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nant. Aucune considération ne me retient plus. Votre condaite est odieuse. Maiheur à la maison d'Énée! sa destruction approche.
— Taisez-voos^ Policastro, oa fe saurai vous remplacer.
— Vous ne l'oseriez, comte I
— Qui m'en empêcherait?
— Votre intérêt.
— Bah!
— Voulez-Tous donc que fe fasse connaître ce qu'est Totre villa?
— Policastro, mon ami...
— Voulez-vous que je publie ce qu'est votre ^lerie ?
— Policastro, mio carol
— Faut-il que je dise ce qu'est votre fille?
— Policastro ! Policastro ! mon associé, voyons, ne noas fâchons pas, je rabattrai quelque chose sur lès macaroni, et que la paix règne entre nous. »
D'un trait de plume Frontifero modifia le tarif des macaroni, et l'aubergiste et le comte se serrèrent la main, comme deux souverains heureux, après un congrès orageux, de terminer l'entrevue par une plus étroite aTHance.
« Biaise, ton comte est un fou.
— Pas si fool tu t'en convaincras plus tard.
Je le fus, moi, quand j'eus été témoin de cette scène où mon beau-père, descendant d'Énée, m'était apparu sous les traits d'un restaurateur et où il avait été ti mystérieusement question de la villa maravigUosa, de sa galerie et de la belle Vénus,
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celle qui m'apportait en dot la galerie et la villa. Y avait-il quelque tache à sa réputation ? Voulezvous que je venus dise ce qu*est votre fille? cette menace de l'aubergiste Policattro tonnait à mes oreilles. Vénus était-elle coupable?
Quand la paix fut conclue entre l'aubergiste et le comte, celui-ci ôta son habit rouge et Paccrocha au mur, posa son chapeau sur un coin de la cheminée, dénoua son épée, et releva les manches de sa chemise jusqu'aux coudes.
« Quand tu voudras, fit-il ensuite à Policastro, je suis prêt« »
Policastro sonna, et aussitôt il courut vers l'escalier où j'entendis du bruit. Il revint; après avoir fermé la porte à triples tours, il vida sur une longue tabte des légumes, des poissons, des volailles et des fruits en quantité. Il ouvrit ensuite une armoire dans laquelle il prit des vases de cuivre de toutes façons.
tf Mais c'étaient donc des sorciers. Biaise, que ces gens-là?
— C'étaient des cuisiniers. »
Armé d'un coutelas, le comte dépeçait des volailles, taillait d^s légumes, hachait les uns avec es autres, tandis que mon aubergiste allumait le feu dans l'âtre, et aromatisait avec des épices au fond des casseroles les comestibles que son illustre compagnon y précipitait.
Imagines-tu ma stupéfaction à l'aspect d'un descendant d'Ënée transformé en sous-chef de cuisine, et la nature de mes réflexions en voyant le possesseur de la poétique villa maravigliosa éplucher
la^ LA VILLA MARAVIGLIOSA,
des carottes? Jusqu'à deux heures de la nuit, il éventra ainsi des poulets sans laisser paraître sur son visage la moindre honte. Quand tout fut en train de cuire et qu'il jugea son ministère accompli, il se lava les mains, rabattit ses manches et ses manchettes, passa son habit, renoua son épée, et, le chapeau sur l'oreille, il attendit que Policastro Téclairât jusqu'à la porte par laquelle ils étaient d'abord entrés tous les deux. Rien ne peut se comparer à la rapidité avec laquelle s'opéra dans l'aubergiste le changement de manières.
L'égal du comte une minute auparavant, il redevint, devant l'habit rouge, le vassal respectueux, le locataire timide, le valet le plus empressé. Son bonnet dans la main gauche, le chandelier dans la main droite, le corps en deux doubles, il reconduisit le comte en l'assurant de son éternelle fidélité.
E ne renvoyai pas à une seconde entrevue avec M»*® Vénus de Frontifero, tu le penses bien, l'occasion d'éclaircir les étranges choses et les singulières paroles qui m'avaient frappé derrière la cloison. Le difficile était d'entamer le sujet. Il est probable que je ne serais pas arrivé à mes fins sans le hasard d'une promenade dans la villa. Comme nous passions auprès d'une statue de l'empereur Vitellîus, je me pris à dire : « Les souverains ont eu quelquefois des faiblesses auxquelles on a peine à croire, ainsi : Vitellius lavait sa vaisselle; Trajan mettait son vin en bouteilles ; Constantin taillait ses sandales Louis XIII faisait ses confitures; Louis XIV peignait ses chiens; Louis XV faisait son café.
Je conçois pourtant ces petitesses, ajoutai-je
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précipitamment, de peur que mon érudition ne voilât pas assez le coup que je portais ; elles délassent par leurs trivialités des occupations de la royauté. Il ne faut pas qu'un arc soit toujours tendu; sans cela, il casse, pensait fort judicieusement Socrate, qui dansait, et qui dansait pcut-êti;e comme un arc. Votre noble père aime beaucoup Socrate, quoiqu'il ne danse pas, ne lave pas sa vaisselle, ne peigne pas ses chiens, et ne fasse son café ni ses confitures.
— Il a cependant ses manies, répondit en rougisssant M"® Vénus.
— Il fait peut-être des vers? C'est un bien noble travers quand on a son imagination.
— Pas précisément.
— Il s'occupe peut-être d'alchimie?
— Je ne pense pasquUl se soit élevé aussi haut.
— J'entends. Il s'est arrêté à la chimie.
— A ses applications utiles, répondit Vénus.
— La chimie en a tant, qu'il est difficile de deviner celle qu'honore de ses veilles et de ses recherches le noble comte votre père. C'est de la chimie que de l'eau de Cologne, le vulnéraire suisse, les briquets phosphoriques et la cuisine.- «
— C'est peut-être à celte dernière branche de la chimie qu'il s'est voué.
