‹ Nouvelles lettres à sa femme 1792-1795Chapitre 4 sur 7 · COMTE VALENTIN ESTERHAZY · texte numérisé non relu

COMTE VALENTIN ESTERHAZY

Le 16/27 avril.

J'ai reçu, mon cher cœur, avec un plaisir dont on ne se fait d'idée qu'en t'aimant comme je t'aime, tes deux lettres du 3 et celle d'Aix du 5. Je suis charmé de te savoir arrivée à Aix-la-Chapelle. Tu ne me parles pas des lettres de moi, que tu as dû trouver chez la vicomtesse de Roncherolles, ni par quel hasard Mme D'Arfeld te prête un logement, mais j'espère savoir tous ces détails à l'avenir.

Je n'ai eu de Goblentz par la dernière poste qu'un bulletin; il n'y est pas question de mon successeur. Son arrivée est cependant indispensable pour que je puisse partir, et tu ne peux te

i LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY

faire idée de mon impatience. M. de Simolin, ci-devant ministre de Russie à Paris, arrive de Vienne; il annonce le courrier comme devant être parti. Nassau n'attend que ce courrier pour se rendre à Berlin, et de là, à Vienne. Dieu veuille que les nouvelles déterminations que ce courrier apportera hâtent la besogne.

Il en est arrivé un de Suède, par lequel on a appris la complicité des Jacobins dans l'assassinat du Roi. Cela fait horreur, mais fait connaître les principes et la conduite de cette secte régicide, et doit hâter sur elle la vengeance du ciel et des hommes.

On prend ici beaucoup de précautions pour empêcher son influence ; plusieurs Français sont arrêtés depuis quelques jours, et les ordres les plus rigoureux sont renouvelés à la police. N'ai aucune inquiétude sur mon compte : la Russie est l'endroit de la terre où les Français bien pensants sont le plus considérés et le plus en sûreté.

L'Impératrice m'a fait dire qu'elle me mènerait à Tsarkoé-Gélo dans sa voiture, et que je fasse seulement savoir où je vais si je sors. Jamais, son voyage n'est annoncé à l'avance ; elle monte en voiture comme pour se promener et quand elle est hors de la ville, elle dit au cocher : — Tsarkoé-Célo. On y reste jusqu'en automne. Dès que l'on entend le canon qui annonce son départ, le service se met en route.

On dit que Tsarkoé-Gélo est charmant, et qu'on y

mène une vie très douce et très libre. C'est une très grande distinction que d'être nommé du voyage, et je crois être le seul étranger à qui cela soit arrivé. L'Impératrice n'y reçoit personne qu'elle ne le mande. Le dimanche, viennent ceux qui ont des comptes directs à lui rendre; le lundi, elle tient conseil, et le reste de la semaine, elle vit en société avec les huit ou dix personnes qui sont du voyage. On dit même qu'elle ne mange pas tous les jours avec les demoiselles d'honneur, les chambellans, et les gentilshommes de chambre. Depuis le jour de Pâques, tout est prêt pour la recevoir, et ceux qui sont du voyage ont leurs paquets faits pour partir.

On m'a dit de ne pas mener de laquais de louage ; j'aurai en arrivant un valet de pied pour me servir, qui sait l'allemand et le russe ; on m'a dit aussi de ne pas garder de chevaux de voiture et qu'il y avait ordre à l'écurie impériale de m'en donner, toutes les fois que j'en demanderais, soit pour aller promener, soit pour venir en ville. Je serai logé à merveille. Tout cela ne me dédommage pas de la moitié d'un lit que je sais bien et qui me rend les plus beaux palais désagréables. Le bonheur n'est pour moi que dans tes bras, et jusqu'au moment où j'y serai, je serai très malheureux. Mais, tu sens bien qu'il est de toute impossibilité que je parte de moi-même sans être relevé. Pourquoi faut-il que Pétersbourg soit si loin? Je t'aime, mon cœur, plus que je ne puis te dire ; je

souffre de mon malheur et du tien; je t'embrasse mille fois de toute mon âme et nos chers enfants ; serre-les pour moi contre ton cœur.

Le 20 avril/1»' mai.

On m'a demandé, mon cher coeur, ce qu'il en coûtait à peu près par mois ici pour y être décemment, afin que mon successeur puisse s'arrang^er en conséquence. Je viens d'envoyer la note sur cela. Puisset-il être bientôt ici, et me donner la liberté de venir trouver le bonheur dans tes bras.

Le courrier de Vienne est enfin arrivé hier; l'ambassadeur m'a paru content de ce qu'il a apporté. Il parait que l'on va venir sérieusement à notre secours ; mais, on va perdre bien du temps et il se prépare sûrement de grandes horreurs. Tout cela fait frémir. Je jouis du moins de te savoir à Aix-la-Chapelle et bien logée . Il me tarde bien d'aller occuper ton nouveau logement; mais, il faut encore de la patience.

Tu voudrais que je prisse des moyens pour revenir ; mais, quels sont-ils si ce n'est de presser pour que l'on me remplace? Insiste toi-même. Tu ne pourras rien dire de plus fort que ce que j'écris.

Je suis tourmenté de la position de ta mère. Avec son caractère, elle est plus malheureuse qu'une autre.

' ' ANNëB 179Î 5

Si elle avait pu prendre un parti plus tôt, elle aurait pu avoir un peu d'argent comptant, et attendre la fin de tout ceci qui ne peut plus durer longtemps; elle aurait même pu trouver un endroit tranquille dans une province de France. Mais, à présent, il est tard, et les conditions sévères mises à la rentrée des émigrés prouvent qu'on a bien plus envie de les piller que de les ramener. Aussi n'entends-je pas la politique de ceux qui rentrent; ils s'exposent sans profit; mais, c'est une matière si délicate, que tu as vu dans ma lettre à maman, que je ne parle que de sa sûreté.

On croit que les Jacobins feront attaquer l'Autriche avant que les puissances aient pu arriver. Je ne sais pas si cela serait un mal, car il y a longtemps que je crois qu'il fout finir par des coups, et on n'a gagné, en en retardant le moment, que d'avoir vu de nouvelles horreurs. La position du Roi etde la Reine fait frémir, Dieu sait à quelles extrémités les scélérats peuvent se porter contre eux. On prend ici les plus grandes précautions, plusieurs Français suspects ont été arrêtés, et les arrangements les plus sages ont été pris pour le séjour de Tsarkoé-Gélo. Ne crains rien ni pour l'Impératrice ni pour moi. Le voyage ne sera pas sûrement avant la fin de la semaine, car c'est demain le jour de naissance de l'Impératrice et la cour est annoncée pour midi et bal paré le soir. Sa Majesté m'a dit avant hier à dîner qu'il faisait encore bien froid à la cara-

paçne; le soir, elle m'a beaucoup parlé de toi et de maman. A tout, elle met une grâce et une bonté extrêmes, elle m'a parlé de mon fils qu'elle appelle toujours « mon officier » .

Ce que tu^me mandes de nos enfants me charme, et augmente, s'il est possible, l'extrême envie que j'ai de les voir; ce n'est jamais qu'avec un soupir que je pense à toi et à eux. Qui eût jamais cru que nous serions si longtemps éloignés l'un de l'autre? Mais, enfin le terme doit s'approcher où nous nous réunirons.

Toutes les dames sont ici dans le chagrin : les généraux et les colonels sont partis il y a cinq jours pour l'armée : la comtesse Golow^in, qui est grosse, ne fait que pleurer, son mari va à six cents lieues d'ici; il ne pourra pas être de retour pour ses couches. Pour moi, depuis longtemps, je vais peu dans le grand monde; je n'ai fait qu'une apparition hier au bal qu'a donné le ministre de Sardaigne. Je trouve que, dans la position de la France et de nos malheureux souverains, celui qui est chargé des affaires des princes, doit éviter tout ce qui a l'air de plaisir. Je ne vais pas au théâtre non plus, et de ce côté, je n'ai rien à regretter parce que toutes les pièces sont jouées à l'Ermitage, où je suis invité à présent une fois pour toutes.

Je suis fâché que Nassau nous quitte; c'est un homme rare, aussi droit et loyal que courageux. Il

a ici beaucoup d'ennemis, et par la fortune qu'il a faite, et par la faveur dont il jouit; mais, il n'y en a aucun qui ne soit forcé de rendre justice à sa probité et qui puisse se plaindre de lui. Il a quelquefois protégé des gens qui ne le méritaient pas, c'est le seul reproche qu'on puisse lui faire. Du reste, sa conduite est noble, franche; une bien meilleure tête qu'on ne lui suppose, et beaucoup de suite et d'activité dans tout ce qu'il fait.

Bombelles se conduit bien; il a vu qu'il n'y avait rien à faire pour lui et a demandé et obtenu son rappel. Je crois qu'il partira dès que nous serons en route pour Tsarkoé-Célo. Son arrivée ici a fait beaucoup de mal à nos affaires, en refroidissant sur nos intérêts; mais, peu après, tout s'est remis comme auparavant; on a vu qu'il avait été envoyé par l'effet d'une intrigue, où lui-même avait peu de part. Sa conduite a été très bonne, et ses propos sur les princes, tels que nous aurions pu les tenir nousmêmes.

Mande-moi si tu veux que je t'envoie 500 ducats par le premier courrier sûr qui partira d'ici, car pour faire passer de l'argent par les banquiers, on perd trop sur le change. Si d'ailleurs tu en manquais, adresse-toi à D*** qui m'en a offert souvent et je le lui ferai tenir peu de temps après; j'espère toucher des fonds ici des princes; mais ils sont bien à court. 72 en sollicite depuis longtemps sans avoir pu en

avoir et il n'a pas, où il est, les ressources que j'ai ici. Il est vrai qu'ici tout est hors de prix, une paire de souliers y coûte 5 roubles.

27 avril/8 mai.

La poste d'hier, mon cher cœur, ne m'a pas apporté de tes nouvelles, et cela m'a fait de la peine quoique je sois bien sûr que ce n'est pas de ta faute. J'en ai reçu de Coblentz qui ne disent rien de mon successeur, et cela m'afflige beaucoup. On mande que l'on croit que les Français attaqueront. Sous tous les rapports, je suis fort aise de te savoir loin de la frontière. Je voudrais que maman vînt te joindre, car on écrit ici que les émigrés rentrés ne sont pas mieux traités que les autres; les gazettes disent que le Ghàtelet a été dévasté.

Depuis deux jours, il fait très beau et d'un moment à l'autre, je m'attends à notre départ pour Tsarkoé- Gélo. C'est, aujourd'hui le jour de naissance du grand-duc Constantin; il y a gala à la cour.

Je te jure bien qu'il n'y a rien que je ne fasse pour pouvoir partir; mais tu sens toi-même qu'il est absolument impossible que ce puisse être sans être relevé. Quand tu te rappelleras l'enchaînement de circonstances qui m'ont fait venir, et qui m'ont retenu ici.

tu jugeras qu'il n'y a pas eu de ma faute, et que ce sera peut-être un jour un grand bonheur pour notre petit Valentin, car qui sait ce que la France va devenir, après les convulsions qu'on lui prépare. Elle aurait pu subsister deux siècles avant que les abus de l'ancien régime l'aient exposée aux malheurs où elle est livrée depuis trois ans, et qui retombent sur toutes les classes de la société, excepté les scélérats qui n'ont rien à perdre, et qui trouvent toujours leur compte dans l'anarchie et le désordre. Mais espérons qu'un beau jour luira encore pour nous, que réunis bientôt nous mènerons une vie heureuse et douce, qu'en ne nous séparant plus jamais, nous nous consolerons de la perte de notre fortune, en nous livrant à notre tendresse et à l'éducation de nos enfants. Pour moi, il me tarde d'être à la campagne pour être plus seul, faire de l'exercice et m'occuper de toi. Ton absence absorbe toutes mes idées; mon humeur est changée depuis que je vois les événements sembler se réunir pour retarder cette époque si désirée où je pourrai trouver dans tes bras, et dans les caresses de mes enfants, l'oubli absolu de mes peines. Jamais on n'a plus tendrement aimé quelqu'un qui le mérite davantage ; je t'embrasse mille et mille fois autant que je t'aime ; embrasse nos jeunes pour moi.

Tsarkoé-Célo, 30 avril/11 mai.

J'ai reçu, mon cher cœur, hier ici, comme je m'en flattais, tes deux lettres du 17 et du 20 avril. La veille, j'avais appris par une estafette qu'on avait envoyée de Berlin, la déclaration de g^uerre de l'Assemblée contre le roi de Hong^rie, la démarche du Roi et le discours insolent de M. Dumouriez. C'est môme moi qui en ai appris la première nouvelle à l'Impératrice pendant qu'on était occupé à déchiffrer ses dépêches. J'espère que cette nouvelle produira un bon effet, et hâtera l'exécution des déterminations. On voit bien l'inconvénient de la lenteur, et cela me donne de l'espoir. La crise est telle qu'elle ne peut durer, ni mon séjour ici se prolonger. Mais, mon cœur, je te demande à toi-même s'il est possible que je parte d'ici avant qu'on ne soit en campagne, si je ne suis pas remplacé. Quant à la facilité que tu me reproches avec tendresse d'être venu ici, comment s'y refuser quand tout annonçait que ma mission serait courte, et qu'il a fallu une suite d'événements, impossibles à prévoir, pour la prolonger autant?

Si l'on voulait faire quelques opérations partielles, je m'y opposerais de tout mon pouvoir; je ferais l'impossible pour les empêcher; mais, si elles étaient

résolues malgré mon avis, je les exécuterais avec plus d'ardeur et de vivacité que si c'eut été mon avis, précisément parce que j'ai cinquante-deux ans et que j'ai fait la guerre et que ma conduite serait d'autant plus malhonnête en faisant autrement, que l'on pourrait attribuer le défaut de succès au parti que j'aurais pris de me retirer. Dans des affaires comme celles-ci, dont dépend le sort d'une nation, il ne suffit pas de bien penser; il faut agir. Mais, nous n'en sommes pas là; j'espère que rien ne se fera de partiel, et que rien de bien important ne se fera sans moi. J'attribue, mon cher cœur, aux alarmes que l'on t'a données et à cette tendresse qui me soutient dans mes peines, les reproches que tu semblés me faire; sans cela ils me seraient encore plus pénibles. Jaime à croire que, quand tu es plus calme, tu te rends à mes raisons et que tu les trouves sans répliques.

Mme d'E*** a été bien imprudente de te tourmenter sans objet. Quoique je croie à la scélératesse des Jacobins et que je sois convaincu qu'ils sont les auteurs de la mort de l'Empereur et du roi de Suède, les précautions sont trop bien prises ici et aux frontières pour avoir la moindre inquiétude. D'ailleurs, qu'y gagnerait-on? Le grand-duc Paul pense absolument comme sa mère sur les affaires de France, et qu'ont gagné les scélérats aux crimes qu'ils ont commis? Le roi de Hongrie et le roi de Suède d'au-

lî LETTRES DO COMTE V. ESTEUHAZY

jourd'hui pensent comme leurs pères; ils ont de plus leur mort à veng^er et leur propre vie à conserver. Quant à nous autres, pour un de perdu, ving^t de retrouvés, et nous ne valons pas la peine et les frais nécessaires pour se débarrasser de nous. Plus les Jacobins commettront d'atrocités, plus elles seront inutiles.

Leur plan, à Vienne et à Stockholm, en sacrifiant d'illustres victimes, a manqué leur but; ils ont espéré intimider les souverains; il les ont indigènes, et ont prouvé par des faits ce que nous prêchons depuis dix-huit mois, que leur sûreté personnelle tient à la destruction d'une secte pour qui rien n'est sacré, et qui voudrait renverser de même l'autel, les trônes et les lois.

Avant-hier, à midi, Sa Majesté Impériale m'a fait dire de me rendre à trois heures à l'Ermitage. Un quart d'heure après, elle est venue, m'a dit qu'elle me menait à Tsarkoé-Gélo, et m'a montré cinq petits billets qu'elle avait écrits aux personnes qui devaient venir l'y joindre. De là, nous sommes descendus et nous avons trouvé à la porte de l'Ermitag^e une voiture à six; on est monté l'Impératrice, Mlle Protassoff, le prince Repnin, le général Zouboff, le comte Strogonoff et moi. Nous avons été comme pour la promenade, et nous sommes arrivés ici, au petit trot sans relais. Je ne te dirai rien de toute l'amabilité de l'Impératrice en chemin et de ses bontés pour moi ;

je ne pourrais t'en donner qu'une faible idée. En arrivant ici, nous avons mis pied à terre à l'entrée du jardin et nous nous sommes promenés une heure et demie dans un jardin angolais superbe, rempli de monuments à la g^Ioire des g^énéraux, qui ont remporté des victoires sous ce règne, et de bâtiments de toute espèce, marqués au sceau du g^oût et de la mag^nificence. Le château est immense et de mauvais goût; il a été bâti par l'impératrice Elisabeth; il est doré en dedans et en dehors, et les appartements, qui sont très vastes, sont plus magnifiques qu'agréables. L'Impératrice régnante s'est fait faire dans une salle un appartement entier. On y trouve les meubles des palais des fées, des lambris de lapis, des murailles d'agathe, des chambres d'ambre, et les plus beaux marbres de l'univers. Mais, la maîtresse de la maison est encore ce qu'il y a de plus rare et de plus précieux. Elle en feit les honneurs comme une grande dame particulière. En rentrant de la promenade nous avons trouvé le comte Pouschkin, adjudant général, et un chambellan; nous sommes restés à causer dans le salon jusqu'à dix heures. L'Impératrice s'est retirée et nous avons été souper chez le général Zouboff . En entrant dans mon appartement qui est charmant, j'ai trouvé un valet de pied destiné à me servir, qui parle allemand et qui a ordre de demander tout ce que je puis désirer. J'ai été me promener hier matin dans le jardin avec le général Zouboff et à une heure, on s'est

assemblé au 'salon. Le Grand-duc et la Grande-duchesse sont venus dîner et sont partis après pour Pawlosky qui est à une lieue d'ici, un endroit charmant.

Ce soir, sont arrivés le comte et la comtesse Branicky. Celle-ci est la nièce du prince Potemkim. Elle est grosse et accouchera ici, ainsi que la Grande- Duchesse. C'est la mère de ces enfants qui me font pleurer quand je les regarde; le cadet a un an de plus que Valentin. Malgré la beauté de ce séjour, je suis comme dans l'opéra : Je n'y vois pas ce que j'aime. Si tu étais ici, si mes enfants y étaient, je pourrais jouir de tous les agréments du séjour et de ma position. Conviens donc de mon étoile et compte sur elle pour notre bonheur à venir. Qui eût pu croire que venant porter une lettre près du pôle, je serais traité avec autant de bonté par le plus grand souverain du monde, que je me trouverais admis dans sa société la plus intime, que je lui devrais déjà la fortune militaire de mon fils, et cela dans un temps où la mienne est détruite par l'anarchie, et où nous n'aurons peut-être à lui laisser que l'exemple de notre conduite et de notre tendresse. Mais, pourquoi faut-il que l'absence empoisonne ce qui serait fait pour être si bien senti, et que l'idée d'être loin de toi m'empêche de jouir de tout ce que tu ne partages pas?

Après dîner, on se sépare, on se retire, on rentre chez soi, ou on va se promener, ou on se réunit pour

jouer et à six heures, on se rassemble. L'Impératrice a fait deux parties de billard, et ensuite elle s'est mise î\ jouer aux échecs. A dix heures, elle s'est retirée et nous avons été souper chez le général Zouboff. Chacun peut avoir à souper dans sa chambre, et les gens sont tous nourris. Le jour de notre arrivée, il a feit un temps superbe; mais, hier il a plu et il ne fait pas encore beau ce matin; cependant, je vais aller me promener et ne finirai ma lettre que le soir. Adieu, mon cher cœur; à présent que je suis dans un beau lieu et à la campagne, il me semble que tu me manques encore davantage; j'ai plus de temps pour penser à toi, et je l'emploie à m'occuper du moment si doux où je pourrai me trouver dans tes bras. Je t'embrasse mille fois et nos petits jeunes : quand pourrai-je me trouver réuni à tout ce que j'aime au monde?

Cette après-midi.

Je rentre chez moi, mon cher cœur, pour t'écrire encore un mot, et te répéter combien je t'aime. L'Impératrice a été parfaite pour nos affaires ce matin; elle y met un intérêt vif, et j'espère que d'ici à peu de temps, elle prouvera qu'elle ne s'en tient pas à l'intérêt seul.

Tsarkoé-Célo, 4'/15 mai.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 23 avril; elle m'a affligé parce que je vois que tu me crois toujours des torts, ne fût-ce que celui de la duperie. Comment veux-tu de bonne foi que je prenne le parti de revenir sans ordre et sans être remplacé? Ce serait une vraie désertion et plus le poste que je remplis est important, et plus cet abandon serait criminel. Tu me menaces de m'abandonner; non, ma chère amie, tu n'as pas pensé à ce que cette phrase a d'afflig^eant et de dur pour moi. Tu veux donc me mettre dans l'affreuse alternative de te perdre ou d'avoir des remords? Song^e à ce que j'aurais à perdre si j'étais une fois mécontent de moi-même; cette conscience de ma conduite me rend seul digne de ta tendresse et me fait supporter avec courage, non seulement la perte de ma fortune, mais l'influence qui en résulte et pour toi et pour nos enfants; n'ayant pas de reproche à me faire, je puis braver des malheurs que je n'ai pas mérités. Mais, je sens que je perdrais le courage si j'avais manqué à mon devoir; réunis-toi à moi pour obtenir mon rappel; tu peux t'informer si j'ai laissé passer une seule poste sans le solliciter; mais, ne crois pas que ma tendresse pour toi, le chagrin que j 'éprouve d'être loin de tout ce qui m'attache à la vie, puisse

me faire déserter mon poste. Je ne l'eusse pas accepté, si j'eusse pu prévoir la durée de ma commission, effet des circonstances. On ne m'a pas trompé; mais, des événements imprévus ont rendu stable ce qui ne devait être que momentané ; on n'a rien exigé de moi; mais, on a fait plus : on m'a prié de rester en m'en faisant voir la nécessité. Qu'on me remplace au plus vite. J'en serai charmé, tant je désire me voir dans tes bras et ne plus éprouver des reproches que je mérite si peu.

Nous avons appris la déclaration de guerre du Roi et de l'Assemblée par un courrier, nous attendons d'apprendre si les Français sont entrés dans l'Empire. Les dispositions sont très bonnes ici. Il est fâcheux qu'il y ait si loin et que la saison avance; au reste, il fait assez vilain temps : excepté le jour de notre arrivée, il a plu tous les jours, ce qui ne m'a pas empêché de me promener le matin à pied ou à cheval. Je me porte bien mieux ici qu'en ville; j'y mène une vie très saine, me couche de bonne heure et me lève matin. Je fais tous les soirs la partie d'échecs à quatre des jeunes Grands-ducs, pour m'apprendre à faire celle de l'Impératrice qui me traite toujours avec une extrême bonté. Elle m'a demandé à voir ton portrait qu'elle trouve fort joli ; je lui ai dit que tu n'en étais pas contente, elle m'en a fait compliment.

Adieu, mon cher cœur. Si je n'attribuais à la ten-

dresse la sévérité avec laquelle tu me grondes, je serais encore plus malheureux. Song^e donc un peu que je suis loin de toi, de mes enfants et rends-moi la justice de croire que ce n'est que bien malg^ré moi que je vois mon exil se prolonger. Tu sais quel prix je mets à être dans mon intérieur et tu semblés te plaire à m'affliger en suspectant ma bonne volonté. Mais, je reconnais là ton amitié pour moi et je ne te reproche rien pourvu que tu ne doutes jamais de la vivacité de mon amour. Je t'embrasse mille fois et nos enfants. Bien des choses à maman.

Le 11/22 mai.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 30 avril et ce même jour une estafette nous a appris le commencement des hostilités et que les Français avaient été battus près de Mons et près de Tournay. Mon premier mouvement a été de louer Dieu que tu ne sois pas à Tournay, ni maman non plus. Dans des circonstances pareilles, on est trop heureux de se trouver loin de la scène des événements. J'espère que tu auras reçu à présent par la poste mes lettres en retard et qu'elles t'auront été renvoyées par le duc de Richelieu qui les a portées à Vienne pour les expédier par courrier à Coblentz.

Quant à la position actuelle, je vais t'en mander des détails par le comte de Belzunce et par Nassau qui vont partir cette semaine l'un par la mer et l'autre par terre. Ce que je puis te mander seulement, c'est qu'ils peuvent partir et que je ne le puis pas, à moins que je n'aie ici un successeur accrédité auprès de Sa Majesté Impériale. Nassau doit te mander directement en arrivant là- bas ce qui aura été décidé. Tu sens avec quel empressement, j'ai saisi le prétexte des hostilités pour demander à partir; mais, cela n'a pas suffi. Ce n'est pas tout, moucher cœur, de donner de l'humeur là-bas en revenant ; je puis braver aisément ce danger ; mais, c'est de nuire essentiellement aux affaires que je ne me pardonnerais pas, et on pense que je suis plus utile ici à la cause qu'en me feisant tuer pour elle à la frontière. Au reste, ceci ne peut pas être long puisque voilà la chose convenue. Je redouble d'instances et par Belzunce et par Nassau pour revenir. Je rappelle la parole qu'on m'a donnée de ne pas me laisser ici, quand on agirait, et quoiqu'il eût été plus doux pour moi de pouvoir rester tranquillement avec toi, je trouverai bien des charmes à t'embrasser avant d'aller défendre la cause de l'honneur et du devoir.

Tu me mandes que le lieutenant colonel de mon régiment est pris et blessé ; je ne sais pas si c'est Froisy ou celui que les révoltés ont nommé ; je ne reconnaîtrai pour être de mon régiment que les officiers de houzards qui saisiront la première occa-

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sion de se rallier aux drapeaux des vrais Français. Quant aux autres, je serai charmé de les savoir battus ; cela me prouverait seulement qu'ils ont été mal menés, caravec eux j'aurais, dans les bons temps, été aux enfers.

Sa Majesté, à qui j'ai dit que maman aimait les lévriers, m'a donné pour elle une levrette noire, au nez et queue blancs, qui s'appelle Didon et qui est fort jolie. Je mène au reste une vie douce, si tant est que je puisse éprouver de douceurs loin de toi. J'ai fait une grande promenade à cheval ce matin. Après m'être promené dans lejardin avec l'Impératrice, j'ai dîné avec elle dans son intérieur sous une colonnade charmante d'où il y a une très belle vue et je suis rentré chez moi pour t'écrire quoique tu doives recevoir une lettre par Nassau probablement avant celle-ci .

Je t'ai mandé, je crois, qu'il y a quelque temps, Sa Majesté avait fait jouer des boutons d'habit en porcelaine; je n'ai gagfné que deux boutons; mais elle a commandé une g^arniture entière. Hier, jour de naissance de la petite Grande-Duchesse Catherine, après avoir été en uniforme le matin, on s'est mis en frac pour le soir, et j'ai trouvé à moi un joli frac avec des boutons de porcelaine, deux çilets et deux culottes, que l'Impératrice avait fait faire sur ma taille. Dimanche, j'ai été à la ville pour y voir les ambassadeurs de Hong^rie et Suède, et savoir des détails sur ce qui s'était passé en Flandre. Je remets ce qui est

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relatif à la politique à ce que je te manderai par les courriers ; je me borne à te parler de toute ma tendresse, à embrasser mille fois de tout mon cœur toi et mes chers enfants ; mille choses tendres à maman.

Tsarkoé-Cëlo, le 14/25 mai.

Je profite, mon cher cœur, du départ du chevalier de Belzunce pour t'écrire et t'envoyer l'uniforme de Valentin. J'étais si incertain quand et comment tu recevais les lettres que j'adressais à Mme de Roncherolles que je ne me suis peut-être pas livré à te dire tout ce que je sens pour toi. Quant à mon départ, je n'y néglige rien ; les hostilités commencées sont une raison de plus que j'allègue pour que l'on me tienne la parole que l'on m'a donnée, de me permettre de revenir. J'écris au prince et à Flachslanden, sur le même ton. Nassau qui a exigé de moi que j'attende ici de ses nouvelles m'a promis d'appuyer ma demande; partir sans permission des princes, et sans être relevé me parait une malhonnêteté pour l'Impératrice, une indécence près des princes, et me donnerait des torts qu'il me serait impossible de ne pas me reprocher. Le baron D'Escars qui ne demandait qu'un congé d'un mois pour venir ici, vient d'être refusé; il me mande hier que les princes

désirent qu'il reste à Stokholm, et qu'il obéit. Ce n'est donc pas parce que cela me convient que je reste ; c'est parce que je ne crois pas pouvoir faire autrement tant que je n'en aurai pas la permission ; ton injustice m'afflige et me tourmente d'autant que je suis sûr que si j'étais parti, tu serais encore plus malheureuse de me voir avec les princes, quoique tu sentes bien que je ne puisse pas être ailleurs.

