‹ NouvellesChapitre 30 sur 38 · SO · texte numérisé non relu

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même ont été riches, et dans leurs salons les amis se sont pressés au sortir du festin; dans leurs écuries les chevaux n^ manquaient pas ; et puis, par une décadence qu'il n'est pas plus facile de préciser pour les empires que pour les hommes, car elle est lente comme tout ce qui doit arriver, ils sont descendus, peu à peu descendus où les voilà tombés. Un )our, pour payer les dettes on vend rhôtel qu'on habite avec faste; avec ce que laissent les dettes entre les mains, on achète une maison modeste où l'on compte vivre encore à l'aise auprès de la femme honnête qu'on épouse. Les femmes honnêtes sont fécondes. On comptait sur un enfant^ il en natt huit. On vend la maison pour louer un appartement dans un quartier retiré. Mais l'éducation des enfants? Huit enfants à élever! N'en ayez que six, n'en ayez que quatre! Il faut travailler, l'âge vient, l'énergie tombe. Deux enfants tournent mal , arrive le chagrin qui vous achève ; un jour l'argent manque, un autre jour le pain ; on veut se tuer, on ne le fait pas parce qu'on a peur, parce qu'on aime encore ceux qui vous obligent à mourir, et l'on s'arrête dans l'ombre entre onze heures et minuit pour dire aux passants: « La charité, s'il vous plaît! »

Voilà comme on devient pauvre, comme on devient mendiant.

Ne croyez pas en Dieu, ce sera un malheur, mais croyez à la vieillesse et à la misère pour en avoir peur; les oublier serait un malheur presque aussi grand que ne pas croire en Dieu.

Que penserait-on de nous si^ malgré nos pré-

tendus progrès en tout genre, nous nous servions de boucliers pour aller en guerre contre les ennemis armés de canons, et si oubliant volontairement les quelques avantages de bien-être que nous nous sommes créés siècle à siècle, nous prenions le parti de vivre dans les bois? C'est pourtant ainsi que nous agissons hors du cercle banal de la vie matérielle. Nous savons parfaitement qu'une voiture publique nous mènera plus vite que nos jambes au but souhaité ; nous savons aussi qu'un bateau à vapeur va plus vite encore qu'une diligence, et que le chemin de fer l'emporte en rapidité sur le bateau et sur la voiture. Nous n'ignorons pas non plus le rapport exact qu'il convient d'établir entre tel degré de fortune et telle jouissance enviée. Quelle habileté n'avons-no us pas à nous construire des maisons selon nos diverses positions et nos goûts, à nous choisir des meubles doux au repos, gracieux à la vue, délicats au toucher? A quel sens n'avons-nous pas voué un culte intelligent, subtil, raffiné? N'avons-nous pas fait du corps humain un trône où chaque sens règne à son tour quand ils ne se pressent pas tous sous la couronne d'une même souveraineté ?

Nous avons enfin l'art et la science de toutes les voluptés ; mais qui possède la grande science de souffrir ?

Et souffrir, c'est quelquefois si long, si vaste, si détaillé ! La souffrance est un océan composé d'innombrables gouttes qui toutes ont la forme de l'Océan. Attendre, c'est souffrir; espérer, c'est souffrir ; perdre, c'est souffrir ; demander, croire.

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douter, c'est soaffrir; aimer et peat-être obtenir, c'est souffrir. Et pourtant la souffrance nous surprend toujours comme une étrangère dont nous ne connaissons ni la figure ni la voix. Il est peu de personnes qu'elle ne visite une fois au moins dans l'année, et nul cependant ne s'en fait une habitude ; même ceux qui l'ont connue la veille cherchent à s'en souvenir le lendemain. Celui qui ne l'a pas encore éprouvée et qui la nie, se trompe ; celui qui la nie, après l'avoir subie, ment.