— Il n'y aurait rien en cela qui me blessât, m'empressai-je de dire ; les erreurs des grands hommes sont sacrées. Celle-là a son coin d'originalité. — Ainsi, votre père est comte le jour...
— Et restaurateur la nuit, ajouta, achevant ma phrase, la naïve Vénus. Je vous devais cet
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aveu, puisqu'un jour nous n'aurons plus rien de caché l'un pour Pautre. Mais ne parlez jafhais à mon père de ces singularités. Il rougirait pour nos aieux et pour lui. »
Je tenais enfin le mot d'une de mes trois énigmes. Mon futur beau-père était aubergiste par originalité. Lalande mangeait des araignées ; le comte voulait faire manger des macaroni. Cela n'empêchait pas le premier d'être un grand astronome ; ceci n'était pas une raison pour que le second ne fût pas d'une haute naissance, d'une immense fortune, et le possesseur de la villa maravigliosa et de sa galerie de peinture, deux trésors qui m'appartiendraient en acquérant un troisième trésor, sa fille, Vénus de Frontifero.
Quel était le mot de la seconde énigme, ou plutôt de la seconde menace de Policastro : Je dirai ce que c'est que votre galerie!
« Pourquoi votre noble père, charmante Vénus, lui qui m'a comblé de tant de bontés et qui les multiplie sans cesse autour de moi, ne m'a-t-il laissé voir que trois fois sa galerie dont je me suis montré si juste admirateur?
— Vous le saurez. Mon père entreprit l'an dernier un voyage en France et en Angleterre dans Punique dessein de connaître les galeries de tableaux qui enrichissent ces deux contrées. Quels furent son étonnement et sa colère quand il se vit repoussé de toutes les portes d'amateurs, d'accord entre eux pour lui ménager cette avanie !
 force de chercher la cause d'une impolitesse si blessante, il apprit qu'un Anglais, irrité contre
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lui, av^it été l'unique machinateur de cette Conspiration. Cet Anglais, que mon père, pour des raisons particulières, n'avait pas voulu admettre dans sa galerie, s'était vengé à son tour en lui faisant interdire l'entrée de toutes les galeries de l'un et de l'autre côté de la Manche. En homme de cœur, mon père ressentit l'outrage; mais en Italien il sut le retenir dans le fond de sa poitrine. De retour à Florence, il arrêta que sa galerie ne serait plus ouverte à aucun étranger, de quelque rang qu'il fût. Il a fallu toute l'estime que vous lui avez inspirée, jointe à notre affection mutuelle, pour qu'il ait violé en votre faveur une promesse scellée par la vengeance. Maintenant vous comprenez comment, conciliant sa haine pour les amateurs étrangers et son amitié pour vous, il vous a d'abord accordé et ensuite retiré la permission d'admirer ses tableaux. »
Eu voilà encore une d'éclaircie, dis-je en moi. Mais en m'adressant à ma future :
« Quand nous serons mariés, j'espère que l'interdit sera levé. Devenu son gendre, les tableaux m'appartiendront.
— Sans nul doute. Et si je croyais vous être agréable dans ma proposition, j'offrirais de vous introduire dans la galerie par une porte secrète, sous la condition que vous vous contenterez du jour qui y règne, sans tenter d'en augmenter la clarté en tirant les rideaux; car si mon père vous surprenait, il vous serait impossible de remettre sur-le-champ les choses en l'état où vous les auriez trouvées. »
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Jamais amant entendant un aveu longtemps soupiré, jamais ingénieur voyant sourdre à dix pieds à*m» puits artésien l'eau dont il n'attendait le jaillissement qu'après avoir creusé trois cents pieds dans le roc, n'éprouvèrent une Joie pareille à la mienne.
Les femmes sont en général pJus heureuses de la joie qu'elles causent que de la joie qu'elles éprouvent. C'est encore de l'égoîsme au fond ; mais c'est un égoïsme plus délicat que celui de l'homme.
Vénus partagea mon bonheur, et, voulant le doubler, elle me remit la clef de la porte secrète de la galerie. Lovelace eiît au moins attendu la nuit pour profiter de la facilité offerte de s'introduire auprès d'un objet aimé; plus fortuné que Lovelace, je n'attendis pas la nuit. Vénus n'était pas encore rentrée dans son palais, que j'étais déjà dans la galerie de la villa maravigliosa, à genoux d'enthousiasme devant trois ou quatre cents tableaux des plus grands maîtres de l'univers, italiens, français, espagnols, flamands, allemands, anglais.
Je vivais dans les siècles de ces rares génies, j'entrais dans leurs ateliers sévères par les marches antiques et dorées des cadres ; je sortais de chez Giotto pour saluer Pérugin derrière son portique; Raphaël me souriait de «a fenêtre ciselée ; adossé à son mur de cuivre, Michel-Ange, le sombre maître, m'étalait ses démons et ses damnés, tandis que le rude Albrecht Durer alignait pour moi ses belles vierges allemandes contre des cloisons de chêne.
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« Tu étais métaphorique en diable. Tu veux dire que tu passais, dans ton extase, de la peinture sur cuivre à la peinture sur bois.
— Tout simplement. Mais je n*ai pas achevé ma phrase.
— Achève-la.
— Tandis que j'éprouvais ces ineffables jouissances, la porte du fond de la galerie s'ouvre, et je vois entrer...
— Le comte Enée de Frontifero, je gage, accompagné de sa fille. C'était un guet-apens...
— Accompagné de l'aubergiste Policastro.
— Je n'y suis plus.