Nous avions reçu dimanche dernier la nouvelle des avantagées des g^énéraux Autrichiens sur les révoltés français. Le sort de Dillon et de Lauzun, quoique mérité, pour s'être mis aux ordres de la canaille m'a fait une vraie peine. J'avais été lié avec eux pendant longtemps et je les plains sans justifier leur conduite ou leur faiblesse. L'Impératrice, en me faisant dire cette nouvelle, m'a fait faire compliment sur ce que tu n'étais plus à Tournay ni maman à Lille ; je conviens que cela a été pour moi une grande jouissance de vous savoir loin de tout danger et de toute inquiétude ; voilà un bien bon début.

Quant aux nouvelles politiques que je ne puis te mander par la poste, les voici : L'Impératrice enverra 15 000 hommes en France, 12000 d'infanterie et 3 000 chevaux ; ils se mettront en marche de la Pologne et passeront par la Silésie. Par suite des lenteurs de la cour de Vienne, ils ne pourront arrivera la frontière qu'à la fin de septembre. Il est vrai que voilà le roi de Hongrie attaqué et que cela pourra

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changer la chose. De toi à moi, dans l'intervalle des longues négociations avec la cour de Vienne il s'est passé bien des choses : les intrigues de Breteuil ont laissé croire que les Tuileries ne voulaient pas qu'on se servît des princes ni des gentilhommes émigrés. L'Impéidtrice a déclaré, que si les princes et la noblesse n'y étaient pour rien, elle ne voulait pas s'en mêler; sur cela, Breteuil a changé de ton. Bombelles a été chargé d'interpréter les lettres qu'il avait apportées d'assurer par plusieurs notes officielles que l'on devait au contraire se servir des princes et de la noblesse et qu'on craignait seulement qu'ils n'agissent seuls. La cour de Vienne mêlait toujours dans ses propositions de mettre les princes et la noblesse de côté comme étant le voeu du roi. Bombelles a été obligé de le nier et m'a même communiqué la note qu'il a remise. La Chose (Fersen) a écrit dans le même sens, et la façon de penser soutenue de l'Impératrice a forcé Breteuil de faire dire à ses agents précisément le contraire de l'objet pour lequel il les avait envoyés.

Tu sens que cela doit être pour toi seule, car il ne faut pas écrire contre les gens, quand il doit résulter du bien de leur accord. Quand Bombelles a vu que l'Impératrice non seulement me montrait ce qu'il remettait par écrit, mais qu'elle avait fait un extrait de la conversation qu'elle a eue avec lui pour me le faire lire, il a pris le parti de me faire voir lui-même ce

qu'il donnait à cet égard; il s'est conduit avec adresse et honnêteté apparente aussi.

Dans la position où nous sommes, la division entre nous est ce qu'il y a de pis ; je ne hais ni Breteuil ni Galonné; mais, je les voudrais voir tous les deux au fond de la mer, pour tout le mal qu'ils nous ont fait. Heureusement que les Jacobins nous servent mieux que nous, et qu'à force de folies, ils ont abusé de la faiblesse, et peut-être des mauvaises intentions du vieux Kaunitz et de la faute politique de Mercy qui se servait de la haine de Breteuil contre Galonné, et de son mécontentement des princes pour refroidir la cour de Vienne, et lui persuader que le Roi et la Reine aimaient mieux attendre leur salut du temps, que de le devoir aux princes et à la noblesse.

Les distances font perdre un temps énorme : les chefs de l'opposition en Pologne en ont profité pour venir ici défendre la nouvelle constitution de ce pays. On leur a répondu que la Russie était garante de celle de 1772; que la changer sans son consentement était lui manquer essentiellement, et que le changement déjà effectué en partie pouvait, sous un roi habile, rendre la Pologne redoutable, et sous un roi faible, y déchaîner l'anarchie comme en France. Ces motifs joints à la commodité d'une arnvée toute prête sur les frontières et sur le côté de la Moldavie et sur celui de la Russie, ont déterminé l'Impératrice à demander le maintien de la constitution de 1772,

ANÎ^ÉE 1798 Î5

dont elle est g^arante, et de la soutenir par les armes en cas de refus. Il paraît que les Polonais, échauffés par des clubs à la tête desquels est M. d'Ecorches, ministre de France, et un M. d'Ençstrohm, frère d'un des complices de l'assassinat du roi de Suède, opinent pour se défendre. Mais, on assure que les généraux polonais ont déjà annoncé que l'armée, qui n'était forte que sur le papier, manquait d'habits, d'armes et de munitions, et qu'ils étaient hors d'état de résister aux troupes russes. Malgré cela, cet intérêt étant plus près que celui que nous inspirons, notre cause ne joue que le second rôle, et c'est de ces troupes qui entrent en Pologne qu'on doit tirer les quinze mille hommes qu'on nous destine.

J'avais demandé qu'on les envoyât d'ici par mer; mais, on m'a objecté que l'on ne gagnerait rien par le temps qu'il faudrait mettre les troupes en état d'entrer en campagne, ce qui prendrait du temps, qu'il en faudrait pour l'embarquement et le débarquement, et qu'en tout, elles n'arriveraient pas plus tôt que celles qui sont déjà en Pologne. Il a fallu céder et se contenter de ce qu'on veut donner. Sans les intrigues et les lenteurs, nous aurions eu des troupes prêtes au printemps et indépendantes des affaires de Pologne. Pour cela, il aurait fallu que Vienne répondit, au mois de janvier, ce qu'elle a répondu en avril. Mais, il y aurait trop à regretter s'il fallait penser au passé; ils sont partis, tout est là.

Voilà, mon cher cœur, une dépêche diplomatique tout entière ; te voilà au fait de mes affaires en Russie, et tu vois qu'il y a eu et qu'il y a encore de la besogfne, que les secours que l'Impératrice donne étant désintéressés, vu sa façon de penser et son éloignement, ils doivent inspirer plus de confiance aux Français bien pensants qui peuvent toujours craindre quelque conquête ou quelque démembrement des autres puissances, tandis que cette cour n'a jamais varié. Elle n'a pas reçu la notification de l'acceptation du Roi à la Constitution; elle n'a pas voulu, depuis son arrestation, voir aucun ministre de sa part, le regfardant toujours comme prisonnier; elle a accrédité un ministre près des princes ; elle a assuré la noblesse française de son intérêt, et n'a cessé d'échauffer les autres puissances en faveur des Français fidèles. Il est impossible, tu en conviendras toi-même, de traiter lég^êrement un souverain qui a joint des secours d'argent à tout ce que je viens de te dire, et cela sans être lié à la France ni par le sang ni par les traités. Quitter sa cour sans permission et sans y laisser personne d'accrédité par les princes, serait plus qu'une légèreté. Ajoute à cela combien personnellement, j'ai à m'en louer, et ce qui serait pour un autre un grand tort, serait de ma part une ingratitude et une malhonnêteté extrêmes. Néanmoins, je ne néglige rien pour avoir le congé que je désire si vivement pour me trouver dans tes bras et

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embrasser mes enfonts. Non, mon cher cœur, tu ne peux pas te faire d'idée combien je suis malheureux d'être loin de toi ; j'ai pu prendre mon parti de tout, excepté de notre séparation. Belzunce te dira à quel point je désire le congé et combien j'envie le sort de ceux qui partent, Nassau emmène avec lui Furstemberg, Schweitzer, Bath et le baron de Bombelles avec Sombreuil; je reste seul ici; mais songe cependant que si je pars, ce ne sera que pour être un moment avec toi, et que tu ajouteras aux peines de l'absence celle de l'inquiétude sur les dangers. Qui sait si cette étoile sur laquelle j'ai tant de raisons de compter puisque je suis à toi pour la vie, ne m'a pas conduit à Pétersbourg pour ne pas m'exposer aux risques d'une guerre moitié civile et moitié étrangère? Je t'embrasse de tout mon cœur.

Tsarkoé-Célo, 18/29 mai.

Je te remercie, mon cher cœur, de toutes les nouvelles que tu m'as envoyées ; c'est par toi que nous avons appris l'affaire près de Maubeuge, dont nous attendons les détails par la poste prochaine. Des lettres de Bruxelles à l'Impératrice mandent toujours que Lauzun a été pendu ; j'ai peine à le croire puisque tu ne me le mandes même pas, et qu'il n'est question

dans les {jazettes que du massacre de M. de Dillon. Il est dur de se réjouir des succès des étrangers contre les Français, et quelqu'un qui m'eût dit, il y a deux ans, que j'apprendrais avec plaisir que mon réjjiment eût été battu, m'aurait bien étonné. La Gazette de Cologne avait dit qu'il était passé en entier du côté des Autrichiens; je le voudrais bien, car, outre que ce serait une preuve que le bon esprit s'y est conservé, ce serait peut-être un prétexte plausible à mon congé.

J'ai été retenu deux jours dans ma chambre par une piqûre de mouche qui m'a fait enfler la joue gauche, sans me causer aucune douleur; cela ne m'a pas empêché de me promener, mais seulement d'aller dîner en haut, ni au salon, parce que ma figure était ridicule. Sa Majesté a eu toutes sortes de bontés pour moi ; elle m'a envoyé de bonnes choses de sa table, et s'est fait informer exactement de mes nouvelles. Je monterai aujourd'hui.

La vie qu'on mène ici est réglée comme dans un couvent; la société est très peu nombreuse; la promenade le matin à pied ou à cheval, le diner; après dîner, on rentre chez soi jusqu'à six heures, promenade en voiture ou à pied jusqu'à huit heures; on joue aux échecs jusqu'à neuf heures et demie et on se retire. De temps en temps, je vais jouer au bostonchez une des dames d'honneur, la comtesse Branicka ou Mlle Protassoff, mais toujours je suis dans mon lit à

minuit. J'ai des livres tant que j'en demande, très bien lo{jé, et la liberté de penser à toi tant que je veux. J'aime mieux cette vie que celle de la ville où je n'ai été qu'une fois pour la fête du vice-chancelier, et je n'y suis resté qu'un jour parce que le lundi était ici celle de la grande-duchesse Catherine. J'ai dit l'autre jour au Grand-duc que tu avais désiré son portrait: en tout, parler de toi est un besoin pour moi. Bath, le peintre, est venu hier ici; je l'ai vu un moment; il a laissé à Paris le portrait qu'il avait commencé de moi ; s'il l'avait eu ici, je l'aurais fait finir.

La nouvelle de la flotte russe n'a pas un mot de vrai. Comment pouvais-tu croire que je te l'aurais laissé i(jnorer; tu auras vu par ma lettre que le comte de Belzunce a dû te remettre l'état des choses au vrai et sois sûre que s'il y avait à cet ég^ard quelque chose d'intéressant de ce pays-ci, je te le manderais tout de suite dans notre g^rand chiffre.

J'ai bien de la peine à croire que les troupes autrichiennes et prussiennes puissent être arrivées pour la fin de juin; mais c'est quelque chose que de les savoir en marche.

Je t'embrasse mille fois, toi et nos enfants.

Tsarkoé-Célo, 21 mai71"juin.

J'ai reçu hier, mon cher cœur, ta lettre du 1 1 mai. Je suis bien loin de prendre mon parti de notre séparation. Je t'avoue que de voir partir tous les Français qui sont ici et de rester, est bien affligeant. Avec cela, il m'a été impossible de ne pas me rendre aux raisons qu'on m'a données, et quand on a passé plus des trois quarts d'une rivière, il serait absurde de revenir sur ses pas, plutôt que d'arriver à l'autre bord. Patience et courage, il y a longtemps qu'on me prêche ces vertus, que je les prêche aux autres, et je sens que nous en avons tous bien grand besoin. Je continue à vivre ici tranquillement. L'Impératrice fait le charme de la société qui y est; les jeunes Grands-ducs m'ont pris en amitié ; nous avons été hier sur l'étang en bateau ensemble; ils sont élevés parfaitement, très naturels; l'aîné est beau et doux, sage et mesuré; le cadet, vif comme la poudre, bon cœur et toujours au moment d'être étourdi. Us aiment leur grand'mère à la folie, et malgré le plus profond respect, ils sont très à leur aise avec elle. Il est vrai qu'elle a une manière extraordinaire avec les enfants. Ils l'aiment tous; si les nôtres étaient ici, je suis sûr qu'ils lui plairaient, et qu'ils joueraient bientôt avec elle. Mais, plus on me traite avec bonté

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et distinction, plus je sens la privation du seul bien auquel je mette un grand prix, celui d'être avec toi et nos enfants.

Ma santé est très bonne; la vie que je mène est très saine : je fais beaucoup d'exercice, je me couche de bonne heure et me lève matin; l'air est beaucoup plus sain qu'à Saint-Pétersbourg. Je compte y aller pour dire adieu à Nassau et aux Français quand ils seront au moment de partir, sans quoi j'aime mieux être ici ; je suis seul quand je veux, et de mon appartement je n'ai que quatre marches à descendre pour être dans un des plus beaux jardins du monde.

Je suis bien aise de ce que tu me mandes de ma sœur; dis-lui que je ne lui écris pas par la peur que mes lettres ne lui parviennent pas, et elle sait de mes nouvelles par toi plus exactement. Sa position me tourmente, et tu me feras plaisir en me mandant tout ce que tu sauras d'elle. Si les choses prennent une bonne tournure, il faudra la rapprocher de nous; tu en seras contente, et décidés à vivre en famille, il ^udra l'augmenter tant qu'on pourra.

Par la poste, je ne peux rien mander que d'insignifiant de ce pays, surtout avant l'arrivée du courrier de Vienne. Par Belzunce, je t'en ai dit davantage ; mais la position est délicate ; souvent mes chiffres ne sont pas très bien ; la moindre indiscrétion peut faire grand tort. Au reste, Nassau doit prendre congé aujourd'hui et partir dès qu'il aura

bon vent; je voudrais bien être à sa place, et espérer de t'embrasser avant la fin de ce mois ; avec cela, ce ne peut pas être bien long. Je suis adjudant général du comte d'Artois, et je compte toujours qu'il ne me laissera pas ici quand je pourrai lui être plus utile ailleurs.

C'est aujourd'hui la fête du Grand-Duc Constantin; cela nous a amené beaucoup de courtisans de la ville, mais n'a pas empêché l'Impératrice de dîner dans son intérieur, à une petite table, mais cependant plus nombreuse qu'à l'ordinaire. La lettre qui te manque est du 19/30 mars, je suppose que tu l'as reçue à présent. Embrasse bien tendrement mes petits jeunes; sans toi et eux, il n'y a pas de bonheur pour moi. Ce qui peut seul me consoler, c'est d'apprendre que vous vous portez tous bien, et l'espérance de me trouver bientôt au milieu de vous. Dis bien des choses à maman et reçois mille baisers bien tendres de celui qui jusqu'au dernier moment de sa vie, t'aimera de toutes les facultés de son âme.

25 mai/5 juin.

J'ai reçu, mon cher cœur, la lettre du 15 mai, par un courrier de Coblentz, qui m'en a apporté une du comte d'Artois du 14 avril, qui ne me dit point du

tout que je puis partir sans congé et sans être remplacé, mais qui m'assure de l'être pour le commencement de ce mois-ci. Son intention est bien de ne pas me laisser loin de lui, quand on agira, et très sûrement, il m'enverra un successeur. Il me demande un peu de patience ; il ajoute que je ne suis pas le seul qui en ait besoin. Au reste, sa lettre est charmante pour moi. Si quelque chose peut affaiblir la douleur continuelle que j'ai d'être loin de toi, c'est l'idée que j'ai pu être utile à la cause à laquelle mon honneur m'a décidé à me vouer, et j'avoue qu'à présent, je commence à être convaincu que mon absence ne sera plus longue.

L'arrivée du courrier de Goblentz a retardé le départ de Nassau de quelques jours. Mais, il compte bien te voir s'il passe à Aix-la-Chapelle.

Il y a eu ici vendredi dernier une foire ; hier Sa Majesté m'a dit qu'elle y avait trouvé une production de Sibérie qui lui avait plu et qu'elle te la destinait. Pendant le dîner, elle en a reparlé et m'a dit qu'elle me la remettrait pour que je te l'envoie de sa part; je ne sais pas ce que c'est. Je voudrais l'avoir avant le départ de Nassau, pour qu'il te l'apporte plus tôt ou bien je te l'apporterai moi-même. Non, mon cher amour, je ne me méfie pas de ce que tu me mandes; mais, si tu étais ici, et que tu y visses les choses de, près, tu sentirais l'impossibilité de laisser cette cour-ci sans un agent des princes et la malhonnêteté qu'il

y aurait de ma part de la quitter sans leur permission. Je ne crois pas avoir été leurré, je crois qu'une suite d'événements plus fâcheux les uns que les autres les ont empêchés de me tenir la parole qu'ils m'avaient donnée et que ma position est devenue telle ici que je ne pouvais pas la quitter, sans me rendre très coupable, et vis-à-vis d'eux, et vis-à-vis de leur auguste protectrice.

Quoique la vie que je mène ici soit très uniforme, et même monotone, elle me convient et je n'ai pas été tenté d'aller en ville. Il n'y a ici que deux femmes qui ne sont ni jeunes, ni jolies, ni aimables; peu de ressource parmi les hommes, mais la société de l'Impératrice a un charme dont il est impossible de se faire une idée : instruite comme personne, d'une humeur toujours gaie et toujours égale, s'amusant d'un rien, prévoyant tout d'avance, nulle pédanterie, et une grâce étonnante, et dans ce qu'elle dit et dans ce qu'elle fait; jamais si contente que quand les autres s'amusent, et sont heureux. Elle me parle souvent de toi et dit que c'est parce qu'elle sait que c'est la conversation qui me fait le plus de plaisir. Hier, 'pendant que nous jouions, ses petits-enfants lui ont demandé de danser, parce qu'il pleuvait; sur-lechamp elle a fait venir des violons. Les petits Grandsducs m'ont pris en grande amitié ; nous allons demain matin à pied boire du lait ensemble à la campagne d'un proto-pope, espèce d'évêque, qui est leur insti-

tutenr pour la religion grecque, et qui a été longtemps en Angleterre où il s'est marié. Sa maison est tenue à l'anglaise ; il ne parle qu'anglais et russe et le Grand-duc Alexandre parle bien l'anglais.

Ce matin, j'ai été à cheval avec le général Zouboff. Nous avons été voir ce paysan qui n'a pas voulu vendre son jardin à l'Impératrice quoique le terrain soit presque enclavé dans celui de Sa Majesté qui a respecté sa propriété. C'est un vieillard de soixante et quelques années, avec une grande barbe blanche ; sa femme est une grosse paysanne d'environ trente-cinq ans ; sa maison est un Isba ordinaire, et il parait avoir plusieurs enfants ou petits-enfants. Ce fameux jardin qu'il aime tant, est un verger de pommiers qui sont en fleurs à présent.

Je suis charmé que M. d'Egmont soit allé joindre la noblesse émigrée ; ce choix lui sera fort agréable et il a ce qu'il fout pour se bien conduire. Que sont devenus les d'Havre? Leur château est trop près du champ de bataille pour qu'ils y soient restés. Mandemoi ce qui est à Aix-la-Chapelle. Quand même ta lettre ne me trouverait plus ici, elle me reviendra toujours et tu sais que même quand je suis avec toi, j'aime à recevoir et à lire tes lettres; juge par là, chère chatte minette, du plaisir que j'ai à en recevoir aussi loin. Le courrier d'hier en m'affligeant à quelques égards, m'a rendu un peu de gaieté par l'assurance qu'il m'a apportée que je pourrais bien-

tôt aller t'embrasser; c'est le vœu de mes nuits et même de mes jours. Je t'embrasse de tout mon cœur mille fois, je finirai ma lettre après diner; j'embrasse mes jeunes.

Aprè«-diner.

Je rentre pour te dire encore que je t'aime. Après diner, l'Impératrice s'est promenée sous une colonnade qui tient à son appartement et d'où il y a une vue superbe; elle m'a parlé affaires. Si tout le monde pensait comme elle, ou bien qu'elle fût plus près!... Enfin après la pluie le beau temps, il y a bien longtemps qu'il pleut, il n'y a qu'un pas du mal au bien; il faut attendre la fin de la journée pour dire si ça pourra être beau. Ayons donc patience, mais il n'y a pas de proverbe qui tienne quand il s'agit d'être réuni à mon amie, à celle pour qui je donnerais mille vies, si je n'étais bien sûr que ce qui lui est le plus agréable est de ménager celle que je ne désire conserver que pour elle et pour faire bien son bonheur. Embrasse tendrement mes enfants, j'embrasse encore plus tendrement leur mère et dis pour moi mille choses tendres à maman.

29 mai/S juin.

Le plaisir que m'a fait ta lettre du 18, mon cher cœur, a été bien affaibli par l'expression de ton injustice sur mon compte : tu veux toujours croire que si je suis ici, c'est parce que je l'ai voulu. Tout cela m'affligerait encore plus vivement si je méritais le moins du monde tout ce que tu me reproches ; j'ai fait ce que j'ai dû et je le ferais encore si j'avais à le faire; on ne compose pas avec le devoir. J'ai été et je suis parfai- •tement traité ici ; de là, on conclut que je suis bien aise d'y rester; on se trompe, et je n'ai jamais caché à ceux qui me témoig^nent le plus de bontés, mon désir de me trouver au milieu de ma famille. Je t'ai priée toi-même de ne rien négliger pour me faire avoir mon congé; mais, pour partir sans l'avoir obtenu, c'était une malhonnêteté, une impertinence, une ingratitude dont j'étais, dont je suis incapable; fais qu'on me rappelle et qu'on me remplace, je volerai à toi avec tout l'empressement que tu me refuses d'avoir; j'irai rejoindre cette partie de mon régiment qui se rend digne du nom qu'il porte, et de l'estime de son ancien chef, et dussé-je te donner de nouvelles alarmes, j'irai combattre, à sa tête, les factieux qui m'ont fait tant de mal, et dont le moindre n'est pas cette grièche que tu m'annonces d'avoir gardée dans ton âme contre moi. J'attribue à ta ten-

dresse toutes tes injustices et j'aime à croire que cette longue et cruelle absence qui a augmenté la mienne n'aura pas affaibli la tienne, parce que j'ai préféré mon devoir à ce qui m'aurait fait le plus de plaisir qui est d'être avec toi. Cette tendresse, quelque vive qu'elle soit, ne me fera jamais faire rien contre ce que je croirai être mon devoir; j'aurais été malheureux toute ma vie si la contre-révolution s'était faite sans que j'y eusse eu part d'une façon ou d'une autre.

Je suis bien aise que tu aies vu les d'Havre; j'aurais préféré qu'elles se fussent établies à Aix, au lieu de Maestrich ; elles t'auraient forcée à la dissipation et à l'exercice ; je voudrais que tu soignasses ta santé pour moi, comme je soigne la mienne pour toi. Je vais monter à cheval, ce matin il fait le plus beau temps du monde et le jardin plein d'arbustes embaume ma chambre le matin et le soir. Hier, à sept heures, il y a eu une promenade sur l'eau avec de la musique; il n'y a plus de nuit dans ce pays-ci, et on se couche sans lumière.

Nassau n'est pas encore parti, quoique sa frégate soit en rade ; on le retient encore pour lui donner des dépêches pour Coblentz. Je crois qu'il partira lundi.

J'ai été charmé que mon régiment passe du bon côté et surtout après s'être bien battu pour une cause qu'ils étaient décidés à abandonner. J'espère que ce sera une raison pour être bien reçu à notre armée. Tâche de savoir le nom de ceux qui sont passés. J'es-

père qu'il en restera peu du mauvais côté et que le reste nous rejoindra bientôt. J'étais fâché de voir les autres régiments de hussards se rallier à la cause et le mien rester; aussi sans le grief de ta lettre, aurais-je été bien content hier en la recevant.

Tu peux juger par l'extrait de celle du comte d'Artois qu'il ne m'a jamais mandé de revenir sans congé. De bonne foi, il est impossible de donner un conseil aussi peu raisonnable, et je parie qu'en y pensant bien, tu sentais qu'il était impossible que je le suive dans la position où je me trouve; mais, presse, sollicite cette permission que je demande depuis si longtemps et tu verras, par mon empressement à en profiter, si je mérite les reproches que tu me fais.

Adieu, j'embrasse mes jeunes et toi de tout mon cœur.

T«arkoë-Célo, 1/12 juin.

Nassau part enfin aujourd'hui, mon cher cœur, et je t'envoie par lui cinq cents ducats et quelques pièces de monnaie russe et turque. Je t'écris aussi par lui, et celle-ci n'est que pour que la poste ne te manque pas, car il est possible, comme il va par mer, qu'il arrive ou beaucoup plus tôt ou beaucoup plus tard que la poste. S'il va à Bruxelles comme cela se pourrait, il passera par Aix-la-Chapelle et te verra en

ftO LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY

passant. Je ne te dirai plus rien sur la possibilité que tu trouves à ce que je reste sans congé; j'espère que tout en t'affligfeant ainsi que moi, tu es à présent convaincue que c'est impossible sans manquer essentiellement à l'Impératrice et aux princes. Je suis bien aise que tu aies vu Richelieu ; il aura pu te dire combien je désire de partir pour aller te joindre, et il ne doit pas être suspect, car je ne croyais pas qu'il dût te voir quand il est parti de Pétersbourg. Je ne sais pas pourquoi il t'a dit que j'avais été bien malade, car je n'ai pas gardé mon lit un seul jour depuis ma fièvre de Moskou; j'avais la pituite et un peu de malaise; j'ai pris un vomitif et tout a été dit. Je t'assure que je ne te cache ni ne te cacherai jamais rien.

Nassau doit s'occuper à me faire remplacer et de solliciter mon congé. Malgré cela, je le demande encore à M. le comte d'Artois, et je fonde mon impatience sur la promesse qu'il m'a faite qu'on n'agirait pas sans moi. Gomme je t'écrirai tantôt par Nassau, je me borne à embrasser nos enfants et toi mille et mille fois de tout mon cœur.

T»arkoé-Célo, 1/12 juin.

Je t'ai déjà écrit ce matin par la poste, mon cher cœur, et Nassau doit venir pour prendre ses derniers

ordres et partir d'ici pour aller joindre la frég^ate qui l'attend depuis plusieurs jours. Il te remettra cinq cents ducats et un petit paquet de monnaies russes et turques. L'Impératrice ne m'a pas encore remis son petit présent; ainsi je ne pourrai te l'envoyer que par la première occasion, ou ce que j'aimerais beaucoup mieux te l'apporter moi-même. Nassau te remettra aussi un chàle que j'ai fait venir de Jassy; mande-moi si un pareil ferait plaisir à maman; c'est fort chaud et plus commode à ce que l'on dit qu'un mantelet.

L'Impératrice envoie un million à nos princes et quinze mille hommes qui traverseront la Pologne. Je t'envoie sa déclaration. Les nouvelles qu'un courrier a apportées hier sont que le prince Poniatowsky s'est retiré et qu'il a failli être coupé, que plusieurs postes qu'il a laissés derrière lui ont été faits prisonniers par les Russes qui ont eu l'avantage dans quelques escarmouches. La confédération pour détruire la nouvelle constitution est formée et c'est le comte Potocky qui a été ici cet hiver, qui en est le maréchal. Il paraît que cette affaire ne donne aucune inquiétude ici, et qu'on ne doute pas du succès.

Quant au nôtre, il est bien sur que les choses changeront en France; mais, il ne l'est pas qu'elles s'arrangent selon mes vues. Nous voudrions que l'on rétablit toutes les choses comme elles étaient en janvier 1789, sauf au Roi à faire les changements qu'il croira nécessaires au redressement des abus, et ac-

corder une amnistie générale à tous les coupables hors ceux qui ont déjà une procédure commencée, telle que M. le duc d'Orléans et ses complices, tant ceux qui ont déjà été accusés et décrétés, que ceux que la suite de la procédure mettrait en cause ; mais il paraît que la cour de Vienne, ceci de toi à moi, veut profiter de notre abaissement pour nous donner une constitution telle que la France, toujours remuée au dedans par des pouvoirs distincts qui se combattront sans cesse, perde tout moyen d'influence au dehors, et ne soit pas en état de s'opposer aux vues d'ambition ou d'agrandissement de la maison d'Autriche, soit aux dépens de la France, soit en Italie, soit aux dépens de quelques princes de l'empire.