Et voyez comme nous sommes faibles et désarmés pour l'adoucir et l'écarter! Nous n'avons plus la foi, cette divine sœur; cette sœur aînée de l'espérance; caria foi habitait les endroits cachés, les coins muets et sombres des cathédrales, les cellules des couvents : où sont les couvents ? Nid brisé, oiseau parti. Où est la hiérarchie de fer qui enchaînait chaque homme à sa place, lui donnant en échange de la contrainte le calme de l'immobilité ? Pour écarter ou pour adoucir la souffrance, avons-nous de ces amis forts, patients et tendres, comme on dit qu'il en existait autrefois? Hélas ! nos amis sont aussi nécessiteux que nousmêmes, et ils s'en vont comme nous à travers le monde, mendiant des consolations et ne recevant que de Tindifféreuce. Et, à défaut de foi, à défaut de temples ouverts dans l'ombre, à défaut du baume de l'amitié, quels livres avons-nous oh toutes nos douleurs, où toutes nos contrariétés, ces autres douleurs, soient prévues, devinées par quelque côté, soupçonnées, ne fût-ce que légère-

ment ? Nous n'avons que les livres de ^antiquité, laquelle pouvait très bien connaître les causes et les résultats des passions et des malheurs du temps, de l'époque, les guérir ou plutôt les expliquer, car les anciens définissent et comprennent mieux qu'ils ne savent; mais en quoi les livres de l'antiquité, ces philosophies professées dans les écoles d'Athènes, ou sous les rameaux des figuiers, nous touchent-ils, nous intéressent-ils, si ce n'est far quelques points éloignés, par quelques extré- • mités flottantes ? La nature des dieux, l'origine du monde, l'essence de quelques passions, les principes du goût, les fondements des lois, voilà à peu près l'éternel, l'invariable sujet des théories, du reste admirablement subtiles, de Socrate, de Platon et de leurs nombreux disciples. Leur philosophie est de leur temps, et rien de plus. Cependant que de questions nouvelles sont nées depuis le christianisme et du christianisme même ! Le livre par excellence, l'Évangile, est sans nul doute l'histoire d'une belle vie et d'une belle mort, mais il n'est aussi que l'histoire d'une seule vie et d'une seule mort. D'ailleurs, il faut le laisser sur l'autel oiï la religion l'a ouvert, sans lui demander des consolations pour des peines que la foi n'a pas toujours mission d'entendre.

Mouton trompa les prévisions du capitaine Zuccharo ; il fut rebelle à tous les essais d'éducation tentés sur son intelligence. Ni l'exemple du compagnon docile auquel on l'associa, ni les douceurs d'un nouveau régime alimentaire, ni les menaces, ni les coups, ne triomphèrent de sa ferme inten-

tien de ne pas devenir un chien savant. Si on lui présentait des cartes à jouer, il les déchirait à belles dents; des dominos, il les éparpillait en aboyant; quand on lui commandait de former le nom d'une ville avec les vingt-cinq lettres étalées devant lui, il se couchait sur ses pattes et s'endormait. Son instinct révolté vengeait tous ceux de sa race qu'un cupide charlatanisme avait humiliés au point de les transformer en membres honoraires de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Sa conduite parfaitement sensée semblait dire : Un chien n'est pas plus né pour faire une partie d'écarté qu'un membre de la Chambre des pairs d'Angleterre pour aboyer. Quant aux oiseaux qui parlent, aux épagneuls qui dansent, aux serins qui font l'exercice à feu, aux singes qui montent à cheval, aux chevaux qui valsent, ce sont des animaux fort disgracieux; ils sont plus beaux mille fois lorsqu'ils hennissent, sifflent, mordent et ruent. Quel ravissant spectacle ce serait de voir une jeune femme placer une selle sur son dos, se clouer des fers à cheval aux pieds et aux mains, et galoper autour du Champ de Mars!