— Je n'eus que le temps de me cacher derrière une statue colossale de PoUion. Malheureusement, en vrai Romain, PoUion n'avait pas de manteau. Je maudis.sincèrement le nu. »
A quelque distance que s'arrêtassent le comte et l'aubergiste, je n'évitais pas de les entendre. Renvoyés par les voussures de la salle, les échos m'apportaient leur conversation, que j'ai retenue avec la plus scrupuleuse fidélité, trop intéressé alors à ne pas en perdre un seul mot.
« Il n'en reste plus que deux, comte, dit le premier l'aubergiste, et ce ne sont pas les moins bons, sauf le respect que je vous dois.
— Hélas ! ta remarque n'est que trop cruellement vraie, mon excellent Policastro. Mes aïeux...
— Vos aïeux étaient des prodigues. N'avaientils donc rien de mieux à faire que de manger en fêtes, en galas, en soupers, tant de vierges d'un si beau coloris, tant de saints personnages d'un si
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ravissant dessin? C'est presque de l'anthropophagie.
— Policastro, notre rang a ses exigences. On n'est pas noble pour vivre comme des laboureurs: respect à la mémoire de nos grands aïeux ! passons le rideau sur leur fautes.
— Et sur les tableaux qu'ils vous ont laissés surtout; quoique le jour approche où le rideau sera impuissant pour déguiser leurs fatales substitutions. Si je pardonne à votre aïeul d'avoir dévoré le côté droit de cette galerie, parce qu'il était prince et obligé de figurer à la cour de l'empereur ; s'il a falsifié six martyrs, deux transfigurations, huit amours, neuf enlèvements, quatre cloîtres, et dix-sept vues de Venise, pour avoir des carrosses, les premiers cuisiniers de France, et les plus adroits cochers de Londres, je suis impitoyable pour votre père, qui, joueur acharné, a dévalisé le côté gauche de la galerie, oui ; et pourquoi? pour mettre à la merci d'une carte ces trente-neuf portraits de papes qui sont là; ces vingt-huit portraits d'abbesses des Camaldules, et la collection entière des Flamands de cette travée. »
Mais s'ils sont encore là, ces portraits de papes et d'abbés, aussi bien que les tableaux de la galerie de droite, et d'ailleurs je les aperçois d'ici, me' disais-je. je ne comprends pas comment le père de mon beau-père a pu les perdre au jeu, pas plus que je ne devine comment son aïeul a dépouillé ce musée pour avoir des carrosses et des cuisiniers, si rien ne manque.
« Encore si toutes les copies qu'ils ont fait
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faire des tableaux vendus étaient bonnes, seigneur comte, reprit Policastro; mais ce sont de déplorables imitations, sans goût et sans adresse. Je vous le répète, Tombre de ces rideaux n'a plus la puissance de cacher tant de hideux mensonges.
— Policastro, l'enthousiasme est un grand coloriste ; pour t'en convaincre, je te citerai ce riche jeune homme qui sera bientôt mon gendre. Il a pris ceci pour un véritable Caravage.
— Bon jeune homme ! répliqua l'aubergiste d'un air narquois.
— Ceci pour un Giordano.
— Ame noble et sans ^ard !
— Ceci pour un Jules Romain.
— Sa mère sera bénie entre toutes les femmes.
— Ceci pour un Michel-Ânge.
— C'est un saint.
— Et ceci, Policastro, pour un Raphaël.
— Il ira au paradis ; c'est un dieu ! »
Et l'aubergiste et le comte se prirent à rire d'une façon si ironique et si bruyante, que, dans ma colère, je crus entendre rire aussi toutes ces exécrables copies, devant lesquelles je m'étais agenouillé. Dieu me pardonne, l'infâme Romain derrière le« quel j'étais blotti, riait aussL Pollion devait être aussi une copie.
(( Et s'il savait, reprit l'aubergiste, que ce tableau qu'il croit de Raphaël, l'honnête jeune homme, est de vous et de moi ! Je l'ai dessiné, et vous l'avez peint. L'original court les champs depuis dix ans, si je sais bien compter.
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— Policastro, vous vous flattez; vous n'avez presque pas mis la main à cet ouvrage.
— Vous me raviriez ma gloire ! c'est peu généreux, seigneur. Est-ce que je ne conviens pas de la part que vous prenez à la confection de mes ragoûts? Vous êtes mon associé en cuisine, que je sois le vôtre en matière d'art.
— Le talent avec lequel tu te seras tiré des deux dernières copies que tu as faites d'après ce Dominiquin et ce Carlo Doici, décidera de l'estime que je puis t'accorder.
— Il est bien temps, comte, de m'estimer, lorsque nous n'avons plus de copies à exécutert Que copierons-nous? Il n'y a plus rien à copier ici.
— Je sais ce que je dis. Je marie bientôt ma fille à cet étranger, et j'ai besoin que l'illusion dure jusque-là. Si je ne pouvais plus lui refuser l'entrée de la galerie, et qu'il s'aperçût, par ta majadresse, de l'erreur universelle qui règne ici, je perdrais un gendre et les soixante mille livres de revenus qu'il apporte dans ma maison.
— Ah! çà, mais de quelle fille parlez-vous? de M"* Vénus? mais elle n'est pas votre fille.
— Pas tout à fait : elle est ma nièce, la fille de mon frère, mort en France.
— Vous lui feriez épouser une copie, à ce Français! 9
Vénus n'était pas sa fille! J'étais sur le point de renverser Pollion, et de m'écraser, ou de les écraser sous ses ruines.
« Mais, seigneur comte, pourquoi lui avoir caché qu'elle n'était que votre nièce ?
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— C'est qu'il est fou de tout ce qui est italien, et n'estime rien de ce qui ne l'est pas : peintres italiens, femmes italiennes, villas italiennes.
— Est-ce qu'elle n'est' pas Française, M"* Vénus ?
