeur d'un Pascal et la finesse d'un Mazarin. Puis il murmura : « J'ai mon affaire ! Cet homme doit pécher à la ligne. »

La première nuit que passa M. Maës dans son château ne peut se comparer qu'à la nuit d'un nouveau marié ; il était enfin arrivé au bout de ses désirs, il nageait dans la pleine réalisation de ses rêves les plus caressés, après avoir promené son corps de négociant d'un bout du monde à l'autre, d*Anvers à Java, où il avait, vainqueur de la fièvre jaune, gagné une fortune assez belle pour lui permettre de se reposer le reste de ses jours; et ce repos, il allait en jouir dans un coin merveilleux du globe, dans une solitude riante, animée, à quel> ques kilomètres de la capitale des arts, du goût et de la civilisation. Pour comble de bonheur, il pouvait s'enorgueillir d'une bonne santé et de l'avantage non moins certain d'un célibat à l'abri de toute atteinte. Ayant résisté pendant quarantedeux ans à de nombreuses propositions de mariage, il était sûr de son cœur comme de son estomac. Sans ambition, sans amour, sans haine, il avait divinisé en lui l'égoïsme, et, comme il n'avait ni neveux, ni parents, ni philanthropie, aucune arrière-pensée d'amertume ne jetait son ombre inquiète surxette adoration de sa propre personne. Tout était en lui et pour lui.

Une espèce de satisfaction céleste courut dans ses nerfs et frémit dans sa poitrine lorsqu'il ouvrit, le matin étant venu, ses jalousies vertes, et quUI vit s'étendre devant lui le riche plateau de la

campagne arrosé par la Seine. Juin allait naître , les blés ondoyaient entre les cloches folles et pourprées des coquelicots; Kair roulait dans ses ondes tranquilles des trésors de senteurs, et dans son immense filet bleuâtre couraient des feuilles, des papillons, des duvets, des brins de foin, des plumes d'oiseau, et ces milliers de petites choses sans nom précis qui viennent du ciel et montent de la terre, et qui se croisent comme le sourire de la jeune mère et le sourire de son jeune enfant. Quel réveil pour notre Belge! quel présage de bonheur ne lut-il pas dans cette première matinée ! Nous ne voulons pas le faire pleurer de joie; parce qu'il est gênant pour le poète descriptif de faire pleurer un Belge gros et replet, en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de coton.

Sa propriété lui sçmbla d'autant plus belle, qu'elle lui promettait la jouissance de Tunique plaisir qui chez lui tenait lieu d'amitié, d'amour, d'ambition et de toutes les passions des hommes , elle lui promettait la pêche et les distractions accessoires à cet amusement beaucoup trop déprisô par des gens indignes de le connaître. Outre la pêche, le voisinage de la rivière lui permettait les promenades en bateau, et, chaque jour de l'été, l'exercice si salutaire de la natation. Cet avantage l'avait décidé par-dessus tout à acheter la Folie- Margot à un prix assez élevé. Avide d'en jouir, il s'était muni, avant même de s'installer dans son château, de tous les instruments de pêche en usage, et il en connaissait parfaitement l'usage : lignes de fond, épervier, filet, trident ; ayant eu soin, bien

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entendu, d'acheter préalablement à la commune le droit de se livrer à son goût favori. QuMl allait être heureux ! Il se portait envie à lui-même lorsqu'il songeait à ses superbes parties de pêche.

C'est dans le costume un peu prosaïque sous lequel nous l'avons montré à sa croisée, — mais il était chez lui, — qu'il descendit en fumant dans sa propriété nouvellement acquise.

Par extraordinaire, aucun objet ne lui parut audessous de l'estime qu'il en avait conçue avant de le posséder. On ne l'avait trompé sur rien. Point d'arbres morts, point d'allées défoncées, point de tuyaux en mauvais état; les portes avaient leurs serrures, et les serrures même avaient leurs clefs. Il s'assura, avec une profonde admiration pour le vendeur, que les murs dont la propriété était enclose étaient bâtis solidement et en moellon dur. Enfin, content de tout, il se disposait à rentrer au château pour boire son premier verre de genièvre, quand il s'arrêta tout à coup et fit décrire à son regard un parcours quadrangulaire. et Me tromperais-je? s'écria-t-il. Mais non ! La propriété, quia deux portes sur le chemin de Villeneuve-Saint- Georges, n'en a point du côté de la Seine. C'est presque incroyable! Mais comment allaient à la rivière ceux qui ont occupé le château avant moi ? Je œ vois pas comment ils faisaient, puisque le château est pressé à droite et à gauche par d'autres propriétés, et qu'il n'est pas probable qu'ils allaient demander une permission aux voisins quand ils voulaient se rendre à la rivière. Certes, ils ne décrivaient pas non plus un crochet de trois quarts

de lieue pour s'y rendre sans passer par les propriétés placées sur la môme ligne que celle-ci. Je devine à présent! s'écria l'excellent Belge, un peu honteux de son inintelligent monologue; mes prédécesseurs n'aimaient pas, comme moi, l'amusement de la pêche, et ils n'avaient aucun goût pour les promenades sur l'eau, la natation, les bains froids et tous ces exercices si communs dans nos climats. La rivière ne leur étant d'aucune utilité, ils n'auront naturellement pas voulu avoir de porte sur la rivière. » S'étant donné cette fort spécieuse explication, M. Maës rentra chez lui par une allée couverte, s'arrétant de temps en temps pour examiner si les mouches qu'il voyait voltiger autour de sa tête et si les vers de printemps qui se glissaient en longs anneaux dans les mottes de terre étaient propres à servir d'appâts aux poissons.

Donc, obligé de pratiquer une brèche au mur avant de se livrer à son plaisir favori, M. Maës envoya chercher un maçon et le conduisit le jour même à l'endroit où il voulait avoir une porte. Celui-ci, en quatre coups de pioche, eut bientôt abattu un pan de mur, suffisamment large pour permettre d'y placer une porte en bois. Mais la poussière soulevée par la chute des pierres était à peine abattue, que M. Maës, en voyant l'horizon, vit aussi son voisin, Nicolas Merrain, qui, comme une apparition, se tenait debout quelques pas plus loin, entre les décombres et la rivière, c'est-à-dire sur cette lande stérile dont il avait parlé en termes si dédaigneux, quoiqu'il en fût le possesseur. Il dit le premier à son riche voisin :

a II paraît, monsieur Maës, que vous aviez besoin d'une issue de ce côté de votre propriété.

— Oui, mon cher monsieur Merrain. Ce diable de mur continu m'inquiétait.

— Et puis vous avez peut-être envie de profiter du voisinage de la rivière ? La Seine n'est pas trop mal ici.

— J'aime à me promener sur l'eau. J'ai acheté une petite barque de pêche à Bercy.

— Ah ! vous aimez la pêche?

— Oui, beaucoup.

— L'endroit est bon. N'y vient pas qui veut.

J'y ai pris, vrai comme je vous parle, des anguilles grosses comme le bras.

— Eh bien, nous essiiyerons aussi d'en prendre ; nous ne sommes pas trop maladroit, monsieur Merrain.

— Je serais charmé que vous en prissiez beaucoup, d'abord parce que vous êtes un brave homme, monsieur Maës, et ensuite parce que j'ai été forcé dans le temps, de faire boucher une porte que les Viretrèfle avaient ouverte aussi dans ce mur pour aller comme vous à la rivière. Je ne voudrais pas toujours passer pour un méchant voisin surtout à vos yeux. »

a II a fait boucher une semblable porte, réfléchit M. Maës, bouleversé par ces paroles de Nicolas Merrain. C'est donc par faveur que je vais jouir du droit d'aller à la rivière. D'où vient que mon notaire ne m'a pas fait part de cette servitude? D'autres pensées agitaient M. Maës, mais il n'était ni prudent ni opportun de les dire à celui

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qui les causait. D'ailleurs, Merrain, glissant sur le propos comme s'il n'eût jamais été tenu, reprit :

« Âh çà ! monsieur Maês, vous ne m'oublierez pas, j'espère. Je vous ai dit hier que je faisais la démolition.

— Oui, je m'en souviens, répondit M. Macs visiblement préoccupé.

— En ce cas, vous n'irez pas demander à d'autres le bois et la ferraille qui vous sont indispensables si vous tenez à avoir une bonne porte. Au surplus, je crois avoir votre affaire, ajouta Nicolas Merrain en sortant un mètre de sa poche, instrument sans lequel les industriels de campagne ne vont jamais. Mais oui, j'ai votre affaire. Dans une heure votre porte sera en place.