L'intérêt de la Prusse et de la Russie n'est pas le même ; il leur importe que la France mette un grand poids da^s la balance de l'Europe, pour que si l'Autriche se réunissait avec l'Angleterre et la Hollande, elle ne fiit pas en état de donner des lois. Je crois le roi de Hongrie bien disposé; mais, ses ministres, mécontents des princes qui ont dévoilé leurs manœuvres et voulant écraser un pays que malgré le traité de Versailles ils ont toujours haï et jalousé, veulent saisir l'occasion de donner à la France une forme de gouvernement qui l'oblige à jouer un rôle subalterne, et qui conserve un parti d'opposition, qu'ils pourront secourir à leur gré, quand ils auront besoin de nous occuper chez nous, pour nous empêcher de nous

mêler des adirés des autres. Malheureusement, la brouillerie qu'il y a entre Breteuil et Galonné a servi de prétexte pour fomenter une division entre les Tuileries et les princes, et cette division a servi de prétexte à la cour de Vienne pour s'opposer à tous les projets des princes et pour refroidir ceux de Russie et ceux de la Prusse. D'un autre côté, le roi de Hongrie ou plutôt son conseil, en empêchant en secret de donner aux princes de l'argent qu'il leur offrait en public et qu'ils n'ont pas touché et je crois même ne toucheront pas, laissait croire qu'ils gaspillent les fonds qu'ils ont reçus, et Breteuil autorisait cette opinion, pendant que l'on exige des princes une inaction absolue faite pour dégoûter et achever de ruiner toute la noblesse.

Il n'y a que l'Impératrice qui puisse mettre ordre à tout cela. Vienne et Berlin recherchent également à se lier avec elle et c'est par cette influence qu'elle peut empêcher les malintentionnés de laisser écraser la France, ou de lui prescrire des lois qui l'empêcheraient à jamais de se relever. Tu sens, par cet aperçu qu'il faut garder bien secret, combien il est important de tenir l'Impératrice dans ses bonnes dispositions pour nous, tandis qu'il y a tant de gens qui tâchent de la faire changer d'avis en lui disant que la France est trop loin d'elle, et a été trop peu son amie, pour qu'elle emploie ses troupes et son argent à la sauver. Mes moyens de défense contre eux con-

sistent à lui parler de sa gloire, à la convaincre qu'elle doit rétablir le Roi sur son trône, non seulement maljo^ré les factieux qui sont méprisables, mais aussi malgré les puissances de premier ordre qui ont intérêt à laisser durer le désordre et l'anarchie.

Mais, je ne te parle que de politique tandis que je voudrais toujours te parler de ma tendresse et du malheur d'être loin de toi; mais, les occasions de te parler des affaires sont si rares, car il y aurait le plus grand danger à en parler par la poste, et le grand chiffre est trop difficile pour détailler tout cela, et les autres sont trop aisés à déchiffrer. Je vais dîner, je n'ai pas vu Nassau ce matin et j'ai passé ma matinée à écrire. S'il ne part pas tout de suite après dîner, j'ajouterai encore quelques mots; sinon, je me borne à te jurer que je t'aime à la folie, à embrasser mes enfants et toi mille fois de tout mon cœur et à dire mille choses à maman.

Nassau est arrivé ; il sera expédié ce soir et partira d'ici directement pour s'embarquer sans retourner à Pétersbourg. J'envie son sort, il va être près de toi pendant que j'attends ici avec la plus grande impatience le moment de ma liberté. Les princes m'avaient promis un courrier dans dix jours ; en voilà déjà quinze et il n'est pas arrivé; j'attends chaque jour avec une nouvelle impatience, et cette incertitude est affreuse. Mais tu vois toi-même, que, dans l'état

des choses que je te confie, il est impossible de laisser cette Cour sans quelqu'un qui puisse suivre les affaires, car celles de Pologne sont ce qui touche le plus près, et on ne demanderait pas mieux que de s'endormir sur les nôtres. Avec cela, si nous sommes abandonnés d'ici, je ne sais pas sur qui nous pourrions compter : la Prusse, malgré sa bonne volonté pour nous, tient trop à son nouveau traité d'alliance avec l'Autriche pour ne pas nous sacrifier, à moins qu'elle n'en puisse faire un plus avantageux avec la Russie, la Suède; pendant une minorité et n'étant pas sans alarmes sur le parti qui enserre le Roi ne peut pas nous être bien utile ; l'Angleterre se réjouit de nos pertes et la Hollande ne peut être envisagée aujourd'hui que comme une province anglaise ; l'Espagne et la Sardaigne, trop heureuses de sauver leurs États de la contagion qui abime la France, se borneront à ce qu'il faudra d'efforts pour l'empêcher de gagner leurs pays et laisseront faire aux autres puissances ce qu'elles voudront. Je ne serais pas étonné qu'il ne nous en coûtât quelques provinces, trop heureux encore si l'on ne changeait pas la forme du gouvernement de celles qu'on nous laissera et si l'on n'y allumait pas le feu d'une discorde continuelle.

Enfin, il faut se résigner, et comme il n'y a pas de position plus cruelle que celle où nous nous trouvons à présent, nous ne pouvons changer que pour être mieux. Pour moi, mon enfant, je me décide à tout

pourvu que nous soyons réunis et qu'il me reste physiquement de quoi vivre et élever nos enfants.

La vie que je mène ici est extrêmement uniforme ; je fais les mêmes choses aux mêmes heures; je suis entouré de livres, et quand il fait beau, j'en lis, couché sur le gazon jusqu'aux heures où il faut être habillé pour monter chez l'Impératrice. Depuis qu'il fait si beau, on se promène plus longtemps le soir et je ne joue pas, excepté la partie d'échecs de l'Impératrice, qui dure une demi-heure; après quoi on cause.

Je comptais aller à la ville pour prendre congé de Nassau; mais, puisqu'il part d'ici, je ne ferai pas cette course. J'ai plus de temps ici pour m'occuper de mon amie, rien ne m'en distrait; je mène une vie plus convenable à la situation de mon âme et je ne suis distrait que par la société de l'Impératrice d'une part et par la gaieté des jeunes Grands-ducs qui m'ont pris en grande amitié. L'aîné me disait hier que s'il avait l'honneur de te connaître, il t'écrirait pour t'engager à venir ici avec tes enfants pour m'ôter le désir de m'en aller. Je t'avoue que je ne m'en cache pas du tout et que rien dans le monde ne peut se mettre à côté du plaisir que j'aurai de me retrouver avec toi. Ce terme ne peut pas être encore retardé, je me le dis sans cesse, et le temps s'écoule sans le voir arriver. Cela me désole. Les Prussiens, cependant, doivent être le 15 juillet au plus tard à Goblentz; les Autri-

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chiens qui ont moins de chemin à faire doivent être arrivés plus tôt; il me parait impossible qu'on me laisse ici pendant qu'on agira là-bas.

A propos, tu ne m'as plus parlé du passage de mon régiment; je crains bien que la nouvelle ne soit nne (ausse nouvelle puisque les gazettes qui ont parlé des passages des régiments de Bercheny et de Saxe ne disent rien du mien.

Sombreuil et Fortembourg partent avec Nassau; on dit que Bombelles part la semaine prochaine; comme il ne vient pas ici, je ne l'ai pas vu depuis que j'y réside. Il viendra vraisemblablement dimanche pour prendre congé. Il n'a pas fait ici une trop belle ambassade; mais, il s'est rétracté de ce qu'il avait apporté et a déclaré hautement et officiellement qu'il était faux que le Roi et la Reine aient voulu exiler les princes. Cela a fait un bon effet; mais, si c'était sur, cela pourrait les compromettre furieusement auprès des scélérats qui les gardent. Si tu apprends encore des nouvelles sûres de ce qui se passe, mande-les-moi, car maintenant que la poste des Pays-Bas passe par Aix-la-Chapelle, c'est par toi que je reçois les nouvelles les plus fraîches. Ma chambre est pleine de gens qui causent, ma lettre doit s'en ressentir; mais, ils ne peuvent pas me distraire quand je te renouvelle les assurances de ma tendresse et de ma fidélité ; grâce à toi, j'y ai même peu de mérite, toutes les comparaisons ^ue je fais sont toutes à ton avantage.

Il ne me manque que d'être avec celle que j'aime plus que ma vie et que j'embrasse mille fois

Tsarkoé-Célo, 4/15 juin.

Ta lettre du 25 mai, mon cher cœur, m'a inquiété pour ta santé ; ménage-la pour moi, je te le demande en grâce. La mienne est excellente; je crois même que j'engraisse. Je suis le régime le plus sain, je fais beaucoup d'exercice, je me couche de bonne heure, et mène la vie du monde la plus réglée. Joins à cela que c'est ici le meilleur air de toute cette partie de la Russie, et que les affaires dont je suis chargé vont aussi bien que les circonstances peuvent le permettre, malgré les contradictions provenant des divers événements. Quant à l'argent, j'espère que les cinq cents ducats que j'ai remis à Nassau te seront arrivés avant que tu en manques; il m'a dit qu'il t'enverrait quelqu'un de Goblentz, dès qu'il serait arrivé.

Il a déjà éprouvé une contrariété : un coup de vent a cassé son mât de misaine; il a été obligé de jeter l'ancre; heureusement qu'il n'était pas loin de la côte, il a envoyé une chaloupe â terre pour faire demander à Sa Majesté la permission de prendre une autre frégate : il y en a quatre, toutes armées à Cronstadt. Sa Majesté a envoyé sur-le-champ l'ordre,

ANNÉE 179t 49

et je pense que, demain matin, la nouvelle frég^ate l'aura joint et qu'il pourra se mettre en route.

Je t'ai déjà mandé plusieurs fois qu'il était impossible de quitter ici sans y être remplacé ; je suis persuadé que tu le sens toi-même, et t'en afflige ainsi que moi. Ce qui est important c'est qu'on m'envoie un successeur, il n'y a pas de poste où je n'insiste pour cela. En y réfléchissant bien, tu trouveras comme moi que partir sans congé, et sans être remplacé serait aussi malhonnête que déplacé. Je ne puis que te savoir bon gré de ton impatience, je t'assure que je la partage, et si quelqu'un de ceux qui sont avec Nassau te voient, ils pourront bien te l'assurer, ainsi que de la vie que je mène et que j'ai menée pendant cette cruelle absence. Mais, plus elle est ftiite pour nous rendre malheureux, plus il est essentiel que tu te dissipes et que tu fasses de l'exercice, je t'en conjure au nom de ma tendresse pour toi et nos enfants.

Je suis tourmenté de la position de ma sœur ; je ne la croirais pas en sûreté à Paris, et je ne conçois pas ce qui a décidé tous les gens à y aller à moins qu'ils ne comptent sur Mme de Lamballe. Je serais bien embarrassé maintenant de conseiller ma sœur. Avant la guerre, elle aurait pu s'embarquer à Cette pour Rotterdam, et nous aurions pu la faire venir de là à Aix-la-Chapelle. Mais, à présent, la mer n'est pas sûre et à son âge, une femme seule sans personne qui ait

voyagé et sans arguent, c'est une affreuse position. En tout, mon cœur, nous sommes vivement éprouvés, et nous devons être contents de notre philosophie si le courage ne nous manque pas au milieu de tous ces événements fâcheux qui se succèdent depuis trois ans.

Oui, mon cher cœur, je t'aime à la folie et s'il dépendait de moi, il y a longtemps que je serais dans tes bras. Mais, comment peux-tu demander de moi, que je manque à la fois, en partant sans permission, à ce que je dois à l'Impératrice, aux princes et à moimême, et que je perde par cette démarche le prix d'une absence et d'un travail de dix mois. Mes enfants, perdant leur fortune, ont besoin de ma considération. L'aîné a déjà son pain assuré, et quels que soient les événements, il est placé ici de pair avec les plus grands seigneurs du pays.

Embrasse-le pour moi ainsi que ses sœurs, et toi, reçois mille baisers de celui qui donnerait sa vie pour diminuer tes peines.

Mille choses tendres à maman.

Tsarkoé-Célo, 7/18 juin.

C'est par un courrier russe qui va partir, mon cher cœur, pour aller à Goblentz que je t'accuse la réception

de ta lettre du 29. Je ne rabâcherai pas davantage sur ma façon de voir, l'impossibilité de partir sans congé et sans successeur; elle me parait démontrée aux yeux de tout le monde, et j'attribue à ta tendresse une opinion différente, et tous les soupçons, et les injustices qui en résultent. Ma conduite et mon amour pour toi, me rassurent pour l'avenir et je ne puis que te redire que je n'eusse jamais accepté la commission que j'ai prise, si je n'avais pas compté qu'on agirait l'automne dernier et qu'on n'agirait pas sans moi; mais, l'ayant prise, je suis comptable à ceux qui m'ont envoyé, à celle près de qui je suis, à la cause que je soutiens, de ne pas foire de démarches qui puissent déplaire aux uns et foire du tort à l'autre. Si tu savais ce qu'il m'en coûte de ne pas faire ta volonté, en suivant mon penchant le plus cher, tu ne me presserais pas.

Je n'ai jamais pensé à te foire venir en Russie ; le climat et l'éloignement y sont un grand obstacle. Si j'ai désiré de t'y voir dans un temps où je crois que l'honneur me défend d'en partir sans permission, c'est l'effet de ma tendresse qui, ne pouvant aller où tu es, voudrait te voir où je suis.

Si jamais tu vois quelques Russes avec qui j'ai vécu ici en société, tous te diront la même chose, car je ne cache pas le désir que j'ai de partir à ceux qui s'occupent à me rendre la vie la plus douce. Il est vrai que si je t'avais ici toi et mes enfonts, j'y serais

heureux; je ne désire que toi dans le monde. Je ne suis pas indifférent au plaisir d'être fêté et choyé, mais il perd tout son prix quand c'est loin de toi : fais-moi donner ordre de partir et tu verras mon empressement à tout quitter pour embrasser ma chère, ma tendre amie, et mes enfants que j'aime tant. Bien des choses à maman.

Tsarkoë-Célo, 8/19 juin.

Quoique j'aie répondu hier par le courrier, mon cher cœur, à ta lettre du 29, je ne veux pas laisser passer le jour de poste sans t'écrire. Depuis quelques jours, nous avons eu des orag^es qui ont refroidi le temps; mais, les après-midi, il fait assez beau. Hier, nous avons été promener en voiture, l'Impératrice, ses deux petits-fils, les généraux Zouboff et Pouchkin, le grand chambellan et moi ; nous avons passé dans deux villages, et une grande partie des habitants ont suivi la voiture, jusqu'à une montagne où il y a une belle vue, d'où l'on découvre Pétersbourg et la mer. L'Impératrice a là un jardin qui est une espèce de pépinière. Nous y sommes descendus et tous les paysans des deux villages où nous avions passé, s'y sont réunis, les femmes autour des voitures et les hommes sur une petite hauteur voisine . Quand l'Impératrice est

sortie du jardin, les femme sont commencé à chanter des chansons russes et à suivre la voiture jusque sur la g^rande route. L'Impératrice leur a ^it donner de l'argent et dire de retourner et nous sommes revenus ici à neuf heures et demie. Au reste, l'Impératrice ne voit pas un paysan sans lui faire un petit salut. Aussi Taiment-ils à la folie. En rentrant, nous avons bu la kalteschale et fait la partie d'échecs. Il était onze heures quand Sa Majesté s'est retirée. Ce matin, nous nous sommes promenés à pied jusqu'à onze heures, et à midi, il y a eu de Torag^e ; mais, à présent, il fait beau, et je crois que ce soir nous ferons encore une promenade en voiture, car il fait un peu humide pour aller à pied.

On croit que les troupes prussiennes seront bientôt à Goblentz et peut-être nos princes n'y seront plus. J'ignore où ils iront, et s'ils ont déjà obtenu la permission d'armer et de rassembler la noblesse. On croit ausssi que Lauzun veut attaquer même avant l'arrivée des renforts ; mais, je doute qu'il ait du succès, en supposant qu'il tente une attaque avec une armée sans discipline et sans chefs en qui elle ait confiance. J'enrage bien d'être si loin des événements, mais surtout loin de toi que j'aime plus que ma vie, malgré ton injustice et la menace que tu fais de ne plus m'écrire, ce que tu sais bien qui me mettrait au désespoir. Il faut toujours espérer que nous touchons au terme de nos maux, et que si nous ne nous trou-

vons plus dans l'aisance, nous cesserons d'être séparés, et, une fois réunis, nous saurons braver bien des peines. Quand tu recevras cette lettre, je suppose que tu auras déjà reçu les 500 ducats dont Nassau s'est chargée pour toi, et que cela nous donnera le temps d'attendre les 2 000 florins de Vienne.

J'embrasse tendrement mes enfants, je brûle d'envie de les voir; je les trouverai sûrement bien changés, mais celle que je désire encore plus vivement de voir, d'embrasser, c'est leur mère que j'aime de toute mon âme, qui est tous les jours plus nécessaire à mon bonheur et sans qui je ne puis jouir de rien, je voudrais qu'elle en fût bien sûre et qu'elle pût lire dans mon cœur qui ne bat que pour elle seule au monde.

Adieu, cher amour, en attendant ce bienheureux moment, je t'embrasse mille et mille fois ; bien des choses à maman.

11/22 juin.

On m'a mandé de Berlin, mon cher cœur, la date de l'arrivée des troupes prussiennes, du roi et du duc de Brunswick, à des époques un peu plus reculées que celles que tu me mandes, mais toujours pour le courant de juillet. Je vois avec peine que la nouvelle

que mon régiment a passé, ne s'est pas confirmée; c'est sans doute la faute de Froisy. Si George y était resté, je ne doute pas qu'il ne fut déjà revenu à la bonne cause, car les housards, en majorité, étaient bons. Mais, il fout un chef déterminé. 8i j'étais à leur tête, j'espère que cela les déterminerait, mais je n'ai pas besoin de chercher de nouveaux motife pour désirer d'être près de toi, j'en ai assez sans cela.

Quand tu recevras ma lettre, tu auras dû avoir touché les 500 ducats que j'ai remis à Nassau et j'espère pouvoir bientôt apporter les autres avec le présent qui t'est destiné et dont on ne m'a plus parlé.

Tu sais l'avantage que les troupes russes ont remporté sur les Polonais à Mir, près du Niémen ; on ne regarde pas ceci comme une guerre, mais comme une marche pour soutenir la confédération; on s'est contenté d'en être bien aise, sans rien témoigner publiquement.

Depuis l'orage qu'il y a eu mardi, il a continué à pleuvoir jusqu'à hier, que le temps s'est remis au beau. Nous avons été promener en voiture sur le grand chemin de Moscou, la boue ne nous permettant pas d'aller dans les chemins de traverse. Nous étions sept dans la voiture, l'Impératrice, les deux grands-ducs Alexandre et Constantin, la comtesse Branicka, le général Zouboff, le comte Strogonoff et moi; il foisait un temps superbe. Ce matin, je compte aller me promener à cheval et finirai ma lettre tan-

tôt. Le matin du jour de l'orage j'ai été me baigner dans un grand bain, plus grand que le jardin de la redoute, avec les deux Grands-ducs, le général Zouboff, le commandant de la garde et trois ou quatre autres cavaliers ; l'Impératrice a fait faire des habits pour le bain qui sont de basin et enveloppent tout le corps, et par-dessus une redingote fort large aussi de laine. L'eau était très bonne; le soleil a le temps de la chauffer, se levant à deux heures du matin et se couchant à neuf heures et demie du soir; il n'y a pas du tout de nuit, et à minuit, on peutlire sans lumière. Aussi la végétation est prodigieuse. En vingt-quatre heures, on voit un bosquet tout en fleurs, et le lendemain, elles sont toutes passées; il n'y a que les deux parterres de l'Impératrice qui sont renouvelés sans cesse; on y enterre des pots qui contiennent les fleurs de toutes les parties du monde et on les remplace à mesure qu'elles se fanent. Ce changement se fait la nuit, et le matin tout est changé de décorations ; l'odeur de ces petits jardins est délicieuse, quoiqu'en général les plantes aient moins d'odeur ici qu'en France; les violettes, le chèvrefeuille et autres fleurs des champs ne viennent que dans des serres et ne sentent presque rien; mais, il y a des fleurs de Sibérie qui ont de l'odeur; elles ressemblent pour leurs différentes figures à celles que l'on voit sur les papiers de Chine; les couleurs en sont très vives ^ mais elles ne durent qu'un ou deux jours. Les tulipes n'y sont pas

belles; les fleurs de Hollande dépérissent tout de suite: il y a des roses simples qui sont jaunes et routes, mais les deux couleurs très foncées. Elles font un buisson charmant.

A force de te rendre compte de tout, il me semble que je te rapproche, en idée, du lieu que j'habite. Je voudrais que tu pusses voir tout ce que je fais, entendre tout ce que je dis, et surtout bien connaître mon âme et ma tendresse; tu verrais, mon cher cœur, le désir continuel de voir finir une séparation qui m'empêche de jouir de la position la plus agéable qu'ait jamais pu avoir un étranger, dans un pays où il ne connaissait personne, mais qui est bien loin de pouvoir compenser la peine d'être loin de toi, et de te voir aussi injuste sur mon compte et déraisonnable pour la première fois de ta vie.

Adieu, cher amour, j'aime jusqu'à tes défauts, quand même tu me tourmentes. Quand tu m'affliges, je sens que c'est l'effet de ta tendresse et je t'en aime peut-être encore plus. Je t'embrasse de toute mon âme, j'embrasse mes enfants et mille choses à maman.

26/15 juin.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 5, en même temps que la nouvelle de la cassation de la

garde du Roi et de l'envoi du duc de Brissac à Orléans. Ce qui se passe fait frémir et on n'ose pas penser jusqu'à quel point, les fâcheux vont pousser l'audace. Cet événement a donné lieu à une conversation dans laquelle Sa Majesté Impériale s'est informée en détail de ce qui nous concerne et a paru partager le plaisir que j'ai, dans une fermentation comme celle-ci, de vous savoir tous hors de France, quelque fâcheux que cela puisse être pour notre fortune, et surtout que maman ait résisté à la tentation de rentrer pour éviter à nos enfants de manquer de pain, sa sûreté étant pour nous d'un bien plus grand prix que toutes les richesses. On a parlé ensuite d'autre chose.

Le soir, l'Impératrice m'a fait chercher, et après m'avoir dit qu'elle espérait que je comptais assez sur son amitié pour n'avoir pas d'inquiétude sur ma fortune et celle de mes enfants au cas que les affaires de France prissent une tournure défavorable, elle m'a prié d'écrire à maman que non seulement toi et nos enfants, mais e//e /?er^o^ine//emen/ pou vait être bien assurée qu'elle ne vous laisserait pas manquer, si par les malheurs des temps et la scélératesse des rebelles, sa fortune se trouvait réduite. Elle amis à cette assurance toute la grâce dont elle est capable et a voulu que je lui dise naturellement si nous avions quelque embarras pour nos affaires. Elle exige qu'en ce cas, nous nous adressions franchement à elle. J'ai mis à cela toute la

discrétion que tu me connais, et ai été sensible comme je le dois à ses bontés et à T intérêt qu'elle daig^ie prendre à notre position, et surtout à celle de maman. Lis la lettre pour maman avant de la lui remettre ; je voudrais que, si elle me fait réponse, elle fût conçue de manière à ce que je pusse la montrera l'Impératrice.

J'aime à me flatter que lorsque les émig^rés rentreront armés en France, mon régiment se réunira à eux. Si les troupes françaises prenaient ce parti, ce serait le moyen d'éparg^ner le sang; il ne coulerait que par le glaive des anciennes lois. La position du Roi et de la Reine est affreuse, et la sanction de l'envoi du duc de Brissac à Orléans rappelle d'une manière effroyable l'arrêt de mort de Lord Strafford signé par Charles I".

M. Simolin qui a été ministre à Paris part cette semaine pour Aix-la-Chapelle ; il va te voir et je lui donnerai une lettre pour toi. C'est un fin matois, ami de Fersen ; il a de l'esprit et va à Bruxelles . Je t'embrasse , cher cœur, mille et mille fois ainsi que les enfants.

18/Î7 juin.

M. Simolin, mon cher cœur, qui te remettra ma lettre a été ministre de Russie à Paris, et passant par

Aix-la-Chapelle en allant à Bruxelles, il m'a promis de se donner la peine de passer chez toi, pour te donner de mes nouvelles positives. Je suppose que tu auras reçu des lettres plus fraîches que celle-ci parce qu'il ira moins vite que la poste ; aussi c'est seulement pour te dire que je t'aime, que je t'écris. M. Simolin pourra te dire que je ne cache pas le désir que j'ai de revenir te joindre et quelque flatté que je sois des bontés dont je suis comblé ici, elles ne m'empêchent pas de regarder notre séparation comme le plus grand des maux que nous éprouvons. J'aurais voulu pouvoir le charger du présent de Sibérie; mais, on ne m'en a plus parlé, et mon séjour à la campagne m'empêche de rien apercevoir de joli à t'envoyer. Je n'ai pas besoin de te bien recommander de faire beaucoup de politesses à M. Simolin qui a dans ce pays-ci la considération que méritent son esprit, ses connaissances et les services qu'il a rendus.

Adieu, mon cher cœur, embrasse tendrement mes enfants. Je t'embrasse mille fois de toute mon âme; bien des choses à maman.

29/18 juin.

Il est arrivé un courrier de Goblentz où on est très inquiet de ce qui se passe à Paris. Le comte d'Artois

me prie encore d'attendre mon successeur ; il témoigne un grand désir de me feire venir près de lui, mais prétend que ma présence est nécessaire ici jusqu'à ce que j'aie des nouvelles de Nassau quand il sera arrivé, tout cela me désole. Je n'ose me flatter de rien, et je t'assure que plus tu me témoignes de tendresse, plus mon âme se déchire entre le chagrin et le plaisir.

Tu as dû recevoir plusieurs lettres de moi où je ne te cache rien de ce qui se passe ; n'ajoute aucune foi aux nouvelles qu'on publie dans ce pays-ci quand je ne t'en parle pas.

Les Russes ont eu deux succès en Pologne, le premier par l'avant-garde du général Kachowsky sur le prince Joseph Poniatowsky près de Polonné. On a pris sept pièces de canon sur le champ de bataille et cinquante dans la place; on l'a chassé, le 8 juin, de son poste, mais on n'en a pas de détails. Le même jour, un général Fersen s'est emparé du château de Mislovitz où il a foit mille prisonniers et pris encore cinquante pièces de canon. C'est de ces corps de troupe, qui avancent toujours vers la Vistule, que doivent être tirés les quinze mille hommes que nous donne la Russie, mais qui ne pourront guère être sur le Rhin qu'à la fin de l'automne. Tu peux juger par les lettres que tu as reçues par les courriers, qu'elles nous seront encore bien utiles.

Je compte envoyer bientôt un courrier aux princes

et par lui, je te manderai ce que je saurai ; j'envie le sort de tous ceux qui seront bientôt à même de te voir. Je suis bien inquiet pour le Roi; on finira par le tuer.

J'ai dit à l'Impératrice que j'avais écrit à maman selon ses ordres. Sa Majesté a un peu de mal à la jambe; elle a le mollet enflé, ce qui la gène pour marcher. Hier, elle a été l'après-midi sur sa chaise longue ; elle croit que c'est une crampe et que cela serait passé si le temps lui eût permis de se promener ; mais, il pleut toujours depuis quinze jours. Cependant, ce matin, j'ai fait tout seul un tour de jardin et, pendant toute ma promenade, j'ai pensé à toi et à mes petits jeunes. Je vous aime tous si tendrement. Je ne suis ni ne serai certainement pas ambassadeur, et n'accepterai jamais de place diplomatique, tu peux en être sûre. La manière dont je suis ici n'a point de nom ni d'exemple; je suis dans la petite société du souverain, et c'est directement avec lui que je traite les affaires, dont je suis chargé. Il est impossible de n'en pas être enchanté sous les deux rapports, mais je t'assure que les réflexions que tout cela me fait faire sont de tenir le plan que j'ai fait depuis la révolution de ne vivre que pour toi le jour qu'elle sera finie, de façon ou d'autre. J'ai eu la nouvelle de l'arrivée du comte de Belzunce, le 7, à Goblentz; ainsi je suppose qu'il t'aura vue peu de jours après. Je n'ai pas encore de nouvelles de l'arrivée de Nas-

sau à Berlin, il n'y était pas encore, le 15, quand le courrier des princes en est parti pour venir ici et cela n'est pas étonnant puisqu'il n'est parti de Cronstadt que ce jour-là.

Dissipe-toi, ma chère âme, ménage ta santé, aime-moi toujours et espérons que le supplice de l'absence que nous éprouvons aura bientôt un terme; je t'embrasse mille fois ainsi que mes chers enfants. Je vous aime tous quatre de toute mon âme. Dis bien des choses à maman pour moi.

25 jiiin/6 juillet.