— Elle est née, mon cher Policastro, je te Pai dit cent fois, près de Paris, à Mon treuil. »
O Pollion ! Pollion ! une galerie de croûtes prise pour un musée incomparable ! et sur le point de se marier avec une demoiselle de Montreuil, croyant épouser une Italienne. Et la taille étrusque, et les pieds volsques, et le cou sabin!
De nouveau, le comte et l'empoisonneur au fromage se prirent à éclater d'une si indécente manière, que je dus devenir plus pâle que le Pollion. Un instant je crus n'être plus qu'une copie aussi.
Quelques minutes après, j'entendis un bruit; j'avançai la tête, et je vis que le comte et son acolyte, l'un grimpant à une échelle, l'autre la calant avec le pied, consommaient le dernier sacrifice dont la magnifique galerie maravigliosa pût être encore victime. Un beau Dominiquin et un divin Carlo Dolci furent décrochés, et à leur place furent installées les deux copies qu'en avait faites Policastro.
c( Pas mal, Policastro ! pas mal ! Tu n'as été qu'ignoble, cette fois-ci. Je te salue le premier copiste de l'Europe. »
Cependant, lorsque les tableaux furent à terre, le comte ne les vît pas sans regret entre les mains de Policastro, qui allait sans doute les livrer à l'heureux acquéreur. Il les prit, les posa sur un
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fauteuil^ et les regarda longtemps avec attendrissement. Des longues poches de son vieil habit rouge il sortit un mouchoir et s'essuya les yeux. Le comte était ému.
c( Policastro, ce sont mes deux fils, mes deux plus beaux, mes derniers. Quelle suave couleur! quel dessin! quelle draperie! seraient-ils encore moins beaux, comment les abandonnerait-on sans douleur? C'est tout ce qui me restait, et je les perds! Tous ceux-là, ce ne sont pas mes enfants; les étrangers peuvent les admirer, mais pour nous, ce sont autant de mensonges qui me rappellent de divines réalités. Avant de m'en séparer, j'ai résisté à tout. J'ai vendu mes chevaux, Policastro, ma mule, mes habits ; je n'ai gardé que ce vieil habit rouge tout déchiré par-dessous; regarde, Policastro. »
Et, comme Policastro, je vis de mon coin l'affreux dénûment du comte Énée. Une larme glissa sous ma paupière. Ce comte, puissant descendant d'Énéc, était en lambeaux.
« Tu sais mieux que personne, Policastro, que, pour vivre, j'ai été obligé de m'associer à tes travaux, d'être aubergiste avec toi. Je tourne la broche et épluche les légumes...
— Seigneur comte... Les sanglots étouffaient la voix de Policastro, qui baisait les mains du comte. Seigneur comte, la Providence ne vous laissera pas toujours ainsi. Espérez.
— L'espérance n'est pas même permise aux vieillards, Policastro; mais tous mes maux passés étaient légers comparés à celui-ci. Adieu, Domi-
Ij(S LA VILLA MARAVICLIOSA.
niquin ! adieu, Carlo Dolci ! qu'ont vus mes aïeux, qui avez réjoui les regards de mes pèret! qui avez été mon orgueil devant les étrangers! Adieu! mes enfants, adieu! »
Et le comte appliquait ses lèvres tantôt sur un tableau, tantôt sur l'autre, les baisant avec toute l'effusion italienne. Au bruit de ces caresses multipliées, on eût dit que les personnages du tableau les lui rendaient.
Une seule pensée jetait son ombre jalouse sur la sensibilité de l'aubergiste. Son amour-propre d'auteur (si un copiste est un auteur) était singulièrement torturé par ces admirations du comte pour les deux tableaux dont il croyait avoir au moins égalé le mérite par ses deux copies.
Quant à moi, ma douleur était fort tempérée par l'idée que, si le comte n'avait plus de tableaux vendre, il lui restait néanmoins sa splendide villa qui valait deux millions.
« Celle que tu espérais avoir en épousant la fille du comte!
— Précisément.
— Courage, seigneur, lui dit Policastro; montrez-vous plus grand que vos aïeux. S'ils avaient eu votre caractère, ils vous auraient légué un peu plus de tableaux originaux et un peu moins de copies. Encore si ces copies valaient les miennes ? mais pourquoi vous lamenteriez-vous tant ? Est-ce que votre nièce n'est pas sur le point d'épouser ce peintre français ? Eh ! vous serez encore riche comme le grand Énée.
— Ce mariage n'est pas encore fait, Policastro.
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J'ai des ennemis ; si l'un d'eux révélait à ce Français que la superbe villa Maravigliosa ne doit jamais passer aux étrangers; que la loi m'oblige à la transmettre directement à quelqu'un de mon nom, et par conséquent à l'un de mes neveux; crois-tu que cet étranger ne renoncerait pas aussitôt à la main de ma nièce, et ne quitterait pas sur-le-champ Florence et l'Italie?
— Ce n'est que trop vrai, comte. Les villas, fût-ce la villa Borghèse, fût-ce la villa Doria, ne peuvent être vendues, puisque nos lois ne sanctionnent pas, qu'elles réprouvent et cassent au contraire ces sortes de ventes ; à plus forte raison, les villas ne sauraient passer aux étrangers; elles sont le patrimoine du pays. Ainsi ceux qui, comme vous, comte, en possèdent, sont forcés de manquer de tout, de mourir de faim au milieu des oiseaux, des fleurs, des eaux, des marbres et de superbes galeries, à moins que, vous imitant, ils ne se fassent aubergistes à la porte de leurs palais.
— Après avoir remplacé, ajouta douloureusement le comte, les tableaux originaux de leur galerie inaliénable par autant de copies. »
Ces singulières révélations achevées, j'aurais pu, ea tonte conscience, paraître aux yeux du comte et lui dire en face : a La comédie est jouée, faitesmoi ouvrir les portes ; » mais le comte et l'aubergistes se retiraient emportant les deux tableaux.