Rien n'est plus triste que cette manie de demander à une chose, comme le plus méritoire des efforts, les qualités d'une autre chose. C'est pourtant ce qu'on voit tous les jours. « Venez entendre ce joueur de flûte, il joue si admirablement bien, qu'on jurerait entendre un violon. — Eh quoi ! vous n'avez pas encore entendu ce fameux violon (tous les violons sont fameux depuis dix ans) : il domine si bien son instrument, il le plie si heu-

reusement à sa fantaisie, que lorsqu'il joue on croirait entendre une flûte. » Cela étant ainsi, je me demande pourquoi une flûte ne serait pas indifféremment un violon et un violon une flûte, et où est la nécessité qu'il y ait deux instruments pour arriver à un but qu'un seul remplirait. Dans quelques années le plus grand éloge qu'on pourra faire d'un joueur de violon consistera à dire qu'en l'écoutant on est presque convaincu qu'il joue du violon. Mouton, qui était né caniche, eut la sublime bêtise de vouloir rester caniche. On ne put pas en tirer une seule partie de dominos.

On devine où il alla dès que le capitaine Zuccharo l'eut d'un coup de pied et d'un coup de cravache poussé au milieu de la rue. Je ne sais combien d'enfants il renversa, mais son poil s'envolait par flocons lorsqu'il parut sous la galerie Rivoli, où d'habitude se tenait son maître. L'aveugle n'y était pas. D'un bond il alla à la maison de l'aveugle. Nous ne dirons pas que Mouton arriva juste au moment où l'on descendait l'aveugle dans sa bière, et qu'il suivit son maître jusqu'à la fosse commune. Notre histoire se privera de cette scène de douleur. Un semblable épisode est devenu populaire sous le crayon de l'artiste auquel nous devons le Convoi du Pauvre. Qui ne se souvient d'avoir admiré ce chef-d'œuvre grossier, et pourtant ce chef-d'œuvre? Qu'a-t-il fallu au peintre pour placer son nom et son œuvre dans notre souvenir d'une manière impérissable comme s'il s'appelait Poussin ou Raphaël? Quatre coups de crayon noir. Dans une ornière des boulevards

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extérieurs roule un corbillard ; devant le corbillard est assis un cocher indifférent ; derrière marche, la tête baissée, un chien, un seul chien pour tout convoi. Cela suffit. Vingt expositions de peinture ont passé sans imprimer de trace dans notre ihémoire, et ce carré de papier où est dessiné le convoi du pauvre ne périra pas. Pourquoi? Ici est le grand problème. Que faut-il pour qu'un ouvrage dure? Chapelain a été le plus illustre poète de son temps, et nul n'a retenu deux vers de Chapelain. Certainement il était poète, certainement il connaissait sa langue, qu'il écrivait avec une rigoureuse pureté; comment lui contester la grandeur du sujet sur lequel il avait fondé ses titres à l'immortalité? Malgré ces conditions de fond et de forme. Chapelain n'a pas vaincu la résistance d'un demi-siècle. Aujourd'hui il n'a, pour ainsi dire, jamais existé. D'un autre cdté, un écrivain déplorable, un manoeuvre de style, le dernier des derniers au xviii* siècle, l'abbé Prévost, compose, après avoir tant composé de livres blafards, sans nerf, sans coloris, sans vie, un livre, un tout petit livre intitulé Manon Lescaut. Le sujet en est commun, ravalé, le style n'est ni meilleur ni pire que le style dont il a tant abusé ; il est même, vu de près, plus fatigué que celui de sa jeunesse, c'est la piquette de même vin plat dont il a tant gorgé ses lecteurs. Eh bien, avec ces matériaux pourris, il élève un monument éternel dans la grande cité littéraire : Manon Lescaut se trouve un chef-d'œuvre. Il n'y a qu'une voix pour le dire; c'est donc ainsi qu'il faut faire

