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LA MAISON BLONDE

Rien qu'à voir les trois têtes blondes laissées par M. Fitz-Gerald dans sa maison, on pouvait dire

DE M. FITZ-OBRALO. JÔQ

qu'il y avait laissé trois anges. On connaît la beauté des femmes anglaises aussi bien que leur laideur. Rien n'est si beau, rien n'est si laid, ^me Fitz-Gerald avait, quoique blonde, de fort beaux yeux noirs, et cette particularité empêchait que sa ressemblance avec sa fille Nel, qui les avait bleus, fût aussi complète qu'on l'aurait désiré. Réellement on l'aurait désiré, car, aussi douces, aussi blanches l'une que l'autre, si la première fût venue à mourir, celle qui serait restée aurait du moins empêché de croire à un tel malheur. La différence d'âge entre la mère, qui avait trentetrois ans, et la fille, qui en avait dix-sept, était à l'avantage de toutes les deux, par une raison où les mathématiques n'ont rien à voir. On n'aurait voulu ni la mère plus jeune ni la fille plus âgée. Dans ce qui est beau, rien ne se conçoit différemment, à moins d'être journaliste ou critique de profession. Quel beau blond que le blond de leurs cheveux! Quel joli rose que le rose de leurs lèvres, du bord de leurs oreilles et du bord de leurs doigts ! C'était charmant. On eût dit une lanterne faite de feuillages roses et éclairée par la flamme d'un petit génie. Winterhalter n'eût pas eu assez de ses plus douces teintes pour tant de charmes ; j'aurais voulu que Diaz eût diapré le tapis où se posaient leurs pieds de reines.

Comprend-on qu'un honnête homme, riche comme un roi qui a tout sacrifié pour le bonheur de son peuple, abandonne une femme si belle et une fille aussi belle que sa mère ?

Quant à M. Crock, le ministre anglican, l'as-

socié et rami de M. Fitz-Gerald, c'était tout ce qu'est un ministre anglais : un homme se livrant au commerce des ftmes et du coton, ou bien du fer, du cuivre laminé ou du bois de Campêche. A côté de la Bible il avait son grand-livre et ses prix courants. Depuis neuf heures du matin jusqu'à sept heures du soir il écrivait à ses correspondants de la Jamaïque ou aux contre- maîtres de ses manufactures; à sept heures^ après avoir dîné, il passait un habit noir et devenait ministre du Seigneur. Il adoptait alors un teint pâle, un air sombre et un caractère tempérant. Le matin il fermait les yeux sur la traite des noirs, le soir il l'anathématisait en se gorgeant de thé et en se maçonnant l'estomac de sandwichs. Comme négociant, on le disait rigide à l'excès : point on peu de pitié pour les ouvriers; il exigeait d'eux dixhuit heures de travail par jour ; mais ministre, il faisait de nombreux appels à la bourse d'autrui pour les soulager. M. Fitz-Gerald affectionnait M. Crock avec l'ardeur d'un ami et d'un néophyte, et on n'a pas d'idée de l'amour et du respect qu'il exigeait que sa famille eût pour lui. M. Crock n'avait guère plus de trente-deux ans. Sa figure longue, osseuse, mais enlevée au bout du pinceau, offrait une expression de haute intelligence et de finesse, eût-on osé dire en parlant de tout autre personne que d'un ministre de Dieu. L'ensemble de son visage présentait un incontestable caractère de beauté, et de beauté choisie.

DE M. FITZ-GBRALD. 37I

érONNEMENT DE LA POSTE AUX LETTRES.

Quoiqu'on ne s'étonne guère dans les administrations anglaises, par les habitudes où l'on y est de vivre au milieu des excentricités les plus violentes, on s'arrêta cependant devant l'énorme lettre qu'avait jetée quelques heures auparavant M. Fitz-Gerald, et qui ne portait pour toute suscription que son nom au crayon, M. Fitz-Gerald.