Une fois en liberté, j'eus honte de me trouver dans cette infâme galerie dont j'avais été dupe. Ma croyance fanatique, surprise et revenue à la raison, s'indignait de la présence de ces faux dieux aux-
138 LA VILLA MARAVIGLIÛSA.
quels elle avait prostitué ses adorations. Une révolution s'était opérée en moi ; il y avait de quoi.
Avoir vénéré des comtes qui font la cuisine!
S'être enthousiasmé pour des galeries de copies!
Avoir aimé une Italienne de Montreuii!
Si je retirais ma parole de mariage donnée à M"" Vénus de Frontifero, ce n'est parce qu'elle n'était ni riche ni fille de comte, c'est parce qu'elle m'avait rendu ridicule.
Je sortis de la villa, mais avant de quitter la Toscane et l'Italie, je montai au dôme de l'église de Sainte-Maria del Fiore, à Florence, et, de cette hauteur, je fis tomber un grand éclat de rire, en guise de malédiction, sur cette terre de mystification perpétuelle.
« Tu nous reviens 4onc pour toujours, Biaise?
— Pour toujours.
— Tu peindras encore des paysages ?
— Beaucoup de paysages, de blanchisseuses et de choux; et que je sois de l'Institut si je perds jamais les tours de Montlhéry de vue. »
Biaise a tenu parole : il est aujourd'hui un de nos premiers paysagistes.
On lit sur la porte de son atelier :
« Ici on est prié de ne pas parler de l'Italie. »
^«ît.
ES plaines d'eau jaunfltre, circulairement étagées, des bancs de sable qui apparaissent à vos côtes et qui disparaissent aussitôt, un bruit semblable à celui d'un torrent battu par la roue d'un moulin, un vent qui souffle à déraciner la mer, le soleil caché derrière un rideau d'écume, la terre confondue avec la ligne des flots et ondulant comme eux, des mouettes qui coupent Tair au tranchant de leurs ailes, et dont le bec rose siffle des airs de tempête au-dessus de vos fronts, des requins dodus, aplatissant sous leur ventre rayé le lit des vagues^ et jetant leurs regards sanglants et obliques sur vous, les mâts du vaisseau ployés, les voiles inclinées comme des nageoires de poisson, une pluie de sable qui arrête la respiration, et tout à coup un fleuve paisible couché entre deux rives, l'une de sable blond, l'autre
^49 iE FIFRE,
couverte d'une végétation envahissante, un silence parfumé, interrompu par le vol diapré des colibris ; aussi loin que le regard peut pénétrer, des bosquets de verdure et des herbes hautes comme des arbres qui étendent leurs rameaux à trente pieds autour d'eux, des singes batifolant de branche en branche, et, entre ces herbes et ces arbres, des toits de paille taillés en pain de sucre; sur votre tête, un soleil perpendiculaire isolé dans son ciel d'émail ;* enfin un air primitif comme il en faut pour remplir la trompe des éléphants et courber toute une forêt comme un seul épi ; des senteurs vierges émanées de vastes fleurs dont la corolle est assez large pour cacher un serpent endormi et le bercer comme une mouche; des troupeaux de jeunes négresses toutes nues, vous regardant passer : tels sont les deux spectacles de déchirement et de calme qui se succèdent avec la rapidité de la pensie quand vous entrez dans le fleuve du Sénégal, après avoir quitté l'Océan et franchi cette li^ne de démarcat:on entre l'eau douce et Peau salée, qu'on nomme la Barre,
Le vaisseau que je montais semblait éprouver, comme l'équipage, la joie d'être sajvé des périls de la barre du Sénégal, ^a quille paresseuse ne fendait qu'avec peine l'eau herbue du fleuve; il prenait du bon temps, ses voiks battaient contre le mât, et l'atmosphère ambiante du pont 82 parfumait déjà d'une vapeur de cuisine dont elle était ^euve depuis bien des semaines.
Je serai compris de ceux qui ont accompli de longues traversées. Quel bonheur d'arriver! quelle
métamorphose s'opère dans le voyageur qui touche au port. Voir la terre! la sentir! l'entendre! cette joie a été mille fois déciite : elle sera toujours nouvelle. Pour le marin même, habitué à ces transitions, la vue de la terre est un spectacle attendrissant. Il était triton, il devient homme. Il change de linge, il se dépêtre de ses grosses bottes, il se lave complètement les mains, il rase une barbe de trois mois et il mange à table. Manger à table! vous ne connaissez pas le prix de cette volupté, vous qui n'avez jamais mangé assis sur des cordes goudronnées, quand la tempête, toutefois, permet de manger.
Deux bateaux, où ramaient des nègres vigoureux, louaient notre petit brick, le long du fleuve, en chantant des chansons doqt l'air et les paroles auraient rendu jaloux des crocodiles. Nous voguions vers 111e Saint- Louis, capitale de nos possessions en Afrique. Cette capitale tiendrait dans le champ de Mars. Elle nous apparaissait de loin comme une botte de paille portée sur le fleuve. A mesure que nous en approchions, elle se subdivisait en autant de petites gerbes de foin sec, posées debout, et du sommet desquelles sortaient des rayons de fumée claire.
Quan(}' nous ne fiîmes plus qu'à une faible distance de l'île, un bateau monté par le médecin de la marine vint s'enquérir des droits que nous donnait notre santé à la libre communication avec les habitants. Nous arrivions d'Europe, pleins d'une vigueur retrempée dans l'Océan, et nous abordions un pays dépeuplé de tout temps par la dys-
143 LE FIFRB.
senterie. La visite hygiénique du docteur me parut assez ironique. Il était lui-même si pâle et si maigre, que nous aurions pu le soumettre à une quarantaine avant de lui permettre de nous inspecter. Son avis fut que nous étions assez bien portants pour braver l'épidémie permanente de la localité.