— Je vous remercie, monsieur Merrain, répondit M. Maës, qui put bien s'étonner de la manière avec laquelle son voisin s'imposait, mais qui ne Jugea pas à propos, instinctivement conseillé, de lui refuser sa pratique.

— Je cours donc chercher la porte, reprit Nicolas en s'en allant ; vous verrez, monsieur Maës, quel excellent marché l'occasion vous procure. Dame, on n'est pas voisin pour se nuire. »

En effet, le soir, la porte fournie par le voisin de M. Maës tourna sur ses gonds et s'effaça dans l'épaisseur du mur. Enfin, M. Maës avait une porte par laquelle il pouvait se rendre à la rivière pour nager, se promener, pêcher en toute liberté.

En toute liberté l c'était bien aussi l'avis de M. Maës, car, à supposer même que Merrain eût

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le droit d'empêcher une ouverture de ce côté, rien ne prouvait qu'il eût envie d'exercer ce droit. Au contraire. C'est avec une espèce de satisfaction qu'il était entré dans les projets de son riche voisin^ quand celui-ci avait exprimé son désir de pouvoir pêcher au bord de la rivière. « Oui, mais il n'en est pas moins fâcheux, se dit M. Maés, que mon notaire ne^ m'ait pas parlé de ce voisinage un peu gênant, de cette barrière élevée entre ma propriété et la rivière. Nous aurions vu à lever celle difficulté. C'en est une. Après tout, ajouta-t-il en visitant ses lignes de pêche, ce droit que je puis con* tester est une plaisanterie au fond. Ce terraia mitoyen est coupé par un fossé ; il n'y vient rien, mais rien. . . Ah ! je verrai pourtant mon notaire. »

Les appréhensions de M. Maës cessèrent bientôt, car la barque qu'on devait lui amener de Bercy étant arrivée quelques jours après, il goûta sans le moindre obstacle le charme de la pêche et celui des promenades sur l'eau ; et cela le jour et la nuit, à toute heure, en véritable Belge ou en véritable canard. Plus que jamais il crut que le bonheur n'était plus ailleurs pour lui. Aussi fit-il venir d'Anvers tout son mobilier, précieuse collection de tableaux de Mieris et de Teniers, de porcelaines rapportées par lui-même du Japon et de la Cochinchine; enfin, comme il comptait ne plus retourner en Belgique, il se fit pareillement adresser ses ser> vices de table en beau linge damassé, dix mille cigares et tous ses vins. Il dépensa beaucoup à ce transport, mais il ne voulait pas vivre sans ces

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choses qu'on aime tant, même quand on n'aime plus rien.

Soit bonheur, soit adresse, il pécha une étonnante quantité de poissons ; il en prit même d'une telle dimension, que les amateurs avouaient n'en avoir jamais vu d'aussi beaux dans la Seine. II n'était pas rare que sa pêche allât à quarante ïivres.

Comme il n'est pas de voisin qui valiît pour lui un cent de goujons ou une anguille de huit livres, M. Maës résista tant qu'il put à toutes les avances qui lui furent faites par les propriétaires d'alentour, (c II n'est pas bien que l'homme soit seul », a dit le livre saint ; mais il n'a pas eu soin d'ajouter : c( II est beaucoup mieux qu'il soit en compagnie. » Voilà pourquoi M. Maës faisait sa compagnie, d'abord de lui-même, la plus douce pour un égoïste, puis de son jardinier, de son vigneroui de leurs enfants, puis de son chien, de ses poules' de ses pintades. Quelle meilleure compagnie que celle qui vous a amusé la veille et qu'on mange le lendemain ?

Cependant M. Maës se vit, à quelque temps de là, dans une position à ne pas pouvoir repousser une espèce de demi-liaison de voisinage à cause du motif qui l'amena.

Un jour qu'il péchait en face d'un autre bateau dans lequel venait pêcher non moins régulièrement un voisin de campagne sans doute, et où il se trouvait ce jour-là, M. Maës sent se débattre autour de sa ligne un poisson d'un poids effrayant. Au même instant, l'autre pêcheur éprouve le même

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tiraillement à son hameçon. Les voilà tous les deux occupés à faire monter du fond de l'eau le phénomène qui cause à la fois leur bonheur et leur grande crainte, car chacun d'eux prévoit que sa ligne va casser, tant la proie entraînée est énorme, hors de toute proportion. Leurs mains tirent avec précaution, leurs corps sont penchés sur l'eau ; tout est perdu ! tout est sauvé ! Mais, chose presque incroyable, chacun d'eux amène le même poisson, une carpe de vingt livres, qui avait mordu aux deux appâts à la fois, et s'était trouvée prise aux deux hameçons.

Ici pouvait naître un combat terrible, digne d'être chanté en vers épiques, ou se produire un acte de générosité peu commun dans les annales de la pêche fluviale.

La générosité l'emporta.

c( Elle est à vous, dit l'inconnu.

— Non, elle est à vous, monsieur, répliqua Maës.

— C'est le hasard.

— Vous avez été plus adroit.

— J'ai été mordu le dernier.

— Non, au contraire; c'est moi qui n'ai pas été mordu le premier.

— Puisque vous le voulez, reprit l'inconnu, je garderai cette magnifique carpe, mais c'est à la condition expresse que vous viendrez demain y goûter chez moi, en bon voisin dont la présence me sera un honneur et un plaisir. »

Ce n'était pas la carpe qui était prise, c'était M. Maës. A moins d'avoir rompu avec le genre

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humain comme Âlceste, lequel, par parenthèse, vivait avec tout ce qu'il y avait de plus bruyant à Paris, on ne peut guère refuser une pareille invitation. M. Maës accepta donc la politesse que lui faisait son confrère en matière de pêche et son voisin de campagne.

« Je vous attendrai demain là-bas, au pied de cette terrasse de gazon, dit celui-ci en s'éloignant de M. Maës et en lui désignant une maison placée vis-à-vis de la sienne, sur le bord opposé de la rivière. Cest là ma chaumière.

En rentrant à la Folie^Margot, M. Maës apprit du jardinier que cette propriété était celle du receveur particulier. On lui remit aussi le mémoire de Nicolas Merrain pour la fourniture et la pose de la porte donnant sur la rivière.

« Trois cents francs ! s'écria M. Maës en arrêtant ses yeux sur le total, trois cents francs 1 Mais c'est six fois plus que la porte ne vaut. Avec trois cents francs, j'aurais eu une grille en fer avec ornements, pommes de pin dorées, j'aurais eu... Je ne donnerai pas trois cents francs de cette porte d'écurie, non, je ne les donnerai pas!

Ce premier feu passé, le lymphatique Belge se dit : (( Si je ne lui donne pas ces trois cents francs, il faudra au moins lui en ofifrir la moitié, le quart, et ce serait toujours infiniment trop payé. De son côté, s'il persiste à vouloir la somme entière, il m'obligera à plaider. Voilà un ennemi que je me fais dans un pays oii je ne veux pas même avoir des amis. La paix vaut bien trois

cents francs. J'en serai quitte, par exemple, pouf n'avoir plus aucun rapport d'intérêt avec ce magot de Nicolas Merrain, ce négociant en démolitions. Il en sera vertement puni. Mon intention est de faire construire un pavillon au sommet du parc, afin d'avoir une vue plus étendue encore sur la rivière. Il peut être sûr que je ne lui achèterai ni poutres, ni plâtres, ni tuiles, ni ferrements. Trois cents francs pour une porte en sapin pourri et des fers rouilles! Voilà ce qu'on a gagné, monsieur Merrain, à m'égorger!

Encore sous le crêpe de sa mauvaise humeur, il se rendit le lendemain à l'invitation du receveur particulier, qui l'attendait, comme il l'avait promis, au bord de la terrasse de sa propriété. Avant de quitter la sienne, M. Maës envoya trois cents francs à Nicolas Merrain, pour n'avoir plus à penser à cette affaire ni à cet homme maudit.

Le receveur particulier, qui se nommait Comillard, nom qu'aucun contribuable n'avait jamais pu lire au bas de la quittance des impôts, et que, pour ce fait, on nommait tantôt Cornillier, Cornillon, et de toutes les manières possibles ou plutôt impossibles, n'aimait pas seulement la pêche; comme Néron, il aimait aussi beaucoup les fleurs, et ce trait de caractère devait encore plus sympathiquement l'unir à son voisin M. Maës, adorateur des tulipes, puisqu'il était Belge.