pour réussir? Prendre un sujet comme il vient, et le traiter sans souci de la forme ; c'est à faire peur en vérité. D'un autre côté, que voyons-nous ? Un ouvrage plus extraordinairement populaire que Manon Lescaut, et qui n'est que style depuis le premier mot jusqu'au dernier, et du style le plus merveilleux, le plus neuf, le plus trouvé dont on puisse se former une idée, c'est Candide, un des contes philosophiques de Voltaire, ouvrage qu'il ne faut mettre en parallèle avec rien, si ce n'est pour reconnaître son immense supériorité. Voilà donc l'œuvre d'un imbécile, d'un bonhomme, et l'œuvre d'un rare génie, d'un démon, également sublimes toutes les deux par des voies de création et des moyens d'exécution diamétralement opposés. Que conclure ? que les livres sont comme les enfants dont on est père ; on les crée sans y voir, et ce n'est pas plus nous qui les constituons beaux ou laids que ce ne sont les jardiniers qui produisent des œillets et des roses. Je donne peut-être deux comparaisons pour une conclusion ; je donne ce que j'ai.

Quel remords n'éprouva pas l'aveugle au retour de Mouton? S'il avait eu un poulet rôti sur sa table an moment où son ami courut sauter sur ses genoux, il lui aurait volontiers offert le poulet, Mais Paveugle était encore convalescent; il avait une tasse de bouillon clair près de lui ; il donna le bouillon à son nouvel hôte, et lui se sentit mieux quand Mouton l'eut lapé jusqu'à la dernière goutte.

Le lendemain il se leva, le surlendemain il avait

repris sa place près des Tuileries, ainsi que son fidèle Mouton, heureux de n'être plus savant, de se sentir chien comme Dieu l'avait créé.

Beaucoup d'excellents esprits ont cru, jusqu'au xviii^ siècle, que ies animaux n'avaient ni âme ni intelligence. Montaigne avait osé pourtant mettre en doute ce sophisme. Lisez un beau chapitre de ce rare philosophe sur l'âme des bêtes ; il vous apprendra à vous prononcer avec plus de circonspection. Toutes les qualités dont l'homme se pavane, Montaigne les découvre et au delà dans les animaux : la gaieté, la souffrance, la tristesse, le bon sens, la gratitude, la mémoire, et tout. Ses raisonnements sont sans réplique. Lisez aussi une admirable fable de La Fontaine, et vous réfléchirez longtemps sur ce que vous devez croire de la prétendue infériorité des animaux. Mais lisez surtout ce que les philosophes du xviii*' siècle ont écrit sur cette matière délicate, épouvantail de faux esprits religieux ; car le xviii® siècle a touché à tout, et de tout ce qu'il a touché a jailli une flamme à laquelle nous avons allumé les lanternes de notre siècle, qui pense avoir inventé même le soleil. Sans les terribles moyens de répression que l'État ne se faisait pas faute d'employer contre les écrivains, le xviii" siècle aurait même trouvé à coup sûr la forme de publicité par excellence, le journalisme. Le journalisme seul lui a manqué, et encore faut- il s'entendre. Le xviii® siècle aimait, parce qu'il avait de la verve et de l'esprit, le format portatif, et il savait le remplir ou de la pétillante prose de Voltaire, ou

de la poésie du chevalier de Boufflers; il était passionné à l'excès, et d'ailleurs comme nous le sommes, des nouvelles fraîches, moissonnées la veille dans le champ des événements ; il vivait vite, bien, il vivait trop; le journalisme personnel, le seul qu'il ait connu, lui allait comme un cheval maigre à qui est pressé. Il avait pardessus tout le style de la chose, style qu'il a créé de ses doigts nerveux, émus par la colère et le café. Curieux autant que nous, il ne voulait pas se coucher sans avoir des nouvelles de la Russie, de la Chine, de l'Afrique et de la Mésopotamie; il aimait les procès criminels; il s'indignait, sous le bonnet de nuit de Voltaire et dans les pantoufles à ramages de Diderot, du supplice de Calas, de Lally, et il s'essuyait les yeux avec quelque bon scandale venu en poupe des coulisses de rOpéra. Comme il allait au galop ! franchissant tout ! éventrant les réputations ! piétinant sur les lois et blessant Dieu au défaut de l'épaule ! Aussi il abolit la religion et découvrit l'anévrisme; nous avons, nous, conservé l'anévrisme et rétabli le culte de nos pères.