Quelques heures après nous jetions l'ancre dans un débarcadère situé vers le milieu de l'ile, au bord de jardins dont les palmiers trempent leurs rameau3C dans le fleuve. J'étais décidément en Afrique 1.
Plein des lectures de Cook, j'attendais toujours les nègres généreux qui donnent des ignames, des melons d'eau, des patates, des bananes, des ananas et des cochons de kit pour un vieux clou. Les cochons de lait ne vinrent pas. En revanche, j'eus lieu de remarquer que, si la civilisation avait inspiré aux sauvages l'horreur pour les vieux clous et l'amour excessif des pièces d'argent, elle ne leur avait pas encore fait sentir le besoin de ne pas allcrtout à fait nus. Cette nudité universelle n'a
X. On ne verra, dans le récit de ces souvenirs d'enfance, qu'un désir de faire passer sous les yeux du lecteur casanier des mœurs et des paysages qui contrastent un peu avec les nôtres ; on n'a pas d'autre intention. La bordure biographique de ces tableaux est une nécessité de narration, et non un but. Ce n'est que lorsqu'on y est provoqué qu'il est permis de le mettre en scène, ne fût-ce que pour empêcher les biographes de vivre. Dans ce cas particulier, nous pensons qu'on doit parler de soi avec autorité et de manière à satisfaire les plus impatients comme les plus difficiles.
lE FIFRE. I4J
aucun des résultats que certaines imaginations pudibondes craindraient pour les sens. Une négresse ne peut pas être nue pour un blanc ; sa peau est un vêtement éternel. D'ailleurs, si les charmes de l'adolescence, étalés sans voile par les jeunes Africaines, pouvaient être un piège pour la sainteté du regard, les ravages de la vieillesse, qui ne se montrent pas moins, neutraliseraient tout danger. Tout balancé, le spectacle ne vaut pas l'atiention. En Afrique, la résistance de saint Antoine n'eût pas été très méritoire.
On ne va guère en Afrique, et particulièrement au Sénégal, que pour faire la traite des noirs, le commerce le plus ruineux du monde, malgré l'avis d'une foule de gens.
Comme au temps de Maréb Polo, ces gens se représentent des mines d'or partout, ou tout au moins des fleuves charriant en paillettes ce luxueux métal. Dans leur» croyance, ils voient encore les blancs, ces scélérats de blancs, armés de flèches, suivis de chiens, entrant dans les forêts pour dinicher les noirs, les museler, les lier deux à deux ou quatre à quatre. On les expédie ensuite à l'Ile de Cuba après les avoir entassés dans une cale sans air, sans jour; ils n'osent pas dire sans espace. O candides philanthropes, avec qui je partage, sans contredit, une horreur profonde pour les négriers, mais dont je ne puis accepter les croyances naïves d'un autre âge, sachez que les nègres sont nne marchandise très rare aujourd'hui, difficile à se procurer, coûteuse autant que la plus précieuse des denrées, sans excepter l'ivoire et la gomme,
et plus périlleuse à trafisp'brter d'un continent à l'autre que de la poudre ou doi vitriol.
Que ceci serve à rectifier quelques préjugés :
i" Un nègre coiite presque toujours la moitié de sa valeur.
2® On le nourrit fort bien, parce qu'un négrier a au moins autant d'intérêt qu'un philanthrope à sauver ses nègres des ennuis de la traversée, de la nostalgie, et surtout de la mort. Un négrier tient à ses esclaves comme un fermier à ses bœufs et à ses moutons.
3** Sur dix vaisseaux négriers, cinq sont ordinairement attaqués de la gale par le fait du contact avec les noirs; sur six, trois sont pris par les navires de l'État ; un sur dix est brûlé par les bons nègres.
4® L'Afrique ne produit pas douze livres d'or par an.
Cependant la traite, quelque réduite et difficile qu'elle soir, n'est pas moins une action odieuse, et je n'allais pas la faire en Afrique, d'abord parce que j'aimais les nègres, sur la bonne réputation de Vendredi, ensuite parce qu'à cette époque les mulâtres et les nègres eux-mêmes la faisaient pour leur compte.
Ma conscience est donc fort tranquille à cet égard : je n'ai vendu d'hommes d'aucune couleur que ce puisse être. Par compensation, elle a à nourrir des reproches d'une autre nature, moins graves sans doute, mais réels ; les voici. En partant, j'avais été chargé d'une foule de commissions par les amis, les parents et les connaissances.
J'avais été prié d'apporter au retour un léopard pour chacun de mes camarades de collège; douze arcs de sauvages et leurs carquois pour des naturalistes qui ramassent des limaçons chez eux, et vous chargent de rapporter des tigres en quantité des pays lointains ; trois chevaux pur sang pour des voisins de campagne, et beaucoup de choses rares pour des personnes que je ne connaissais, pas ; des dents d'éléphant, des éléphants même, du corail, des perles, des rubis, de la poudre d'or.
Personne ne me dit : — Tâchez de vous rap« porter vous-même.