L'employé secondaire la soumit à son chef, aussi embarrassé de savoir ott l'adresser dans ce vaste univers peuplé de Fitz-Gerald, et particulièrement Londres. Ce chef la porta à un autre chef de division, qui, à son tour, ne devinant pas la destination de cette lettre énigmatique, la communiqua au directeur même des postes. Celui-ci était un homme de profonde perspicacité, comme le sont du reste tous les chefs d'emplois en Angleterre. Il posa la lettre dans le plateau d'une balance, après l'avoir examinée dans ses moindres dimensions ; puis il dit avec la pénétration d'Archimède : « Telle forme réunie à tel poids : ce sont des billets de banque français. » Il ajouta, pour compléter l'admirable solution de son problème : « Cette lettre renferme deux cent mille francs. — Mais que faut-il en faire? demanda le chef de division au directeur. — L'envoyer à son adresse. — Mais Votre Seigneurie oublie que l'adresse n'en est pas une : elle ne porte ni la dési-

gnation d'une rue, ni celle d'un pays, ni celle d'une contrée. — Évidemment celui qui a mis cette lettre à la poste de Londres, reprit le directeur, a réalisé en monnaie française d es valeurs anglaises. Son but est d'aller en France, où cette monnaie a un cours régulier. — Il convient donc, monsieur le directeur, de l'adresser en France?

— Sans doute. — Mais quelle ville de France?

— Paris. Un Anglais qui emporte avec lui deux cent mille francs n'a pas le projet d'aller ailleurs qu'à Paris. Au surplus, je vais joindre à cette lettre un mot pour le directeur des -postes de Paris. Au cas où ce M. Fitz-Gerald ne serait pas retrouvé dans cette ville au bout d'un an, la lettre me sera renvoyée et alors on avisera. Allez, faites ainsi. »

La lettre roula vers Paris, et probablement avec cinq ou six mille autres lettres portant la même adresse, — Fitz-Gerald, — car il existe autant de Fitz-Gerald que de Lefèvre, de Martin, de Leblanc.

POURQ.UOI UN HOMME RIAIT BEAUCOUP A UN BAL DE l'aMBASSADE ANGLAISE.

Cet homme était adossé contre une des portes d'entrée des salons de l'ambassadeur anglais, et il écoutait; chaque fois qu'il entendait proclamer certain nom, il détournait la tête pour sourire tout à son aise. Lui seul avait remarqué qu'on annonçait successivement : « Le duc et la duchesse de

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Fitz-Gerald ; — le comte et la comtesse de Fitz- Gerald ; — le baron et la baronne de Fitz-Gerald ;

— M., de Fitz-Gerald, attorney général ; — M. de Fitz-Gerald, premier gentilhomme de la chambre;

— M. de Fitz-Gerald, intendant des bâtiments.» Jusqu'à cent cinquante fois il entendit dans la

soirée ce nom qui le faisait sourire.

Huit jours après il riait encore de souvenir à sa croisée de l'hôtel de Parme, situé au fond du Gros-Caillou, ,en pensant à la voie lactée de Fitz- Gerald qui peuplaient le ciel de Paris. « Je défie bien les démons et leurs phalanges, disait-il, de distinguer un Fitz-Gerald logé au Gros-Caillou d'un autre Fitz-Gerald, au milieu de tant de Fitz- Gerald. »

IL EST TEMPS DE DIRE CE Q.U E FITZ-GERAI.D éTAIT VENU PAIRE A PARIS.