Pendant que la carpe et le cortège gastronomique de la carpe passaient par tous les degrés de cuisson sur les fourneaux de la cuisine, le receveur et son nouvel ami se promenèrent dans la propriété^

causant d'abord de ce qu'ils ne savaient pas : de la politique en général et en particulier, pour arriver enfin à se dire : « Je crois que nous ne sommes mariés ni l'un ni l'autre. » C'est le receceur, parleur abondant, bourbeux, éternel, qui avait amené la question. Il n'est pas indifférent de le remarquer.

« Je ne me suis pas marié, dit M. Maës, tout simplement parce que j'aime ma liberté et que je déteste les enfants. Si un enfant me cassait une tasse de vieux saxe, je ne sais pas jusqu'à quel point la colère m'emporterait.

— Alors vous avez bien fait de ne pas vous marier... Cependant, si vous aviez la précaution de ne pas avoir chez vous des porcelaines en vieux saxe. . .

— Ne pas avoir de porcelaines et avoir des enfants ! vous n'y pensez pas.

— Alors il faudrait voir s'il ne serait pas possible de conserver ces porcelaines et de n'avoir pas d'enfants en vous mariant. C'est possible : rage de la femme peut tout concilier.

— Tenez, répliqua M. Maës, parlons pêche et tulipes, si vous voulez, et laissons ce sujet, qui n'est pas plus intéressant, je suppose, pour vous que pour moi, mon voisin.

— Le dîner est servi, mon oncle ! cria dans une conque marine une voix formidable.

— Ma nièce nous dit d'aller dîner.

— C'est votre nièce qui a cette voix?...

— Oui... une personne charmante...

— Je ne croyais pas qu'une nièce pût avoir une pareille voix, dit M. Maës.

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— Oai, c'est ma nièce, lui dît le receveur en se dirigeant avec M. Maës vers la maison d'où ^it partie la voix de triton. Vous la verrez : une fille qui n'est pas absolument jeune^ mais bonne à tout ; entre nous, la jeunesse, c'est la dernière des qualités, quand il en existe tant d'autres, charme, bonheur, consolation de la vie privée. Et la vie privée, c'est la vie entière. La vie publique n'est qu'un instant; mais, en rentrant chez soi, on est bien aise, surtout quand on prend notre âge, d'avoir des pantoufles, de l'eau sucrée, ou du feu si c'est l'hiver, sa pipe nettoyée si l'on fume. Je vous dirai en confidence que ma nièce a refusé les plus brillants partis ; elle n'aime pas les Français.

— Vous êtes de Toulouse? lui répondit M. Ma€s avec la gravité d'un bourgmestre.

— Pourquoi me demandez-vous cela !

— Parce qu'il me semble que vous avez conservé la pureté de votre accent natal.

— Oui, je suis de Toulouse... une belle ville !

— Une charmante ville, répliqua M. Maës en entrant dans le salon où le dîner les attendait. »

Il recula : il avait devant lui la nièce de M. Cornillard, un pieu de six pieds^ mesure d'alors : osseuse en proportion, effleurant quarante-cinq ans ; ayant un nez si grand, qu'il aurait pu, avec son ombre, marquer l'heure sur un mur. Son buste était immense à l'arc des épaules, mais il descendait rapidement en talus vers la taille, et cette plaine déserte était cachée par le corsage d'une

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robe qui faisait rideaux. Ses jambes paraissaient plutôt fichées qu'attachées, et cela lui donnait Pair des poupées de l'Empire, lequel, comme on sait, n'a jamais pu parvenir à donner des pieds et des jambes aux poupées. Sa main était armée d'un plumeau.

Les salutations faites et rendues, on s'assit à table, et M. Cornillard déboucha la première bouteille de vin. Sa nièce posa son plumeau près d'elle.

« Vin du Midi, dit-il, les meilleurs vins. J'estime le Nord pour ses bois de construction ; mais les vins de France, monsieur, les vins de France ! Comptez ! nous avons Mâcon, Tonnerre, Pomard, Sauterne, Roussillon, Châteaux-Margaux, Champagne... Quels vins avez- vous en Belgique ?

— Nous avons les vôtres, répondit M. Maës, et vous êtes bien heureux que nous n'en ayons pas du cru, car no^ nous passerions de vos vins.

— C'est vrai, ma foi! s'écria M. Cornillard... Tenez^ ma nièce a dans l'Hérault une pièce de terre qui produit un petit vin blanc délicieux. Mais où es-tu, Mimire? »

Mimire était le doux diminutif de Palmyre, nom de la nièce de M. Cornillard.

« Me voici, mon oncle. »

Mimire avait quitté la table pour aller enlever avec son plumeau une ombre de poussière qu'elle avait aperçue sur le bord du bufifet.

« C'est qu'elle aime extraordinairement la propreté, reprit M. Cornillard. Un grain de poussKre

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rinquiète, l'irrite ; c'est la propreté même. Ah ! celui qui l'épousera n'aura pas fait un mauvais rêve. Non, vous ne sauriez croire jusqu'où va la propreté chez elle. Elle époussette tout, jusqu'aux arbres. Aussi nous ne pouvons garder une seule domestique. »

Mimire vint prendre sa place sans quitter son plumeau.

On apporta la fameuse carpe, produit de la pêche miraculeuse des deux amateurs. Inévitablement la pêche fut amenée sur le tapis; M.Maës raconta alors qu'il avait vu en Russie, sur le Volga, un poisson nommé le stirley, qui valait mille francs.

c( Mille francs! s*écria M. Cornillard. Quel malheur, ajouta-t-il, que le souverain d'un pays si poissonneux soit un despote ! n

Mademoiselle Mimire, qui n'avait encore rien dit, se leva tout à coup une seconde fois, courut prendre une brosse et se précipita sur le collet du pacifique M. Maës.

M. Maës crut qu'elle avait aperçue quelque insscte venimeux sur le collet de son habit.

(( Laissez, je vous prie...

— Mais, mademoiselle...

— Non, souffrez ! vous êtes tout poudreux...

— Ne faites pas attention ; mon domestique battra mon habit.

— Ah ! monsieur, vous ne pourriez pas rester ainsi une minute de plus.

— C'est plus fort qu'elle, vous le voyez, dit M. Cornillard. Je ne sais pas comment je vivrai

LES PETITS MACHIAVEL3. JIp

quand je ne Taurai plus avec moi. II faudra pourtant m'en séparer un jour. Vous devez adorer la propreté, vous qui êtes Belge.

— Beaucoup, répondit Maës,

— Mimire, acceptez le bras de monsieur, dit après le désert M. Cornillard ; nous allons en nous promenant ramener chez lui notre voisin. »

Ens'embarquant dans la nacelle pour reconduire M. Maës, M*^* Palmyre eut soin d'emporter avec elle son plumeau pour épousseter sans doute la rivière.

(t Maintenant que la connaissance est faite, dît M. Cornillard en prenant congé de son voisin, j'espère que nous nous verrons quelquefois...

— Très souvent », répondit M. Maës d'un ton qui pouvait signifier : le moins que nous pourrons, et en bénissant le ciel que la journée fût finie. II alluma sa pipe et se mit à fumer en regardant ses porcelaines de vieux saxe, ces merveilleuses fantaisies qu'il ne devrait pas être permis à tout le monde de posséder, et qu'un fanatique estimait au point de demander la peine de mort pour quiconque en briserait une.

Ainsi qu'il se l'était promis et l'esprit de vengeance hâta un peu sa détermination, M. Maës appela quelques semaines après des ouvriers charpentiers, des maçons, et des serruriers, pour qu'ils construisissent un kiosque, dans le goilt japoi^is, sur la partie la plus élevée de son parc. Il présida à leurs travaux avec le goût minutieux, exact, et parfois heureux, qu'apportent les Belges, nation essentiellement imitatrice^ dans les constructions

320 LES PETITS MACHIAVBLS.

de plaisance, dans les maisons de fantaisie. Les verres de couleur, les clochettes, les toits recourbés en poulaine, les tuiles en écailles de crocodiles, furent placés avec beaucoup dMntelligence. Nicolas Merrain vit tout, mais il eut l'air de ne s'apercevoir de rien ; chaque poutre qu'il n'avait pas fournie lui entrait dans le cœur. Au lieu de s'en plaindre, il redoublait de politesse lorsqu'il rencontrait M. Maës sur son chemin ou plutôt sur son étroite langue de terre. Il est à remarquer même qu'il ne venait pas chez lui en passant comme autrefois par la propriété d% M. Maës ; il y arrivait par l'extérieur, en décrivant un très grand circuit sur la berge ou en y abordant en bateau.

a J'ai dompté le Merrain, pensait M. Maës ; ceci lui apprendra à m'arracher trois cents francs pour un misérable volet de dix francs. »

Or, un jour que M. Maës avait ouvert cette porte et foulait le terrain de son adversaire prétendu terrassé, celui-ci lui dit:

« Monsieur Maës, je vous donne le bonjour.

