LETTRES
done vous r6unissez Tou? ^ s ar ^ s tous les gouts, tous les talents deplaire;
Pompadour, vous embellissez La Cour, le Parnasse et Cythere, Cliarme de tous les cceurs, tr6sor d un semi mortel,
Qu un sort si beau soit eternel !
Que vos jours precieux soient compt6s par des fe tes! Que la paix dans nos champs revienne avec Louis !
Soyez tous deux sans ennemis,
Et tous deux gardez vos conque*tes (1) I
Ailleurs, il ose ecrire ceci : Elle va regner, et il est bien a desirer qu elle regne (2).
Et c est ainsi que Voltaire donnait le scandale de toutes les adulations ^talees devaat le scandale detous les vices.
Et voila Tidole que vous presentez au peuple, vous qui parlez tant de morale, Messieurs I
Y eut-il quelque chose au-dessous de M me de Pom padour ? Oui, il y eut M* 16 Dubarry. Eh bien I comme a cinquante ans il adulait M me de Pompadour, Vol taire, a quatre-vingts ans, abaissera ses cheveux blancs devant M me Dubarry : il Tappelle adorable.
Et il lui adresse des couplets ou la frivolite licencieuse de cet octogenaire le dispuste a sa bassesse.
En 1773, il lui ecrit :
Madame, M. de Laborde m a dit que vous lui aviez ordonne de m embrasser des deux cotes de votre part.
(1) A Madame de Pompadour, qui venait de jouer to comfdie, t. XIV, p. 390.
(2) Lettre, aout 1754.
Quoi ! deux baisers sur la fm de ma vie t Quel passeport vous daignez m envoyer !
Deui! c est trop d un adorable Egerie; Je serai mort de plaisir an premier.
M. de Laborde, continue-t-il, m a montre votre portrait. Ne vous fachez pas, Madame, si j ai pris la Iibert6 de lui rendre les deux baisers.
Detournons-nous avec degout. Je vous demande seulement ceci : Qaand M. Louis Blanc a dit qu a ce commerce eternel avec les courtisans et les courtisanes, Voltaire perdit tout ce qui constitue les fiers caracteres et les ames viriles, M. Louis Blanc, Messieurs, etait-il trop severe ? Mais vous, comment pouvez-vous honorer un komine qui se deslionorait ainsi lui-meme ?
Faut-ilvousraconter, Messieurs, toutes ses intrigues, toutes ses adulations, a la cour, a la ville, pour arriver a i Acad^iuie fi-an^i^e? Qtie (iiles-vous de cette fameuse lettre, alors que Voltaire convoitait le fauteuil du Cardinal de Fleury ? II parle de son respect veri table pour la religion chretienne, et dit eofin qu il e\lt desire faire un discours de reception, dans lequel il aiirait donne de justes louangesAv PERE DE LA RELI GION ET DE L ETAT (HU Cardinal)... J anrais fait voir au moms, dit-ii, combien faime cette religion qu il a soutenuej et quel est won zele pour le roi quil a eleve, etc. (1).
Et que dites-vous de celle-ci aun jesuite, au P. dela Tour, alors qu il briguait un autre fauteuil : II lui
(1). Lettre a M..., mars 1743, t. L1V, p. 515,
rappelle qu il a ele eleve par les Jesuites; protests de sa reconnaissance pour eux, se livre centre Pascal a une longue apologie de leur morale et de leurs vertus, et declare que si jamais on a imprime" sous son noin une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de la paroisse, il est pret a la de chirer... ; qu il soumet ses ecrits au jugement de 1 Eglise; comble, ajoute-t-il, des graces du roi, attache a sa personne sacree, charge d ecrire ce qu il a fait de glorieux et d utile pour la patrie, uniquement occupe de cet emploiy je tdcherai pour le remplir de METTRE EN
PRATIQUE LES INSTRUCTIONS QUE J*AI RE CUES DANS VOTHE MAISON RESPECTABLE (1).