Assurément, mon cher enfant, tu n'as rien négligé pour rendre ta lettre du 15 bien piquante ; tu as peur que Fort ne t'envoie te faire tuer sur la frontière; non, mon amie, je n'en suis pas encore là. Assurément, la vie m'est plus chère que quand j'étais garçon ; l'idée qu'elle influe sur ton bonheur est un grand motif pour regretter de la perdre; mais cela ne suffirait pas pour avoir peuràe l'exposer pour une cause qui m'est en quelque sorte personnelle. L'intérêt que je prends à cette cause est assez vif pour désirer de combattre pour elle, malgré les inquiétudes et les alarmes que tu pourrais avoir. Mais, en ce moment, je la sers de la manière où l'on pense que je lui suis le plus utile.

Je n'ai rien négligé pour que ce soit en me réunissant aux princes; j'ai écrit, insisté pour cela; on ne Ta pas voulu ; j'ai fait mon devoir en obéissant et je me crois aussi tenu à obéir aveuglément aux chefs que je me suis donnés, que je l'ai été au Roi quand il était libre. Voilà sur quoi ma résolution est inébranlable et tes reproches, tes injustices et tes sarcasmes, en m' affligeant beaucoup ne me feront pas changer. Au reste, mon cœur, je soumets ma conduite à l'examen le plus sévère et je ne crains aucun juge parmi ceux à qui le sentiment de l'honneur n'est pas étranger. Toi-même, j'en appelle à toi-même, si le besoin d'être réunis t'est nécessaire, quel est le devoir pressant qui te retient loin de moi? Ta santé est bonne, mes enfants se portent bien, la dépense ne doit jamais se mettre à côté du bonheur, m'as-tu jamais montré le désir de venir me joindre? N'as-tu pas au contraire affirmé positivement que jamais tu ne viendrais en Russie, et tandis que tu te refuses, toi, libre, à faire un voyage pour te joindre à moi, tu me reproches de ne pas quitter sans congé un poste où les circonstances m'ont placé, et où une suite d'événements ont prolongé mon séjour. Tu veux supposer que je suis trompé, joué, et que c'est moi qui veux rester de mon plein gré, tandis que tu sais que, depuis dix mois, je n'ai pas cessé de demander d'être remplacé et que malgré les avantages et les agréments que je trouve ici, je me suis adressé à tout le monde, afin d'obtenir mon rappel.

Tu m'as tellement imposé silence sur tout ce qui pouvait ressembler à un voyage de ton côté, que je me suis tu ; si j'en parle, c'est que tu m'y obliges par tes reproches immérités et aussi parce que les lettres que je reçois me font craindre qu'on ne veuille pas avoir égard à nos sollicitations, et que l'on ne croie ma présence ici nécessaire encore; dans ce cas, j'obéirai avec douleur, avec une peine bien vive je me verrai éloignéde tout cequej'aimeau monde, mais j'obéirai ; je n'ai jamais su composer avec mon devoir et ce n'est pas à la fin de ma carrière que je me préparerai des remords.

Ton injustice m'inquiète, m'alarme et m'afflige. Je n'aurais pourtant pas besoin de voir la peine que j'ai d'être loin de toi et de mes enfants augmentée ; il est un peu dur d'éprouver des reproches quand on aurait besoin de consolations; mais, mon cher cœur, je les attribue à ta tendresse et, dès lors, ils me sont chers. Songe donc que si notre séparation doit se prolonger et qu'il ne dépende pas de mol d'en abréger le terme, une volonté décidée de ta part peut nous réunir. Je te parle de cela avec ménagement; je ne veu.v pas te contrarier; mais, je ne puis pas être heureux sans toi. Vois, pèse, compare ; que la dépense ne t'arrête pas, je suis bien sur que d'un mot, cet obstacle sera levé. Ah! s'il n'y en avait pas d'autres, je serais sur avant l'hiver d'être dans tes bras ; je t'embrasse mille fols, et nos enfants, bien des choses à maman.

Est-il vrai qu'elle veut aller à Paris au mois de septembre? Alors qui t'empêcherait! . . .

28 juin/9 juillet.

Voici, mon cher cœur, ma lettre politique. Puisque tu commences à t'intéresser aux détails des affaires, je trouve un double plaisir à t'écrire, celui de t'instruire de ce qui se passe, et celui de te prouver mon entière confiance.

Je t'ai déjà mandé combien nous étions mécontents du cabinet de Vienne. L'Empereur semble avoir pris à tâche de contrarier nos princes, de refuser tout ce qu'ils ont demandé, et j'ai bien peur que ce soit les intrigues de Breteuil qui les lui a présentés comme dangereux. Le roi de Prusse ne pense pas comme lui; mais à cause de l'alliance, il ne peut pas agir différemment, au moins moralement. Tout ce qui s'est passé, trahit le mauvais vouloir de la cour de Vienne, ou plutôt des ministres de l'Empereur.

De toi à moi, je suis chargé de la part de l'Impératrice de mander aux princes de résister aux exigences de cette cour, sans cependant se brouiller avec l'Empereur, et de prendre confiance dans le roi de Prusse dont elle croit les dispositions franches et bonnes.

Au reste, ce qui intéresse ici le plus ce sont les

affoires de Polog^ne. Je t'envoie une relation de l'affaire du 7, qui a été dans les g^azettes. Tu verras que si on risque encore un combat ce sera le bout du monde; mais cela retarde toujours l'arrivée des troupes russes. Au reste, elles sont moins nécessaires pour battre les tricolores que pour en imposer à ceux qui voudraient donner à la France une constitution, qui la livrât à une anarchie constante, car en y réfléchissant bien, tu verras qu'avec la chaleur qu'il y a dans les têtes, tout moyen de conciliation déplaira à tous les partis. Il faut la constitution telle qu'elle a été arrêtée l'année dernière, ou l'ancien rég^ime; ce n'est que dans un temps calme qu'on peut modifier, et ce n'est que l'autorité d'un seul, qui peut être assez forte pour se faire obéir. Jamais despote n'a été plus absolu que Gromwel, et il a fallu le despotisme de Richelieu et de Louis XIV pour remédier aux maux que la Lig^e et la Fronde avaient faits à la France. La seule question : y aura-t-il de la noblesse ou non, peut faire durer les troubles pendant cent ans, tandis qu'avec de la fermeté, rien n'est si aisé que de faire aller chacun à la place où il était au 1" janvier 1789. Le nombre de ceux qui se sont md conduits et qui n'oseront pas reprendre leurs places sera assez g^rand, pour qu'on puisse récompenser ceux qui se seront bien conduits, supprimer la circulation des assig^nats, rendre au clergé ses biens en l'autorisant à les vendre, et en le charg^eant d'une partie des dettes anciennes

de l'État, rétablir les parlements, mettre ensuite de l'économie dans les dépenses et simplifier la prescription des impôts, en supprimant ceux qui sont les plus onéreux au peuple. Mais point d'assemblées, point d'élections, rien qui puisse rappeler les quatre années de licence et d'abominations qu'il feudrait pouvoir rayer des annales de la France.

Ce ne sera pas le comte Stackelberg qui portera cette lettre, ce sera M. de Guines ci-devant garde du corps, qui était entré ici au service par la protection du comte de Saint-Priest et qui a quitté. Pour lui payer le voyage, on l'expédie en courrier. J'enverrai le paquet à l'évêque d'Arras ou à Flachslanden pour qu'il t'envoie un homme sûr à Aix-la-Chapelle s'il n'a pas sur-le-champ une occasion.

Nous n'avons pas encore de nouvelles de l'arrivée de Nassau à Berlin; mais, quand nous le saurons à Berlin, il sera déjà à Goblentz. Je t'ai mandé que ce qui avait retardé son départ c'est que nous avions espéré qu'il aurait le commandement du corps russe qui doit aller à notre secours, je crois même que c'eût été le vœu de l'Impératrice; mais, elle a cru devoir ne le confier qu'à un Russe pour ne pas faire un mauvais effet dans ce pays-ci. Il est vrai que j'espère qu'il ne sera commandé que par un lieutenant-général et qu'il sera possible que, sans avoir publiquement le commandement de ce corps, Nassau qui a un grade supérieur, soit autorisé à donner des ordres au

lieutenant-général destiné à commander le corps.

L Impératrice a toujours un peu mal à sa jambe ; elle reste sur sa chaise longue quoiqu'elle soit mieux, pour pouvoir marcher plus tôt. La Grande-duchesse, qui est dans son neuvième mois, est établie ici depuis avant-hier. Elle y fera ses couches. Le temps est beau et chaud, j'ai été me baigner plusieurs fois dans le bain neuf qui est charmant; ma santé est excellente; mais, je suis toujours tourmenté de la tienne; je voudrais pouvoir te soigner ; je sens que c'est là le seul bon remède.

L'Impératrice m'a envoyé ce matin une robe de chambre de Perse fond rouge, ancienne, à grands dessins et très fine et un couvre-pieds aussi de Perse. Comme il fait chaud, je les ménagerai pour te les donner. Si je devais m'établir en Russie, je ne choisirais pas le voisinage de Pétersbourg, mais il y a des parties de ce vaste empire où il fait aussi chaud qu'en Provence ; on dit que l'Ukraine est un climat superbe. Ne crois pas, mon cœur, que je fasse des châteaux en Espagne; non, je ne pense qu'à être avec toi, qu'à ne plus te quitter; ici les femmes suivent leurs maris partout, à la guerre et ailleurs. Ah! mon amie, tout me sera bon pourvu que je ne te quitte pas.

C'est ici grande fête aujourd'hui : l'anniversaire de l'avènement au trône de l'Impératrice. Il y a aujourd'hui trente ans qu'avec les plus grands risques, elle s'est échappée de Péterhoff pour se faire déclarer

Impératrice de Russie. L'événement et sa conduite ont justifié sa démarche, et un pays immense sent et jouit du bonheur d'un bon g^ouvernement ; elle a su accorder la gloire et le plaisir et tous les habitants de son empire font des vœux sincères pour sa conservation. Nous avons dîné dans son intérieur, sous la colonnade; mais, outre ceux qui y sont ordinairement, il y avait tous ceux qui ont contribué à l'événement, dont on célèbre aujourd'hui l'anniversaire. Nous avons bu à sa santé, au bruit de l'artillerie. Elle nous a ordonné de nous mettre au frais ce soir, malgré la fête, ce qui m'a fait grand plaisir, car il fait chaud, et l'habit et la veste de drap sont étouffants.

Une chose qui m'a fait plaisir, c'est la délicatesse de l'Impératrice pour maman ; elle a voulu que ce soit elle qui soit rassurée sur le sort de ses petits-enfants, « car, disait-elle, je suis grand'maman aussi; je sais comme les grand'mères pensent » . L'autre jour, je lui parlais encore de ma reconnaissance pour ses bontés, elle me disait : « Il y a des choses que je puis faire et sur quoi vous pouvez compter; mais, je ne vous rendrai pas vos amis, vos sociétés, vos habitudes, et cela vous manquera toujours pour être heureux. »

Ah, mon amie, si elle me connaissait mieux, elle saurait que c'est d'être loin de toi et de mes enfants, qui, seul, peut me rendre malheureux, qu'avec toi, eux et maman, si vous y étiez bien, la Sibérie même

serait préférable pour moi au plus beau palais. Je ne veux pas me livrera toutes ces idées; je t'embrasse mille fois, je les embrasse aussi, ces chers jeunes, que j'aime tant, et je t'assure que ce n'est pas vivre que de passer sa vie loin de toi, que j'aime mille fois plus que je ne puis l'exprimer.

Ce 29 juin/10 juillet.

Quoique je t'aie écrit hier une long^ue lettre qui n'est pas encore partie, et que M. de Guines porte à Coblentz, je ne veux pas laisser partir la poste sans te dire encore que je t'aime.

L'Impératrice allait fort bien hier; elle était fort gaie, elle a reçu le monde sur la colonnade où il y a eu de la musique, et à cause de la fête d'hier, et de celle d'aujourd'hui, qui est la Saint-Pierre et la Saint- Paul, fête du Grand-duc. Il y avait plus de monde qu'à l'ordinaire. Les ministres et tous ceux qui ont eu permission de venir, y étaient. Les trois petites Grandes-duchesses y sont venues et on a dansé deux ou trois polonaises et deux anglaises sur la colonnade, ce qui ne doit pas être commode, étant de marbre; mais, pour les spectateurs c'était fort joli, d'autant que le jardin en bas était plein de monde, et qu'il faisait fort beau, sans trop de chaleur.

L'ainée des Grandes-duchesses a neuf ans; sans être belle, elle est agréable, a un très bon maintien, et beaucoup de grâce. C'est la favorite de la grand'mère. Hélène qui a huit ans, est une beauté peut-être trop formée pour son âge ; on la dit très vive quand elle est à son aise; mais dans le monde, elle n'en a pas l'air. Marie qui est la troisième, a six ans, c'est celle que j'aime le mieux, elle n'est pas jolie parce qu'elle a eu la petite vérole qui a grossi ses traits; mais, je crois que cela se remettra, ayant de jolis yeux et beaucoup de physionomie. Elle regarde avec beaucoup d'attention ce que font les autres pour les imiter, et elle y réussit à merveille. Elle est pleine de grâce et très naturelle. Elles sont toutes trois fort bien élevées, ne portant pas de corps et étant à l'air toute la journée avec de grands chapeaux. L'Impératrice s'occupe beaucoup de leur éducation, et c'est elle qui a fait le règlement journalier, qui est suivi à la lettre par les gouvernantes.

La Grande-duchesse mère ne paraît plus en public; elle n'attend que le moment; elle va pourtant se promener en carrosse tous les jours; c'est une princesse charmante, polie, douce et vertueuse; elle est aimée et respectée de tout le monde , elle prend un intérêt très vif à nos affaires, et se rappelle le séjour qu'elle a fait en France et de toutes les personnes qu'elle y a vues.

J'ai été me baigner ce matin avec les jeunes Grands-

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ducs; ils apprennent A nager, Tainé le saura bientôt, le cadet est trop vif et se presse trop; le caractère des deux frères est tout à fait différent, l'aîné est posé, raisonnable, poli, observant tout et très mesuré; le second, vif, étourdi, aimant tout ce qui tient aux militaires. 11 aura, je crois, des passions vives, tous les deux sont très naturels et ont envie de plaire, ils s'aiment à la folie. Ils sont instruits, et à l'égard des choses d'agrément, on consulte leurs goûts. Leur éducation physique est parfaite, aussi sont-ils forts et vigoureux, quoique nés faibles et délicats. Ils font beaucoup d'exercice et souvent dans l'eau froide ; ils sont accoutumés à braver la température, et c'est beaucoup dans un pays comme celui-ci. On prend toutes les précautions possibles pour conserver leur innocence, et je crois que c'est avec succès. L'Impératrice est sans cesse occupée de leur procurer de l'agrément; aussi l'aiment-ils à la folie; ils ne sont jamais si contents que quand ils peuvent être chez elle, et ils y sont beaucoup plus à leur aise qu'avec leur gouverneur.

Ce n'est jamais sans peine que je vois des enfants; cela me rappelle les miens et la privation que j'éprouve de ne pas les voir; je ne te l'envie pas ce bonheur, car je voudrais, mon cher cœur, que tu les aies tous; mais, je voudrais le partager avec toi, et si, dans le cas d'une séparation, j'étais libre de les avoir avec moi ou de te les laisser, je n'hésiterais

pas à m'en priver pour que tu aies au moins cette consolation.

Je t'embrasse mille fois, toi et eux, et quelque tendrement que ce soit, ce le sera moins que je ne vous aime.

Au moment du départ de la poste, M. de Guines me mande qu'il a eu un coup de sang et un vomissement qui l'ont obligé d'être saigné sans pouvoir fixer l'époque où sa santé lui permettra de partir. Je ne sais plus quand mes paquets partiront ; c'est insupportable; il faut bien s'accoutumer aux contrariétés. Je t'embrasse.

2/13 juillet.

Je ne conçois pas, mon cher cœur, que tu n'aies pas reçu la lettre que je t'ai écrite par Belzunce. Au reste, c'est de toutes la moins intéressante puisque je l'ai écrite un jour de départ d'un courrier. J'ai bien fait de ne pas attendre M. de Guines, je t'ai mandé qu'il m'avait fait dire qu'il était malade. J'ai envoyé avant-hier en ville pour le voir; on n'a pas pu le trouver, il a changé de logement et comme il a touché l'argent de son voyage et qu'il est Français, je n'ose pas demander qu'on en envoie un autre et il faudra attendre que le comte Othon Stackelberg soit expé-

dié. Je rouvrirai mes paquets et y joindrai de nouvelles lettres ; cela ne laisse pas que d'être contrariant.

Nassau m'a bien promis de faire tout ce qu'il pourra pour me foire revenir; il a vu combien je le désire et ne sera pas étonné que tu te joignes à moi pour le solliciter. J'ai reçu un mot de lui de Berlin du 28, d'où je le suppose à Coblentz depuis plusieurs jours.

Je regarde comme toi les nouvelles de la dernière poste comme très mauvaises : ce n'est pas tout de prendre des ministres, malgré l'assemblée; il faut pouvoir les soutenir. Il est sûr que si le roi laisse arriver vingt mille jacobins à Paris qui, réunis aux sans-culottes, empêchent la garde nationale d'agir, ils le mèneront dans les provinces méridionales et pour lors la guerre civile et étrangère étant dans le royaume, il sera totalement dévasté avant d'en voir la fin. Si, au contraire, le roi peut rester à Paris, l'entrée des troupes étrangères en France sera suivie de près de leur arrivée à Paris et de la liberté du roi, si la garde nationale parisienne est assez en force pour empêcher qu'on ne l'emmène avant; on dit qu'il a fait ses dévotions et son testament et qu'il se résigne à la mort; cela fait horreur. Avant la guerre je craignais beaucoup les « monarchiens » , mais l'épée ayant été tirée une fois, j'espère qu'ils succomberont ayant les jacobins et les royalistes contre eux et leur système n'étant point du tout praticable. Au

reste dans la situation épouvantable où se trouvent le Roi et la Reine, ils font bien de s'accrocher où ils peuvent et tous moyens qui les empêcheront d'être menés hors de Paris, doivent être approuvés.

Je crains beaucoup le projet que nous avons lu dans les g^azettes de venir avec trente mille piques planter un mât national devant les Tuileries, le jour que Santerre commandera la garde du roi, et qui devait s'exécuter le mercredi 20 juin ; je crains aussi beaucoup la journée de demain, 14 juillet; enfin je suis dans des alarmes bien vives, jusqu'au moment où les troupes seront entrées vigoureusement et marcheront sur Paris. Malgré mes inquiétudes sur tout ce qui va se passer, malgré mon chagrin bien vif d'être loin de toi, je jouis de penser que toi, mes enfants et maman êtes en un lieu de sûreté, et que quoi qu'il arrive, nous serons au-dessus du besoin; c'est tout ce qu'il faut, mon cher cœur, pour le bonheur, pourvu que nous ne soyons plus séparés. Si mes enfants sont moins riches, ils n'en vaudront peut-être que mieux, et n'en seront que plus heureux. En vérité, cher cœur, plus je réfléchis sur l'avenir et plus je me livre à la peine de l'absence, plus je suis persuadé que le bonheur tient peu de place et ne demande pas de grands frais ; mais on le cherche vainement sans le calme d'une bonne conscience.

Nous avons eu ici deux jours de chaleur très forte, mais les nuits sont superbes, moins fraîches que dans

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la zone tempérée et toujours claires; je me suis baigpué tous les jours au g^rand bain avec les Grandsducs. Cette nuit, il y a eu un orage très fort, que je n'ai pas entendu et qui a un peu rafraîchi le temps ; nous n'aurons plus que six semaines de beau temps ; l'automne ici commence à la fin d'août, et l'hiver au mois d'octobre.

M. et Mme Divoff, chez qui je logeais en ville, vont partir pour la Suède où M. Divoff est envoyé comme chambellan complimenter le nouveau roi. On m'a offert déjà plusieurs logements en ville quand nous y retournerons ; mais, j'espère ne pas en avoir besoin, et partir encore d'ici. Toutes mes affaires sont prêtes et je puis partir d'un moment à l'autre, sans même aller à Pétersbourg si je veux; il ne me faut que la permission. M. et Mme Divoff espèrent de Stockholm aller à Berlin et à Bruxelles ou en Hollande passer l'hiver pour prendre cette année la seconde saison de Spa, et la première l'année prochaine. Mme Divoff a une fort mauvaise santé; j'ai éprouvé toutes sortes d'honnêtetés de leur part, et je me suis trouvé logé chez eux comme je l'aurais été chez mes anciennes connaissances. En tout il n'y a rien de si hospitalier que les Russes et quoiqu'en général, ils n'aiment pas beaucoup les étrangers, ils les reçoivent mieux que dans aucun pays du monde : adieu, je vais m'habiller pour aller diner et je finirai ma lettre cet après-diner. Je t'embrasse et nos enfants mille fois de tout mon cœur.

L'Impératrice était de très bonne humeur à diner; il est arrivé un courrier de Pologne très satisfaisant, les Russes sont à Dubno et il y a lieu de croire qu'il n'y aura plus d'affaires.

On m'envoie chercher et je finis en t'embrassant et mes enfants, de peur que la poste ne soit partie avant que je ne rentre.

6/17juilIet.

Quelle bonne lettre, ma chère enfant, que ta lettre du 25. J'en avais besoin pour calmer mes alarmes et la douleur que j'éprouve de ce qui se passe à Paris; j'aime à voir que tu es bien assurée de toute ma tendresse. Si quelquefois mes expressions ne rendent pas bien ce que je sens, tu me connais assez pour trouver un sentiment bien vif dans ce qu'un autre pourrait attribuer à de l'humeur ou de la sécheresse.

M. de Guines est toujours malade. Quand il sera rétabli, il aura mangé l'argent qu'on lui a donné pour son voyage, et il est impossible d'en demander d'autre ; il faudra donc attendre qu'on envoie Othon et Dieu sait quand ce sera. Ce qui vaudrait mieux, ce serait qu'on m'envoyât mon congé, mais je n'ose pas m'en flatter, quoique j'attende avec impatience le courrier que l'on enverra vraisemblablement de Goblentz dès

que Nassau y sera arrivé et qu'il y aura quelque chose de décidé sur le rôle qu'on fera jouer à nos princes et aux émigrés, et sur ce qu'on voudra foire de moi.

On ne m'a jamais mandé de te cacher quelque chose, on l'eût foit difficilement; j'ai trop bien appris combien ma confiance en toi était fondée pour qu'on put obtenir que je ne te regarde pas comme un autre moi-même. Ma santé est excellente, les bains que je prends me font le plus grand bien ; je fais avec cela assez d'exercice. Hier, nous avons été promener en calèche jusqu'à dix heures; il foisait un temps superbe. Avanthier, le baron de Klingspor qui est venu apporter Tordre de Saint-André qu'avait le feu roi de Suède, a pris congé ici de l'Impératrice. Il y a eu souper dans un salon intérieur qui est dans le jardin, et musique. La soirée était fort belle. L'Impératrice a dîné pour la première fois à la grande table depuis son indisposition. Pendant tout le temps qu'elle a eu mal à la jambe, nous n'étions que sept à huit personnes dans son appartement.

Les nouvelles de Paris que tu m'as envoyées et que nous savions par le courrier de Stokholm sont affreuses, c'est une guerre ouverte entre les Jacobins et les monarchistes ; mais pour la sûreté du Roi et de sa fomille, il est bien à désirer que les derniers aient le dessus; leur plan d'ailleurs est impraticable et ils auront beau jurer la Constitution, personne ne voudra l'exécuter. Je suis fâché qu'on haïsse la Reine. Il fou-

(Irait se mettre à sa place et l'on serait plus indulgent. On s'accroche à tout quand on se noie et ceux avec qui on a des torts, sont ceux à qui on voudrait le moins devoir son salut. Le Roi a peut-être des ridicules; mais son caractère s'est bien soutenu et il a acquis des droits à l'estime et à la reconnaissance de tous les g^ens bien pensants. Au moment où nous sommes, il faut savoir sacrifier les formes , et ceux que rien ne peut faire dévier de la route qu'ils s'étaient tracée dans un temps comme celui-ci ont le droit d'avoir de l'amour-propre. D'ailleurs, avec les Français quand on n'a pas de titres réels pour les mener, il faut se donner une consistance qui en impose et personne n'a plus servi la cause que le Roi dans un poste difficile au milieu du foyer des intrigues et peut-être de la mauvaise volonté. Je t'embrasse mille fois, je t'aime à la folie; j'embrasse mes chers jeunes; ne m'oublie pas près de maman.

13/24 juillet.

Gomment est-il possible, mon cher enfant, que les contrariétés s'accumulent sur celle qui ne devrait jamais en éprouver; et que lorsque tes lettres me parviennent exactement, les miennes te manquent deux jours de poste, tandis que comme tu le penses bien je n'en laisse jamais passer une sans t'écrire. Je

te demande en g^ràce de bien te dire que si, par hasard, j'étais malade, non seulement je t'écrirais ou te ferais écrire, mais même ferais écrire à des connaissances afin que tu ne puisses pas avoir d'inquiétude. Je me porte à merveille, je t'aime à la folie, et pense sans cesse à toi et ne te manquerai jamais; je n'y ai pas même de mérite. Toi seule, mon cher cœur, absorbe tout ce que j'ai de facultés d'aimer, et la cruelle absence que j'éprouve, n'a fait qu'augmenter ma tendresse pour toi que tu mérites à tous les titres. Il faut, mon cher enfant, prendre un peu ton parti sur la grièche de maman ; mais, je n'approuve pas que tu refuses toutes les parties ; tu as vu par expérience que ce n'est pas ce que tu fais pour elle qui augmente ou diminue son humeur; cela tient à elle et pour lors il n'y a rien à gagner à faire des sacrifices, qui t'empêchent de te dissiper, qui est ce que je désire le plus parce que c'est nécessaire à ta santé. Je suis curieux de savoir comment elle aura pris les bontés de l'Impératrice pour elle et pour nous. Je te dirai de toi à moi que ce ne seront pas des pensions, mais de belles et bonnes choses et des établissements. Mais comme cela ne peut avoir lieu qu'en s'y fixant, je reste sur la réserve. En me parlant de cette pierre qui est si jolie, et que je suis bien fâché de ne pouvoir t'envoyer, elle m'a chargé de te mander de ne pas regarder cela comme un présent, mais comme une plaisanterie et que si elle n'avait pas su que je te dis tout, elle aurait

voulu que je te mande que c'est une emplette que j'avais faite. Je lui ai répondu que je serais bien fâché de te priver du plaisir de lui devoir de la reconnaissçince personnelle d'autant que j'étais bien sûr que tu partageais la mienne.

La Grande-duchesse n'est accouchée que dimanche, 22, à deux heures du matin après un travail de trentesix heures; tout le monde était sur pied, les deux nuits ; mais, comme il faisait fort chaud, j'ai passé la moitié du jour dans le bain, et à dormir dans les cabinets qui sont joints; ces bains sont délicieux, il n'y manque que toi ; ils me font le plus grand bien et je crois que j'engraisse, tant la vie que je mène est saine. La même vie avec toi et mes enfants serait le paradis terrestre. Oh s'il dépendait de moi, nous serions bientôt réunis; mais, j'espère qu'à présent, tu commences à te convaincre, que ma volonté n'y peut rien, et que dans une position telle que celle où se trouve la France à présent, il faut que chacun mette sa part de sacrifice à tâcher de la tirer du malheur où elle est. La crise approche; les scélérats le sentent; pourvu seulement qu'ils ne nous fassent pas les adieux de Médée.

Quand la Grande-duchesse se lèvera, je crois que l'Impératrice va faire une course à deux campagnes, l'une sur le bord de la Neva qu'on appelle Pella et l'autre à Péterhoff sur le bord de la mer. Elle n'y mènera que peu de monde et ce qui compose la cour

restera ici. Il y a une petite Grande-duchesse que j'aime à la folie, elle a six ans; c'est la moins jolie, mais elle est pleine de physionomie ; sa petite lèvre d'en haut avance un peu et lui donne la plus drôle mine du monde. Elle a été chargée hier quand elle me verrait, de me faire des compliments 'de la part de Taccouchée. En sortant de chez l'Impératrice, elle est venue à moi d'un petit air décidé faire la commission avec tout plein de grâce.

Tout ce que je vois me rappelle ce qui m'est cher ; mais, rien ne peut suppléer au besoin que j'ai de te dire sans cesse et de le prouver que je t'aime à la folie et que je n'aime que toi; j'embrasse encore une fois mes enfonts et leur mère. Bien des choses à maman; je t'embrasse.

16/27 juillet.