Paris a toujours, et presque chaque mois, une bête curieuse à montrer aux autres nations :

quand ce n'est pas un opéra, c'est un ballet ; quand ce n'est pas une révolution, c'est un grand criminel ; quand ce n'est pas Franklin, c'est Lacenaire. Nous sommes les grands montreurs de curiosités. Or, depuis quelque temps, M. Fitz- Gerald n*entendait parler que de mystères qui se passaient à Paris : ici hommes mystérieux, là femmes mystérieuses, partout intrigues mystérieuses. Paris prit à ses yeux la forme fantastique

d'an gigantesque mystère rempli d'une foule d'autres mystères plus mystérieux les uns que les autres. Un hôtel garni était un mystère, un café un autre mystère^ un marchand de vin un grand mystère, une table d'hôte un bien plus grand mystère! Ouvrait-il un journal, il n'y était question que d'un prodigieux mystère découvert par la police : jetait-il les yeux sur un feuilleton, il lisait : Mystères de la Bastille, Mystères de la Conciergerie, Mystères de ma femme. Voulait-il connaître le genre de pièces jouées à Paris, il ne trouvait qu'une seule pièce : la Gaîté. Mystères ; les Variétés, Mystères; l'Ambigu, Mystères. Sur un cerveau naturellement excentrique, une telle répétition d'idées et d'images agit avec une force extraordinaire, et l'excellent M. Fitz-Gerald comprit qu'il n'y aurait pas de repos pour lui en ce monde tant qu'il ne serait pas allé à Paris prendre un bain entier de mystères. Cette envie n'était pas exempte d'une certaine terreur qui en aggravait la domination. M. Fitz-Gerald était convaincu qu'on ne sortait pas vivant de tant de mystères, car il voulait les connaître tous par lui-même; et ceux de la Cité, et ceux de l'arche Marion, et ceux de la Roquette, et ceux des bagnes, et ceux du cabanon de Bicêtre.

Il résolut donc le voyage de Paris sans faire part à sa femme, dont il connaissait la sensibilité, ni à M. Crock, son digne ami, du désir qu'il brûlait de contenter en osant se rendre dans cette ville.

Depuis son arrivée à Paris, depuis dix jours

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environ, il se préparait à descendre dans l'enfer des plus noirs mystères, et pour cela il relisait ses notes, — courts, rapides, mais énergiques extraits de ses lectures. Tel fut, après les avoir lues, l'itinéraire qu'il dressa : voir le cabaret de la Femme sans tête et y souper; inviter à dîner V Avale-poignard ; aller au bal des demoiselles Vampire ; se rendre à minuit dans la forêt de Sénart, au carrefour des Charbonniers rouges; coucher à l'hôtel dit de la Guillotine , place de l'Estrapade, etc., etc.

Nous avons dit que M. Fitz-Gerald était à sa croisée de l'hôtel de Parme, se démontrant avec jubilation l'impossibilité donnée à qui que ce f&t de savoir ce qu'il était devenu dans les anfracîuosites de ce volcan éteint qu'on appelle le monde.

Tout à coup une servante de l'hôtel de Parme l'appela par son nom : a Monsieur Fitz-Gçrald !

— Ce n'est pas moi ! répondit-il sur- le-champ. — Comment, ce n'est pas vous? vous n'êtes pas... — Je suis bien un Fitz-Gerald, mais il n'est pas vraisemblable que je sois celui que vous cherchez. —

— Cependant le facteur a laissé ici cette grosse lettre pour vous. L'adresse est un peu effacée, parce qu'elle est écrite au crayon. — Ma lettre! s'écria avec amertume Fitz-Gerald. Doùnez ; laissez-moi ! »

La servante se retira toute confjse. « Comment! comment ! comment ! murmura trois fois Fitz- Gerald ; je précipite un soir à Londres, dans un trou, cette lettre difforme, cette lettre qui pourrait être aussi bien portée en Chine ou au Canada,

puisqu'elle est sans désignation de ville; je me loge au fond d'un hôtel italien, au bout du Gros- Caillou, à Paris, et cette lettre, pleine de billets de banque, cette lettre qui ne tente l'avidité d'aucun employé, revient tomber dans mes mains ici ! Quelle épouvantable régularité ! quel affreux début dans la voie des mystères ! Mais quel chemin a-t-elle donc suivi, cette lettre? »

La réponse à la question de Fitz-Gerald se lisait sur les cent dix-sept indications à l'encre bleue, rouge et noire, tracées sur les deux faces de sa lettre. Elle était allée dans tous les grands établissements d'eau thermale qui sont en France, endroits spéciaux où l'on présumait rencontrer un Anglais du nom de Fitz-Gerald, et elle avait été renvoyée à Paris, tandis qu'on faisait à Paris même d'autres recherches. Enfin, il n'y avait que dix jours que celui qui portait ce nom résidait dans la capitale, que sa lettre allait le trouver aussi intacte qu'au moment où il l'avait si dérisoirement scellée avec un petit cachet bleu.

