‹ NouvellesChapitre 31 sur 38 · LES ADIEUX A SA FAMILLE · texte numérisé non relu

LES ADIEUX A SA FAMILLE

E partez donc pas, mon ami ! c'est votre chère Sophia qui vous en supplie, c'est votre fille adorée, votre Nel, qui se joint à moi pour vous engager à rester. Ne soyez pas insensible non plus à la prière du vénérable M. Crock, votre meilleur ami. Que vous roanque-t-il ici? N'êtes-vous pas riche, heureux, estimé, adoré de tout le monde? — Je sais, répondait avec un flegme qui ne manquait pas de tendresse M. Fitz- Gerald, que je suis très riche, que vous et votre fille serez très affligées de mon départ, que M. Crock me regrettera beaucoup ; je sais aussi que je suis

président de trois clabs de Londres ; mais tous ces liens que je brfse avec douleur ne sont pas assez puissants pour ra'empêcher d'accomplir ma résolution, une résolution mûrie en silence, calculée avec sang-froid... — Dites avec dureté. — Milady ! — Oui, avec dureté; n'est-ce pas, monsieur Crock? Si vous alliez recueillir un héritage, même en Californie, réclamer une créance, fût-ce à Péking, sauver la vie à quelqu'un de vos semblables, je me tairais, j'accepterais le délai indéfini que vous prenez pour faire ce voyage, mais vous nous faites un mystère... »

A ce mot de mystère, M. Fitz-Gerald pâlit, trembla et tressaillit. Sa femme reprit : u Mais vous nous faites un mystère du motif, sans doute périlieusement exceptionnel, de votre départ pour un pays que vous ne nommez pas. N'est-ce pas nous dire que vous craignez de ne plus revenir au milieu de votre famille? — Je n'ai pas nié ce péril, répliqua M. Fitz-Gerald ; mais, en honnête homme, j'ai pris toutes mes précautions pour que vous ne veniez à manquer de rien, si le sort veut que je ne vous serre plus dans mes bras, vous, ainsi que ma chère et blonde Nel et mon honorable ami et associé M. Crock. — Je n'approuve pas ce voyage, dit à son tour M. Crock, bien que la prudence de M. Fitz-Gerald me soit un garant de l'intérêt qu'il porte à sa famille. Le saint livre dit : « Si tu es sage, tu n'iras pas voir fumer lo toit de l'étranger, et tu ne baigneras tes pieds que dans tofi fleuve. » — Je vous jure, mon cher monsieur Crock. s'écria M. Fitz-Gerald, que j'ai

assez vu fumer les cheminées de Londres et couler l'eau de la Tamise pour ne pas me déranger afin de voir d'autre fumée et d'autre eau. Je cours après une satisfaction plus grande et plus réelle.

— En est-il d'autre plus grande et plus réelle que celle de vivre pour nous, qui vivons pour vous?

— Mon cher monsieur Crock, reprit Fitz-Gerald sans s'arrêter aux lamentations répétées de sa femme et de sa fille, le spirituel et le temporel de ma maison vont désormais relever uniquement de vous. Ministre négociant, vous répondez de l'âme et des intérêts des objets qui me sont chers. Quand je reviendrai, si jamais je reviens, je désire trouver mes richesses accrues et la paix de ma maison bien rétablie. Nous attendons, vous le (avez, deux vaisseaux de la Jamaïque. — Et notre filature de coton est en voie de prospérité, ajouta le ministre Crock. — Tout est dit, reprit ensuite M, Fitz- Gerald en ramenant sur son cœur ému sa femme et sa fille, la blonde Nel, qui pleurait et ne cessait de murmurer : — Oh ! mon père, restez, nous' vous aimerons toujours bien. »

De la main qui ne pressait pas contre lui ces deux êtres chéris, il serrait la main de Testimable M. Crock, attendri à deux titres, comme associé et comme ami, mais ne versant aucune larme, parce qu'il était ministre de la religion anglicane.

— Adieu ! cria-t-on à M. Fitz-Gerald par le haut de l'escalier ; adieu ! lui cria-t-on en agitant des mouchoirs par la croisée; adieu! adieu ! entendit-il jusqu'à ce qu'il fût au bout de la rue où il demeurait.

Comme il est toujours nuit à Londres, il était naturellement nuit quand M. Fitz-Gerald s'arrêta à quelque mille pas de sa maison et au milieu d'un carrefour assez désert, u Commençons», se dit-il en tirant un portefeuille de sa poche et en sortant de ce portefeuille une vaste enveloppe de lettre.

II ouvrit cette enveloppe immense, semblable aux plis ministériels, et il y glissa une foule de petits carrés d'un papier soyeux et d'un maniement très élastique. Pendant plusieurs minutes, il se livra à cet exercice, sans s'occuper si les gens qui passaient le remarquaient ou non. Sous ses doigts agités, l'enveloppe grossit à vue d'œil et atteignit des dimensions telles, qu'il devenait douteux qu'elle pût jamais s'introduire par l'ouverture de la boîte aux lettres vers laquelle se dirigeait M. Fitz- Gerald. Notre personnage, jugeant, en dépit de toutes les hypothèses, qu'elle passerait par le trou de la boîte, abattit le coin volant sur les trois coins fixes, prit un petit pain à cacheter bleu dans la poche de son gilet, le mouilla à peine, et avec le pouce scella négligemment son pli. Il écrivit au crayon sur cette enveloppe monstre : a A Monsieur Fitz-Gerald » : rien que ces mots : « A Monsieur Fitz-Gerald. »

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