Pardon, mille fois pardon, mon cher cœur, des lettres grièches que j'ai pu t'écrire ; mets-toi quelquefois à ma place, et si ta tendresse te porte à me faire des reproches, tu dois être indulgente pour la sécheresse que la mienne a manifestée, éprouvant à la fois le chagrin de ton absence et de ton injustice. Je ne conçois pas comment mes lettres retardent aussi longtemps à te parvenir; tu dois en avoir reçu deux

du 12, par Nassau et l'autre du 18, par un courrier, car je les sais tous les deux arrivés à Goblentz par une lettre du comte Romanzoff à l'Impératrice, qu'elle m'a fait voir hier ; car pour moi je n'en ai pas reçu de Goblentz. J'attends avec inquiétude et impatience ce qui sera décidé de mon sort; j'espère qu'il partira bientôt un courrier d'ici et pour lors, je te manderai ce que je saurai. En attendant, je te dirai que je suis très content de ce que l'Impératrice m'a montré hier. Nos princes joueront un rôle convenable, et pourvu que l'intrigue ne s'en mêle pas d'une part, et de l'autre, que la race jacobine ne produise pas de gfrands malheurs, il y a tout à gagner de la division des ennemis, car si même les Jacobins étaient écrasés, il y aurait encore de la division dans les autres adversaires, les uns, Feuillants, voulant la constitution tout entière comme elle a été jurée, les autres, les monarchistes voulant des modifications, deux chambres, etc. Pour moi, mon avis et mon vœu sont que l'on rétablisse le gouvernement français sur ses anciennes bases, avec les parlements, les pays d'états et les États-généraux selon les formes de 1614, assemblés seulement quand il faudra imposer la nation, afin que les taxes ne soient jamais arbitraires; d'ailleurs, annuler tout ce qui a été fait depuis 1789 et remettre chacun à sa place, sauf les modifications. Quant aux moyens d'y parvenir, je ne les crois pas impossibles; il ne faut qu'une volonté ferme et l'anarchie qui

règne depuis les innovations, ne peut qu'en rendre le succès plus facile et plus assuré. Comme j'ai écrit deux lettres, je ne sais pas si celle dont tu te plains est venue par courrier. Dans les deux cas, cher amour, je t'en demande pardon à genoux et dans ce moment, je suis devant ton portrait qui est toujours placé sur mon bureau.

Il va aller à Aix-la-Chapelle des Russes pour qui je te recommande beaucoup de politesses et même des recherches. Tous se plaignent généralement ici et avec raison, que malgré tout ce qu'on fait pour les étrangers, on ne les regarde presque pas quand ils sont chez nous. Plus j'ai été distingué et bien traité ici, plus je veux qu'on dise le contraire de toi ; d'ailleurs, je tiens à ce que les Russes qui te verront justifient ici mon adoration pour toi que je ne leur ai pas dissimulée.

La première personne qui arrivera à Aix, est Mme Scherbing que je ne connais pas du tout. Je ne l'ai jamais vue; on la dit fort aimable, et je te recommande de lui faire beaucoup de politesses et de prévenances, voici pourquoi : elle est fille de la princesse Daschkoff dont tu as entendu parler et qui a joué un grand rôle à l'avènement au trône de l'Impératrice. Entre son mari et elle, ils ont dérangé leurs affoires et ont été brouillés à couteaux tirés avec la mère. Mlle Scherbing a cessé d'aller dans le monde, n'a reçu chez elle que ses amies intimes et elle a été

perdue absolument pour la société, tout le monde se réunissant pour dire que c'était une vraie perte. Cet hiver, elle a fait une maladie affreuse, s'est raccommodée avec sa mère, qui l'a accompag^née à son départ. Je vois souvent sa mère, elle est dame d'honneur de l'Impératrice et a l'ordre de Sainte-Catherine. En tout, son opinion est de poids; je désire que sa fille lui mande du bien de toi et puis, c'est un bonheur pour moi d'entendre faire ton éloge, même par ceux que je ne connais pas, on dit d'ailleurs beaucoup de bien de Mme Scherbing; c'est la seule dame à Pétersbourg qui ait trouvé grâce devant M. de Meilhan qui disait qu'elle avait plus d'esprit à elle seule que toutes les autres Russes ensemble; mais, son opinion ne sera pas, je crois, un article de foi pour toi.

Les autres Russes qui vont à Aix sont le prince Mentschikoff, sa femme, son fils et sa mère; je les ai vus souvent et ils m'ont fort bien reçu chez eux; la princesse m'a demandé une lettre pour toi que je lui enverrai ouverte, et je te préviens que je dirai : vous afin qu'elle puisse la lire. Elle ne veut pas que je te parle d'elle dans ma lettre, afin que tu en juges toimême. Mais, cependant, je vais te mander mon avis sur toute la famille et tu verras si j'ai bien jugé, car tu sais que je m'en rapporte plus à toi qu'à moi sur le jugement des hommes.

Le prince Mentschikoff, petit-fils de celui qui de garçon pâtissier est devenu le favori de Pierre I" et

a gouverné despotiquement la Russie sous le règ^ne de Catherine I" et de Pierre II qu'il avait fiancé à sa fille et a été exilé en Sibérie par l'impératrice Anne, où il est mort, celui-ci, dis-je, est sénateur et lieutenant-général, a fort bien servi à la guerre, est presque impotent, assez grossier, aimant à fumer toute la journée. Sa femme qui est une princesse Galitzine est fort douce et fort honnête; elle est aimée généralement à Pétersbourg et même de toutes les femmes. Quoique son mari soit beaucoup plus âgé qu'elle, qu'il ne soit pas aimable, et qu'on prétende même qu'il n'a pas toujours les meilleurs procédés pour elle, jamais, elle ne s'en plaint et la calomnie si générale ici n'a pas pu médire sur sa conduite. Elle est bonne musicienne, a une jolie voix, d'une égalité extrême, qui la fait juger quelquefois insipide; on dit qu'elle ne manque pas d'esprit; mais, elle est si froide, que peu de personnes peuvent en juger. Elle a le plus grand désir de te connaître, et de se lier avec toi ; il n'y a pas de politesse que je n'en ai reçue, elle voulait même me donner un logement dans sa maison. Elle a trois enfants, mais ne mène avec elle que son fils aiué, ce qui lui fait une bien grande peine; mais elle a dû céder aux volontés du prince qui craint les embarras et est personnel. Ellle m'a dit qu'elle pleurerait sûrement en voyant mes enfants, qui sont justement de l'âge des siens. Son fils est dans les gardes à cheval; mais,

seulement bas officier, ce qui est fort différent de Valentln.

La nièce a de l'esprit, beaucoup de vivacité ; mais, elle aime prodigieusement à parler et toujours prête à se jeter à la tête des femmes qui lui conviennent. Malgré sa légèreté apparente, on n'a jamais rien dit de sa conduite; mais, je crois qu'elle s'ennuie beaucoup de ne pas trouver de mari ; tu jugeras par la tante et la nièce de la différence de l'éducation de Pétersbourg et de Moscou. Un grand inconvénient qu'elles ont toutes deux, c'est qu'elles prennent prodigieusement de tabac, et puis la propreté n'est pas la vertu favorite des Russes; mais comme j'ai reçu dans cette maison toutes sortes de politesses les plus recherchées, que quand je suis allé à Moscou, la princesse a écrit à tous ses parents de me bien recevoir, et qu'il est impossible d'y être mieux reçu, je te charge d'acquitter ma dette, quand même cela devrait te contrarier un peu.

Que j'envie le sort de ceux qui vont te voir! Qui eût cru que tant de personnesque j'ai vues ici seraient avec toi avant moi qui ne forme pas d'autre vœu. Peut-être encore est-il possible que j'arrive à Aix avant eux, quoiqu'ils partent mardi, parce qu'ils vont doucement et que si j'obtiens mon congé, je volerai sur les ailes de l'amour et les passerai sûrement en chemin.

La Grande-duchesse va fort bien; le jour de bap-

tême (le la princesse OI{ja n'est pas fixé; il faut pour cela que le nombril soit tombé, parce que l'on baptise ici par immersion; c'est une grande cérémonie, où toute la ville vient. Il y a un grand dîner et un bal; je crois que s'il fait beau, nous partirons après pour notre petit voyage, à moins que le baptême ne se trouve rapproché du jeudi, qui est le jour de fête de la Grande-duchesse.

Le temps est rafraîchi depuis trois jours à la suite d'un orage, et cela me fait déserter mes bains; nous n'avons plus guère que quinze jours de chaleur, après quoi vient l'automne, qui commence au 20 août et l'hiver au mois d'octobre. J'aime à me flatter que je le passerai dans des climats plus doux, dans les bras de mon amie que j'aime et embrasse de tout mon cœur. J'embrassse aussi nos petits jeunes, et dis bien des choses à maman.

19/30 juillet.

Samedi dernier, mon cher cœur, l'Impératrice me demande si je t'avais déjà envoyé sa pierre; je lui ai dit que je n'en avais pas trouvé l'occasion. Elle me l'a reprise pour quelques heures et le soir, en me la rendant, elle y joignit de johes boucles d'oreilles d'algue-marine, en me disant que puisque je t'avais

90 LETTRES DU COMTE V. ESTEllHAZY

annoncé trop longtemps d'avance cette bagatelle, elle voulait y joindre un assortiment. Vu l'incertitude des courriers, et ne sachant pas même où le premier qui partira d'ici pourra joindre les princes, ce qui rend plus lent et plus douteux le moment où tu pourrais recevoir tes petits bijoux, je suis venu hier en ville pour prier la princesse Mentschikoff de s'en charger. J'ai été bien aise de voir au moment de son départ quelqu'un qui va te joindre. D'abord en lui donnant les boucles et le médaillon, j'ai été tenté de ne pas lui donner de lettre; mais, par réflexion, j'ai pensé que, quoique celle que je lui donnerais dût te parvenir plus tard que celle-ci écrite le même jour, elle te prouverait combien je suis préoccupé de toi. Au reste, ces dames pourront te le dire. Je les ai beaucoup vues cet hiver, et comme elles m'ont comblé de politesses, je compte bien sur toi pour leur rendre le séjour d'Aix le plus agréable que tu pourras. D'abord cela te distraira, et puis tu pourras entrer dans tous les détails de la vie que je mène ici et qui, j'espère, t'intéressera. Tu verras que je puis dire avec vérité : tout se rapporte à mon amour.

Dimanche, on a baptisé à Tsarkoé-Gélo la princesse Olga, la nouvelle-née du Grand-duc. La cérémonie a été fatigante pour l'Impératrice : elle avait chaud et elle s'est mise pendant la messe près d'une fenêtre ouverte. Le soir, elle avait de la courbature et un peu de fièvre. Elle était sur sa chaise longue et n'a vu

que peu de personnes. Hier matin, elle s'est trouvée mieux, quoiqu'elle n'eût pas bien dormi. Elle a diné seule dans sa chambre; elle a envoyé chercher quelques personnes à six heures et elle était assez bien. A huit heures, il lui a pris des bâillements et elle s'est plainte d'une g^rande chaleur. EUIe m'a fait tâter son pouls et je lui ai trouvé un peu de fièvre. Elle ne veut pas voir de médecin. Elle dit que c'est à cette résolution prise depuis long^temps qu'elle doit sa bonne santé, quoique née délicate. Elle doit tâcher de suer, ne pas manger, et j'espère que cela ne sera rien.

J'ai profité du moment où elle s'est retirée pour venir en ville. Je vais donner le médaillon et les boucles à la princesse Mentschikoff qui part aujourd'hui à midi. Elle compte être rendue à Aix dans cinq semaines. Mais cela me parait difficile, surtout étant cinq dans la même voiture.

Je n'ai pas eu de nouvelles de Nassau depuis son arrivée à Coblentz. Je suppose qu'il t'aura envoyé ma lettre et l'argent, à moins qu'il n'aille à Bruxelles comme il en avait le projet et qu'il ne veuille te les remettre en passant. J'attends de ses nouvelles avec impatience et crainte. J'ai reçu une lettre du comte d'Artois du 10, qui ne me parle pas du tout de mon départ. Nassau m'a pourtant promis positivement de s'en occuper à son arrivée, et la lettre qu'il t'apporte l'aura empêché d'oublier. J'ai reçu aussi la tienne

du 10. Je t'assure que je ne te fais jamais de compliments, je t'écris comme je te parlerais, et tu dois bien le voir par le style de mes lettres.

Nassau a dû avoir bien des choses à faire pendant les premiers jours qui ont suivi son arrivée. Le comte Romanzof a annoncé un courrier aussitôt après le couronnement de l'Empereur. J'ai beaucoup d'inquiétudes sur la journée du li ù Paris. Je n'aime pas le renvoi de l'état-major de la garde nationale ni la liberté accordée aux confédérés de province de restera Paris jusqu'au 18, Ce n'est pas que je croie qu'ils en veuillent à la vie du Roi, car si cela était, ils l'auraient tué le 20 juin; mais, ils veulent lui faire assez de peur pour qu'avec l'apparence de la liberté, il aille dans les provinces, ce qui est le moyen le plus sûr de prolonger l'anarchie, et de paralyser les efforts des puissances qui viennent à notre secours.

Nous avons perdu à Vienne un parent, le prince de Paar, que maman a peut-être connu à Paris. Sa femme était une Esterhazy, sœur du père du comte François. Quand tu écris à ma sœur, dis-lui bien des choses pour moi ; si je ne lui écris pas moi-même, c'est que je crains qu'une lettre timbrée de Russie ne paraisse suspecte à quelque maître de poste, et qu'on ne soit capable d'interpréter mal les phrases les plus simples.

Je désire vivement que les choses tournent bien et surtout qu'elles aillent vite. Quelquefois je vois en

noir pour l'avenir et dans mes accès, je doute que la France puisse être habitable de sitôt. Si le gouvernement n'y est pas tenu vigoureusement dans la main d'un seul, l'anarchie y régnera encore longtemps et il n'y aura ni justice ni sûreté pour les propriétés, ni pour les personnes. On ne peut sortir d'un désordre et d'une désorganisation comme celle où est la France que par un despotisme absolu, au moins momentané ; l'histoire le prouve par les administrations des premiers empereurs romains après les guerres civiles et celles de Richelieu, Gromwell et Louis XIV dans les temps modernes. Je rectifie mes idées dans des conversations fréquentes avec la personne qui a le plus de droit d'être crue sur ces matières, et de qui on peut dire qu'elle instruit en amusant. Il n'y a pas de jour où il ne lui échappe des maximes qui devraient former le code des rois. Ses armes viennent encore d'avoir des succès en Pologne. Le 1-4 de ce mois, les Polonais ont été chassés de leurs retranchements et dispersés. Mais, parmi ceux que les Russes ont perdus, j'ai regretté le jeune Lambert, fils du général que j'ai beaucoup vu ici, cet hiver, et qui était plein de courage et de talent pour la guerre. Il a été tué sur le parapet d'un retranchement, où il était monté à cheval. J'ai pensé à son malheureux père qui m'a écrit tant de fois pour lui et n'a rien négligé et pour son éducation et pour le maintenir ici au service. Cette idée en a amené de tristes sur les pères dont les

enfants sont destinés à servir et sur l'union nécessaire entre la gloire et le dang^er. Heureusement que notre Tintin a encore du temps devant lui et je compte sur l'étoile de son père pour le garantir au milieu des combats. J'espère qu'il se conduira bien; son étourderie ne m'inquiète pas, et quant à sa vivacité, il faut tâcher de la diriger sur des objets utiles. Il me semble que je sens plus vivement encore la privation de mes enfants en voyant des gens malheureux de la même manière. La princesse Mentschikoff qui part pour trois ans au moins, laisse ici deux fils, l'un de deux ans, l'autre d'un, et cela dans des mains étrangères; elle est au désespoir. Je crois que si j'eusse été ici, j'aurais persuadé le mari qui est entêté, et qui n'a pas voulu céder à sa femme qui souhaitait les emmener. Au reste, elle n'a pas d'autre parti à prendre que de s'occuper des moyens de les faire venir. Si le mari te prend en goût, tâche un peu de le décider à faire venir ses enfants dans les lieux qu'il aura choisis pour y passer l'hiver : qui ne peut compatir aux maux qu'il souffre?

Adieu, mon cher cœur, je t'embrasse mille fois; je vais t'écrire encore une autre lettre, mais j'aurai beau te dire souvent que je t'adore, crois que je le pense encore bien davantage. Je t'embrasse mille fois ainsi que nos jeunes, et bien des choses à maman.

19/30 juillet.

Tu as déjà reçu depuis longtemps, mon cher cœur, la lettre que je viens de t'écrire par la poste. Je ne te recommande pas de bien fêter les princesses russes qui te remettront celle-ci, il suffit que tu saches que cela me ferait plaisir. Je t'avoue que les dames russes se plaignent assez généralement du peu d'accueil des dames françaises dont les maris ont été bien reçus ici. Je serai bien aise que tu sois exceptée de la règle, et que tous les suffrages se trouvent d'accord avec mon cœur. D'ailleurs l'occupation où je te prie d'être d'elles, te distraira. Et puis tu trouveras l'occasion de faire des questions sur mon compte. Dans la conversation, tu apprendras de petits détails qui te prouveront que même avec des gens qui ne te connaissent pas et que je ne prévoyais pas qu'ils dussent jamais te connaître, j'avais un plaisir extrême à parler de toi, et à ne pas cacher le désir de quitter un pays où on me comblait de politesses et de distinctions, pour aller retrouver le seul charme réel de ma vie. J'ai mis du prix à voir monter en voiture, des personnes qui vont directement où tu es et de qui j'envie bien le sort. Elles m'ont promis d'embrasser mes enfants ; la princesse s'est promis de m'écrire pour me donner de tes nouvelles et me mander comment elle t'aura

trouvée. Si elle me tient parole, je t'enverrai ma réponse, ou plutôt, mon cher cœur, pourquoi ne serait-il pas possible que j'arrive aussitôt qu'elles? Mon Dieu, si cela ne dépendait que de moi, ce serait bientôt arrangé. Atout événement, je fais changer le siège de mon chariot de poste qui est trop dur pour que l'on puisse s'y tenir jour et nuit sans arrêt, et si j'ai enfin ma liberté, je ne veuxm'arréter que dans tes bras. Je n'ose pas me livrer à l'illusion; j'attends des nouvelles avec impatience et crainte; la patience et le courage s'usent; mais ce qui ne s'usera jamais, c'est ma vive tendresse pour la plus aimée des femmes. Je t'embrasse mille fois et nos enfants aussi. Je voudrais que les dames russes plaisent à maman; dis-lui toujours bien des choses.

Tsarskoé-Célo, 23 juillet/3 août.

Il y a eu hier un an, ma chère amie, que je me suis éloigné de tout ce qui m'est cher. Que j'étais loin de penser que cette absence serait si longue et si cruelle ! Les hommes sont faits pour être les jouets des événements ; nous l'avons éprouvé d'une manière bien dure; il faut espérer que nos peines auront un terme et que nous recevrons bientôt le prix de notre résignation.

ANNKE 179Î 9r

En recevant hier ta lettre du 13, j'ai reçu un billet de Nassau du 1 1 , qui me mandait qu'il te verrait dans peu, et qu'il te parlerait de la nécessité de prolonger encore mon séjour ici. Gela s'accorde avec ce que t'a mandé l'autre. Je ne puis pas ne pas convenir qu'à leur place, je ferais de même et que dans de g^rands intérêts, il faut sacrifier les considérations personnelles, comme il faut risquer la vie des hommes pour gagner des batailles. Cela est dur pour les individus; personne ne le sent plus que moi; mais, il faut se soumettre et savoir souffrir.

Tu ne peux pas te faire une idée de tout ce que j'ai éprouvé au départ des princesses Mentschikoff chez qui j'ai été en finissant ma lettre. Je les ai trouvées au désespoir de quitter enfants, sœur et amie. J'ai partagé vivement leur peine, en enviant leur sort. EUles vont te voir, respirer le même air que toi, caresser mes enfants, et moi toujours éloigné, sans pouvoir fixer l'époque de mon retour qui se lie avec les événements qui tiennent l'Europe en suspens, j'étais si touché en pensant à toi, en voyant des personnes qui allaient te voir, et qui en étaient fâchées, puisqu'elles laissaient ici ce qui leur est cher, que je me suis échappé pour ne pas leur dire adieu ; je suis sur que j'aurais pleuré, non pas de regret mais de tous les sentiments que laissaient dans mon âme nos souvenirs et nos craintes. La tante m'a donné une bourse et la nièce une canne.

98 LETTRES DU COMTE V. ESTEllHAZY

Je suis revenu tout de suite ici où j'ai trouvé Tlmpératricetrès bien portante ; elle avait beaucoup transpiré la nuit et n'était plus que faible. Elle n'a vu que ses intimes et son single qui est le plus joli du monde. Il est pareil à celui que tu avais, un peu plus petit, mais fort doux. Il n'est pas attaché et aime beaucoup les gens. Hier, il a pissé sur mon cordon bleu, et l'Impératrice m'a envoyé tout de suite une pièce de ruban.

C'était hier la fête de la Grande-duchesse et de sa fille qui est ma favorite. Il y a eu grand bal où les ambassadeurs et ministres étrangers sont venus. A huit heures, l'Impératrice s'est retirée et est rentrée ensuite au salon où se sont rassemblés les habitants de Tsarkoé-Célo et les ambassadeurs de l'Empereur et de Suède. Le reste est retourné en ville. Ce matin, j'ai été à deux lieues d'ici voir le camp d'un régiment à cheval; il faisait très beau, pas trop chaud et point de poussière. Je suis bien fâché que les fleurs soient passées. Au reste; il y en a peu que nous n'ayons en France, et nous en avons beaucoup qu'on n'a pas ici, comme la violette et beaucoup d'autres. Celles qu'on fait venir de Hollande dépérissent bientôt et en tout comme la végétation est très forte ici et le soleil toujours sur l'horizon, elles se fanent infiniment plus vite qu'ailleurs; il y a de beaux œillets, mais ils ne durent qu'un jour.

Je suppose que ce qui a déterminé Nassau à ne

pas t'envoyer ma lettre et l'argent, c'est qu'il a voulu te les remettre lui-même. D'ailleurs il mande à l'Impératrice qu'il n'a pas eu un moment à lui, depuis son arrivée et cela ne m'étonne pas, vu la quantité d'affaires qu'il a traitées. Je crois toujours qu'on a été de bonne foi avec moi, mais que les événements d'une part, et l'avantage que j'ai eu de réussir de l'autre, ont fait que, dans le commencement, on n'a pas pu me remplacer et qu'à la fin, on a pensé qu'il y aurait de l'inconvénient à changer les affaires au moment où elles deviennent le plus intéressantes, car ce n'est pas tout de foire la contre-révolution, il faut savoir comment on la fera, et à cet égard l'influence de cette cour-ci n'est pas douteuse. Au reste, mon enfant, ce n'est pas s'abaisser que de demander mon rappel, ce n'est pas comme si on demande une grâce, surtout quand on la demande simplement, et pour que je puisse me réunir à ceux qui vont combattre pour la cause. C'est là le moyen que j'ai pris avec Nassau et c'est le seul qui convienne à ma position.

Après diner.

J'ai été obligé de quitter mon bureau pour aller savoir des détails sur le courrier qui est arrivé : c'est le brigadier Godovich. Il a apporté la nouvelle que le roi de Pologne avait fait dire au ministre de Russie

qu'il était prêt à signer l'acte de confédération, qui détruit la constitution du 3 mai 1791, et rétablit toutes les affaires comme elles étaient en 1774. Il engage les troupes russes à se hâter de venir à Varsovie comme amies et elles doivent y être depuis avant-hier.

On ajoute que les principaux chefs tels que Milachowsky et autres se sont enfuis en Saxe, et qu'il va être convoqué incessamment une nouvelle diète pour annuler tout ce qui a été fait pendant que la Russie était en guerre contre les Turcs, et rétablir le gouvernement de Pologne, tel qu'il a été garanti par l'Impératrice à l'époque du partage. La chute aussi prompte d'une constitution admirée par nos démocrates, est d'un bon présage pour la destruction de notre anarchie, puisqu'il y avait déjà à Varsovie des clubs jacobins, des cocardes tricolores et que les deux gouvernements prétendaient être pleins de vénération l'un pour l'autre.

Tu auras vu l'exposé de la cour de Berlin sur les affaires de France. Il est fait pour donner de l'espoir ; mais je crains toujours les intrigues, la faiblesse et le dessous des cartes. C'est à tout cela que nous devons nos malheurs. Je te remercie de l'attention que tu as eue de m'envoyer la copie du journal. Accoutumés à être calomnié dans les papiers publics démocrates, il faut bien trouver de petits dédommagements dans les autres; mais, avec cela, dans ma position, ce qui vaut mieux, c'est qu'on n'y parle pas de moi. Les divisions

particulières nous ont (aitbiendu mal, tandis qu'elles auraient dû être comptées pour rien . Quand on fait tant que de sacrifier le bonheur de sa vie, en se tenant si longtemps éloigné de ce qu'on aime, je t'assure qu'il n'y a plus de sacrifice qui puisse compter, et le pardon des injures et le devoir d'aimer ses ennemis prescrit par l'Évangile, ne sont rien auprès d'une aussi grande et continuelle privation.

J'ai trouvé parmi le peu de fleurs qui restent ici une petite fleur assez jolie que je ne me rappelle pas avoir vue en France. Je ne sais pas si elle se conserve ; mais, au moins ce sera une preuve du désir que j'ai de te procurer quelque plaisir. Soigne ta santé, fais de l'exercice et ne néglige aucun moyen de te dissiper. J'ai vu hier ici un comte Tolstoï, gendre de la princesse d'Holstein, dont la femme est accouchée à Aix-la-Chapelle peu après toi. Quoique je l'eusse fort peu vu là-bas, j'ai été charmé de causer avec lui pour parler d'Aix. Songe que tu es au milieu des objets que nous avons vus ensemble, au lieu que moi, isolé, je te cherche partout; je ne vois rien que je ne veuille te montrer; je ne pense rien que je ne veuille te dire. En vérité, je ne sais pas qui est le plus malheureux; mais, je voudrais que ce fût moi, pour faire à ma tendresse tous les sacrifices possibles et t'épargner toutes les peines. Sois sûre de cette façon de penser de ma part même au moment où je t'afflige. Adieu, cher amour, je t'embrasse mille fois

iOi LETTRES DO COMTE V. ESTERHAZY

de tout mon cœur et mes chers enfants. Bien des choses à maman.

27 juillet/7 août.

Je tenterais vainement, mon cher cœur, de te rendre l'effet que m'a fait ta lettre du 16. J'ai été touché, attendri, affligé, et les détails de la conversation avec Nassau, m'ont arraché des larmes. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis le billet où il m'a mandé qu'il comptait te voir; je les attends avec impatience; mais, d'après ce qu'il t'a dit, il est clair qu'on me laissera ici jusqu'après la crise qui ne peut plus être longtemps retardée, les affaires étant dans la main du duc de Brunswick qui est le premier militaire de l'Europe, et chargé de la plus brillante et la plus glorieuse mission, qu'il y ait jamais eue dans l'histoire.

Nous avons reçu avant-hier sa déclaration aux habitants de la France, dont les principes et les expressions bien positives sont telles que nous aurions pu le désirer. Elle sera sûrement publique quand tu recevras ma lettre et tu en auras jugé toi-même. Tu sais aussi que le roi de Pologne ayant signé la confédération, a donné ordre à ses troupes de se disperser, et dans trois mois, cette fameuse constitution du 3 mai

-—'^ ANNEE 1792 i03

sera effacée, et ses auteurs épars en Europe, vérifieront le proverbe que qui veut compter sans son hôte, s'expose à compter deux fois.

Ce qui se passe en France est encore bien autre chose : révolte ouverte, crimes impunis, propriétés envahies, persécutions^ défaut de sûreté pour les personnes, attentats réitérés sur celle du Roi, atteintes continuellement portées à la décence et aux mœurs, et destruction de tout culte religieux; voilà l'anarchie sanguinaire à qui on a donné le nom de constitution, dont il fondrait anéantir jusqu'au souvenir. Voilà ce qu'il faut changer. Mais j'ai de grandes inquiétudes sur la manière dont ce changement se fera, surtout des excès où peut se porter une populace égarée et sans frein, aux premiers mouvements qu'on fera pour nous secourir.

Si j'ai montré quelques passages de tes lettres à Nassau, mon cher cœur, c'était pour le bien pénétrer de la nécessité que je parte pour jouir de mon. bonheur intérieur, c'était pour lui prouver que mon désir d'aller te joindre n'était pas exagéré, et que tu le partageais, que l'agrément de ma vie y était attaché. L'Impératrice a vu la lettre de maman. Elle y a trouvé du naturel, de l'élévation et de la sensibilité, et moi je l'ai trouvée charmante. Une fois réuni à toi, je bénirai une absence qui m'a rendu plus cher à maman.