— Je vous le rends, monsieur Merrain.

— Deux mots, s'il vous plaît.

— Je suis un peu pressé : l'eau est bonne^ et je suis un peu en retard.

— Je ne vous retiendrai pas longtemps, monsieur Maës.

— Une autre fois.

— C'est impossible. Une autre fois le mal serait plus grand.

— Quel mal ? de quel mal parlez-vous ?

LES PETITS MACHIAVBLS. 32I

— Vous ne voyez donc pas, cher monsieur Maës, que la terre est remuée où vous êtes ?

— Je ne m'en apercevais pas ; mais ensuite ?...

— C'est que j'ai semé des carottes et des navets dans mon cimetière. Si vous marchez dessus, vous les empêcherez de pousser.

— Il faut bien pourtant que je pêche !

— Je ne dis pas le contraire, monsieur Maës.

— Et, pour aller à mon bateau, il faut bien que je traverse ce terrain 1

— Je ne dis pas non, monsieur Maës ; mais i'ai semé sur ce terrain, et on ne marche pas sur ce qui est semé: vous avez trop de bon sens pour ne pas en convenir.

— C'est plaisant ce que vous me dites.

— C'est bien naturel, monsieur Maës.

— Vous me défendez donc?...

— Ce n'est pas moi qui le défends, c'est le bon Dieu.

— Cependant...

— J'en suis extraordinairement peiné, croyez-le, monsieur Maës.

— Il faut donc que je m'en retourne?

— J'en suis bien fâché, mon bon monsieur Maës.

— Mon bon monsieur Maës, mon bon monsieur Maës; je passerai, j'en ai le droit.

— Vous passerez parce que je ne suis pas ici pour vous violenter; mais vous n'en avez pas le droit, pas plus que je n'ai le droit de passer sans votre permission dans votre propriété pour venir dans la mienne.

322 LES PETITS MACHIAVBL8

— Vous passez par la mienne.

— Faites excuse, mon bon monsieur Maës, je ne l'ai pas traversée depuis trois mois.

— Que cela soit ou non, je passerai par ici toutes les fois que cela me conviendra. Ce chiffon de terrain est à moi : je vous l'ai laissé par tolérance. J'ai été trop bon jusqu'ici.

— Vous êtes très bon, c'est vrai, monsieur Maës ; mais ce chiffon de terrain, et ce n'est à proprement parler qu'un chiffon, est à moi, comme la FoliC'Margot est à vous.

— Demain toute contestation sera levée.

— Je ne demande pas mieux. Vous êtes un brave homme, je suis un brave, homme; il sera très facile de nous entendre. »

Toutefois M. Maës ne traversa pas le terrain en litige.

Sa première pensée et son premier soin, le lendemain d'une nuit passée dans une très vive agitation, fut d'aller chez un notaire, car l'acte d'autorité de Nicolas Merrain l'avait blessé de plus d'une manière : comme propriétaire d'abord, comme pêcheur surtout. Interdire la rivière à un pêcheur !

Il partageait sa colère entre Merrain et le notaire chez lequel il allait se rendre pour connaître à fond ses droits, qui lui avaient paru jusque-là ne faire aucun doute. Pourquoi le notaire ne lui avait-il pas appris, au moment de la vente, avant sa conclusion, l'étendue et le caractère de cette servitude ?

« Mais je ne vous ai rien laissé ignorer, lui

LES PETITS MACHIAVEX.S. J2J

répondit le notaire, on vous a lu les titres de propriété, vous les avez tenus entre les mains, vous avez pu y lire que la partie du sol qui sépare la Folie-Margot de la rivière se compose de trois bandes étroites de terrain : la première, de quatre pas environ, vous appartient ; la seconde est à la commune et se compose d'un fossé; la troisième, qui va de ce fossé à la rivière, est à Nicolas Merrain, qui n'y pratique et n'y peut pratiquer aucune espèce de culture.

— Il y a pratiqué une culture, dit M. Maës au notaire.

— Où est le mal? Cette culture est-elle d'une nature gênante pour vous ?

— Si gênante que je ne puis aller pêcher, répliqua tout rouge M. Maës ; oui, monsieur, oe plus pêcher! Et pourquoi ai-je acheté cette propriété, si ce n'est à cause du voisinage de la rivière, si ce n'est pour me livrer librement à l'exercice, au plaisir de la pêche! Ce M. Merrain prétend que je n'ai pas titre pour traverser sa propriété quand je me rends à la rivière, et sa propriété est le seul passage possible. »

Le notaire biaisa, il dit beaucoup de 5f, beaucoup de mais, sans dire cependant: « Nicolas Merrain n'est pas dans son droit. »

« Vous m'avez trompé, s'écria M. Maës; il était de votre devoir de m'arrêter intentionnellement sur ce point de la vente, de m'en montrer tous les désavantages. Je porterai plainte à la chambre des notaires, n

Se plaindre à la chambre des notaires, pour le

dire en passant, c'est se plaindre au conseil d'État, et se plaindre au conseil d'État, c'est sortir en décembre pour voir si le printemps s'avance.

La discussion de M. Maës a\ec Nicolas Merrain fut bientôt la conversation de toutes les localités voisines et éloignées. On en parla de Villeneuve-Saint-Georges à Melnn. Les uns étaient pour lui, les grands propriétaires, cela va sans dire; les autres, les petits propriétaires, étaient pour Nicolas Merrain. Paraissait-il sur sa porte, l'apercevait-on dans sa propriété, montait-il sor le bateau à vapeur ou dans la diligence, il se trouvait toujours quelqu'un pour dire : a Voilà M. Maës, le Belge, celui qui est en procès avec Nicolas Merrain. Et lui, cet excellent M. Maës, qui avait tant espéré se faire oublier dans ce coin du monde, mis tant de soin à renfermer sa vie heureuse et obscure entre ses plates-bandes et la rivière! Il était dur cependant de rester sous le coup de latte d'un rustre comme Nicolas Merrain. M. Maës consulta un avocat; mais ce devait être un mauvais avocat, car il lui conseilla de s'arranger. On ferait venir Merrain, on lui proposerait d'acheter son lot, et à coup sûr on l'aurait pour un morceau de pain. Toute querelle disparaîtrait. L'amour-propre de M. Maës murmura sourdement à cet avis sentant un peu la concession; mais depuis vingt-cinq jours il n'avait pas jeté une ligne sous l'eau. L'amour-propre se tut. Merrain fut donc invité à passer à l'étude.

En entrant, il alla prendre les deux mains de M. Maës et lui débita les plus touchantes protes-

tations d'amitié. Il était toujours disposé à s'entendre. Que voulait-il? La justice, rien que la justice, et avant tout se montrer agréable à un brave homme du bon Dieu comme était M. Maës.

« Voyons, lui dit l'avocat, que veux-tu de ton tas de boue ?

— C'est bien dit, monsieur Favocat, un tas de boue. Pourtant mes légumes sont déjà hors de terre.

— Tes légumes ! tu en auras bien pour quarante sous de légumes.

— Si j'en ai cela. Mais c'est moins le prix que cela vaut que la jouissance de manger ce qu'on a planté.

— Que demandes-tu pour ton quarteron de terre ?

— Le mot est joli, monsieur l'avocat, le mol est joli. Sainte Vierge, j'en veux ce qui vous plaira.

— Mais encore ?

— Dites un peu pour voir.

— Non^ dis toi>même.

— Dix mille francs vous semblent-ils trop ou pas assez?

— Dix mille francs! s'écria M. Maës; bourreau!

— Je ne vous insulte pas , moi , mon bon monsieur Maës. »

L'avocat avait fini par sonder la profondeur de ce puits appelé Nicolas Merrain.

— Dix mille francs!

(( Ne vous fâchez donc pas. J'ai dit dix mille

i-j.6 LES PETITS MACHIAVEL8.

francs comme j'aurais dit douze mille. Excusezmoi. Combien m'en offrez-vous?

— Cela vaut cinquante francs, répondit sèchement M. Maës, quoiqu'au fond je pense que cela ne vaut rien du tout.

