‹ NouvellesChapitre 4 sur 38 · LA VILLA MARAVIGLIOSA. III · texte numérisé non relu

LA VILLA MARAVIGLIOSA. III

La réception que me fit le comte Énée de Frontifero me ravit, et j'avoue, encore à présent, que sa villa justifie le titre de merveilleuse "qu'elle porte, quoique Piranesi ne l'ait pas honorée de son crayon exagérateur*

Dès ma première visite, le comte mit un noble empressement à me montrer les tableaux de sa galerie, qu'un jour très doux voilait d'un bout à l'autre. Des rideaux d'un vert tendre répandaient une ombre uniforme et imprimaient à l'âme attentive ce mystère religieux particulier aux églises. Sous cette influence de lumière a£faib]ie et de respect, les ouvrages sévères de Técole romaine se faisaient pardonner l'insufiisance de leur couleur, et les peintures de l'école vénitienne n'éblouissaient pas, aux dépens de la pensée, par leur éclat trop vif.

« Bref, tu fus enchanté, Biaise, de ta première visite au comte de Frontifero?

— Si enchanté, que je n'avais joui que par une faveur exceptionnelle de la liberté de parcourir sa galerie; ce qu'il m'apprit après m'en avoir laissé jouir dans ses moindres détails. Mes éloges le payèrent du reste de sa complaisance. J'épuisai avec lui le vocabulaire de l'admiration : beau ! très beau! corrosif! sublime! emportant! frémissant! hennissant! A la fin, je ne louais plus : je trépignais, j'étais en convulsion, en colère. Me portant à des excès blâmables d'exaltation, je fus sur le point de sauter sur les épaules du comte. Son grand âge et le nom d'Énée me retinrent seuls. Cependant l'usage était pour moi : les

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étrangers ne louent pas autrement. Il fut content. Pour l'être absolument de mon côté, j'aurais désiré, voir ses tableaux dans un jour, sinon meilleur^ du moins plus grand. Mais je modérai celte envie, comptant sur une prochaine visite, et heureux de me ménager des jouissances pour la durée de mon séjour à Florence.

— Préparez-vous à contempler, me dit ensuite le comte de Frontifrro quand nous fûmes parvenus à la dernière travée de sa galerie, le plus précieux de mes tableaux, celui que je ne montre pas à tous les yeux.

— Un Tintoret?

— Mieux que cela.

— Un Raphaël ? m'écriai-je pour couper court.

— Mieux que cela.

— Mieux que Raphaël !

— Ma fille. Regardez !

Le comte tira un rideau, et je vis une jeune personne occupée à peindre une Vénus, d'après le Titien.

— Elle s'appelle Vénus, comme son modèle.

La jeune fille se leva.

— Elle est digne de ce nom, m'écriai-je.

M"® Vénus rougit, et me pria de lui dire mon avis sur la copie qu'elle peignait.

— Te voilà amoureux, mon pauvre Biaise! je

— Amoureux fou. O Italie! p3nsai-je, patrie du soleil, des arts et de la beauté! Dieu créa la beauté pour l'Italie et la laideur pour les autres pays. Quels cheveux sabins avait M"" de Fronti-

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fero! quels regards toscans! quel cou volsque! quelles mains samnites ! quelle peau campanienne ! quelle grâce de bas reliofs dans sa tournure! Odieux! murmurai-je encore en l'admirant; odieux! cent fois odieux le souvenir des Françaises, et des Parisiennes surtout! Il n'y a pas une Parisienne qui soit sculptée, qui ait du style. Ce sont de jolies femmes, voilà. £t qui est-ce qui n'est pas jolie femme?

— Comme tu étais loin, mon pauvre Biaise, des blanchisseuses de Gentilly ! Et qu'arriva-t-il de cet amour?

— Attends. Pour m'achever, M^^® Vénus de Frontifero parlait le français comme l'italien...

— C'était un prodige.

— Elle avait même l'accent de Versailles. Je trouvai sa copie admirable de tous points. Nous allâmes déjeuner ensuite sous un bosquet de ses jardins, les plus ravissants de la terre. Les arbres de France sont des bourgeois à côté de ces princes de la végétation. Quels poèmes que les fleurs d'Italie ! Nos roses puent ; nos jasmins infectent, comparés à ces fleurs. O Florence^ la bien nommée, la ville des fleurs !

— Tu disais toujours cela, Biaise?

— Oui, mon ami. Je ne te parle pas des fruits. De même que le prince Carraccioli trouvait que la lune de Naples était plus chaude que le sokil de Londres, de même, moi, je trouvais que les écorces des citrons de Florence valaient mieux que les jJêches de Montreuil.

— Enfin?

IJ^ lA VILLA MARAVIGLI08A.

— Bourré d'admiration, d'enthousiasme et d'amour à la fin de cette première et délicieuse visite, je pris congé du comte de Frontifero et de sa fille, M"® Vénus. L'un et l'autre m'accompagnèrent jusqu'à la grille de la villa maravigliosay me faisant promettre de venir les revoir bientôt.

Comme je les saluais pour retourner à Florence, le comte de Frontifero me dit : « Le lien des arts est celui de l'amitié. Permettez-moi de vous donner un avis, quelque familier qu'il va vous paraître. Florence est une ruine pour les étrangers. Où est la nécessité de se ruiner? Pardon, encore une fois, de ravaler votre attention à des détails mesquins de la vie. Mais la vie existe* Je sais un hôtel noble, décent, commode, à deux pas d'ici. Vous y serez bien nourri, parfaitement logé, à un prix raisonnable. J'insisterais encore pour que vous y allassiez, quand même je n'aurais pas un éminent intérêt à vous savoir notre voisin.

« — Mais comment! comte, je serais trop heureux d'être à deux pas de votre palais. C'est moi qui dois me confondre en excuses de voir un homme de votre rang, de votre naissance, ^de votre fortune, de votre talent, s'abaisser à me chercher un logement. Je me rends de ce pas à l'hôtel que vous m'indiquez.

— A l'enseigne de Brutus sacrifiant ses Jils. » Beau pays! m'écriai-jc en saluant le noble

comte Énée. Jusqu'aux enseignes de l'Italie qui sont une moralité et une peinture! Question résolue pour l'Italie : ramener à la vertu par les enseignes de cabaret.

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