Voulez-vous le voir dans une moindre circonstance? Lui qui s est tant moque des autres, il a peur d etre joce a son tour sur le theatre; on le menace d une parodie de sa S emir amis ; voyez sice courtisan epargnait la courtisannerie : il ecrit lettressur lettrss au comte d Argental, an due d Aumont, au due de Gevres, au president Henault, au comte de Maurepas, a Berryer, lieutenant general de la police, afin qu cn empeche cette representation ; et puis a la duchesse de Luynes, a la duchesse de Villars, a M me d Aiguillon^ a M me de Pompadour; enjQn il s adresse a la reine ; et en quels termes ! Lisez, Messieurs :
Madame, je me jette aux pieds de Votre Majeste , et apres lui avoir fait compliment de ce qu elle n assiste aux spectacles que par condescendance pour son augvs.e rang, c*est, dit-il, un sacrifice que votre verlu fait aux bienseances du monde; il ajoute : J implore cette vertu meme, et je la conjure, avec la
(1) 7 fevrier 1746.
plus vive douleur, de ne pas souffrir que ces spectacles soient deshonores par une satire odieuse qu on vent faire centre moi a Fontainebleau, sous vos yeux... Daigaez considerer, Madame, que je suis DOMESTIQUE DU Roi, et par consequent, LE VOTRE. Mes camarades, les gentilshommes da JRoi, m obligeront a me de faire de ma place, si j essuie devant eux et devant la famille royale, un avilissement si cruel. Je conjure Volre Majeste\ par la bonte et par la grandeur de son ame, et par sa piele, etc., etc. (1). >
Et que vous dire maintenant, Messieurs, de ce qu il fut a la cour de Frederic?
Voltaire apprend 1 elevation de ce prince au trone; aussitot sa muse s enflamme, il se hate de s ecrier :
prince 1 6 digne espoir de EOS coeurs captives (2) !
En effet, il allait etre pendant plusieurs annees le chambellan et le captif de ce roi, dont il excusa les vices infames, dit M. de Lamartine. J aurai a revenir, Messieurs, sur ce beau temps de sa vie, sur ce sejour a Postdamie, comme il disait, faisant allusion aux infamies du monarque : je ne vous parle ici que de Voltaire courtisan. II etait la, vous le savez, cham bellan en titre ; il en portait les insignes : Une clef d argent dore pendue a mon habit, une croix au cou, et vingt mille francs de pension (3). Mais, quand Frederic le chassa de chez lui, il fallut tout rendre.Et en attendant, tout ce que lui couta d adulations e"cceurantes ce long sejour aupres de cet autocrate,
(1) Lettre a la reine Marie Leckzinska, 10 octobre 1748.
(2) Epitre au roi de Prusse, 1740.
(3) Memoires, p. 87.
ne se peut dire : il 1 appela le Salomon du Nord. II le nomma un Trajan, un Marc-Aurele; et enfin, toujours entraine par ses gouts de basse adulation, il lui dit : Notre adorable Frederic... Mon adorable maitre. .. Get heureux vainqueur de 1 Autriche et de la France (1).
II le nommait encore, en vers et en prose, YOUS ne pouvoz pas 1 avoir oublie, Messieurs, Delices du genre humain : Delices du genre humain, je reve a vous, Prince, corame on reve a sa maitresse (2). M
Votre Majest^ qui s est fait nomine (3).
Si vous saviez combien votre ouvrage (I Anti-Machiavel) est superieur a celui de Machiavel !
J attends ici mon maitre. J envoie a mon adorable maitre 1 Anti-Mac hiavel.
II signait : Votre ancien serviteur, votre ancien protege", celui dont Ydme a toujours ete A GEN.OUX devant la vdtre (4).
Un prince a qui j ai appartenu.
a L honneur de vous appartenir n j est pas une vanite, c est une gloire qui en impose, et qui peut se faire respecter des Welches.
Sire,/e vous ai erige un autel dans mon coeur.*... Je me nourris de Tencens que les connaisseurs vous donnent... L Europe retentit de vos louanges,
(1) Avrit 1797.
(2) Cite par M. Louis Blanc.
(3) Ibid.
(4) Corresp. T. V, p. 171.
Ah ! que mon destin sera doux, Dans votre celeste demeure !
Que d Arnaud vive A vos GENOUX, Et que yotre VOLTAIRE Y MECRE (1).
. , . VlVRE ETMOURIR AUPRES DE YOUS (2).