Quant à nos affaires, mon cher cœur, tous les

décrets disent que les créanciers des émigrés seront payés sur leurs biens dont ils seront privés. Or, il y a des bons de rente sur la ville depuis 1789, et les 100 000 francs du régiment, cela fait 140 000 francs, sur quoi ils peuvent avoir leurs revenus, tant pour les intérêts que pour le capital. Au reste, mon cœur, d'ici à six mois, il y aura quelque chose de décidé, et j'espère que cet abominable régime sera détruit. Pour lors, il y aura des moyens de vivre tranquille, et si notre fortune nous force à des privations, elles nous coûteront peu quand elles seront partagées ensemble. J'embrasse mes enfants, parle-moi souvent d'eux, mande-moi aussi un peu ce qui compose la société d'Aix et les personnes que tu vois le plus, surtout si tu te promènes et si tu fais de l'exercice. As-tu fait venir la calèche et mes effets qui étaient restés à Goblentz? Je crains bien que tout cela ait été perdu ou cassé au départ des princes. J'espère que dans le courant de ce mois, tu auras l'argent de Vienne et si tu en as besoin, au mois d'octobre, je tâcherai de t'en envoyer, si je n'ai pas pu l'apporter moi-même. Tu dois juger la délicatesse de ma position et c'est assez qu'on la connaisse pour devoir espérer. Chaque jour de poste est mêlé d'inquiétude et d'impatience. Je t'embrasse mille fois. Bien des choses bien tendres à maman.

30 juillet/10 août.

J'ai reçu hier, mon cher cœur, ta lettre du 20 et, en même temps, une de Galonné qui me prévient que les princes vont exiger de moi que je leur fasse le sacrifice de mon désir de guerroyer avec eux ; que la masse de forces qui se rassemblent, rendant toute résistance impossible, je n'aurai pas de gloire à regretter; que je suis plus utile ici, et qu'enfin si j'étais avec les princes, je ne serais pas plus dans mon intérieur qui tremblerait des dangers que je pourrais courir. Cette lettre jointe à ce que te dit Nassau et ce que me mande d'Escars de son côté : « Il me parait qu'on nous destine, vous et moi, à rester ici, quoique nous ayons pu dire l'un et l'autre sur notre position. J'ai reçu encore aujourd'hui des nouvelles assez positives à cet égard; » tout cela, cher cœur, m'attriste, m'afflige infiniment, et quoique je voie s'approcher le moment décisif qui va fixer les destinées de la France, je ne m'accoutume pas à une absence qui, en se prolongeant, devient tous les jours plus cruelle.

Les affaires de Pologne sont finies, mais on ne voit pas partir les ordres pour que les Russes marchent vers le Rhin; ils ont même besoin de repos après deux mois de marche et une suite de combats. D'un autre côté, la saison avance et il y a plus de forces réunies qu'il n'en faut pour soumettre un pays

divisé et totalement désorg^anisé. Il faut cependant que nous ayons des troupes russes pour nous.

Grâce à Dieu, l'Impératrice se porte fort bien, et on ne lui donnerait pas son âg^e ; elle est charmante à voir avec ses pelits-enfants. Hier c'était la fête de la Grande-duchesse Alexandra, du moins son jour de naissance ; il y a eu un petit bal mêlé de colin-maillard, et d'autres petits jeux; c'était l'Impératrice qui arrangeait tout et on ne voyait en elle qu'une bonne mère de famille, heureuse de voir ses enfants se divertir. Ce petit mouvement de fièvre qu'elle a eu, il y a quelque temps, lui a fait très grand bien; elle m'a dit qu'elle dort mieux, son appétit est revenu et elle est débarrassée de ses petites douleurs vagues de rhumatisme.

Tes nouvelles se sont trouvées en contradiction avec celles que l'Impératrice a reçues. Tu me mandes que les Autrichiens ont évacué (illisible) et on lui mande à elle qu'ils l'ont occupé avec quinze bataillons. Au reste, le moment où ils agiront effectivement ne peut pas être bien retardé, et je crois que les places ne tiendront pas quand une fois les Prussiens et les princes seront entrés, ou en Lorraine ou en Alsace et que les Autrichiens auront passé la Meuse. Nous voudrions bien savoir le plan de campagne et nous attendons avec impatience à cet égard le courrier qui nous a été annoncé.

Le g^énéral Fersen est de la même Emilie que ceux qui sont en Suède» Celte famille est originaire de Livonie qui appartenait à la Suède, et lorsque la Russie s'en est rendue maîtresse sous Pierre le Grand, les familles se sont séparées. Ceux qui s'étaient établis en Suède y sont restés, et d'autres ont continué à habiter leurs terres en Livonie. Leurs enfants servent en Russie.

Je suis bien aise que tu sois contente de la copie de mon portrait. J'ai celle du tien toujours sur mon bureau, quoique je n'aie pas besoin de 'le voir pour penser à toi. Le Grand-duc Constantin m'a demandé hier si tu étais en chemin pour venir, et il arrangeait déjà comment on te logerait ici. J'ai vu avec bien du plaisir que tu abondes dans mon sens, pour vivre pour nous seuls ; je n'aurais pas besoin de force pour suivre ce plan qui est ce qu'il y aura de plus raisonnable.

Je voudrais que tu puisses faire venir mes effets de Mayence avec le phaéton, car enfin tout cela s'abîme là-bas et peut venir sur le Rhin jusqu'à Cologne à peu de frais, et l'envoyer chercher de là avec nos chevaux. Vois sur cela ce que tu crois le mieux.

Je t'assure que je suis fâché que tu aies supprimé les thés. Cela n'est pas bien cher et c'est un moyen de dissipation dont je suis fâché de te voir privée. Nos dettes ne te doivent pas tourmenter, puisque nous avons des capitaux suffisants pour y faire face.

J'attends que Rosenberg soit de retour à Vienne pour lui écrire au sujet de notre argept. Mais, d'ailleurs, c'est si peu de chose que les thés, que c'est une duperie de s'en priver, et je ne vois pas pourquoi ta position ne te le permet pas.

Je te prie de me mander à peu près les noms de la société d'Aix-la-Chapelle et si ceux qui y étaient de mon temps y sont encore, les d'Harcourt, les Puységur, etc. J'espère que le désir d'être utile aux princesses Mentschikoff à leur arrivée te forcera un peu d'aller dans le monde. Pour moi, je le désire et je sais par ma propre expérience qu'à moins d'être occupé, je ne suis jamais plus triste, plus tourmenté que quand je suis seul. Mais, je me force à me distraire, et je sens que j'en ai besoin. Je me suis si bien accoutumé à cette vie douce, saine et uniforme que la vie de la ville va me devenir insupportable. Je n'aurai plus cette curiosité et cet intérêt de succès qui m'avaient donné de l'activité au commencement de mon arrivée. J'ignore encore le genre de vie que j'y mènerai; mais, à coup sûr, je regretterai Tarskoé-Gélo, puisque je ne puis pas être avec mon amie. Je calcule sans cesse le temps. Je suppose que les armées sont à présent en France, je cherche à deviner ce qui se fera à Paris, quel parti on prendra. On doit être excédé de l'anarchie, et il me semble que l'on ne peut pas trop payer la tranquillité dont on est privé depuis si longtemps. Pour moi, mon cher cœur, c'est là mon seul vœu :

un coin du monde tranquille avec toi et mes enfants, et ensuite, si nos infirmités le permettent, voyager avec toi et avec eux. Les voyages sont la meilleure éducation possible pourvu que les parents aillent avec; ils empêchent les mauvaises liaisons, les préventions, donnent l'envie de plaire et en apprennent les moyens, instruisent sans ennui et donnent le désir d'apprendre. D'ailleurs, je les crois fort sains pourvu qu'on ait assez d'aisance, car je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'être plus riche pour voyager commodément que pour vivre décemment dans une capitale. Mais, pour cela il faudrait inspirer les mêmes goûts à ceux qui nous intéressent, car rien de plus affreux que d'en être séparé, je le sens, mon cher cœur, d'une manière bien pénible. Embrasse mes enfants pour moi bien tendrement, aime-moi toujours. Quoique le sentiment te tourmente, soumetstoi à la nécessité des circonstances et envisage quelquefois des gens plus malheureux que nous ; c'est souvent le moyen d'éprouver des consolations, et surtout, espérons que nous touchons au moment d'un changement et que, dans peu de temps, nous jouirons du bonheur de pouvoir vivre pour nous après avoir été si longtemps séparés. Adieu, cher cœur, je t'embrasse mille fois. Bien des tendresses à maman.

3/14 août.

Je ne suis pas étonné, mon cher cœur, que tu n'aies pas reçu la lettre de M. de Simolin, car il a dû s'arrêter en chemin. Pour celle du courrier, il me semble que tu m'en as accusé la réception. Celle qui devait partir, le 10 juillet, est encore dans mon tiroir, et ce sera le comte Stackelberg qui te l'apportera quand il partira. On attend pour l'envoyer que le courrier que le comte Romanzoff a annoncé soit arrivé. Voilà bien des raisonnements sur les lettres, mais c'est pour savoir à quoi s'en tenir. J'ai reçu la tienne du 23 juillet et en tout, g^râce à Dieu, je les reçois fort exactement. Je suis content aussi que l'argent de Vienne soit arrivé, cela fera que tu pourras donner des thés, puisque c'est un moyen de dissipation. Le thé de Chine n'est pas encore arrivé; il y a eu quelques difficultés en rouvrant le commerce qui avait été interrompu entre la Chine et la Russie; mais, elles vont être levées et l'Impératrice m'a promis du thé dès qu'il en arrivera. Je te l'enverrai par la première occasion. '

On m'envoie chercher et j'ai peur que la poste ne parte avant que je rentre, ce qui fait que je ferme ma lettre en t'embrassant mille fois et mes enfants.

ANNEE i79S ili

6/17 août 17W,

Je suis furieusement contrarié, mon cher cœur, des retards que tu éprouves pour mes lettres; pour moi j'ai le bonheur de recevoir les tiennes exactement; je suis bien sur que tu en auras reçu deux ensemble. Tu as dû recevoir celle où je te mande que M. de Guines ayant été malade, n'a pas pu partir en courrier. On attend pour en envoyer un que celui que le comte Romanzoff nous a annoncé soit arrivé. Je le suppose en chemin, d'autant que voilà trois postes que je n'ai pas reçu de nouvelles des princes. Depuis que Nassau t'a vue, il ne m'a pas écrit, et je suppose qu'il écrira par le courrrier du comte Romanzoff, mais à te dire vrai, je n'ai pas grand espoir, d'après ce que m'a mandé Galonné.

On se plait à croire que le duc de Brunswick marchant sur Paris, le sort de la France sera bientôt décidé et j'espère que le mien y tient, et qu'une fois le Roi en liberté, on me fera revenir. Au reste, moucher enfant, il faut convenir que les intérêts particuliers doivent être de peu d'effet dans les grandes affaires aux yeux de ceux qui les mènent et quand on s'y trouve fourré de façon ou d'autre, il faut se résigner, sans rien négliger pour sortir de peine. Je t'avoue que je ne sais plus que faire; je me suis voué à tous

les saints, adressé à tout le monde; j'ai fait valoir les promesses qu'on m'avait faites de ne pas tirer de coup de fusil sans moi; j'ai mandé que mon métier était la guerre, que je désirais la faire, que je le devais même ; on me répond que je suis plus utile ici, que remplacé facilement à la tête d'une compagnie, il est difficile que je le sois en Russie, et que mon vœu étant de servir la cause de mon mieux, je dois m'en rapporter à ceux qui dirigent. Les bontés de l'Impératrice qui semblent aller en augmentant après près de trois mois de société intime, la facilité qui en résulte pour traiter et suivre les affaires qui deviennent chaque jour plus importantes, et le poids que son influence doit mettre dans l'opinion, tout cela n'est pas fait pour engager les princes à me rappeler avant la fin de la crise. Songe que la Pologne n'a duré que deux mois et qu'il est possible que le sort de la France ne dure pas davantage à se décider. Enfin, mon cœur, espérons et sois sûre que mon seul désir, mon seul vœu est d'être réuni à toi.

Nous allons tous dimanche pour l'audience de l'ambassadeur de l'Empereur et celle du comte de Sternberg envoyé pour notifier le couronnement de Francfort et nous revenons coucher ici. Le temps est absolument comme la fin d'octobre en France, et le 20 de ce mois (style du pays, c'est-â-dire le l" septembre du nôtre) , il ne sera plus possible d'habiter la campagne. Nous rentrerons en ville. Je ne sais plus

OÙ je log^erai. M. et Mme Divoff, étant partis pour la Suède, ont loué leur maison et je n'ai pas voulu louer d'appartement d'avance toujours dans l'espoir d'avoir ma permission de joindre les princes. En attendant que j'en aie trouvé un qui soit commode et bon marché, le ministre de Sardaig^ne m'en a offert un chez lui, Sternberg occupant celui de l'ambassadeur de l'Empereur. Mais, je n'aime pas à loger chez les autres, c'est tout aussi cher et beaucoup moins commode.

Que nos enfants sont touchants, qu'ils sont attendrissants, que je suis malheureux d'être loin d'eux et de toi . Prenons coura^je , j 'en ai bien besoin ; j 'espère que cela ne peut plus être long.

Je t'embrasse mille fois.

10/21 août.

Point de nouvelles de Nassau, mon cher cœur, et je crains bien qu'elles ne soient pas favorables. Au reste, voilà quatre postes sans nouvelles que les tiennes et celles de la Gazelle. J'attends avec impatience et crainte celle de demain pour savoir l'effet que la déclaration du duc de Brunswick aura fait à Paris. Je te remercie des soins que tu as de ma sœur, parle-lui de moi ; elle sent le motif qui m'empêche de lui écrire; ce serait peut-être la compromettre

inutilement, puisqu'elle sait par toi de mes nouvelles. Il faut espérer que tout ceci finira bientôt. La crise est terrible; mais, il y a longtemps que je l'ai crue nécessaire et si elle avait pu être plus tôt elle eût été moins dangereuse.

Avant-hier nous avons été dîner en ville pour l'audience de l'ambassadeur de l'Empereur et pour celle du comte de Sternberg. Nous sommes revenus ici après diner. L'Impératrice est allée seule et est revenue dans sa voiture à six avec Mlle Protassoff et le comte Soltikoff, le général Zouboff, le grand chambellan et moi. En chemin, elle nous a appris que la comtesse Schuwaloff devait être à Aix-la-Chapelle ; je la croyais à Moscou, sans quoi je t'aurais parlé d'elle. C'est la femme la plus aimable qu'il y ait à Pétersbourg; elle a passé sa vie à Paris et a un ton supérieur à toutes les dames de ce pays-ci. Sa fille ainée est celle dont tu m'as écrit cet hiver. La mère a fait mystère de leur voyage, et quand elles sont venues ici prendre congé de l'Impératrice, j'ai cru qu'elle allait à Moscou. Son fils est officier dans le même régiment que Valentin et c'est son frère le comte Soltikoff qui commande le régiment des gardes à cheval. Je suppose que tu auras fait connaissance avec elle quand tu recevras ma lettre. Mais, comme il n'y a pas de politesses et d'honnêtetés que je n'aie reçues de sa part, je te prie de t'en occuper un peu. Je te remercie bien d'être sans rancune. Demande à la comtesse

Schuwaloff, elle te dira combien je désire d'être réuni à toi; j'ai encore de la peine à penser que je n'aurai pas aidé la contre-révolution de mon bras. Peut-être, si j'étais avec les princes, mon régiment viendrait-il se joindre plus tôt à eux. Et puis, il est dur d'être si loin des nouvelles qui intéressent vivement. D'un autre côté, tout disparait devant la privation de tout ce qu'on aime.

Je t'embrasse mille fois et mes chers jeunes aussi.

13/24 août.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 3 ; tu n'as pas d'idée de l'effet que me font tes lettres, et par le plaisir que j'éprouve en les recevant, tu peux juger combien je serais malheureux si j'éprouvais l'inexactitude des postes dont tu te plains quelquefois. Je te remercie de me trouver excusable. Je ne te cache pas que la peine que j'ai d'être loin de toi est encore augmentée par l'idée qu'on agit les armes à la main pour la contre-révolution et que je n'y suis pas. Je ne me suis jamais battu avec plaisir, et je sens que si cette idée ne s'était pas jointe à la crainte de te donner des inquiétudes, j'aurais eu du bonheur à combattre des scélérats, tout à la fois absurdes et atroces. Tes bulletins me font grand plaisir, toutes les fois que nous n'avons pas de courrier extraordinaire; c'est par

toi que nous avons ici les premières nouvelles, et elles sont presque toutes très vraies, ce qui est un grand point. Je te prie de continuer à m'en envoyer exactement; c'est un vrai service.

Il est arrivé un courrier des princes ; il ne m'a pas apporté de lettres de Nassau; mais, je l'excuse, parce que j'ai lu des volumes qu'il a écrits à l'Impératrice. Je t'envoie la copie de ce que me mande le comte d'Artois. Ainsi, ce n'est plus que de la besogne que dépendra mon retour, et cela m'afflige bien sincèrement, quelque persuadé que je sois qu'elle doit aller vite; mais, je doute toujours de la bonne volonté de l'Empereur pour nous servir et je crains les intrigues de Breteuil. Je ne pourrai plus t'écrire par les courriers, car Dieu sait où ils joindront l'armée, et il sera difficile de te faire parvenir les lettres de là, ou du moins, il n'y aurait rien à gagner pour le temps ni pour la sûreté.

J'aurais voulu t'envoyer le manchon de zibeline que Sa Majesté l'Impératrice m'a donné et qui te serait plus utile qu'à moi, et puis les portraits des deux jeunes Grands-ducs, en pâte dure dans le goût des médaillons dont la Grande-duchesse m'a fait présent et dont elle a sculpté elle-même l'original; mais, je ne sais pas quand je pourrai t'envoyer cela. Si je pouvais l'apporter moi-même! car enfin si la chose s'arrange, il faudra bien que le Roi envoie quelqu'un ici et pour lors, ma mission est finie et je

pars; mais, il y a si longtemps que j'éprouve l'incertitude de mon sort que je vois toujours en noir.

Je suis bien aise que tu aies vu M . de Simolin ; je sens le plaisir que j'aurais de voir quelqu'un qui t'ait vue.

Il y a deux jours, j'ai été à la chasse au lièvre; on mène les chiens courants dans un des petits bois, dont ce pays-ci est couvert, et on se tient autour du bois avec des lévriers ; dès que les chiens font sortir le lièvre, on lâche des lévriers qui le prennent, c'est assez job. Ce qu'il y a de piquant à cette chasse, c'est que quelquefois, au lieu d'un lièvre, il sort devant les chiens un renard, un loup et même un ours, et ils sont pris de la même manière, excepté Tours que les lévriers essoufflent mais n'osent pas attaquer. Pour lors, il s'assied et jette aux hommes et aux chiens qui s'approchent des mottes de terre, jusqu'à ce qu'un chasseur aille le tuer. C'est un g^rand hasard de trouver des ours dans cette saison, parce qu'ils sont toujours sur pied et se nourrissent pour l'hiver qu'ils restent sans manger dans leurs tanières ù lécher leurs pattes.

Avant-hier, j'ai été chez le Grand-duc voir manœuvrer son bataillon et je suis resté à déjeuner avec lui à Paulowski. La Grande-duchesse, qui a diné avec nous, est parfaitement remise de ses couches ; mais elle ne parait dans le monde qu'au bout de six semaines et ce sera, je crois, jeudi prochain. Le temps est toujours assez vilain, tel enfin qu'il est en P'rance

à la fin d'octobre. Il n'y a cependant pas de jours où l'on ne puisse se promener un peu ; en tout c'est un vilain climat.

J'espère dimanche apprendre par toi comment la déclaration aura été reçue à Paris ; c'est bien intéressant, et je suis toujours bien inquiet pour le Roi et sa famille, parce que les Jacobins sont non seulement des scélérats, mais des fous.

Ménage bien ta santé. Je te recommande nos Russes, je mets de l'amour-propre à ce qu'on trouve que ce que j'ai dit de toi est encore au-dessous de la vérité. Embrasse bien tendrement mes enfants. Je ne pense pas à toi et à eux sans un profond soupir et bien souvent des larmes coulent sur mes joues ; songe, cher cœur, que tu as maman, tes enfants, et moi, seul, isolé, si loin et toujours incertain sur le moment qui me réunira à ce que j'aime, mais bien décidé à ne vivre plus que pour toi; je t'embrasse comme je t'aime ainsi que mes jeunes. Mille choses tendres à maman.

Copie de la lettre de M. le comte d'Artois :

« Je ne vous cacherai pas, cher ami, que j'éprouve une peine réelle en pensant que nous monterons demain à cheval et que vous ne serez pas à côté de moi. Mais, nous devons étouffer tous nos sentiments pour n'écouter que nos devoirs, et vous êtes si utile à la cause du Roi, par les bontés dont l'Impératrice vous comble et par la manière dont vous vous con-

(luisez que nous serions coupables de vous faire quitter un poste que vous remplissez si bien. »

17/28 août.

L'Impératrice s'est occupée, mon cher coeur, de me faire avoir un logement à la ville, tout auprès du palais, qui est charmant, à ce qu'on dit et meublé à merveille ; de plus elle m'a autorisé à venir diner chez elle tous les jours, et le soir dans sa société, comme ici, ce qui est contre l'étiquette pour les ambassadeurs et sans exemple pour un étranger. Mais, comme je ne suis pas Elsterhazy pour rien, je quitterai avec plaisir toutes les distinctions pour rejoindre mon excellente femme, dont la tendresse peut seule faire mon bonheur.

Je ne connais pas la princesse Esterhazy. C'est une jeune femme qui se conduit à merveille avec son mari. 11 doit être à présent retourné dans le Brisgau, où il doit commander. Je ne connais pas non plus sa fille du premier lit qui est née depuis que je n'ai été à Vienne. As-tu des nouvelles de lady Spencer; j'espère que tu lui écris quelquefois; je serais fâché, malgré sa haine pour l'écriture, qu'elle nous soupçonnât d'ingratitude. Si tu lui écris, parle-lui de moi, qui dans mon exil, ne puis écrire qu'à toi et pour les affaires.

Il est bien bizarre que nous aimant tous les deux

i20 LETTRES DO COMTE V. ESTERHAZY

comme nous faisons, le moment où tu semblés prendre ton parti sur le prolongement de mon absence soit précisément celui où elle me contrarie davantage ; mais, tu as raison de le dire, je ne vois là que ton sentiment qui prend toujours l'expression la plus vraie et la plus sensible. Tu sens toutefois que je dois être affligé de voir que je ne peux être dans les opérations de la contre-révolution, tandis que c'est là mon métier, que les troupes m'ont témoigné de la confiance et que je pouvais espérer de faire de la bonne besogne. Il est vrai aussi que je serais malheureux de tes inquiétudes, et j'ai trop à me louer de la Providence pour ne pas m'en rapporter entièrement à elle, et n'y pas mettre toute ma confiance.

Le temps est toujours variable; les feuilles jaunissent et tombent; avec cela il ne fait pas froid, et en prenant bien son temps, il n'y a pas de jour où l'on ne puisse se promener. L'Impératrice qui ne dit pas plus son départ que son arrivée, attend, je crois, pour partir, qu'elle puisse loger au palais de la garde à cheval, qu'elle a acheté des héritiers du feu le prince Potemkin, et qui est superbe. Elle y restera jusqu'aux gelées, et rentrera alors au palais d'hiver. Il sera fini le 24, mais on craint qu'il n'y ait de l'humidité et qu'il ne sente la peinture. L'architecte répond que que non.

La comtesse Pouchkine, sœur de la princesse Mentschikoff, m'a prié de t'adresser cette lettre pour

' AKNEE 179Î Ul

elle, pour que tu la lui fasses remettre à son arrivée. C'est pour lui donner des nouvelles de ses enfants. Elle ne savait où lui écrire n'en ayant pas eu de nouvelles depuis Riga. Elle me chargée de te faire toutes ses excuses de Tembarras qu'elle te donne ; elle va partir aussi je crois la semaine prochaine, pour aller voir son oncle à Vienne, qui y était ambassadeur et qui y reste après avoir donné sa démission, y étant depuis plus de trente ans sans être venu en Russie.

Il est possible que la comtesse Schuwaloff, dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre, ne soit pas encore à Aix ; son voyage est très mystérieux. On prétend dans la ville qu'elle a été envoyée pour chercher une princesse d'Allemagne, destinée à épouser l'ainé des Grands-ducs; je n'en ai rien entendu dire ici (1).

J'ai été samedi pour vingt-quatre heures en ville pour y voir le comte Sternberg qui a été envoyé de Vienne pour faire part du couronnement, et que je n'avais fait qu'apercevoir le jour de son audience. Je suis revenu avant-hier très inquiet de tout ce qu'il y a dans les gazettes sur les insolences des Jacobins et des Fédérés, et les alarmes qui en résultent pour la vie du Roi. Quelque ridicule que soit la manière dont

(1) C'était vrai. La comtesse Schuwaloff était envoyée à Aix en grand myst^-re pour y chercher et ramener en Russie deux jeunes princesses de Bade entre lesquelles l'Impératrice voulait choisir une femme pour son petit-fils. Celle qu'elle choisirait devait être élevée à sa cour. On sait que l'une d'elles fut agréée et devint l'impératrice Elisabeth, femme d'Alexandre I". Le grand-duc Nicolas Michaïlovitch a entrepris de raconter sa vie.

m Lettres do comte v. èstehhazy

ils ont reçu la déclaration du duc de Brunswick, elle ne m'étonne pas. S'ils n'étaient que des scélérats, je ne serais pas très inquiet parce qu'en consultant leurs intérêts et leurs dangers, ils verraient qu'ils n'ont qu'à perdre en commettant de nouveaux crimes ; mais, ils sont fous et avec des furieux insensés, on ne peut compter sur rien. Gela me tourmente horriblement, et j'ai toujours une impatience mêlée de crainte, de voir arriver la poste ou un courrier.

Les princes me mandent qu'ils m'en enverront un avec leur déclaration dès qu'elle sera faite, et qu'elle sera sage, modérée et remplie des sentiments que je leur connais pour leur frère et sa famille. Si après avoir travaillé avec tant de courage et de patience à rendre l'autorité au Roi, ils ont le bon esprit de ne pas se mêler de l'administration, ils auront acquis une gloire bien faite pour les dédommager de toutes les entraves qu'ils ont eues à surmonter et des peines et des privations qu'ils ont éprouvées. J'espère qu'ils prendront ce parti-là, que leurs vrais amis ne cesseront pas de leur conseiller. La meilleure manière de déjouer les intrigants et les ambitieux qui ont tant fait de mal à nos affaires est d'en mettre le timon entre leurs mains ; s'ils font le bien en jouir sans jalousie et s'ils ne le font pas, il restera du moins un moyen de réparer leurs sottises.

Enfin, mon cher cœur, n'augmentons pas nos peines; espérons que la fin des malheurs de France

~ ^ ANNÉE ITM ils

est prochaine et que cette heureuse époque nous réunira pour jamais; ména^je ta santé, la mienne est toujours excellente, embrasse tendrement mes enfents. Aime-moi toujours et sois bien assurée que le temps et l'éloig^ement ne peuvent jamais diminuer la tendresse que j'ai pour toi, plus vive que tout ce que je pourrais dire. Je t'embrasse mille et mille fois comme je t'aime. Bien des choses à maman.

24 aout/4 septembre.

J'ai reçu, mon cher cœur, la lettre du 13 août en même temps que les affreuses nouvelles de ce qui s'est passé à Paris le 10 et le 14 qu'un vaisseau venu de Londres, en treize jours, nous a apportées. Il est impossible d'être plus révolté de la conduite des factieux et plus inquiet du sort du Roi et de sa malheureuse femille, que je ne le suis.

J'ai été hier faire une course de quelques heures en ville, pour savoir si quelques négociants n'avaient pas encore quelques détails de plus que toutes les horreurs que nous ont apprises les gazettes anglaises et celles d'Altona que le vaisseau a apportées. Le désir extrême de recevoir des nouvelles est mêlé d'une inquiétude horrible, et je ne sais si je dois plus désirer que craindre de voir arriver un courrier.

L'Impératrice a partagé d'une manière touchante

nos malheurs et nos peines; mais, à cette distance, nous ne pouvons que nous inquiéter, et faire des vœux pour que les troupes aient enfin les yeux ouverts sur la scélératesse de ceux qui ont l'influence et en abandonnant leurs chefs perfides à la rage des factieux ou à la sévérité des lois vengeresses, viennent se rallier sous le drapeau de la loyauté et de l'honneur, dirigés par les seuls princes libres de la maison régnant en France.