— Cinquante francs, c'est bien peu, mon bon monsieur Maës, pour avoir le droit d'aller pêcher des carpes, des barbillons et parfois de belles truites dans ce beau baquet comme est notre Seine. »

Ce langage plein d'amour pour la pêche exalta le Belge, qui, depuis bientôt un mois, n'avait frémi au bonheur de prendre une carpe ou un barbillon.

tt Trois cents francs t'iraient-ils? demanda l'avocat à Nicolas Merrain. »

M. Maës voulut protester.- Un signe le fit taire.

« Vous dites trois cents francs: c'est déjà an peu plus raisonnable, répondit Nicolas Merrain ; mais, vrai comme nous sommes ici d'honnêtes gens, je ne puis pas céder mon lopin pour trois cents francs.

— Q'en voudrais-tu? parle.

— Je vous ai dit mon prix.

— C'est une plaisanterie, Merrain.

— Nous n'avons pas de l'esprit comme vous pour plaisanter.

— Mais dix mille francs'.,.

— J'ai deux enfants. Dans trois ans j'en aurai un qui sera bon pour le service.

— Parlofts sérieusement.

— Oui, mon avocat.

lES PETITS MACHIAVELS. 327

— Dis-nous ton dernier mot.

— Mon dernier mot?

— Oui.

— Eh bien, c'est dix mille francs. »

M. Maës se leva. Il garda sa dignité; mais, quand on vola la Belgique à Guillaume, Guillaume ne souffrit pas davantage.

« Ce n'est pas fini, dit M. Macs en quittant l'étude. Nous nous reverrons, monsieur Merrain. »

Feignant de ne pas saisir dans ces dernières paroles de M. Maës la menace d'un procès, mais tout simplement un désir de se revoir, Nicolas Merrain lui répondit:

a Je serai toujours content de revoir M. Maës et de mettre mes petits services à sa disposition. Une bonne santé que je vous souhaite aussi, ajoutat-il en s'éloignant de M. Maës avec cette politesse à ras de terre qu'il avait montrée le jour où il dit, l'œil fixé sur son riche voisin : « Cet homme doit pêcher à la ligne : j'ai mon affaire. »

Nous avons dit que l'avocat dont les efforts n'avaient pas réussi était mauvais; ce fut aussi l'avis de M. Maës, quoiqu'il fût d'une nature amie du repos. Les plus sages veulent plaider. D'ailleurs, étant allé consulter son voisin, le receveur particulier, celui-ci lui dit :

« Vous avez montré de la faiblesse, infiniment trop de faiblesse dans cette affaire; c'est l'avis de ma nièce. »

La nièce reparut. Elle dit à son tour :

^ Vous avez eu le tort de vous arrêter à la

défense de cet homme-là. Quand il vous enjoignit de respecter ses limites, vous n'aviez qu'à les franchir. Que vous serait-il arrivé?

^- Ma nièce a raison.

— Vous croyez?

— Si Ton montrait les dents à ces patauds, ils seraient moins impertinents, ajouta la nièce en se livrant à ses exercices favoris de propreté, en cirant les meubles, en polissant les cuivres, en frottant le parquet.

— Comment s*y prendre? demanda M. Maës, qui, perdu dans sa voie de mansuétude ordinaire, écoutait tous les avis, adoptait toutes les résolulions.

— Comment s'y prendre? reprit M. Cornillard : rien n'est plus facile encore, quoique vous ayez perdu quelque avantage en ne revendiquant pas tout de suite le rôle d'agresseur. Il faut d'abord, et ceci est le plus grand obstacle, prendre quelque consistance dans l'esprit de la population locale, qu'il est indispensable d'avoir pour soi. Mieux vous serez assis au milieu d'elle, plus elle épousera vos intérêts. Ce n'est pas envers moi ni envers messieurs tels et tels que Nicolas Merrain se serait conduit ainsi. Chacun aurait pris fait et cause pour moi, pour eux. Mais, soit dit entre nous^ vous êtes un étranger ici ; on ne vous connaît pas: on est plutôt pour Merrain que pour vous. Ah! si vous étiez Français ou seulement marié... »

M^^* Palmyre cessa un instant de frotter-

« Il me parle encore de mariage, pensa

LES PBTITS MACHIAVELS. )2p

M. Maës; aurait-il l'intention de me faire épouser sa nièce? »

Continuant sa pensée, M. Cornillard ajouta :

« Car, marié, établi ici, ayant des parents, des relations, il n'y aurait qu'une Voix pour vous défendre, «t cette rumeur universelle contre votre ennemi l'aurait vite abattu. »

Il achevait à peine sa phrase, que le domestique de M. Cornillard entra et lui dit :

M Nous venons de retirer les filets que vous avez jetés hier au soir, et voilà ce que nous y avons trouvé. »

Le domestique déposa sur le parquet quarante ou cinquante livres de poissons de toutes les variétés. Ce spectacle fui un coup de poignard dans le cœur du pauvre M. Maës, privé de pêcher depuis si longtemps.

(f Ainsi, si j'étais marié, dit machinalement M. Maës et avec une larme dans chaque œil...

— Rien de ce qui arrive n'aurait eu lieu, acheva cruellement M. Cornillard. Cependant pesez mon opinion, consultez-vous.. .

— Jamais! dit d'une voix étouffée M. Maës, jamais ! »

Et il s'en alla chez lui le désespoir dans l'ftme.

Pendant deux mois, il se confina dans sa propriété, qui perdit tout charme à ses yeux du mo' ment où il ne put plus en sortir du côté de la rivière. Et pourtant, que le temps était propice ! un ciel magnifique, une eau claire comme l'aiment les pêcheurs, du poisson jusqu'aux bords. Les carpes semblaient le narguer; du haut de son

kiosque japonais, il les voyait bondir aa-dessus de la rivière. Un matin, il n'y tint plus. L'envie fut plus forte que la raison. M. Maes descendit au jardin, prit ses lignes, son épervier et deux avirons sur l'épaule, il s'achemina vers la vivière. Rien ne l'arrêta ; il franchit le fossé communal, foula les légumes de Nicolas Merrain, et, descendu dans son bateau, dont il secoua les chaînes, comme s'il le rendait ainsi que lui à l'indépendance, il le lança sur la rivière. Qu'il fut heureux ! Sa joie tenait du délire : jamais la Seine ne lui avait souri avec tant de grâce de ses millions d'yeux verts. Sa pêche fut un enchantement. Depuis cinq heures du matin jusqu'à midi, il ne cessa d'emplir son bateau. « Au fait, se dit-il, Merrain n'est peutêtre qu'un poltron qui faisait beaucoup de bruit pour rien. Parbleu ! que ne s'est- il montré ? »

Devisant ainsi, M. Maës arriva chez, lui, riche de courage, d'espoir et de poissons. Son jardinier lui remit une assignation.

c( Une assignation! »

Nicolas Merrain avait tout vu ; il avait fait constater la violation du domicile ; procès- verbal avait été dressé sur les lieux. M. Maës était assigné pour comparaître à quinzaine devant le tribunal de police correctionnelle. « Cet homme sera ma mort » s'écria-t-il en discutant avec lui-même s'il n'irait pas l'insulter, le provoquer en duel. Oui, se battre avec Nicolas Merrain !

L'assistance d'un avocat du pays lui parut indispensable pour répondre à l'ignoble défi de son ennemi acharné. Celui chez lequel il alla n'était

LES PETITS MACHIAVELS, jjl

pas, comme l'autre, pour les arrangements. Cependant il dit à M. Maës : « L'affaire est mauvaise, nous plaiderons, mais nous perdrons. Vous ne serez pas condamné à beaucoup, mais vous serez condamné. L'afifront restera pour vous. Vous avez reconnu le droit de Nicolas Merrain en lui offrant, il y a trois mois, de transiger. Cet acte de reconnaissance vous met à sa discrétion.

— Mais que] moyen alors ? Suis-|e réduit à lui donner dix mille francs ? Mais dix mille francs...

— Réfléchissons, dit l'avocat. Le fossé qui sépare votre propriété de celle de Merrain appartient à la commune, je le sais, puisque je suis membre du conseil municipal. Ce fossé...

— Eh bien, ce fossé ? demanda M. Maës avec anxiété.

— Ce fossé peut beaucoup dans la question.

— Parlez...

— Oui, mais oui... attendez... il me vient une idée... il m'en vient plusieurs... »

L'avocat se leva avec précipitation et alla dégager un gros registre des cases oblongues de ses tablettes. Il le feuilleta... c'étaient les archives de la commune.

« Ce fossé, dit-il ensuite, marque l'endroit où venait autrefois la rivière. L'eau, en se retirant, a formé une nouvelle berge et d'autres bords.

— Très bien, dit M. Maës, mais...

— Attendez.