Une circonstance est à noter. Le directeur des postes de Paris, en s'excusant par un petit billet d'avoir apporté involontairement quelque retard dans la remise de la lettre, engageait M. Fit7- Gerald à mettre une autre fois un peu plus d'exactitude dans la rédaction de ses adresses. « Fatalité ! dit encore une fois Fitz-Gerald. Voilà une lettre qui a passé entre les mains de douze on quinze cents employés anglais et français, et qui m'arrive sans qu'un seul des billets de banque que j'y avais glissés soit perdu. Heureusement, dit-il,

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je suis dans la ville des mystères, et je prendrai bientôt ma revanche. »

On ne trouvera pas étonnant qu'un homme décidé à se nourrir de mystères ne choisit pas pouf le lieu de ses promenades le jardin des Tuileries ou celui du Luxembourg. Tous les soirs, et l'on était au milieu de l'hiver, Fitz-Gerald allait se promener sur le pont dUéna, où passé neuf heures, on ne vous demanie pas lit bourse ou la vie, mais où l'on vous prend l'une et l'autre sans vous laisser la liberté du choix.

Or, le soir du jour où Fitz-Gerald avait été si cruellement désappointé, il alla comme la veille, mais par un temps beaucoup plus sombre, se promener sur le pont d'Iéna, disposé enfin à commencer sa fameuse épreuve des mystères. Sa colère contre l'administration des postes avait hâté ce moment. Il avait emporté avec lui les deux cent mille francs de billets de banque si merveilleusement revenus.

LE PONT D'iÉNA a ONZE HEURES, UN SOIR d'hiver.

L'endroit n'est pas d'un abord très facile, surtout par la rive gauche. Â partir de la Chambre des députés cesse, la nuit, toute rencontre d'individus à face honnête ; c'est à peine si l'on distingue quelquefois deux invalides, fantômes de la Bérésina, rentrant à leur hôtel ou allant aux Champs-Élyr

sées pour figurer à la grande revue que passe l'empereur mort à l'heure de minuit, ainsi que l'a dit Sediitz dans sa magnifique ballade. Vous tombez ensuite dans le domaine de l'inconnu. Les brouillards qui s'élèvent constamment de ce plateau sablonneux de la Seine lui donnent la forme d'un chaos traversé par un pont; c'est celui d'Iéna. La vapeur en brise les arches, sous lesquelles il ne passe qu'un murmure triste et des bouffées grises. Au delà, rien; à droite, rien; à gauche, rien. Des soupçons de lumière, des apparences de bruit, des simulacres de choses, dansent et courent sous vos yeux comme les djinns, horribles djinns d'Occident, pâles, frileux, et qui vous dirigent vers un fossé où un assassin vous tue ignominieusement pour vingt sous avec un poignard rouillé et vous précipite ensuite dans la Seine afin de laver, non pas son crime, mais ses mains. Et ceci tandis qu'au fond de l'horizon opposé Paris en feu incendie la gaze du brouillard et se fait un dôme rougeâtre pour ciel de lit, le grand satrape. Ce roulement sourd et saccadé, qui vous fait croire un instant à la bonne rencontre de quelque charrette, est une illusion perfide. Cette charrette passe à deux lieues de là, si toutefois elle passe quelque part. Pour compléter le tableau, un coup de sifflet fend l'air près de vos oreilles, et un chien effaré glisse sans aboiement à vos côtés. Que dit ce sifflet ? Où va ce chien qui galope dans la brume?