Ma santé est bonne, quoique tourmenté de tous ces événements passés et inquiet de ceux qui peuvent arriver, affligé aussi de ce que tu me mandes de la tienne ; je ne suis pas même bien tranquille, vu Téloignement, quand tu me mandes que tu te portes bien. Juge donc de mes inquiétudes lorsque je te sens souffrante. Mon retour est dans l'urne des événements. J'espère qu'un des premiers usages que le Roi fera de sa liberté sera d'envoyer ici me remplacer, et jusqu'à cette époque, je ne vois pas de bonnes raisons pour se flatter quej'obtienne ma liberté. Quanta ce que nous pouvons obtenir d'ici en cas de malheur, on est trop généreux pour nous mettre des conditions, et à cet égard comme à tous les autres, je ne ferai jamais que ce qui te conviendra et surtout ce qui ne m'éloignera plus du tout de qui m'attache au monde et à la vie. Ne te tourmente pas d'avance ; attendons les événements avec courage et sois sûre que je ne prendrai jamais de parti qui puisse te contrarier.

Je n*aî aucune nouvelle de Nassau, ni des princes depuis leur départ de Binçen ; je reconnais que dans ce moment, ils ont bien des choses à faire. Je suis au désespoir que tu t'ennuies ; je ne conçois pas que les dames qui te faisaient tant d'honnêtetés il y a deux ans, soient si peu honnêtes aujourd'hui. Au reste, tant pis pour elles ; quand on n'a rien à se reprocher, les défauts de politesse retombent sur ceux qui en manquent. J'avoue que je regrette que tu ne sois pas établie à Maëstricht ou sur le Rhin ; il y fait moins cher vivre et tu aurais plus de ressources surtout pour l'hiver, Aix étant affreux quand on n'y a plus la ressource de la société.

Depuis quatre jours le temps s'est remis au beau ; mais, les nuits sont longues et froides, et je crois que sans ces beaux jours, nous serions rentrés en ville. J'ai été voir mon logement, il est fort joli, au midi, et sera fort chaud, et forme un corps de logis séparé dans la maison qui joint l'Ermitage.

Je t'embrasse mille et mille fois comme je t'aime, mille choses à maman. Quand goùterons-nous donc le bonheur?

S7 août/7 septembre.

Tu as bien jugé, mon cher cœur, la peine que j'éprouvais en apprenant les horribles nouvelles de

ce qui se passe à Paris. Un vaisseau angolais, venu en treize jours, nous les a apportées, trois jours avant celles qui nous sont venues par la poste. Mais la difficulté d'écrire librement empêche de pouvoir compter sur les différents détails. Il est impossible de se faire une idée du malheur du Roi et de sa famille et de ne pas être navré de leur situation présente, et effrayé de celle que les scélérats leur préparent, s'ils ne sont pas arrêtés à temps dans le cours de leurs forfaits.

Par les nouvelles que je reçois de l'armée des princes, ils étaient encore mal instruits: mais, le roi de Prusse les avait mandés près de lui pour conférer ; ils comptaient partir le 18 de Saarbruk pour entrer incessamment en France. En apprenant ces nouvelles effroyables, je me suis rappelé l'année 1789 et j'ai béni le ciel de vous savoir tous en sûreté et loin de cette ville abominable qui est devenue le repaire de tous les monstres ; ce sont assurément les peines les plus sensibles de moins, mais cela ne peut pas détruire la douleur de voir ceux à qui on est attaché depuis longtemps, et par le sentiment et par la reconnaissance, descendre du faîte de la puissance au plus profond abîme du malheur. Quant à moi, mon cher cœur, je ne puis que me laisser aller au courant des événements.

Je dois attendre la liberté du Roi et que ce soit lui qui me remplace ; car les princes ne doivent plus rien

être dès qu'il sera libre. Que cela ne t'empêche pas tle solliciter; de quelque part que vienue mou conjjé j'en profiterai avec l'empressement que j'ai de t'embrasser, mes enfants et maman ; mais tu sens que dans ce moment, je ne puis être que passif et qu'étant resté aussi loin des coups, j'aurais mauvaise g^râce à insister à quitter mon poste avant la fin de la tragédie. Il faut espérer que ce ne sera plus long, que ce qui vient de se passer réunira encore ce qui reste d'honnêtes gens en France et dans les armées à la cause des princes et fera sentir aux gens raisonnables qu'une nouvelle constitution, quelle qu'elle soit, serait impraticable, et qu'il faut s'en rapporter à celle qui a rendu la France respectable et florissante pendant tant de siècles. Quant aux abus, la leçon est bonne, et ceux qui crient le plus contre eux doivent se rappeler la fable du jardinier et son seigneur : ces abus sont le lièvre qui mange le chou, et l'assemblée nationale a été les chasseurs qui ont percé les haies et détruit le jardin.

Que l'idée de la Russie ne te tourmente pas. Crois d'abord que jamais, je n'accepterai que ce qui te conviendra parfaitement. Que tu sois heureuse et être avec toi, ce sera éternellement le but et la base de mes actions; pour le reste, livrons-nous à cette Providence qui nous a été si favorable, au milieu des malheurs du temps où nous vivons; fions-nous aux bontés de l'Impératrice et si nous sommes dans le cas

d'en devoir profiter, sa bienfaisance et sa magnificence sont trop grandes pour y mettre des conditions. Ainsi, à cet égard sois tranquille et sois sûre que je n'accepterai jamais rien qui puisse te contrarier.

Je te remercie de ce que tu me promets de faire pour les dames russes; occupe-toi surtout de la comtesse Schuwaloff qui ne sera que très peu de temps à Aix. Je ne prévois pas qu'en parlant de moi à ces personnes que j'ai beaucoup vues ici et qui m'ont comblé d'honnêtetés, cela puisse te faire éprouver des contrariétés; elles te diront au contraire combien je t'aime et le regret extrême que j'ai d'être loin de toi. Les Mentschikoff surtout pourront te dire combien j'ai envié leur sort et me suis trouvé touché de leur départ.

Je suis bien aise que maman s'accoutume d'avance à croire que Paris ne sera pas habitable de longtemps. Au reste dans des temps comme ceux-ci, il est impossible de rien prévoir d'avance ; il faut savoir se soumettre aux circonstances et regarder mon voyage ici comme un bonheur qu'on ne pouvait pas calculer, et qui nous a été le tournant d'un avenir qui aurait pu être affreux pour nos enfants.

Adieu, cher amour, je t'embrasse mille fois, toi dont la tendresse soulage si bien mes peines, et mes enfants que tu apprends si bien à aimer, et aussi maman.

Tsarkoé-C^Io, 31 août/11 septembre.

Je suis désolé, mon cher cœur, de Tinexactitude des postes à ton égard. Quoique je ne connaisse pas cette peine, je comprends combien elle est douloureuse pour toi. Ta lettre du 21 est arrivée exactement, sois tranquille, mon cher enfant, et sur ma conduite et sur mon imagination ; mes succès ne sont que d'un g^enre à ne pouvoir ni t'inquiéter, ni t'affliçer, et ils ne sont dus qu'à la franchise et à la droiture que tu me connais, que j'ai portées dans les affaires où l'on est peu accoutumé à les voir. Quant à l'avenir, on ne m'a plus parlé de rien, et à cet égard, il faut savoir attendre les circonstances; mais, je te le répète encore, non seulement, rien ne se fera sans ton consentement mais même que selon ton vœu. Au reste, je ne t'avais jamais proposé ni à maman d'habiter ce climat-ci, il est trop rude; mais, je t'ai dit que la Russie a des parties qui sont sous la même latitude que la Provence, et il me semble que dans la position affreuse où est la France, il est tranquillisant de pouvoir compter sur un asile, mais qu'il faut espérer n'avoir jamais besoin d'en profiter.

Une estafette nous a apporté hier la nouvelle de la prise de La Fayette par les Autrichiens, mais je n'ai pas eu de lettres. Je suis très tourmenté de ce qui se passe, je crains qu'on ne renouvelle l'histoire

effroyable de Charles I*'; les scélérats veulent en imposer par la terreur, et retarder tant qu'ils pourront la juste punition de leurs crimes. Mais, au milieu du malheur que j'éprouve, je jouis de penser que toi, mes enfants et maman êtes en sûreté ; je voudrais seulement que vous puissiez vous distraire davantage et j'ai peur qu'Aix ne soit trop ennuyeuse cet hiver. Pour moi, je fais tout ce que je peux pour me distraire de toutes les horreurs de Paris; mais, je ne t'ai pas pour me calmer et tout me ramène à l'idée de la position et des craintes que l'on doit avoir pour cette famille infortunée. Quelle leçon pour les peuples! Quelle leçon pour les Rois !

Un accès de fièvre qu'a eu l'Impératrice qui n'a pas eu de suite a prolongé notre séjour ici et on y a passé la fête de Saint-Alexandre Newsky, ce qui n'était pas encore arrivé de tout le règne. Elle n'a pas paru le matin; nous avons dîné dans son intérieur et le soir il y a eu un petit bal pour les petits enfants, pendant lequel nous sommes restés à causer autour d'une table, des affaires de la France, avec Repnine et Zouboff. J'imagine qu'on partira demain ou après-demain pour rentrer en ville. Les feuilles commencent à tomber, les soirées sont longues et froides, il y a cependant quelques heures où l'on peut se promener soit à pied, soit à cheval.

Les circonstances où se trouve la France me serviront de motif pour mener en ville une vie plus retirée

que l'hiver dernier. Je serai beaucoup à la cour et chez moi. Gomment s'amuser loin de ce qu'on aime? Il faut se borner aux distractions d'un peu de société et de lecture ; je suis accoutumé à ce genre de vie depuis quatre mois, et je la continuerai.

Je suis fôché que Bombelles ne t'ait pas vue. Je n'ai pas été mécontent de lui ici, au contraire; mais, malheureusement sa mission et celles du même genre ont compromis le Roi et ont contribué à le mettre dans le danger qu'il court. Il me semble qu'ayant une fois accepté la constitution, il fallait faire le mort et défendre à ses agents de parler en son nom. La naissance des frères leur donnait le droit d'agir au leur et le Roi pouvait les désavouer et même les condamner, si c'eût été nécessaire.

Je suis bien aise que la maison de maman soit tranquille, je ne sais rien de la nôtre à Paris ; mais, peu m'importe ; mes inquiétudes ne se portent que sur toi, nos enfants et nos malheureux maîtres; il faut renoncer au bien de la fortune et se contenter d'une médiocre, suffisante pour être heureux.

Mme de Schuvaloff va à Wiesbaden et non à Aix. J 'en suis fâché pour toi ; c'est une femme extrêmement aimable et dont tu aurais été contente. J'attends ce tu me manderas des autres Russes que je t'ai annoncés. Je t'embrasse mille fois; j'embrasse mes chers enfants et maman.

7/18 septembre.

Depuis ma rentrée en ville, mon cher cœur, je mène à peu près la même vie qu'à la campag^ne. J'ai été me promener tous les matins, j'ai dîné tous les jours à la cour, excepté dimanche que j'ai été chez l'ambassadeur, et allantle soir chez l'Impératrice, j'ai fort peu de temps de voir du monde après diner et jusqu'à présent, j'ai conservé l'habitudede me coucher de bonne heure comme à Tsarkoé-Célo, et de ne pas jouer. Je continue à me bien porter. Depuis le jour de notre rentrée ici, le temps s'est remis au beau.

L'Impératrice regrette tellement de ne pas avoir été s'établir au palais des gardes à cheval ci-devant du prince Potemkin, qui est superbe, en bon air, et avec un beau jardin, queje ne serais pas étonné qu'elle y aille loger ce soir ou demain si le beau temps continue. Elle m'y a mené en voiture avant-hier, et il est vrai qu'elle y serait infiniment mieux logée qu'en ville et même qu'à Tsarkoé-Célo. Aujourd'hui que ce palais est à la couronne, il n'a plus rien d'extraordinaire, mais ce qui l'étaitc'est que, contenant les plus grandes pièces de l'Europe, il appartint à un particulier. Le jardin d'hiver, qui est sur un côté du salon de campagne, est quatre fois plus grand que le jardin de maman à Paris, il y a au milieu un temple de marbre avec la statue de l'Impératrice.

Je suis affligé, mais non pas étonné que tu n*aies pas de nouvelles de Nassau ; il ne pouvait te rien mander de positif dans les circonstances actuelles, et voilà trois ordinaires que je ne reçois aucune nouvelle de l'armée. Une gazette qui est arrivée par vaisseau de Lubeck, trois jours avant la poste, nous a appris l'exécution du malheureux M. de la Porte, et Dieu sait toutes celles qui vont suivre. Les scélérats veulent régner par la peur, et malheureusement cela leur a réussi depuis trois ans et plus. Toutes ces nouvelles m'affligent sensiblement, m'empêchent aussi de me livrer à la société, et la cour me sert de prétexte pour n'aller chez personne.

Les Sainte-Aldegonde doivent être bien inquiets de leur mère. En tout on ne voit que des malheureux.

Je ne connais pas du tout Mme Scherbing. Aussi, il me semble qu'en allant deux fois chez elle, quand elle en vient une chez toi, tu marques assez l'attention que tu veux témoigner aux dames russes et tu prouves que je ne te laisse pas ignorer les bontés que les gens de ce pays ont ici pour moi. Sa mère la princesse Daschkoff que j'ai vue hier à la cour, m'a chargée de te remercier de sa part de tes attentions pour sa fille ; elle n'en avait point eu de nouvelles directes quand je lui ai annoncé son arrivée, en bonne santé probablement puisqu'elle fait des visites. Quant aux deux autres, quoique la tante soit froide et peu prévenante en général, je suis persuadé qu'elle cherchera à te

voir beaucoup ; tu pourras la voir chez elle, chez toi, et même chez maman, lui être utile pour ses visites. D'ailleurs, on ne sera pas étonné que tu t'occupes d'elles, quand tu diras que c'est une dette que tu acquittes en mon nom, pour les bontés qu'on a pour moi dans ce pays. Au reste, je crois qu'elles ne resteront pas longtemps à Aix.

La prédiction que tu m'as envoyée est si précise en ce qui touche le passé que je crains qu'elle n'ait été faite après coup. En tout cas, Dieu veuille que la fin se réalise et que le Roi et sa famille échappent au fer levé sur eux par de vils scélérats. L'histoire de Charles P% que je me suis mis à relire, me fait frémir sur les ressemblances qui existent dans les situations de ces malheureux princes. On voudrait pousser les armées avec l'épaule pour les faire avancer; ce sont sans doute les subsistances qui les ralentissent, car des troupes sans discipline et sans officiers ne sont guère imposantes. Voilà encore Dillon parti; il faut convenir que les auteurs de cette révolution sont bien payés, comme ils le méritent. Ils ne trouveront ni dans leur conscience ni dans la considération des autres un dédommagement à leur danger ; ils se seront attiré le mépris dû aux factieux et aux traîtres et traîneront toute leur vie comme Caïn le sceau de la réprobation, même dans les pays où ils trouveront un asile, s'ils échappent à la punition qu'ils ont justement méritée.

Je vais monter à cheval avec les jeunes Grandsducs; nous allons déjeuner à Tchesmé, petit palais à une lieue et demie d'ici que Sa Majesté Impériale a fait bâtir près d'une église consacrée en mémoire de la bataille navale de Tchesmé, dans l'Archipel où toute la flotte turque a été détruite. J'ai voulu toujours commencer ma lettre avant de sortir de peur d'être pressé au retour par l'heure de la poste ; je la fermerai en rentrant; mais, en attendant, je t'embrasse mille et mille fois de toute mon àme.

Je reviens de Tchesmé où nous avons feit un déjeuner dînant. Nous nous sommes promenés une heure après diner dans le jardin. Il fait fort beau et après la promenade, nous sommes montés à cheval et revenus tout doucement et assez à temps pour fermer ma lettre avant l'heure de la poste, et t'assurer qu'il est impossible de t'aimer plus tendrement et de t'embrasser de meilleur cœur. J'embrasse aussi mes enfants et te prie de dire bien des choses tendres à maman.

10/21 septembre.

J'ai reçu, mon cher cœur, exactement ta lettre du 31 août, mais je n'en ai reçu aucune ni des princes, ni de Galonné. Ils n'avaient annoncé un courrier avec

i86 LETTRES DD COMTE V. ESTERHAZY

leur déclaration; elle est arrivée directement à l'Impératrice, et est imprimée dans les gazettes sans que je l'ai reçue. Au reste, je les crois trop occupés et trop malheureux pour leur en vouloir.

L'Impératrice a eu des nouvelles de l'armée du duc de Brunswik du l" septembre; elle était devant Verdun ; on avait déjà jeté quelques bombes dans la ville, et on l'avait sommée de se rendre ; on ne croyait pas qu'elle pût tenir longtemps. Mais, je vois encore bien des obstacles et bien des dangers pour le Roi avant que la chose soit décidée.

Quant à l'idée que tu as eue que le roi en liberté me laisserait ici, il n'y a nulle apparence et je te promets de ne pas cesser de demander mon rappel dès que cela sera possible, c'est-à-dire dès que le Roi sera libre et que les princes ne seront plus fondés à avoir des agents dans les cours.

Un autre motif qui doit te rassurer, c'est que mon existence ici étant extrêmement préférable à celle de tous les ambassadeurs, je ne pourrais en accepter une qui me mettrait sur le même pied qu'eux, ce qui serait très différent de celui sur lequel je suis. D'un autre côté, mon cher cœur, tu connais mon aversion pour la diplomatie et après avoir été accoutumé à traiter toutes mes affaires avec le souverain directement, je ne voudrais pas me plie? à n'avoir plus affaire qu'aux ministres, passer par des formes ministérielles que j'ignore et commencer un métier à cinquante-

deux ans. Voilà, mon enfant, les raisons que je donnerai, et la véritable, la plus importante pour moi est la résolution bien ferme que j'ai prise de vivre pour toi, pour ton bonheur et pour le mien, qui ne peut exister qu'autant que nous serons réunis.

Je ne sais plus trop ce que veut dire la phrase que tu n'as pas comprise; mais je suppose que j'ai voulu dire que la noblesse française ne me voyant pas combattre avec elle, et devant me supposer retenu par le service de la cause, je ne pouvais faire de démarches pour quitter mon poste, y étant resté pendant qu'on se bat, avant que tout fût décidé ; mais, cette raison m'est personnelle et ne doit pas t'empêcher de t'occuper de tous les moyens qui peuvent hâter mon retour.

Je ne conçois rien à ce que l'on ne te prie pas aux thés ; je suppose que c'est peut-être à cause de maman, car certainement, tu n'es pas autre que tu étais quand tout le monde te recherchait. Au reste, mon cœur, il faut prendre son parti, se mettre au-dessus des injustices. Compter pour rien ceux qui nous comptent de même, a été toujours ma maxime. Quand je t'ai conseillé d'avoir des thés, c'était par l'espoir que cela te distrairait; mais, si cela ne t'amuse pas ou te gène, tu fais très bien d'y renoncer. Au reste si tu es toujours liée avec Mmes de Roncherolles et de Béthune, tu peux savoir aisément par elles le motif de ce que tu appelles un abandon. Mais, puisque

tu es bien reçue partout, cela me persuade encore que c'est à cause de maman, qu'on ne te prie pas.

Je t'ai déjà mandé que je n'ai jamais vu Mme de Sherbing. Des personnes qui ont été bien avec elle m'ont dit qu'elle était très aimable, vive et de l'esprit; mais, qu'on ne voudrait l'avoir ni pour fille, ni pour sœur, ni pour femme, ni même pour maîtresse. Je conçois d'après cela que vous ne vous conveniez pas trop. Quant aux Mentschikoff que j'ai vus souvent et dont j'ai reçu beaucoup d'honnêtetés, j'attends de savoir comment tu les trouves ; je ne pense pas qu'elles t'aiment moins ni que la considération perde à ne pas être dans le tohu-bohu. Elles vivaient ici assez retirées, ce qui n'est pas la mode, car on y aime la cohue, les bals et les plaisirs bruyants. Cette année, je me retire de tout cela autant que je puis. Être beaucoup à la cour d'une part et, de l'autre, les malheurs de la France me servent de prétexte pour mener une vie différente de celle de Tannée dernière.

Avant-hier, j'ai été, après la cour, passer la soirée chez la princesse Kourakin ; on y jouait de petits jeux et on était de la plus grande gaieté. Tout d'un coup, cela m'a porté au noir et à la tristesse et je crois que j'aurais fini par pleurer si je n'avais pris le parti de sortir quand on s'est mis à table. J'ai perdu aussi l'habitude du jeu et probablement, je n'aurai pas besoin de le reprendre avant mon départ, parce

qu'allant tous les jours chez Tlmpératrice, quand même j'irais un peu dans le monde le soir, je trouverais toutes les parties commencées. Je suis d'ailleurs accoutumé à me coucher de bonne heure. S'il est temps pour toi, mon cher cœur, que je revienne occuper ma petite place, il est temps pour moi aussi de la prendre, mais il nous faut à tous les deux du courage, et voir que ne pouvant pas être heureux dans notre position, il faut savoir supporter un malheur moindre que mille autres que, sans exaspération, les circonstances actuelles pouvaient faire craindre sans parler des dangers. A combien de tracasseries, d'intrigues ne serais-je peut-être pas exposé si j'étais à la place où je devais naturellement être et qui influeraient peut-être sur notre tranquillité à venir, au lieu que le jour de notre réunion, nous ne verrons notre bonheur troublé par rien d'extraordinaire. Mets-toi, mon enfant, quelquefois à la place des infortunés, dont le nombre grossit tous les jours et auprès de qui notre sort doit paraître digne d'envie, tout triste qu'il est.

Hier, il y a eu ce qu'on appelle grand Ermitage. C'est à ceux-là que les ministres étrangers et les étrangers présents sont invités; mais, excepté le lieu qui est le même, rien ne ressemble moins aux ermitages ordinaires. Les dames sont en habit russe c'est-à-dire de cour, tout le monde s'établit dans la salle ù spectacle. Il n'y a que les personnes qui ont

les entrées qui y aillent ; les étrangers y sont invites ; c'est le premier qu'il y ait eu de cette espèce depuis que je suis ici et ce n'est pas gai. Il y a ici quatre Anglais et on en attend encore : un Prussien et deux Autrichiens ; mais, en revanche, un grand nombre de Polonais et on attend incessamment la grande députation de Pologne qui sera composée de onze seigneurs du pays. S'il y avait eu aussi près de Pétersbourg à Paris qu'à Varsovie, mes affaires seraient déjà arrangées depuis longtemps et je serais déjà dans les bras de mon amie. C'est là, mon cher cœur, le but de tous mes désirs et je puis t'assurer qu'en peignant ta tendresse pour moi, tu exprimes ce que je sens pour toi. Embrasse bien tendrement mes enfants ; dis bien des choses à maman et reçois cent baisers de celui qui t'aime mille fois plus que sa vie.

12/28 septembre.

Le cœur me saigne, mon cher cœur, de toutes les horreurs qui se commettent à Paris et si les détails qui nous sont parvenus des abominations de la journée du 2 ne sont pas exagérés, on n'a rien vu de semblable dans l'histoire des peuples les plus féroces. Je voudrais bien savoir si les du Châtelet ont enfin pris le parti de quitter cette ville abominable, où l'on

ANNÉE 170S Ui

ajoute que la peste va bientôt se mettre, par le grand nombre de cadavres qu'on a jetés dans les caves sans les enterrer. Le sort du Roi et de sa famille fait horreur, et s'il est vrai que Mme de Tourzel ait péri dans cette abominable journée, je plains bien ses enfants et son frère. En tout, mon amie, au milieu des horreurs qui nous entourent et malgré la douleur d'être séparés, nous devons nous trouver heureux d'être en sûreté, et éloignés de ce foyer de crimes ainsi que tout ce qui nous est le plus cher.

Je suis bien aise que tu ailles à Maëstricht; j'espère que le voyage aura fait du bien à tes vapeurs. Il est bien difficile que la santé ne se ressente pas des peines aussi vives de l'àme. Ma santé est toujours bonne; je ne me sens plus de ma petite chute et j'ai profité de cette occasion pour prendre les eaux de Sedlitz. Tu connais mon aversion pour les drogues ; mais, j'ai tant d'envie de conserver ma santé pour toi, que je m'en occupe de peur de te donner de l'inquiétude. Comme l'air est ici moins vif qu'à la campagne, et que j'y fois nécessairement moins d'exercice à pied et à cheval, je me suis aperçu que je dormais moins bien; peut-être aussi les événements y contribuent-ils, et cela m'a décidé à prendre des eaux, qui m'ont assez bien fait.

L'Impératrice est établie au palais de la garde à cheval depuis deux jours. J'y ai été hier, j'y vais dîner aujourd'hui et je ne serais pas étonné qu'elle ne m'y

fasse donner un petit logement, quoique ce ne soit qu'au bout de la ville. Le beau temps qu'il a fait ces jours-ci l'y ont décidée tout à coup ; mais aujourd'hui il se couvre et s'il commence à pleuvoir, elle rentrera sûrement en ville tout de suite. Tu as vu par une de mes lettres que je n'avais pas oublié la commission que tu m'avais donnée pour elle et la réponse qu'elle y a faite. Elle met un intérêt bien vrai aux malheurs de la France, et au sort de nos maîtres et continue toujours à me combler de bontés. C'est un malheur pour nous en général et en particulier que son empire soit aussi éloigné de nous; mais, mon amie, dans une calamité aussi grande, il faut chercher à envisager sa position du côté le moins défavorable, et il est impossible de faire de plans raisonnables avant de voir clair.

Une estafette arrivée à l'Impératrice et partie le 7 de l'armée prussienne, lui a apporté la nouvelle qu'on marchait sur Ghâlons, et que le maire de Varennes avait été arrêté; mais, l'approche de l'armée peut causer de nouvelles horreurs dans Paris où personne n'a plus d'autorité et où ceux qui ont de l'influence sur la populace n'ont du crédit que pour lui faire faire le mal. Certainement, la contre-révolution est assurée, mais combien de flots de sang ne coùterat-elle pas! Tu te rappelles que j'ai toujours dit, il y a déjà trois ans, que chaque mois de retard des opérations qui étaient devenues indispensables, augmente-

raît les crimes et les malheurs. Il parait que Injustice de la Providence se manifeste en punissant les principaux auteurs de nos maux. Combien de victimes innocentes auraient pu être épargnées si on eût voulu plus agir et moins nég^liger, et que la méfiance n'eût pas été entretenue par des intrigues entre des personnes qui ne devraient avoir en vue qu'un même objet.

Voilà la sixième poste que je n'ai aucune nouvelle ni de Galonné, ni de Nassau, ni des princes. Dès qu'ils ont été instruits des malheurs du 10, ils m'ont mandé qu'ils m'enverraient un courrier avec les résolutions qu'ils auraient prises. Il parait qu'ils ont encore trouvé des obstacles dans leurs projets et le mal augmente et les dangers s'accumulent.

Si tu veux écrire à l'Impératrice, tu en auras l'occasion en recevant tes boucles et ton médaillon. Le procédé est le même que pour la Reine, avec la différence qu'on dit Majesté Impériale au lieu de Majesté. Quant au style, tu peindras mieux ce que tu sens que je ne pourrais te l'indiquer, et je ne puis qu'approuver toutes tes démarches dont le but est de nous réunir, qui est le vœu le plus cher de mon cœur depuis bien longtemps.

Je t'embrasse mille et mille fois ainsi que nos enfents.

21 8epteinbre-2 octobre.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 11. Je t'ai déjà mandé bien positivement le parti que j'avais pris de n'accepter aucune place ni de rien faire que de ton aveu, et qu'avant tout, nous ne soyons réunis ; que, de plus, je me refuserais à toute place dans la diplomatie, étant une carrière où je ne veux pas m'eng^ager. J'ajouterai à cela, mon enfant, que ce que je désire le plus, c'est qu'il nous reste le moyen de pouvoir mener une vie douce et paisible loin des affaires, et vivre pour nous seuls, portant des souvenirs tristes sur tout ce qui se passe à présent dans notre malheureux pays. Mais, tu sens que ce n'est pas dans le moment de la crise épouvantable qui s'opère que l'on peut fixer l'époque où l'on se rendra inutile : quitter un poste au milieu des embarras et pendant les convulsions qui déchirent le royaume, serait se perdre dans l'opinion des autres et se préparer des remords.

Je t'ai déjà mandé que ton bulletin me faisait grand plaisir. Le dernier ne contenait que les faits que nous avions lus dans les {jazettes; la septième poste n'a pas été plus heureuse que les autres et ne m'a rien apporté des princes ni de leur part; je les crois bien malheureux. On dit que le comte d'Artois est parti

pour Naples après avoir sacrifié à la cause jusqu'à son dernier sol et celui de sa femme ; qu'ils n'ont plus de pain. Je me trouve heureux d'être loin des intrigues. Outre que je ne les ai jamais aimées, le résultat où elles ont conduit la famille royale fait horreur; et plus près des foyers, il eût été difficile de ne pas y être mêlé, de façon ou d'autre. Ce n'est pas un des moindres avantages de mon étoile, de m'avoir tenu éloigné des entraves qui ont été mises sans cesse au zèle, au courage et aux vues pures de nos princes.