Or un tel siècle était bien près de créer l'instrument le plus incisif avec lequel on puisse faire rendre l'âme à qui vous a blessé dans vos intérêts, dans votre honneur ou dans votre réputation. Mais la Bastille était là, et la Bastille n'a jamais été un paradoxe, quoiqu'elle ait existé.

Il y avait à la rigueur un journalisme au xviii^ siècle, mais un journalisme insuffisant. La gazette de Fréron était un mauvais, un stupide

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recueil, vendu quinze cents livres à la cour, à l'archevêque de Paris, rédigé en iroquois sur papier jaune : la correspondance de Grimm arrivait trois mois après les événements et passait sans j toucher par-dessus la tête du peuple.

La Restauration eut un journalisme brillant, mais peu varié. L'occasion y prêtant, nous parlerons ici d'un recueil de l'époque, fort peu individuel, puisque trente personnes au moins en formaient la rédaction, mais très célèbre du moment où il cessa de paraître. Il s'appelait le Globe, Ses rédacteurs étaient la fine fleur de l'indépendance morale, civile, politique et religieuse, l'extrait triple du désintéressement. Ils sont aujourd'hui, toujours par excès d'indépendance, bibliothécaires, membres du conseil de l'Université, préfets, ministres. On n'en citerait pas quatre, mais quatre seulement, qui n'aient pris un bain d'or. Le Globe était imprimé en deux caractères. On imprimait en cicéro les articles du génie, en petit-romain les morceaux d'esprit: tout y était choisi dans cette ^mesure. Les espaces tenaient lieu de la profondeur des pensées, et jusqu'aux blancs avaient une signification. On se demandait dans certaine congrégation de madame... « Âvez-vous remarqué le dernier blanc de M. un tel? »

Un des derniers jours du mois de juillet, la foule s'était amassée à l'un des angles de la place de la Concorde, et chacun accourait la grossir. Je m'approchai, car je suis un peu foule à certaines heures de délassement, et volontiers je quitterais la plume, comme Bayle, pour aller voir Polichi-

nelle sur la place; je m'approchai, et, après plus d'un effort, je parvins au centre du tourbillon. De quel spectacle pénible ne fus-je pas frappé ! Le vieil aveugle soulevait en soupirant son pauvre Mouton, qui se mourait. Un agent de police l'avait empoisonné. Empoisonner le chien de l'aveugle! grand Dieu! Cet agent de police a nécessairement tué, ou il tuera un jour son père. Le caniche râlait, et, quand il avait la force de soulever sa paupière agonisante, c'était pour jeter les yeux sur son maître, qui ne pouvait pas le voir, mais qui pleurait avec ses yeux, avec ses paroles, avec ses gestes, avec ses vieilles mains ridées. Ses efforts tendaient sans cesse à soulever dans ses bras le pauvre Mouton, qui gémissait tout en frissonnant, tout en ébouriffant son poil touché par la mort. L'aveugle se tournait ensuite vers la foule, vraiment attendrie, pour lui raconter, avec des paroles brisées, les belles qualités, l'excellent naturel de son compagnon. Il en parlait comme d'un fils, son seul espoir : il ajoutait que Mouton n'avait jamais menacé, jamais mordu personne, a Et pourtant on l'a empoisonné! Pour qu'on me le rendit à la vie, je donnerais... » L'aveugle s'arrêtait court au milieu de sa promesse votive, car il n'avait rien à donner. Alors il reprenait ses pleurs et ses appels attendrissants à son chien, auquel il ôtait le collier, comme si Mouton n'en avait déjà plus besoin. La sébile de bois avait été brisée par les pieds des curieux, les allumettes, toute sa fortune, étaient éparpillées sur le pavé de la place de la Concorde, qui, à part ce petit évé-