Fitz-Gerald affrontait sans émotion, mais c'est l'émotion qu'il cherchait, ces mille harmonies de la solitude, de la tristesse et de la peur, en se

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dirigeant vers le pont d'Iéna, à la tête duquel il était enfin arrivé. Use lueur brille à cinquante pas de là ; il s'en approche. Cette lumière vacille à quelques pieds du sol, c'est celle qui rayonne de Pœil voilé d'un cabriolet de place. Un bouillonnement frémit dans les entrailles de Fitz-Gerald. «Cet homme est un assassin ou un complice. Que fait-il là? pourquoi est-il venu. Je le saurai. — Qu'attendez-vous là? dit-il en frappant sur la capote de cuir. — Celui qui voudra me prendre, répond une voix avinée ; le diable lui-même, s'il veut monter dans mon escargot. »

Les cheveux de ce cocher étaient rouges et son carrick café-au-lait. Il portait un carrick, mais un carrick mort depuis longtemps. « Je comprends. Je saurai tout, pensa-t-il. — Montez. Où allonsnous, mon bourgeois? — Barrière d'Italie; vous suivrez les boulevards extérieurs. — Kien que cela, mon bourgeois ? » *

C'était bien, en effet, la plus hideuse course qu'à l'heure de minuit pût proposer un homme décidé à rentrer chez lui sans tête, n Voyons, montez. — Un instant, » dit Fitz-Gerald, qui, s'approchant de la lanterne du cabriolet, ouvrit son portefeuille et se mit à feuilleter un monceau de billets de banque.

Le cocher aux cheveux rouges ouvrait des yeux de crocodile.

Fitz-Gerald comptait ainsi à haute voix : « Quarante mille francs, soixante mille et vingt mille, quatre-vingt mille; plus vingt mille font cent mille, cent cinquante mille. Je suis à vous. Deux

cent mille, c'est cela. Fouettez votre cheval. » Fitz-Gerald était monté dans le cabriolet, après avoir fermé son portefeuille et l'avoir placé sur ses genoux, a S'il voua était égal, mon bourgeois, nous enfilerions cette ruelle, dit le cocher, après quelques minutes de course indécise entre la plaine de Grenelle et le Champ de Mars. — Parfaitement égal. Mais pourquoi cela ne me serait-il pas égal?

— C'est que l'assassinat de l'infortuné Clapier a eu lieu dans cette ruelle, il n'y a pas plus d'un mois.

— Âh ! l'on a assassiné dans cette ruelle ? — Tenez, là, voyez- vous ? dit le cocher en désignant une borne adossée contre un vieux mur; on l'a assommé pour lui voler cinquante-cinq sous. Ils étaient trois : deux charpentiers et un cocher comme moi... Tuer un homme pour cinquante-cinq sous!...

— En effet, c'est pour bien peu de chose, dit Fitz- Gerald, qui tenait toujours son portefeuille sur ses genoux ; les gens de votre état, poursuivit-il, tuent donc quelquefois?... — Mais oui... quand le travail ne va pas... Puis il y a des mauvais caractères dans toutes les professions. » Un mauvais caractère, pensa Fitz-Gerald, qui pensa aussi : Il ne tient qu'à lui en ce moment d'imiter son confrère et de me tuer. Voyons ce qu'il va faire.