— Voici maintenant un article du droit coutumier reconnu par le code, qui dit que tout terrain nouvellement formé par le retrait des eaux ou

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tonte autre cause, s'annexe au domaine communal, et ne peut être loué, cédé ou vendu que par tolérance, et peut par conséquent être repris, après indemnité, laquelle sera fixée par la commune ayant droit. La commune peut donc réclamer le terrain de Nicolas Merrain au moyen d'une indemnité insignifiante, puisque le terrain est de nul rapport, et en faire tel usage qu'elle jugera opportun.

— Ah! monsieur, dit M. Maës, je vous devrai une reconnaissance éternelle si vous me débarrassez de cet homme, si vous me...

— Doucement ! dit l'avocat, voilà ce que la loi dit, mais comment la faire agir à votre bénéfice? La commune n'a aucun intérêt à mettre en demeure Nicolas Merrain et à lui reprendre un objet dont elle n'a nul besoin réel. »

Après une pause assez longue, l'avocat, qui avait remué les quatre éléments dans sa tête, dit à M. Maës :

« Vous êtes Belge?

— Né à Bruxelles pendant la domination française.

— Mais vous êtes Français alors.

— Légalement parlant, oui.

— C'est tout ce qu'il me faut ! s'écria l'avocat ; vous êtes Français ; d'ailleurs vos propriétés sont en France .. vous êtes riche...' Voulez- vous être maire de notre commune?

— Moi ! monsieur.

— Vous, oui, vous!

— Mais mon repos, ma pêche?

— Vous pocherez plus que jamais ; c'est pour

LES PETITS MACMIAVEX.S. jjj

que vous péchiez sans pouvoir jamais être inquiété par les prétentions de Nicolas Merrain que je vous propose d'être maire de la commune où vous et lui êtes domiciliés. Un maire voit rarement ses volontés contrariées dans le conseil. Vous direz d'ailleurs que le terrain qife vous réclamez, vous le destinez à devenir un lavoir public. Vous vous engagerez à creuser des marches jusqu'à la rivière, à planter quelques arbres au bord pour orner cet établissement d'utilité publique, et Nicolas Merrain est dépossédé, et, sous prétexte de bien général, vous vous ouvrez un chemin jusqu'à la rivière.

— Mais le maire actuel ?

— Il est mort depuis deux mois. On en réélira un autre dans huit jours. Mettez-vous sur les rangs.

— Mais personne ne me coiinaît dans la commune.

— Ne m'avez- vous pas dit que vous étiez quelque peu lié avec le receveur particulier, M. Cornillard ?

— Oui.

— II a une influence très grande dans le pays et sur les membres du conseil municipal. Je joindrai mon crédit au sien, et nous vous ferons nommer. Voyez-le, voyez-le tout de suite. Ne craignez rien pour votre procès ; l'affaire sera appelée, j'obtiendrai un nouveau renvoi à quinzaine. Dans l'intervalle, vous serez nommé, et ce sera une question de savoir si vous serez justiciable des tribunaux ordinaires ou du conseil d'État.

534* l'Es PETITS MACHIAVELS.

— Si VOUS me demandez l'intérêt qui me porte à vous seconder ainsi, je vous répondrai que craignant moi-même d'être nommé maire, trop peu riche pour donner mon temps à ces fonctions ; craignant si je refuse de l'être, de perdre une popularité dont j'ai besoin comme avocat, je ne suis que très médiocrement dévoué envers vous dans l'offre que je vous adresse.

— Allons, je serai maire, puisque c'est à cette seule condition que j'obtiendrai la tranquillité d'existence qu'un misérable m'a ravie.

— Allez voir M. Cornillard et assurez-vous de son influence. Allez. »

Le temps pressait, M. Maës courut chez M. Cornillard.

« Quelle idée ! dit celui-ci ; elle est bonne, excellente, sublime ! Oui ! nous pouvons vous faire nommer. Mais je vous parlerai avec franchise, je mets un prix tout paternel à ce service. Les honnêtes gens doivent s'expliquer en toute loyauté^ service pour service. J'ai une nièce digne par ses qualités d'unir son nom à celui d'un homme comme vous. Puis, je serai fier de vous avoir pour neveu. Elle n'a rien ; mais si vous connaissiez son esprit d'ordre, son extrême propreté ! C'est un présent que je vous fais...

— Mais, monsieur Cornillard...

— Mais, mon cher monsieur Maës, quel parti lui préféreriez-vous ?

— Je ne dis pas, mais j'avais juré de ne pas me marier.

— On finit toujours par là.

LES PETITS MACMIAVEL8. 335

— Mais VOUS, pourtant...

— Je suis veuf pour la seconde fois. Rien ne vous oblige cependant à épouser M"® Palmyre.

— Mais, si je ne l'épouse pas, se dit M. Maës, je ne suis pas maire, si je ne suis pas maire... Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! »

M. Maës demanda trois jours pour se décider.

Le premier jour il dit : « Non, je ne me marierai pas. »

Le second jour il dit : u Non, je ne serai pas maire. »

Le troisième jour il alla chez Nicolas Merrain, qui habitait une hutte à Valenton, près la forêt de Sénart. Quelle démarche ! quelle humiliation ! Il s'y décida.

En voyant M. Maës, Merrain courut se précipiter presqu'à ses pieds. Il parut confus, bouleversé de cet excès d'honneur.

a Ah ! monsieur Maës chez moi, chez le pauvre Nicolas Merrain !

— Je viens chez vous, Merrain, pour en finir, si vous le voulez.

— Mais qu'est-ce que je demande! Mon Dieu!

parlez, mon bon monsieur Maës.

— Vous avez exigé dix mille francs de votre terrain.

— Moi, je n'ai rieu exigé.

— Pas de phrases inutiles. Voilà les dix mille francs. Est-ce une affaire faite?

— Je le voudrais de tout mon cœur; mais le remords m'est venu de vendre un immeuble où ma pauvre femme allait si souvent laver son linge.

53($ l'Es PETITS MAGHIAVBLS.

— Ainsi...

— Ainsi je ne veux plus vendre, maintenant ; et j'en ai bien du regret.

— Vous refusez dix mille francs?

— Je les refuse, mon bon monsieur Maës. n Sans dire un mot de plus, confus de sa démarche,

honteux de sa défaite, M. Maës sortit delà masure de Nicolas Merrain, qui, quand il fut seul, se dit : a La friture a monté, elle vaut maintenant plus de dix mille francs, m

Furieux de l'insolence de son faquin d'ennemi, M. Maës écrivit ces deux mots à M. Cornillard :

« Tenez votre parole, je tiendrai la mienne.

Faites-moi nommer maire, et j'épouse M"* Palmyre, votre nièce. Il faut en finir.

(( Votre futur neveu,

« Maes. u

Passons les épisodes, courons aux faits. M. Maës fut nommé maire de la commune, et il épousait^ le lendemain de sa nomination, M^^" Palmyre Cornillard, qui était si propre.

Les événements qui suivirent furent aussi exacts que la parole de M. Cornillard, de M. Maës et de son avocat. Nicolas Merrain fut dépossédé, son terrain fut déclaré propriété communale, et il passa à M. Maës qui promit d'en faire un lavoir public.

Nicolas Merrain pâlit un instant.

Ce ne devait être qu'un instant. Richelieu eut bien ses vingt-quatre heures d'angoisses avant la

LES PETITS MACHIAVELS. jj/

journée des Dupes. Nicolas Merrain était au moins aussi fort que Richelieu.

Voici ce qui le prouve.

On put lire à quelque temps de là dans les journaux :

<f Hier il s'est passé un événement déplorable dans une petite commune près de Villeneave-Saiat- Georges. M. Maës, Belge d'origine, mais réellement Français par sa naissance et la possession légale, avait été nommé tout récemment maire de celte commune riveraine. Quoique tout fît espérer que cette nomination aurait d'heureux résultats pour la localité, une des plus pauvres de France, la propriété du nouveau maire a été indignemen.

saccagée. Des arbres ont été arrachés, des murs abattus. Toute la toiture de la maison a été enlevée. M. Maës et sa femme ont eu le bonheur de se soustraire comme par miracle aux coups de ces malfaiteurs. Dans sa fuite, M. Maës a été pourtant blessé à la main. La cause de cet acte de van* daiisme serait, dit-on, dans la qualité d'étranger qu'ils s'obstinaient à voir dans l'honnête M. Maës. La justice informe, mais tous les coupables ont échappé jusqu'ici à ses investigations. »

Six mois après cette catastrophe, la propriété de M. Maës, la ravissante Folie-Margot^ qui lui avait coûté cent quarante-sept mille francs vingt-neuf centimes, était vendue aux enchères publiques et devenait, au prix de trente-trois mille francs, la propriété de Nicolas Merrain.