Etparlant de la maison qu il doit occuper a Paris, il ajoute :
Croyez, Monseigoeur, que les larmes coulent de mes yeux quand je songe que tout cela n est pas dans les Etats de Mare-Aurele Frederic (3). La nature s est Men trompee, mefaisant naitre bourgeois de Paris. Mon corps seul y sera.
Tout cela du reste finit fort mal, Messieurs, vous le savez. II y cut la d etranges lesineries, roueries et vileuies de part et d autre : je ne dis rien encore des moeurs. Frederic finit par le mepriser, et lui fit sentir rudement sa chaiue : Voltaire but ce calice amer et s en plaignit amerement : Arracher un homme a sa patrie par les promesses les plus sacrees, et le maltraiter avec la malice la plus noire! Et c est la I homme qui m ecrivait tant de choses philosvphiques, et que j ai cru pkilosophe I et je Tai appele Salomon du Nord (4) 1 )>
Frederic en disait bien d autres : D un scelerat on peut apprendre de bonnes choses, ecrivait-il le 12 septembre 1749. Je veux savoir son francais; que m importe sa morale? On admire son esprit en meme temps qu on meprise son caractere. Sa morale
(1) 9 juin 1750.
(2) 9 mars 1770.
(3) 15 avril 1739.
(4) Lettre citee a M" Denys, du 23 aout 1750,
16 NOUVELLES LETTRBS
cependant lui importait beaucoup, comme je vous le dirai quand je vous parlerai de la Pucelle.
Tout cela n empecha pas Voltaire de continuer a aduler Frederic, et a signer jusqu a la fin de sa vie, les lettres qu il lui ecrivait : Volre vieil idolatre; tant cethomme etait courtisan et ne savait pas etre autre chose avec plus fort que lui.
G est assez pour ce qui regarde Frederic. D aiileurs, nous y reviendrons.
Mais Frederic n est pas le seul souverain, le seu autocrate, que Voltaire ait adore, auquel il ait erigt un autel, et dont il se soit dit et fait idolatre.
Ignorez-vous, Messieurs, que ses bassesses envers Frederic de Prusse ne furent egalees que par ses servilites envers Catherine de Russie? Celle qu on a nomine une Messaline couronnee, il 1 appelait ma grande souveraine, la Semiramis du Nord.
Que Votre Majeste Imperiale me pardonne, non, vous n etes point 1 aurore boreale; vous etes assurement I astre le plus bnllant du Nord, et il n*y en a jamais eu d aussi bienfaisant que vous...
Nous sommes trois,Diderot,Dalembert et moi qui vous dressons des autels; vous me rendez pa ien.
Je suis, AVEC IDOLATRIE, Madame, aux pieds de Votre Majeste, mieux qu avec le plus profond res pect, le PRETRE DE YOTRE TEMPLE (1).
Une autre fois :
Je n ai plus qu un souffle de vie, lui e~crit-ii, je
(t) Lettre du 22 decembre 1706.
1 emploierai a vous invoquer en mourant, comme ma sainte.
a Ce n est pas a moitie que je suis I adorateur de Votre Majeste Imperiale ; c est avec la fureur de Tenthousiasme : qu elle pardonne ma rage amon profond respect.
Je ne erois point a cette bavarde qu on appelle la Renommee, je ne crois qu a la gloire; elle est toujonrs aupres de vous... Elle batit le temple de memoire a Petersbourg, etje L ENCENSE BU FOND BE MA
CHAU5IIERE.
JE ME METS ATJX PI EDS DE LA DEESSE et de la fondatriee du temple, avec la reconnaissance, le profond respect et 1 attachement que mon coeur lui doit (1).
Ainsi parlait-il a elle-meme. Et voici comme il en ecrit :
Je me vante a vous d etre un peu dans ses bonnes graces; je suis son chevalier envers-et contre tous. Je sais bien qu on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari; on 1 accusait simplement de 1 avoir fait assassine r ; et voila, Messieurs, comment Voltaire joue avec ce cri me : quelque bagatelle ! et il ajoutait : Mais ce sont des affaires de famille, dont je ne me mele pas; et d ailleurs, ii n est pas mal qu on ait une faute a reparer : cela engage a faire de grands efforts pour forcer le public a 1 estime et a Tadmiration, et assurement son vilcrin mari nau~ rait fait aucune des grandes chases que MA CATHERINE