Quoique le cabriolet ne roulât plus dans la ruelle il ne cheminait pas pour cela sur un terrain plus sûr. Il cahotait sur les boulevards extérieurs, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt se cognant contre un arbre ou plongeant une de ses roues dans les fossés latéraux. « Oui, il y a de mauvais caractères dans toutes les professions », reprit

comme à plaisir le cocher aux cheveux rouges, qui, en disant ces paroles, sç tourna de manière à regarder de biais M. Fitz-Gerald, posture sinistre. Au même instant le cheval s'arrêta, une main s'était abattue sur les guides. Un guet-apens! dit mentalement M. Fitz-Gerald. Je suis perdu. Mon premier mystère sera le dernier. Que Dieu et le vénérable M. Crock veillent sur ma famille! Je ne regrette que de mourir sans avoir pu pénétrer le mystère du pont d'Iéna. « Vos lanternes sont éteintes, dit Thomme qui avait arrêté le cabriolet. Je vous mets à l'amende. — Faites excuse, répon- ' dit le cocher en répondant à l'homme de la police, car ce n'était que cela ; mes lanternes sont toutes deux allumées ; l'épaisseur du brouillard vous a fait croire qu'elles ne l'étaient pas. — Elles le sont bien peu, si elles le sont... murmura l'homme de la police en ss retirant dans une contre-allée. » Ce n'est pas encore là le mystère, pensa Fitz-Qerald, mais je ne l'échapperai pas cette nuit.

Au bout d'un temps de silence, le cocher lui demanda : « Nous voici bientôt arrivés à la barrière d'Italie ; où faudra-t-il vous descendre, mon bourgeois? — Dans la campagne. — Oui, mon bourgeois. Faudra-t-il vous attendre? — Non. — Vous ne rentrerez donc pas à Paris cette nuit ? »

Fitz-Gerald ne répondit pas.

De propos en propos interrompus, on atteignit l'endroit à peu près indiqué par la volonté mal formulée de Fitz-Gerald. « Là, n'est-ce pas, mon bourgeois ? — > Oui, là. »

Fitz-Gerald donna cinq francs au cocher, sauta

à terre et disparut en laissant son portefeuille sur la banquette du cabriolet.

Il ne rentra qu'à trois heures du matin chez lui, à son hôtel de Parme, au Gros-Caillou, et en se disant : « Ma nuit n'est pas perdue, quoiqu'elle eût pu être meilleure. Ce cocher va dépenser mon argent ; il sera soupçonné de vol, d'assassinat. Il niera, on le mettra en prison ; et j'apprendrai par le procès ce qu'il faisait sur le pont d'Iéna à onze heures du soir. On ne saurait payer trop cher un pareil mystère. »

XE THé ET LA LETTRE ANONYME.

Huit bonnes heures de sommeil remirent M. Fitz- Gerald des fatigues de la nuit, et raffermirent son intention héroïque de ne pas quitter Paris sans avoir pris corps à corps les principaux mystères qui s'agitent dans son enceinte. « Au moyen âge, disait-il en se versant du thé, j'aurais été curieux d'alchimie ; au xix^ siècle, }e suis friand de mystères. Jadis j'aurais dépensé mon or pour trouver le moyen de n'en pas faire; aujourd'hui je risque quelques cent mille francs pour jouir de la pleine connaissance des mystères que je suis bien plus sur de me procurer ici, à Pacis, devenue la capitale des mytères, — Mystèreville. »

M. Fitz-Gerald comptait donc beaucoup sur le portefeuille oublié dans le cabriolet pour apprendre l'histoire du cocher du pont d'Iéna ; et il com-

binait, en attendant ce résultat certain, d'autres mystères plus noirs, plus terribles, lorsque la servante de l'hôtel de Parme déposa sur son service à thé une lettre de Londres. « De Londres ! et encore à M. Fitz-Gerald ! Au fait, dit-il, puisqu'on m'a découvert une fois, on peut me découvrir une seconde... Mais qui donc m'écrit? Ce n'est là l'écriture de personne de ma famille. »

La lettre de Londres fut décachetée. Il courut à la signature, point.

« Une lettre anonyme ! Lisons-la.

« Monsieur,

« Les apparences sont souvent bien trompeuses. Banalité, mais vérité. Ceux en qui nous plaçons notre confiance n'attendent qu'une occasion pour nous trahir. Vous êtes un exemple, — je suis douloureusement peiné de vous l'apprendre, — de ces déplorables abus de loyauté qui font gémir l'humanité et la noble philosophie. Ce M. Crock, recueilli chez vous, devenu votre associé, le conseiller de votre famille, vous trompe indignement... »

— Cela n'est pas ! oh ! cela n'est pas ! s'écria M. Fitz-Gerald. Poursuivons.