M. Maës et sa charmante épouse étaient partis pour Java, le berceau de la fièvre jaune.

UGVNE ville capitale n'offre an tableau comparable à celui dont les yeux sont émerveillés lorsqu'on remonte du jardin des Tuileries aux Champs-Elysées, en suivant l'axe indiqué par l'obélisque. L'admiration s'élargit à chaque pas. Derrière est un rideau de palais, à droite ^nt des palais, à gauche sont encore des palais; et partout des massifs d'arbres interposés afin d'adoucir et de voiler la sévérité de cet amoncellement d'édifices. Un désert s'étendait autrefois entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées ; on y a semé quelques millions ; et les millions, qui viennent si bien dans tons les terrains, ont germé. Le désert s'est changé en une place splendide, que rafraîchit l'eau, qu'éclaire le gaz; une eau soufflée par des tritons étonnés de se trouver là, un gaz suspendu à la proue des tri-

rèmes d'or comme un fanal au sommet d'un phare. Au fond des innombrables nefs de cette cathédrale des perspectives, le regard rencontre ou la Madeleine, médaillon du collier des boulevards, ou la Chambre des députés, ou la Légion d'honneur, ou l'hôtel d'Orsay, ou les Invalides. Je n'ai pas nommé l'arc de triomphe de l'Étoile. C'est vers le soir et lorsque ces diverses promenades, les quais, les boulevards, les Tuileries, les Champs- Elysées, ne font plus qu'une seule promenade, que le centre de toutes, la place de la Concorde, devient un foyer singulier de mobilité, de vie et de variété. C'est à la fois Hyde Park, il Corso et les Procuraties. A travers la poussière aride soulevée par les équipages qui, descendus du faubourg du Roule, se croisent comme des éclairs au miliea de cette place pour s'enfoncer sous les galeries des Champs-Elysées, on distingue, dans le brouillard des Tuileries, les fraîches statues de Coustou, les promeneurs tranquilles, les cygnes blancs et les lecteurs de journaux, population d'ombres errant sous les marronniers. Ce fleuve de voitures de toutes formes et de toutes conditions ne tarit pas : on n'a pas le temps d'envier, et à la fin il en est tant passé sous les yeux, qu'on^ est satisfait sans avoir possédé, et presque heureux d'aller à pied afin d'aller où il plaît et d'être moins vu.

Parmi les milliers de promeneurs qui sillonnent cet espace parfois tumultueux comme une mer, combien en est-il qui aient remarqué sous les galeries du Garde-Meuble, quand il pleut, ou contre un des lampadaires de la place de la Concorde,

lorsqu'un doux soleil fait sortir de terre des belles dames et des chevaux frÎDgants, un mendiant aveugle aux pieds duquel est accroupi un caniche serrant une sébile entre ses dents? Le maître est vieux, le caniche est jeune; le mendiant est aveugle, le chien a le poil blanc et bouclé. Depuis cinq ans^ je les vois tous les deux, cherchant à attirer l'attention des passants, l'un avec une boîte d'allumettes, afin de ne pas tomber sous les coups de l'ordonnance de police qui interdit de mendier sur la voie publique, Pautre avec son air grave et résigné, en chien qui a beaucoup vu et beaucoup retenu.

Je me suis quelquefois arrêté sur la place de la Concorde pour voir si un passant s'aviserait de faire semblant d'acheter un briquet à l'aveugle, avec l'intention bienveillante de glisser un sou dans la sébile du chien ; jamais ce phénomène ne m'a frappé. Quand vient la nuit, avec quoi dînent donc cet homme et ce chien, et tant d'autres hommes et tant d'autres chiens qui exercent le même métier dans Paris?

Ce chien, je m'en suis informé, s'appelle Mouton. Quand son maître se place près de l'une des grilles des Tuileries^ il lève la tête à chaque gâteau de Nanterre qui passe à la hauteur de son museau; mais son museau frémit, son regard s'âllonge inutilement ; aucun enfant ne partage avec Mouton son délicieux goûter. Je ne sais oiî l'on a pris que les enfants représentaient l'âge d'innocence, contre l'opinion du bon La Fontaine, qui n'était pas bon, lui non plus, peut-être parce qu'il

est toujours resté enfant. Parmi les enfants, il y a en petit les mêmes passions que parmi les hommes : ce sont d'admirables petits chefs-d'œuvre d'égoîsme, de fausseté, de trahison. Au lieu de tromper pour obtenir une faveur, un titre, an emploi, ils tromperont pour avoir un bouquet de cerises. Leur orgueil nain n'est pas moins despotique que l'orgueil colossal d'un académicien ; si nous ne nous en apercevons pas, c'est qu'ils ne l'exercent pas sur nous. Généralement ils n'ont pas de bonté, parce que la bonté est le résultat exquis de l'éducation; ils n'ont pas de pitié non plus, la pitié étant le souvenir effectif de douleurs et de maux qu'on a éprouvés; et les enfants connaissent à peine la souffrance. Si nous dotons les enfants de tant de belles qualités de cœur et d'esprit, c'est pour avoir, avouons-le, un motif honorable de dénier ces mêmes qualités aux hommes. Combien n'est-il pas moins pénible de reconnaître des supériorités là où elles ne sont pas que là où elles existent réellement? Il a fallu à tout prix loger la vertu quelque part; on Ta reléguée dans le passé, afin d'en déshériter à peu près tout le monde sans pour cela la nier.

Je demandai un jour à ce mendiant aveugle s'il avait acheté le chien dont il avait fait son guide, son compagnon et son ami.

« Non, me dit-il; Mouton est venu à moi de sa propre volonté. Un jour d'hiver, il y a de cela cinq ou six ans, il s'assit sur les plis de mon manteau et il s'endormit. Quand la nuit fut venue, comme je présumais qu'il avait un maître,

je le repoussai doucement avec mon bâton. Le lendemain, il vint encore reprendre sa place sur les bords de mon manteau. J.e le grondai un peu, mais je lui permis de rester. Craignant toujours cependant que son maître ne le cherchât, je ne lui donnai rien à manger. Ma sévérité ne l'empêcha pas de reparaître le lendemain et de demeurer tout le jour auprès de moi par une geléa fort piquante. Celte fois je partageai mon pain avec lui ; mais, ne voulant pas qu'il ignorât la condition qui l'attendait à la place de la condition sans doute infiniment meilleure qu'il quittait, je passai un collier autour de son cou, j'attachai une corde au collier et je le menai chez moi en laisse. Â la porte de la maison, je lui rendis la liberté et fermai la porte sur lui. Il dut passer la nuit dans la rue, car le lendemain, dès que je fus descendu, le chien courut se frotter contre mes jambes en aboyant très fort. Je lui mis de nouveau le collier, et il me suivit avec joie, cette fois pour ne plus me quitter. C'est ainsi que j'ai eu Mouton. N'est-ce pas, Mouton » ? dit le vieil aveugle en promenant sa main sur la tête du caniche.

Mouton, qui ne pouvait aboyer à cause de la sébile serrée entre ses dents, leva un peu . la tête, et sa queue frétilla sur les dalles. Entre ce chien et cet aveugle, pensai-je, voilà une amitié comme il s'en forme peu d'ordinaire parmi les hommes. L'avougle repousse le chien, et le chien revient; il ne lui donne ni pain ni abri, et le chien s'attache à lui pour toujours. Cela ne paraît pas logique au premier coup d'oeil. Voyons les amitiés logiques,

puisqu'il y en a, ou s'il y en a. A quinze ans tout le monde est notre ami, et nous sommes l'ami de tout le monde. Au collège, il n'existe ni haine forcenée, ni antipathie violente, ni jalousie implacable; ce n'est pas qu'on n'y rencontre des différences d'âge très marquées, puisque, entre l'élève de huit ans et celui de dix-huit ans, il y a au moins la disproportion qu'on remarque entre le jeune homme de vingt-sept ans et l'homme sur le point d'en avoir quarante. Mais au collège les fortunes sont trop égales et les capacités trop enrégimentées pour produire des dissemblances blessantes. La hiérarchie de mérite, la seule dont on doive tenir compte, y est à peine sensible. Le premier en composition aujourd'hui sera le vingtième dans un mois; ainsi point d'ambition permanente. Aucune souveraineté absolue ne règne au collège.