II m'est pénible de dire ici que je ne remplis aucune de ces commissions, et que je descendis au port sans perroquets verts, ni tigres, ni éléphant, ni poudre d'or. Je n'usai pas même de l'ingénieuse excuse de ce voyageur qui, comme moi, accablé de commissions pour les pays où il se rendait, répondit, les mains vides à son retour : « Mes amis, quelques-uns d'entre vous, il vous en souvient, m'avaient remis, avec la note des objets qu'ils désiraient avoir, l'argent nécessaire pour se les procurer; quelques autres ne m'avaient remis que leurs notes, sans les accompagner de la même précaution. Et qu'est-il arrivé? Par un jour de beau temps, j'examinais, sur le pont du vaisseau où j'étais embarqué vos excellentes notes aux uns et aux autres. J'apportais la plus grande attention à cette lecture, et surtout le plus grand ordre. Sur chaque papier, je posais l*argent de chacun. Voilà qu'un vent s'élève : l'accident est commun en pleine
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mer. Mais savez-'vous quels furent ses résultats? Toutes les notes sur lesquelles j'avais pu mettre Pargent qui les accompagnait résistèrent à la bouffée imprévue, tandis que les autres, plus légères, vous le comprenez parfaitement, s'envolèrent et ne revinrent plus. Cela explique, mes amis, pourquoi je me suis acquitté des commissions des uns et pourquoi j'ai négligé celles des autres. »
J'aurais rougi d'employer l'apologue de ce voyageur ; mais on ne doit pas rougir de ne pas rapporter des léopards et des tigres quand on n'a pas eu le bonheur d'en rencontrer.
Parmi ces recommandations, plus ou moins intéressées, j'en avais accepté une plus sacrée, dont j'avais tout lieu de croire le sort non moins aventuré, et tout aussi peu par ma faute.
Au moment de mon départ pour l'Afrique, une mère m'avait raconté, tout émue, que son fils, son ^nique fils, l'avait quittée depuis plus de cinq ans et ne lui avait jamais donné de ses nouvelles. Elle présumait que ce fils, tête folie, romanesque par désœuvrement, comme on est toujours romanesque, aimant l'indépendance, prétexte admirable pour ne pas avouer qu'on hait l'application d'esprit ou le travail des mains, que ce fils pouvait bien être en Afrique. Comme j'allais dans cette partie du monde, il n'était pas impossible que je le rencontrasse, si cependant il n'avait pas été pris en route par les pirates, ou dévoré en arrivant par les crocodiles ou les serpents. Je demandai l'âge de l'aventurier, et sa mère me répondit : « Dix-huit ans. C'est tout ce qu'elle eut à me ré-
pondre, en me laissant entre les mains une lettre adressée à M. Emile Dax.
— Votre fils n'avait-il aucun autre motif pour vous quitter? m'informaî-je auprès de la mère d'Emile Dax. — Aucun; s'il en existait un alors, il est bien loin de nous aujourd'hui. La misère effrayait beaucoup mon fils. Il me disait qu'il voulait aller faire fortune au bout du monde, en Chine, au Pérou, q\ie sais-je? Son père mourut, et tout fut résolu pour Emile; il s'embarqua pour la Sicile : de la Sicile, il m'écrivit qu'il alkit à Malte; de Malte, je perds ses traces. J'ai écrit au consul ; le consul m'a répondu qu'il ignorait sur quel navire il était monté ; seulement, à cette époque, m'écrivait-il, il en était parti un pour les côtes de la Gambie. Mes recherches n'ont pas cessé depuis, mais elles ont toujours été infructueuses. Et voyez la fatalité : l'oncle d'Emile, ce que je lui apprends, à ce cher enfant, dans cette lettre. Ta fait en mourant son héritier universel ; il hérite de quarante mille francs... Mais, adieu, monsieur, le vent souffle; vous voilà en route. Dieu vous ménage une heureuse traversée ! »
La mère d'Emile Dax descendit dans la chaloupe, que je perdis bientôt de vue dans le sillage de notre bâtiment.
Ltle Saint-Louis, oii j'étais débarqué, était alors, comme aujourd'hui, un lieu d'exil politique. Là étaient agglomérés les utopistes les plus excentriques et jugés les plus dangereux au repos de la France ; scélérats uniformément rangés sous l'étiquette du chapeau de paille, du pantalon de gui-
née bleue ou rose, cultivant des légumes, menant la vie des Colins d'opéra comique. J'ai vu ces monstres redoutés de la Restauration, pour avoir impriAié quelque innocente brochure intitulée : Où allons-nous? où sommes-nous? ou pour s'être montréd dans la rue avec une violette à la boutonnière, passer leurs journées dans un hamac et leurs nuits sur des nattes de jonc. Ces assassins des rois n'osaient pas même se débarrasser des moustiques qui les harcelaient. J'ai vu les derniers débris de la fameuse secte des théophilanthropes, braves gens partis d'Europe pour former une colonie de sages au cap Vert, et de- Tenus peu à peu, à force de faire des concessions au climat, les plus actifs marchands de chair noire. Toujours théophilanthropes, ils s'étaient remariés avec des négresses et avaient fécondé de petits théophilanthropes Sacatras, Griffes et Quarterons, et plus ou moins hauts en couleur. J'ai connu depuis les philanthropes. Les théophilanthropes valent mieux. Il y a entre eux la différence du lézard au crocodile.
Je n'oubliai pas la commission de la mère d'Emile Dax, malgré l'affaissement moral et physique auquel j'étais livré par une chaleur dont les thermomètres ont consacré la violence.
Les uns me dirent : Si votre jeune homme était sur la colonie depuis cinq ans, il sera mort d'une affection de foie; d'autres m'assurèrent que, s'il ùe s'était écoulé que deux ans depuis son arrivée, il ne devait pas être mort du foie, mais de la dysàenterie; de moins décourageants me persua-
dèrent qu'il pouvait avoir évité ces deux maladies en s'embarquant avec l'expédition partie pour le haut du fleuve, et destinée à protéger le commerce des gommes. En ce cas, son silence prouverait simplement qu'il a été tué par les Maures.
Trouver un homme dont on ne sait que le nom dans les colonies, où le premier acte est d'en changer, est déjà assez difficile; l'y rencontrer quand il a cessé de vivre est encore plus embarrassant. Graduellement découragé, mon zèle à découvrir Emile Dax se changea peu à peu en une espèce d'acquit de conscience sans énergie comme sans effets. Je piquai la lettre de sa mère à la boiserie d'une glace, ainsi qu'on le ferait d'un papillon : c'était une chose morte.