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aement, brillait de toute sa splendeur accoutumée. Les fontaines soufflaient Peau vers le ciel, les équipages couraient à toutes roues vers les Champs-Elysées, dignes ce jour-là de leur nom mythologique. Qu'est-ce que cela vous fait, heureux de ]a terre, qu'un aveugle pleure sur son chien empoisonné? Mouton n'entr'ouvrait déjà plus la paupière; il haletait à peine sur les dalles; de loin en loin seulement une convulsion nerveuse le secouait, et il paraissait faussement alors vouloir reprendre quelque avantage sur la mort. L'aveugle se lamentait toujours. S'il eût consenti à devenir savant, le pauvre chien n'aurait pas été là.

Dans un moment où l'aveugle cherchait à se rendre compte par ses mains, à défaut de ses yeux, du reste de vie qui animait encore son meilleur ami, deux autres mains se croisèrent avec celles de l'aveugle, qui poussa un cri déchirant. Il crut qu'on lui enlevait son chien pour le jeter dans le tombereau. « Laissez-le faire, lui cria une autre personne; c'est un médecin. »

Le médecin était un de ces jeunes Orientaux venus de Cunstaniinople pour étudier à Paris. Il passait par là. Une de nos illustrations d'hôpital n'eût pas daigné s'arrêter devant ces deux douleurs. La jeunesse sans gloire est pleine de pitié, parce qu'elle soufifre encore. Un mot écrit à la hâte par le jeune médecin fut aussitôt porté par un des spectateurs de cette touchante scène à une pharmacie voisine.

De quel droit tue-t-on les chiens? Voyez-vous

la police s'arrogeant un droit de bourreau sur l'œuvre de la création ! Mais la rage ? La rage est imputable à ceux qui laissent se reproduire à Tinfini des animaux dont il serait aisé de limiter la reproduction au moyen d'uil impôt. Exceptez le chien du berger, le chien de l'aveugle, le chien du fermier, le chien utile enfin, et obligez chaque propriétaire d'un chien de luxe à payer à l'État un droit spécial. Par là, les chiens imposés seront plus surveillés et le nombre des chiens errants diminuera d'année en année au point de n'être plus appréciable sur une immense surface comme la France, où il a été calculé que les chiens dévorent la substance de trente mille personnes. D'ailleurs, le revenu sera fort beau, si on juge par ce qui a lieu en Angleterre : non seulement les propriétaires des chiens y sont imposés, mais ceux qui ont des chevaux, des voitures, des domestiques poudrés, versent une contribution particulière. Frappez à bras raccourcis sur le luxe, émondez-le; le pauvre payera d'autant moins; et il est temps de songer à lui.

Quand Mouton eut bu l'antidote indiqué par le jeune médecin oriental, il rendit le poison, qui n'avait pas eu le temps de passer dans les voies digestives. Il revint peu à peu; on alla ensuite chercher de l'eau à la belle fontaine, et Ton en fit boire à Mouton.

Quand l'aveugle entendit aboyer son chien, quand il sentit debout sous ses deux mains tremblantes le pauvre Mouton, il chercha tout autour de lui le libérateur de son ami, de son compa-

j64 moutOk.

gnon, de son enfant ressuscité : « Âh! mon Dieu ! mon Dieu ! s*écria-t-il quand on l'eut placé devant la jeune médecin : mon Dieu! pourquoi suis-je aveugle? »

11 fouilla, tout ému, dans sa poche, et il en tira un paquet d'allumettes qu'il mit dans la main de son bienfaiteur.

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