« Abusant de votre absence et de son influence sur le caractère si bon et si doux de votre femme, il a osé, depuis votre départ, déshonorer votre nom... I)

j84 VOYAGE

— M. Crock ! lui ! un ministre du Seigneur ! Oh ! rinfâtne calomnie !

« Vous crierez sans doute à l'infamie en parcourant ces lignes anonymes; elles n'en resteront pas moins comme une vérité. Au lieu de demeurer éloigné de Londres, vous feriez sagement, monsieur Fitz-Gerald, de revenir, de voir par vos yeux le tort qu'un pareil homme est en train de porter à votre sanctuaire domestique, et d'essayer de réparer un mal déjà peut-être irréparable. Vous savez. Agissez, h

— Moi, croire à une pareille invention ! non ! ye connais ma Sophia, je connais mon noble ami M. Crock. Moi, partir ! ce serait trop honorer la calomnie ; je resterai. Ne pensons plus à cet odieux mensonge. »

Il jeta avec indignation la lettre anonyme au feu. Il sonna ensuite pour qu'on desservît, a Un homme désire vous parler. — Moi ? — Une espèce de cocher. — Un cocher?... — Tenez, monsieur, le voilà. — Grand Dieu ! s'écria Fitz-Gerald, l'homme aux cheveux rouges, mon cocher de la nuit dernière. Vous ici!... — Oui, mon aimable bourgeois. Je voys ai suivi et rattrapé après avoir diablement pataugé, dans la boue des champs, allez. — Que me voulez-vous? Pourquoi... — Je dois d'abord vous apprendre, mon bourgeois, que je suis médaillé de première classe depuis cinq ans pour avoir rapporté à domicile et à diverses fois trente-neuf parapluies, douze socques articulés et

dix-sept sacs d'argent oubliés dans mon cabriolet. Ayant senti quelque chose sous la main cette nuit, après que vous m'avez eu quitté, ayant vu que c'était un portefeuille, je me suis élancé à votre poursuite, et, assez heureux pour vous rejoindre, j'ai pris le nom de votre rue et le numéro de votre hôtel. Je vous rapporte votre portefeuille. Ouvrez-le, voyez s'il ne manque rien, mon bourgeois.

— Mon portefeuille ! — Ah ! dame ! c'est qu'Antoine Mouron est honnête. A telles enseignes qu'on m'a mis en enseigne. C'est moi qui suis le Cocher Jidèle en carrick café-au-lait qu'on voit sur les enseignes des principaux marchands de vin de Paris et de la banlieue. Mais examinez, assurez*vous qu'il ne manque rien... — Mais que faisiez-vous, malheureux, cette nuit, sur le pont d'Iéna, à l'heure des mystères? — Je tendais des lignes pour pêcher. Comme c'est défendu... — Vous péchiez? — Oui, mon bourgeois, des ablettes et des poissons blancs. — Moi qui voyais en lui l'instrument d'un mystère! Allons! que vous faut-il pour récompense ? — Rien, mon bourgeois.

— Rien ! — Rien. Mettez sur ce livret seulement que je vous ai rapporté votre portefeuille. Je montrerai votre attestation à la police, et dans un an elle me donnera six francs, si elle s'en souvient. »

Malgré son profond découragement, Fitz-Gerald serra la main au trop honnête cocher, en lui disant : « Very well! my dearfriend! my dear fellow ! Very well! »

Antoine Mouron était déjà dans la rue.

Il fallut quinze jours à M. Fitz-Gerald pour se

relever de l'étourdissement de cette première déception, qui, du reste, on en conviendra, ne tirait pas à conséquence. Un mystère perdu, dix de retrouvés dans une ville comme Paris.

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