Peu après, le bruit circula dans Hie que des collisions affreuses avaient eu lieu entre les Maures et les noirs; comme d'usage, les noirs avaient été battus, exterminés, et leurs villages, incendiés, avaient servi de brasier pour les cuire. Cela était le texte des premiers bulletins. Les suivants annonçaient, au contraire, des victoires sans exemple remportées par les noirs sur les Maures. Si on ne leur avait pas encloué des canons, c'est qu'ils n'en ont pas; et si, par représailles, leurs villages n'avalent pas été la proie des flammes, c'est que les Maures, comme les Bohémiens, n'ont en propre aucune résidence. Ils campent au centre de leurs chevaux, de leurs moutons et de leurs bœufs. Mais \es noirs leur auraient pris trois mille bœufs, six mille moutons et je ne sais combien de veaux. Cette supériorité inouïe des noirs sur les Maures
était due à la bravoure personnelle d'un blanc, d'un Européen, ajoutait-on, qu'avaient choisi les noirs pour capitaine, pour général et presque pour roi. — Un aventurier !
Si c'est un aventurier, pensai-je, pourquoi ne serait-ce pas mon homme? Sa môre me l'avait dépeint comme très romanesque, c'était lui ; comme un ambitieux, c'était lui. Allons voir Sa Majesté. Je retirais déjà l'épingle qui fixait à la glace la lettre de M*"» Dax.
Ne confiant mon projet à personne, j'arrêtai de partir le lendemain pour le village où il trônait au milieu de sa victoire bêlante. La distance à parcourir n'était pas grande : et ce n'était que quelques crocodiles à éviter pour arriver jusqu'à lui à travers les marais.
Je me mis en route un peu avant le lever du soleil, afin d'éviter une marche pénible pendant le jour ; je ne pus si vite me diriger cependant qu'il ne me surprît avant mon arrivée au camp. Depuis, je n'ai oublié que l'incommodité qui suivit le spectacle de ce lever. J'en ai retenu les magnificences.
Dans cette zone de l'Afrique, le lever du soleil n'est précédé d'aucun crépuscule. Il était nuit, il est jour. La transition est même si brusque, que l'attention trompée ne sépare pas de cet éclair sans orage une détonation imaginaire. A l'apparition de l'astre on croit entendre tonaer.
Le soleil se lève ; le ciel est blanc de craie. Ce qui est resté des vapeurs de la nuit s'amoncelle, s'enroule en tapis diaphanes, et fuit comme l'haleine sur
un bois lustré ou da marbre poli. Sous Tépanouissemenl de cet incendie, la couleur verte des mimosas et des acacias semble déteindre des couches supérieures aux couches inférieures ; le haut des arbres est gris pâle, le dessous vert. On dirait des oliviers entés sur des platanes. Le sable du Sahara est roux et friable à l'œil, vu au bord du fleuve ; à distance, c'est une crème battue et dorée ; plus au fond, c'est une mousse phosphorescente de petites vagues ; au delà enfin, c^est quelque chose qui remue, éblouit, brûle les cils, et qu'il serait impossible d'accuser, s'il ne s'élevait au-dessus de cette ligne, pour la déterminer, une tache immobile et échancrée comme une virgule, qui est le cou d'un chameau, ou une autre tache mouvante et en croix, indiquant une autruche qui passe à Phorizon avec les ailes déployées.
Aussitôt ce lever rapide, le fleuve se dégourdit, se détend et coule plus vite. L'analogie des sensations fait croire à un dégel ou à un vent qui crispe la surface de l'eau. Il n'y a pas de vent, il n'y en a pas pour faire dévier un rayon sur Tangle d'un atome, pour mettre sur le côté un grain de sable. Si déliées qu'elles soient, les barbes de roseaux montent droites et aiguës. Tout est immobile comme dans un tableau : les grandes et les petites herbes paraissent autant de coups de pinceaux. C'est de la couleur, et pas de mouvement.
Si le regard fouille, en ce moment d'éveil universel, entre les deux rives, le spectacle change : ce sont des îles flottantes, comme des nids tombés d'un arbre, tantôt liés en bouquets par d'innom-
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brables rameaux de joncs, de lianes et d'écorces filamenteuses de palmistes ; tantôt elles sont si près de la terre ferme, que des aigrettes posées de distance en distance, comme autant de bouées vivantes et emplumées, marquent le peu de profondeur de l'eau. Sur la tête des aigrettes passent en poussière bariolée des bouffées de colibris effrayés par le cri et le vol immense du pélican, qui de sa robe d'étoffe blanche et empesée cache le soleil, et couvre de son ombre gigantesque des îlots entiers et des pans de fleuve. Voluptueusement dilatés par cette chaleur de plomb fondu qui torréfie, les crabes grouillent, les crocodiles, couchés sur leurs oeufs, bâillent et déroulent leurs anneaux; tandis qu'assis en spirale sur leur queue droite comme un bambou, dardant leurs languettes, des serpents, hauts de dix pieds, regardent amoureusement les oiseaux qui tournent en cercle sur leurs têtes. Ensuite, il y a d'autres oiseaux qui s'envolent précipitamment pour fuir le jour qui ternirait leur fourreau étincelant. Je ne sais pas leurs noms, s'ils ont des noms ; mais il en est de noirs avec la tête blanche ; d'autres si verts, qu'on les prendrait . pour des feuilleSt et qui deviennent pourpres eo passant au soleil; d^autres losanges comme un échiquier, et quelques-uns d'or, mais d'or massif. Tout cela est sans choix. Voilà pour les couleurs du ciel, de la terre et du fleuve. Quant au bruit, on n'entend que deux voix au lever du soleil en Afrique : celle de la hyène qui fuit devant le jour, et celle de l'éléphant qui le salue.
J'eus tout lieu de me croire dans le voisinage