MESSIEURS
Non-seulement Voltaire n a epargne, selon le mot de M. de Lamartine, cc aucune prostitution a son genie; non-seulement il a perdu, au jugement noblement severe de M. Louis Blanc, tout ce qui constitue les caracteres fiers et les ames viriles; non-seulement, selon ses propres expressions a luimeme, il a mis son ame aux pieds de toutes les puissances, grands seigneurs, princes et princesses, rois et reines, autocrates, ignobles mattresses de rois; non-seulement il a fait sa cour a tous ceux qu il pouvait exploiter, meme aux Jesuites, aux eveques, mSme au Pape ; non-seulement il a outrage le peuple comme on ne Toutragea jamais ; non-seulement il a verse sur le peuple toute Taristocratie de ses dedains; non-seulement il a eleve ces dedains et ces outrages a la hauteur d un systeme, et professe, expressement professe la monstrueuse theorie de Tabrutissement et de 1 oppression du peuple ; mais,
SUE LE CEtfTENAlRE DE VOLTAIRE 21
allaat plus loin encore, s il se pouvait, dans son egoisme sansborneset son rire cynique, il a eteint en lui ce sentiment si fort dans le coeur de rhcmme, 1 amour de la patrie, cette pudeur, la plus ombrageuse, si j ose le dire, et la plus fiere de toutes, la pudeur du patriotisme : il a insulte, bafoue la France ; la France humili^e et vaincue, et par qui ? Par son plus implacable ennemi : le Prussien.
Oui, Messieurs, et voila quels sentiments et quelle pudeur il vous faudra fouler aux pieds, pour aller jusqu au bout de ce que vous voulez faire ! Mais voila aussi pourquoi j espere que, plus eclaires et mieux inspires, vous ne leferez pas.
J invoque done ici, et avec coniiance, un sentiment que vous eprouvez comme moi, je le pense, la pu deur du patriotisme.
Je disais que je n en connais pas de plus ombrageuse et de plus fiere. J ajoute que plus la patrie est malheureuse, et plus cette pudeur sacree devient farouche et intraitable. Messieurs, quand laisseriezvous insulter la patrie ? Jamais. Mais si des revers Tavaient atteinte et humiliee dans son plus legitime orgueil, dans sa gloire la plus cbere, si elle saignait encore de ses blessures, et si c etait a un tel moment qu on osat lui jeter devant vous Toutrage, je dis, Messieurs, parce que je sens ainsi, moi, eveque fran- Qais, je dis que plus amere alors serait a vos coeurs 1 injure, et plus implacable votre indignation.
Or, Voltaire a fait cela, Messieurs ; Voltaire a raille, bafoue la France ; la France vaincue et hu miliee par la Prusse.
22 NOtTVELLES LETTRES
Ah! laissez-moi croire que vous aviez oublie" Theure ou nous sommes, quand vous avez, dans un jour d entrainement, resolu d elever leshonneurs que vous preparez pour Voltaire, a la hauteur d un hommage national.
Mai?, puisque vous 1 aviez oublie, permettez que je le rappelle. Oui, ce grand moqueur, ee grand 6goiste, ce grand jouisseur, comme on dit aujourd hui, Vol taire, n avait pas le moindre sens de patriotisme et d honneur franqais. De lui-meme, de sa vanite, de son renom, de sa fortune, de ses plaisirs, de son bien-etre, de tout cela, il se souciait. De sa patrie, de la gloire ou des malheurs de la France, il ne se souciait nullement. Jugez-en vous-memes:
Le prince, 1 autocrate, qu ii adule et encense au degre que je vous ai dit, devient notre ennemi, et notre ennemi heureux ; ii nous inflige une defaite desastreuse. Voltaire porte-t-il le deuil de.la patrie? Non, Voltaire plaisante, se moque comme toujours, et se moque de la France. II songe, savez-vous a quoi? a sa caisse ; et puisque sa caisse n est pas atteinte, et meme se trouve en bon etat par d heureuses speculations, il est content. Mais alors, direz-vous, son commerce de coquetterie et d adulations avec le vainqueur va s arreter, Voltaire aura du moins la pudeur du silence ! Non, son ame ne connait aucune de ces delicatesses. Mais peut-etre alors va-t-ii se borner a une correspondance purement litteraire, Fans allusions a nos revers? Non, ses adulations redoublent, et ce sont nos revers eux-memes, notre humiliation, nos desastres, qui deviennent I intaris-
sable aliment de sa verve moqueuse, dans des lettres ignominieusesetde petits vers cyniquement bouffons.
II n y a pas dans toute la Prusse un Prussien plus triomphant que lui des malheurs de la France.
Vous allez le voir. Et ce qui devrait vous arreter tout court, Messieurs, en ce moment surtout, dansle dessein irreflechi auquel vous vous etes laisses entrainer, c est le degre ou cet homme a pouss6 les choses; c est le revoltant cynisme de ses iosultes sans nom a la France, a 1 honneur, et aux malheurs de la patrie.
Nous sommes vaincus par le roi de Prusse a Rosbaeh. C etait le 5 novembre 1757. Aussitot la joie de Voltaire eclale, et elle ne cessera plus.
Instruisez, ravagez laterre...
Je con^ois qu on a du plaisir A savoir comme vous saisir, L art de tuer et 1 art de plaire.
Rosbach, Messieurs, desormais Voltaire y reviendra toujours, et ce souvenir fournira un theme fecond a ces infatigables flatteries, par lesquellesil n a jamais eesse d outrager la pudeur nationale et d encenser notre ennemivainqueur. ((Sire,)) ecrira-t-il,longtemps meme apres ce desastre, a ce heros dont il s est tou jours proclarne le vieil idoldtre, Sire, toutes les fois que fecris a Votre Majeste sur des affaires un peu serieuseS) JE TREMBLE COMME NOS REGIMENTS A ROS BACH (1).
Frederic envoie son portrait a ce bon patriote .*
(I) 28 mars 1775.
Sire, r6pond Voltaire, j ai requ aujourd hui par les bontes de Votre Majeste le portrait d un tres-grand homme... Ii N T A POINT DE WELCHE (c est le nom dont il plaisait a Voltaire d affubler les Francois) QUI NE TREMBLE EN VOYANT GE PORTRAIT-LA: c est precisement ce que je voulais :
Tout Welche qui vous examine