En un jour, en une heure, il faut cependant perdre ces trois ou quatre cents amis. Combien en verra-t-on dans le monde où l'on va entrer? Vingt au plus. Les autres se perdront pour toujours au fond de leurs provinces, traverseront les mers ou mourront avant le second âge. Sur les vingt que les vicissitudes de l'existence n'auront pas disséminés, la plus grande moitié au moins sera livrée à l'isolement de professions diverses et antipathiques. D'ailleurs, l'inégalité de fortune commence ici à se produire avec son déchaînement de conséquences. Par quel lien les dix derniers amis tendront-ils sans cesse à s'unir s'ils sont, par exemple, les uns obligés de vivre dans une administration où l'on s'emprisonne depuis neuf heures

du matia jusqu'à huit du soir^ les autres forcés de se courber sous la fatigue d'un travail manuel qui prendra toutes leurs nuits? Ce n'est guère qu'entre deux jeunes gens de la même profession ou libres de leur temps que l'amitié née au collège pourra peut-être se continuer dans le monde. Deux amis sur trois cents condisciples, c'est tout ce qu'il est permis d'espérer. Fasse le sort ou le hasard qu'un de ces amis ne soit pas d'humeur opposée à celle de l'autre ; que l'un ne soit pas d'une taille très haute et l'autre d'une taille petite ; car deux jeunes gens à qui leur taille ne permet pas de se prendre sous le bras ne seront jamais entièrement amis. Part faite des difficultés que nous avons dites, les intimités de collège n'ont pas chance de vivre sur le terrain du monde.

Les amitiés qui se forment dans la société sont plus rationnelles, si elles n'ont pas la candeur et la virginité des premières, de celles dont les quatre murs d'un collège voient éclore à l'ombre les germes éphémères. Elles sont plus logiques, puisqu'on se choisit un ami et qu'on ne le reçoit pas des mains du hasard ; mais ces amitiés sont aussi moins franches, puisqu'elles sont calculées, étudiées, et, pour ainsi dire, longtemps marchandées. Après tout^ qu'est-ce que l'amitié, si ce n'est un échange presque toujours exact ou usuraire des qualités qu'on a avec les qualités dont on manque? Mettre tout d'un côté, rien de l'autre, c'est rêver une amitié impossible. Aussi, plus les hommes sont élevés, moins ils ont d'amis ; leurs produits sont trop chers pour être cédés contre

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d'autres d'une égale valeur. Un roi n'a pas d'amis ; les gueux n'ont que des amis.

Les femmes se lient plus facilement entre elles que les hommes, parce qu'elles ont des sentiments et non des intérêts à mettre en jeu. Une femme qui pleure le départ de son fils est consolée par la femme bienveillante qui lui parle du retour prochain de son fils. Mais que dire à un homme dont ridée fixe est le désir de posséder un million, un château, un titre ?

L'amitié de Mouton pour son maître n'est donc pas logique. Si Mouton était logique, il n'aimerait pas son maître, auquel il donne plus qu'il ne reçoit. Puissance de la logique! Heureusement Mouton n'est pas savant. Peu s'en fallut pourtant qu'il ne le devînt. Son maître m'a raconté la chose avec ce naturel charmant qu'ont tous ceux qui ne savent pas conter, surtout lorsqu'ils sont aveugles.

Ce ne sont pas seulement les jeunes nourrices et les demoiselles sans leurs mahians qui s'exposent beaucoup en étalant trop leur personne dans le jardin et aux environs du jardin des Tuileries. Il y a des loups pour tout le monde. Le' caniche frappa la vue d'un noble étranger. Cet étranger portait à la boutonnière plusieurs croix incoonoes à no^ régioiis. Il se disait Italien, ancien capitaine ; il avait dû être persécuté pour ses opinions. Son nom était Zuccharo. Les malheurs l'avaient forcé de s'exiler de sa patrie et de montrer des chiens savants. lien avait deux en arrivant à Paris ; l'un étant mort du mal du pays.

le capitaine Zuccharo se mit en quête d'an autre chien, qu'il élèverait à faire la partie de domino, à jouer aux cartes avec le survivant. La décou- .verte offrait d'innombrables difficultés. A défaut d'un homme d'esprit, on trouve toujours un savant chez nous, et cela où l'on veut et quand on veut. Si un homme n'est bon à rien, s'il n'a réussi ni dans l'ode ni dans le sonnet, s'il a fait des drames impossibles à jouer, des romans illisibles, s'il a été chassé à coups de complfhients de tous les journaux, de toutes les revues, alors s'ouvre pour lui un horizon immense. Il débute par écrire un traité sur la géographie des anciens, dont il dépose deux exemplaires à la porte du ministère de l'instruction publique. Si le ministre est un sot comme lui, il a la croix d'honneur et il est envoyé immédiatement en mission dans la lune ; si le ministre est un homme d'esprit, il donnera au savant, outre la croix d'honneur, une pension, parce qu'il sait qu'une récompense accordée à un niais est un découragement de plus accordé à un homme d'esprit. On est donc spirituel, méchant et ministre tout ensemble ? Cela s'est vu.

Or le capitaine Zuccharo, qui devinait combien il est plus difficile de rencontrer un chien savant qu'un homme savant, visita, avec le soin et la patience d'un navigateur, les quartiers de Paris où les chiens abondent, notamment les Champs- Elysées. Que de peines ! que de fausses espérances ! Les chiens de race ne manquent pas : chiens anglais, chiens danois, chiens russes, chiens de • prix,^ chiens inutiles enfin, — des chiens tories.

A entendre leurs maîtres, les uns valent cent guinées, parce qu'ils descendent d'une fameuse chienne née dans le chenil de tel prince : ce sont les Cobourg parmi les chiens ; les autres valent le double, parce quMls sont cités les premiers pour la chasse au renard, cette bête qui pue qnand on la poursuit et qu'on ne mange pas lorsqu'on l'a tuée : des inutilités dressées à grand prix contre d'autres inutilités ! Parmi ces grands-ducs de l'espèce, pas un qui fût capable de jouer aux dominos ou de choisir dans un alphabet les lettres composant tel nom donné. Enfin, le capitaine Zucc^aro se trouva face à face avec Moulon. En homnie habile dans son art, il apprécia tout de suite le sujet que la Providence mettait sur son passage. Mouton fut marchandé, vendu, payé, emporté.

Ce marché ne fut pas à l'honneur de l'aveugle. En s'en allant» Mouton tournait à chaque pas la tête pour voir si son maître ne le rappelait pas. Son maître souffrait ; mais que dire? Il avait huit pièces de cinq francs dans la main. Que d'allumettes ne faut*il pas vendre pour gagner quarante francs? L'aveugle paraîtra un peu cruel. Mais quel père clairvoyant ne vend pas sa fille à l'homme disgracieux, vieux et laid, qui s'annonce avec cent mille francs de revenu ? Nous sommes tous cet aveugle, il ne s'agit que de grossir la somme. Le soir même de cette pénible vente, l'aveugle, que Mouton ne conduisait plus, tomba deux fois avant d'arriver à la porte de sa maison. Il se blessa au front et au genou, n Personne n'était là pour me plaindre ! » s'interrompit le mendiant en

tirant doucement par sa chaîne Mouton, qui devina, dans cette secousse, une allusion affectueuse^ une manifestation d*amitié.

L'aveugle ne tarda pas à se repentir de son inhumanité envers Mouton, venu en ami, renvoyé en savant. L'ennui le prit d'être seul ; il tomba malade; pendant deux mois il garda la chambre, et non seulement les quarante francs furent dépensés pendant ce temps où il fut forcé de rester chez lui, mais il s'endetta chez le boulanger et le marchand de vin.

Quand on est jeune, et cette croyance nous accompagne quelquefois jusqu'au tombeau, on se fi^re que les pauvres ont toujours été pauvres, les mendiants toujours mendiants, les aveugles toujours aveugles. On prend et l'on conserve une opinion des choses au moment où on les voit, et l'on suppose ensuite qu'elles n'ont jamais été différentes. En cela, nous imitons véritablement les enfants, qui se garderaient bien de croire qu'un vieillard ait jamais été au maillot. Moi-même j'ai plus d'un effort à faire sur ma raison pour me peindre en ce moment le vieux roi I^'iam à l'âge où il prenait le sein de sa nourrice.

Les mendiants que nous voyons au coin des rues, tendant une main inutile à la pitié des passants, ont été joyeux enfants comme ceux que nous voyons bondir avec leurs balles sur le sable des Tuileries ; ils ont été jeunes, ils ont eu des moments de bonheur, des fanfares de cœur à faire aimer la vie comme une amante choisie entre toutes pour devenir l'épouse; quelques-uns, beaucoup

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