Toi seule me mandes que Mmes de Tourzel et de Tarente sont sauvées; les nouvelles qu'on a ici ne sauvent que Pauline. Je n'ose plus désirer la poste que pour avoir de tes nouvelles.

Le mauvais temps a fait rentrer samedi l'Impératrice en ville; j'ai été dîner et passer la soirée à la garde à cheval; mais, je n'y ai pas logé. Je fais faire une cheminée dans ma chambre; mon appartement est charmant, mais je suis sans celle que j'aime, et une chaumière et mon amie vaudraient mieux que le plus beau palais. Mme Divoff, qui est partie pour Stockholm, a pris avec elle la poupée Moldave; j'ai ici Tétoffe turque pour la faire, mais plus d'occasion pour l'envoyer. Je voudrais aussi t'envoyer un manchon superbe, dont je veux te faire hommage, et qui est petit pour un homme. D'ailleurs, en uniforme, il est difficile de porter un manchon, et on ne peut

pas laisser un manchon de zibeline dans sa voiture ; mais, Dieu sait quand il y aura des occasions. Adieu; je t'embrasse mille et mille fois; je t'aime plus que je ne puis dire.

Songe donc que l'Impératrice a soixante-huit ans, que l'idée que l'on t'a donnée n'a pas la moindre vraisemblance ; elle a pris de l'amitié pour moi parce qu'elle m'a vu l'âme franche et droite. Depuis qu'elle m'a admis à sa société plus intime, elle a pris plaisir à causer avec moi, d'autant qu'il n'y a pas beaucoup de conversation parmi ceux qu'elle admet dans son intérieur. Zouboff, qui est son favori, n'est pas gai; elle ne lui cache rien, et il mérite sa confiance par son attachement. J'avoue qu'elle aimait à miauler; elle choisissait ses amants jeunes et fort jolis ; elle a passé sa vie à être trompée et traitée légèrement par eux. Quant à moi, d'abord, elle a voulu marquer, en me traitant bien, son intérêt pour la cause ; elle a été ensuite contente de ma conduite ici. L'habitude et l'amitié de Zouboff ont fait le reste. Au reste, mon cher cœur, les plus belles et plus jeunes reines du monde ne pourraient rien sur moi, et tout sert à augmenter mon amour pour toi.

Il y a des intrigues chez les princes; Breteuil est avec les princes ou plutôt avec le roi de Prusse. Tout cela est un tripot dont je suis charmé d'être éloigné ; je suis fâché à te voir persister à ne pas vouloir aller en Russie ; un voyage que tu y ferais assurerait peut-

-'^ ANNÉE ITttî 147

être la fortune de nos enfants ; ce ne doit être que le dernier des pis-aller; mais, enfin c'en est un, et Dieu sait si nous n'en aurons pas besoin ; ni Tlmpératrice ni personne ne me feront manquer à ce que je t'ai juré.

24 Beptenibre-5 octobre.

Je commence, mon cher cœur, par te répéter que je n'accepterai aucune place dans aucun genre, non seulement sans ton consentement, mais même sans que tu le désires ; tout ce qui se passe est fait pour augmenter ce désir. Mais, dans le chaos où nous a plongés cette exécrable révolution, il faut attendre qu'il soit débrouillé pour chercher, même de loin, la place que l'on voudrait tenir dans un coin oublié; c'est dans la secousse que produira sûrement le débrouillement, que je me serais trouvé heureux que tu pusses, avec nos enfants, être dans ce pays-ci. Nous y aurions attendu paisiblement l'établissement de l'ordre et sans être inutiles à la cause, nous n'aurions partagé ni les dangers ni les intrigues auxquels ceux qui sont près du foyer, sont continuellement exposés. Je sens les obstacles qui s'y refusent; j'en gémis, mais ne puis les désapprouver; ce n'est pas que je ne croie que tu me serais utile ici, qu'il serait avanta-

geux à mes enfants d'y être, que d'ici à la fin des conflagrations il sera difficile d'habiter la France, que ce pourra encore être long, qu'il est différent d'errer dans des pays étrangers ou d'être dans un lieu où les bontés du souverain te donneraient et agrément et considération, où maman même serait plus agréablement qu'où elle est. Mais tout cela n'est qu'un rêve auquel il serait malheureux d'ajouter foi.

D'un autre côté, est-il possible de quitter ma mission tant qu'elle ne changera pas de nature, c'est-àdire tant que l'Impératrice aura quelqu'un d'accrédité auprès des princes, puisqu'elle est le seul souverain de l'Europe qui l'ait fait. Les princes ne doivent-ils pas avoir de leur côté une personne près d'elle qui lui rende compte de leurs projets, de leurs actions et par qui elle leur fasse connaître ses intentions ou ses idées, sans le leur mander positivement : or, cette personne que le hasard y a envoyée, lui ayant inspiré confiance, les princes peuvent-ils raisonnablement la rappeler jusqu'à ce que le Roi, étant mis en liberté, choisisse lui-même les agents, et ne serait-ce pas manquer à l'Impératrice, qui les a secourus si généreusement, que de retirer d'auprès d'elle celui qu'elle distingue d'une manière plus marquée qu'elle n'a jamais fait A aucun étranger, pour y envoyer un nouveau visage qui serait au moins longtemps sans avoir le même accès ni la même facilité à traiter les affaires?

Je ne pourrai donc quitter ceci que quand la conlrerévolution sera faite et (jue le Roi sera en liberté ; ce sera le moment où je pourrai dire que je veux revenir et où aucune puissance humaine ne me retiendra loin de toi ; mais, je ne vois pas ce moment aussi rapproché que toi. On peut entraîner le Roi dans des provinces, on peut foire pis encore et ce sont ces réflexions qui, en liant notre sort à la chose commune, me font gémir si douloureusement de l'impossibilité que tu viennes passer au moins quelque temps ici. Tu verrais alors par toi-même l'absurdité de l'idée dont tu m'as parlé, quelles sont ma conduite, ma constance et ma fidélité pour celle que j'aime, et ce serait une jouissance pour moi de t'en voir le témoin.

Nassau n'a pas le temps même d'écrire à l'Impératrice et lui a envoyé quelques pièces d'écriture de làbas, en mandant qu'il ne pouvait pas écrire foute de temps; toujours à cheval ou en course. Quant à moi, voilà la huitième poste que je n'ai pas de nouvelles directes de l'armée. Nous savons qu'elle a du marcher le 1 1 , et que le 12, il y avait des coups de fusils au moment du départ du courrier.

J'ai regretté le duc de Brissac, il est mort martyr de son attachement pour le Roi et sa conduite ne s'est jamais démentie. Si tu peux te procurer une liste des victimes sacrifiées à la férocité du peuple français, tu me feras plaisir de me l'envoyer, quoiqu'il y en ait beaucoup qui aient mérité la mort par leur conduite.

Mme de Schuvaloff est en chemin pour revenir ; tu t'es mise en régule avec Mme de Sherbing; ainsi tout est dit; je crois que les princesses Mentschikoff feront plus de frais pour se lier avec toi. Je n'ai jamais vu Mme de Sherbing, mais je désire que toutes les Russes aient à se louer de toi. La princesse Mentschikoff a dû partir, le 10, de Berlin. Ainsi je la crois arrivée. Assure-la de mon respect ainsi que sa nièce. Sa sœur va partir pour Vienne cette semaine. Le jeune Torcy est arrivé hier ici. Je lui ai dit de se faire habiller et je le présenterai partout. Je sens combien je serais reconnaissant de ce qu'on fera pour mon fils quand il voyagera.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

26 septembre/? octobre.

J'ai reçu ce matin ta lettre du 18 septembre et j'y réponds le soir, quoique la poste ne parte qu'aprèsdemain, parce que je vais demain à Gatschina chez le Grand-duc jusqu'à mercredi. Voilà la neuvième poste que je ne reçois aucune lettre du comte d'Artois ni de ceux qui sont avec lui.

Je ne pense pas comme toi sur la fin des troubles de France. Je vois avec douleur que ceux mêmes qui ont versé la brouette dans la boue, ne veulent pas

prendre les moyens de la faire relever, et le roi a tant de peur du comte de Provence et du comte d'Artois qu'il aime mieux les tenir éloignés que de s'en servir. Je crois que Lille ne serait pas un lieu de sûreté pour toi, ni mes enfants, surtout pendant mon absence; je pense même qu'il ne serait pas prudent à maman de s'y établir à demeure. Au reste, si le cas arrivait que maman voulût s'y établir, je voudrais que, sur le parti que tu prendrais de choisir un lieu hors de France à sa portée, tu consultas quelqu'un de sage. Mais, encore une fois, il est bien imprudent de rentrer en France, surtout des femmes, avant que tout ne soit établi sur un nouveau pied et d'une manière solide et, sans vouloir te gêner, je t'avoue que le sacrifice de ne pas rentrer en France, sera le seul auquel je tiendrai de ta part, parce que j'en juge tous les dangers.

Quant à moi, impatient de te rejoindre, dès que j'aurais recouvré ma liberté, je regretterais, si la France n'est pas tranquille, que ce ne soit pas toi qui vienne jouir de l'hospitalité que j'ai trouvée dans ce pays et que tu ne voies pas par toi-même l'absurdité des inquiétudes qu'on est parvenu à te donner. J'aurais des volumes à écrire; mais, je ne veux pas te fâcher et ce n'est pas à huit cents lieues qu'on persuade qu'une chose est simple, facile quand on s'est figuré qu'elle était impossible.

Un point auquel il faut pourtant penser, c'est qu'il

15t LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZV

faut vivre, et que dans l'état des choses, je ne vois que nos dix mille francs de Vienne sur lesquels nous puissions compter. Réfléchis à ce que je te mande, songe au besoin que nous avons tous deux d'être réunis, à la facilité que nous aurons de vivre ici, à celle de donner de l'éducation à nos enfants et à la peine, ou peut-être à l'impossibilité de vivre en Allemagne avec notre famille si le désordre se prolonge, à l'arrivée des troupes à Paris ; tout cela doitt'éclairer. Il y a tel cas trop important pour que la raison ne se prête pas à une expatriation pour faire cesser une absence qui dure depuis quinze mois et que je ne puis supporter plus longtemps. Adieu, je t'embrasse et nos enfants mille fois.

1/12 octobre.

Je t'ai remercié, mon cher cœur, des bonnes nouvelles que tu m'as envoyées avec ta lettre du 21 septembre. Mais je suis affligé de l'inaction où l'on tient les émigrés et cela me console un peu de ne pas être à ma place en combattant avec eux. J'ai regretté le prince Charles de Ligne et me suis mis à la place de son malheureux père qui avait mis dans ce fils sa tendresse et sa gloire. |

Sans tes lettres, mon cher enfant, je me croirais

oublié de la nature entière : voici la onzième poste que je n'ai eu aucune nouvelle des princes ni de Tarmée. Je crois qu'ils ont été bien mécontents du rôle qu'on leur feit jouer. Le refus qu'on leur a fait de reconnaître Monsieur régent pendant la captivité du Roi, du moment qu'il a mis le pied en France prouve que le roi préfère son ambition et son ressentiment au bien du Royaume, où l'ordre ne peut se maintenir à mesure qu'il sera soumis, que par l'autorité d'un seul.

Quelque supposition que je fesse sur le parti que les Rebelles prendront à l'égard du Roi, grâce à la marcbe qu'on a adoptée, je crains que la besogne n'aille pas si vite que tu t'en flattes, surtout la campagne n'ayant commencé qu'au mois de septembre. Je ne puis pas dire tout ce que je pense sur cela; mais, je te ferai voir un jour ce qui a été proposé, qui est à peu près l'opposé de ce qui a été fait; je crois bien qu'on prendra un parti à mon égard, car je pense que le Roi ne se soucie pas de me voir ici, et je devrai peut-être à la jalousie et à la baine ce que je n'ai pu obtenir de l'estime et de l'amitié. Mais, n'importe, de quelque côté que vienne le bienfait, je n'y regarderai pas de si près.

Je suis étonné que tu n'aies pas reçu le paquet par le lieutenant Stackelberg; il m'a dit l'avoir mis à la poste de Francfort. La princesse Daschkoff que j'ai vue dimanche m'a demandé si j'avais des nouvelles

de sa fille, que pour elle, elle n'en recevait pas. Je ne serais pas étonné qu'il n'y eût du fâché entre elles. Au reste, la princesse est encore à sa campagne et ne vient que les dimanches en ville.

Je ne suis pas étonné que tu n'aimes pas Mme Sherbing ; d'après tout ce qu'on m'en a dit ici, il est difficile que son caractère te convienne.

On n'a aucune nouvelle des princesses Mentschikoff depuis Berlin dont elles ont dû partir le 1 0 septembre ; mais, elles ne vont pas vite et auront sûrement trouvé de mauvais chemins.

J'espère, d'ici à la fin de l'année, pouvoir t'envoyer les 500 ducats ; mais pour cela il me faut une adresse à Francfort de peur de perdre sur le change. Mais, tu sens, mon cœur, combien il est délicat de demander des secours à quelqu'un, en même temps qu'on témoigne un vif désir de partir, quand on ne permet pas aux personnes du pays de dépenser leur fortune en pays étranger, témoin la princesse qui a marié sa fille au prince Louis d'Aremberg et qui pour toucher ses revenus, est obligée de revenir en Russie. Certainement, s'il avait été possible que tu fisses le voyage, nous aurions trouvé non seulement des ressources, mais de quoi attendre tranquillement, et dans une sorte d'aisance, la fin des troubles sans que tu éprouves l'inquiétudes des dangers de la guerre. On m'a dit plusieurs fois que si le comte de Ségur n'était pas parti d'ici, il ne serait pas dans la misère qu'il

éprouve. Mais, encore une fois, quelles que soient les bontés qu'on a pour moi ici, elles se borneront à un présent plus ou moins considérable au moment de mon départ et voilà tout ; au lieu que si tu faisais un voyai^e ici, comme on connaît notre position, il y a lieu de croire qu'on ne se bornerait pas là, et que tant pour le moment présent que pour l'avenir, nous trouverions des ressources. Mais, il est impossible de se flatter de quelque chose de solide dans le cas où je partirais et même dans celui où tu ne viendrais pas faire une course. Si maman, par la position affreuse de la France, ne peut pas payer les intérêts de ta dot, tu sens que nous serons dans l'impossibilité de vivre, car si, une fois ma mission est finie, malgré les focilités que j'ai ici pour mon logement et la vie, il y a toujours dans un pays aussi cher que celui-ci les dépenses assez considérables, et mon retour absorbera une partie du présent que je suppose qu'on me fera en partant. Calcule cela, mon enfant, et compte surtout que quelque parti que tu prennes et quoi que tu préfères, je serai content pourvu que nous soyons réunis. Seulement, ne te flatte pas trop sur l'époque du retour de l'ordre ; il est impossible de calculer ce que peuvent tenter des scélérats et il y a bien des choses à dire sur les moyens qu'on a pris pour les réprimer; je doute qu'ils aient été, ni les plus courts, ni les moins chers. Dans ce cas, mon enfant, tout a des inconvénients. Si nous pouvons vivre dans quelque

coin du monde ensemble et avec nos enfants, quelque médiocrité que nous y éprouvions, je la préfère à tout; mais, s'il ne nous reste que les dix mille francs de Vienne, comment élever nos enfants et vivre nousmêmes?

C'est donc le cas de faire un sacrifice, d'engag^er Maman à venir ici passer un an ou d'y venir sans elle. Je suis sûr d'y trouver de l'aisance et de l'ag^rément pour vous deux. Le climat est dur; mais, les précautions y sont extrêmes et j'ai moins souffert du froid ici, que je n'ai fait en France. Il y a une manière de voyager en hiver qui est fort commode parce qu'on va vite et qu'il n'y a pas de mauvais chemins, de Berlin où je me rendrais au devant de toi. Si maman ne nous peut payer, comment vivrons-nous? Une fois parti, il ne faut plus compter sur rien. Jamais position plus embarrassante ne s'est présentée ; il fout en parler avec franchise à maman, même à quelqu'un de sensé et prendre un parti; sonçe qu'il est possible qu'on me laisse ici tout l'hiver. Enfin, il faut penser que je ne puis plus vivre sans toi. D'autre part, il ne nous reste aucune ressource; tous nos amis étant dans le même cas que nous, il n'y a pas moyen d'avoir recours à eux, ce qui d'ailleurs est toujours embarrassant et fâcheux. Enfin, mon cher enfant, de deux maux il faut choisir le moindre, et se trouver même heureux d'avoir à choisir; mais, ne le décide pas sur mon opinion ; consulte la raison,

demande l'avis des gens sensés, pèse, examine, et mande-moi ce que tu auras décidé.

J'ai été lundi dernier à Gatschina chez le Grandduc à vingt lieues d'ici; c'est un très beau lieu; le château est à l'ancienne manière quoique bâti du règne de l'Impératrice : les plus belles eaux du monde, un parc immense et le Grand-duc y feit construire les plus belles parties, absolument imité de Chantilly pour le foire revivre quand les scélérats le détruiront. Le Grand-duc et la Grande-duchesse m'ont reçu à merveille et se sont fort informés de toi et de nos enfants. La Grande-duchesse qui m'a embrassé devant son mari m'a ordonné de te le mander et de te dire de sa part qu'elle ne concevait pas pourquoi tu ne venais pas ici. Le Grand-duc m'a fait présent d'un fusil, d'une paire de pistolets et d'un sabre d'acier de Toula; il m'a fait promettre de revenir le voir avant son retour en ville qui n'est qu'au mois de novembre.

J'ai trouvé l'Impératrice un peu souffrante d'une légère fluxion; mais, cela ne l'a pas empêchée de dîner avec nous, dans son appartement, sans aller à l'Ermitage. L'hiver a déjà commencé ; il a neigé hier; mais, la neige n'a pas tenu; enfin, il fait ici le temps du mois de décembre à Paris. C'est la saison la plus désagréable de l'année, car une fois le froid venu, il fait toujours beau, le ciel est pur et on voit tous les jours le soleil, à la vérité, sans qu'il chauffe. Le jeune Torcy réussit très bien; partout où je l'ai

amené on l'a trouvé doux, modeste et d'une jolie tournure.

Je t'ai déjà mandé que j'allais peu dans le monde, la cour me sert de prétexte et d'ailleurs, je suis si effrayé de ce qui se passe en France que je n'ai pas beaucoup envie d'aller où l'on s'amuse. D'un autre côté, sans toi, je ne puis plus prendre plaisir à rien, il y a des choses auxquelles on ne s'accoutume pas et ton absence est du nombre.

J'attendrai avec impatience des réponses à mes lettres : si tu peux me faire revenir, je ne demande pas mieux, mais, si je suis obligé de rester loin de toi, tâche de venir me joindre; profite de l'impossibilité où se trouve maman de nous payer, pour l'engager à venir elle-même, ou du moins à te laisser partir ; enfin, mon cœur, tout me sera bon pourvu que nous soyons ensemble et que nous ne nous quittions plus. Adieu, je t'embrasse mille fois, autant que je t'aime; dix mille choses à maman, mes projets l'affligeront, je le sens et en suis fâché ; Mais comment faire? Il ne faut pas se refuser à ce que la Providence nous offre, quand on a à craindre qu'elle ne vous retire ce qu'elle avait donné à nos pères; encore une fois je t'embrasse.

5yi6 octobre.

Je suis d'autant plus fôché, mon cher cœur, que tu n'aies pas reçu la lettre que j'avais confiée au comte Stackelberg qu'il m'a mandé, le 17, l'avoir mise à la poste à Francfort. Peut-être, a-t-il oublié de l'affranchir et y est-elle restée au rebut. Il faudrait P écrire au négociant dont tu m'as envoyé l'adresse pour s'en faire informer, si tu ne l'as pas à la réception de celle-ci.

La déclaration de guerre de l'Espagne, celle qu'a faite l'Angleterre de ne pas accorder d'asile à ceux qui auraient contribué à faire mourir le Roi, en imposeront peut-être aux scélérats formant la Convention nationale, surtout cela joint aux avantages des armées du duc de Brunswick. Mais, malgré tout cela, la France éprouvera encore les secousses qui suivent la tempête, et il sera aussi peu agréable que prudent de s'y exposer; je pense donc toujours, mon cher cœur, que s'il était possible que tu viennes ici passer un an, tout se calmerait pendant ce temps-là et nous pourrions espérer trouver encore sur les débris qui nous resteraient, la paix, la tranquillité et le bonheur.

Bien des raisons me font craindre que la guerre ne soit pas finie de sitôt. En supposant même Paris soumis et la Convention qui vient de supprimer la

Royauté, obligée de se retirer derrière la Loire, les troupes étrangères ne la suivront pas, et ne feront pas une campagne d'hiver. On voudra entamer des négociations; elles se borneront à faire perdre du temps, mécontenteront tout le monde, ne serviront qu'à prolonger les troubles et rendre la France inhabitable. Dans ce cas comment vivrons-nous, errant sans argent et sans crédit jusqu'à la fin des troubles? Au contraire, ici, je suis sûr que nous ne manquerons de rien. Mon logement suffira pour nous tous, un peu à l'étroit, mais ensemble; nous vivrons avec économie, nous pourrons donner de l'éducation à nos enfants et nous attendrons réunis, que le calme renaisse pour retourner dans nos foyers.

Quant au voyage, il ne doit pas t'effrayer, tu me trouverais à Berlin au-devant de toi, d'Aix à Berlin la distance n'est pas énorme. Le plus grand bonheur serait que maman voulût être de la partie; mais je sens combien c'est difficile. Je ne pense pas cependant que son refus doive t'empêcher de faire une chose raisonnable et devenant presque nécessaire par la position de nos affaires d'une part, et le malheur impossible à soutenir, d'être encore longtemps éloignés l'un de l'autre. Le voyage d'Angleterre était encore bien plus difficile à arranger et il a eu lieu très heureusement. Cependant, tu étais grosse ; il y avait la mer à passer, je paraissais bien décidé à ne pas te ramener en France, et maman bien décidée

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à ne pas en partir et pourtant tout cela s'est arrangé. Enfin, mon cœur, causes-en avec des cens sensés. Quand on ne peut pas diriger les événements, il faut un peu se laisser conduire par eux. Mon retour dépend d'eux, mais notre réunion dépend de toi.

Je suis curieux de savoir comme tu auras trouvé les princesses Mentschikoff. Je crois que la tante te conviendra plus que la mère qui est trop vive et trop agissante pour toi ; je crois aussi que tu seras contente du prince qui, dans le monde, m'a toujours paru doux, poli quoique dépourvu d'éducation.

Je pense qu'il n'est pas permis d'écrire de l'armée, puisque voilà la douzième poste sans en recevoir de nouvelles. Gela me contrarie infiniment et fait un mauvais effet ici, de n'y rien savoir que par les gazettes .

Si tu te décides à partir, tu sais que les enfants se portent à merveille en voyage. Tu ne peux pas te faire d'idée du plaisir que j'aurai à les voir, mais surtout toi, mon amour, sans qui je ne puis plus vivre; songe bien à cela, mon cœur, c'est sur cette idée que je compte pour te donner du courage. Qu'est-ce que c'est que cent lieues, car il n'y a pas davantage d'Aix à Berlin? Le surplus, il ne faut pas le compter puisque nous serons ensemble. La princesse Daschkoff m'a beaucoup demandé de nouvelles de sa fille, elle n'en reçoit pas. Elle voulait absolument voir les articles de tes lettres où tu meparlaisd'elle, jem'y suis refusé

poliment; mais, j'en ai fait un extrait dont j'ai supprimé tout ce qui n'est pas élog^e et la supposition du grabuge, que je crois bien que tu as deviné.

Je te remercie de ton cheveu, il m'a fait bien grand plaisir et je l'ai baisé mille fois; j'ai eu envie de le mettre dans mon médaillon qui ne me quitte jamais; mais, je ne l'aurais pas vu et je veux chercher une manière de l'employer dont je jouisse davantage; mon talisman m'est bien cher, j'étais loin de penser quand je tenais tant à ce qu'il fût fini tout de suite qu'il me serait une si douce consolation dans cette cruelle absence.

La vie que je mène ici, cet hiver, me convient mieux que le tourbillon de l'année passée. On trouve fort bien ici le jeune Torcy; il a un bon maintien et n'a pas cet air qu'on appelle ici « l'air français » et qui déplaît généralement. On se prépare à beaucoup de bals et de spectacles de société; j'irai peu aux premiers et quant aux autres, je ne verrai que les petites pièces, allant tous les jours à la cour, jusqu'à neuf heures et demie.

Hier, pour la fête de l'empereur d'Autriche, il y a eu un grand bal chez l'ambassadeur; j'y ai passé un quart d'heure et suis rentré à onze heures. Je trouve que les fêtes ne vont pas à notre position, et encore moins à mon goût. Je suis obligé de te quitter, ayant ce matin une conférence avec les ministres d'Espagne et de Sardaigne, qui sont là. Je t'embrasse

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et mes enfants de tout mon cœur ; réfléchis bien à ce que je te mande et songe que mon bonheur est entre tes mains. Je t'aime mille fois plus que je ne puis te dire et t'embrasse comme je t'aime. Mille choses tendres à maman.

3/19 octobre 179S.

Mille tendres souhaits à ma chère Ursule ; son bonheur est inséparable du mien; mais, il n'en est pas pour moi, tant que je suis séparé d'elle, d'elle que j'aime tous les jours plus tendrement et qui m'a bien prouvé que l'absence ne distrait et n'affaiblit que des sentiments médiocres, tandis qu'elle augmente celui qui est fondé sur la confiance, l'estime et le besoin l'un de l'autre. C'est bien celui-là que je sens pour toi, mon cher cœur, et qui m'a fait éprouver une peine mêlée de plaisir en recevant ta lettre du 28. Tu me mandes positivement que tu ne veux pas venir ici, et cela dans un temps où je tâche, dans toutes mes lettres, de te prouver que non-seulement mon bonheur tient à ce que tu fasses le voyage, par l'incertitude de mon retour, et la peine devenue insupportable de l'absence, mais aussi par tout ce que la raison et peut-être ce que nous devons à nos enfants, peut dire de plus pressant; non, ma chère

amie, ce n'est pas de l'humeur que j'ai, mais de la peine. Les choses vont de manière à faire prolonger l'anarchie en France ; les moyens qu'on prend me paraissent contraires au but qu'on feint de s'en promettre; le rôle qu'on a fait jouer aux émig^rés jusqu'à présent, semble faire croire qu'on les hait et qu'on les craint autant au moins que les factieux. Quel moyen que je quitte la Russie dans ces circonstances, tandis que l'Impératrice se montre si bien pour notre véritable cause, et que les choses traîneront peut-être assez pour que nous ayons besoin de ses secours?

Je m'abstiens de réflexions par prudence; mais tu peux les faire. Si, d'un côté, je ne puis pas partir, de l'autre, je ne puis plus vivre sans toi. Tant que j'ai cru que l'époque de l'entrée des troupes en France serait celle de mon retour, j'ai eu du courage et chaque démarche que je faisais pour en hâter le moment, me semblait un pas que je faisais vers toi ; mais, aujourd'hui, je ne vois pas s'approcher vite le moment qui doit nous rapprocher. Je conçois que ton départ soit pénible pour maman; mais, cependant sans parler de la supposition qu'elle pourrait faire le voyage, il ne faut que consulter la raison. Quand on a le nécessaire, je suis bien d'avis qu'il ne faut pas faire un sacrifice pour avoir le superflu, que le mieux est l'ennemi du bien; mais, quand on est à la veille de manquer de ce nécessaire, quand l'éducation des enfants fait éprouver cette privation d'une manière plus sen-

ANNEE I79t 165

sible et plus irrémédiable, n'est-ce pas le cas de le faire, ce sacrifice? H ne faut pourtant pas l'exaçérer; ce n'est pas un voyage aux Indes, ni même en Amérique qu'on propose ; il n'y a ni mer, ni déserts à passer : c'est un voyage que les malades font pour chercher à retrouver leur santé, un voyage qui, si les choses s'arrangent en France, pourrait ne durer que six mois, un an tout au plus. Tu t'accoutumes, mon cher enfant, aux privations de la fortune; j'admire ton courage, et je te reconnais; mais, songe qu'elles peuvent aller jusqu'au besoin et c'est alors que je regarde comme un bonheur qu'on ne pouvait pas calculer, un asile où nous pourrons attendre ensemble la tranquillité de notre pays, un asile où nous trouvons l'hospitalité et une aisance médiocre, un asile pour l'âge où nos enfants auront besoin d'une éducation que les circonstances nous empêchent de leur donner ailleurs; j'aime mieux mourir que de vivre encore loin de toi.

Considérons donc la difficulté de quitter un poste sans la permission qu'on me refusera tant qu'on pourra, et si je l'obtenais, l'obligation où je serais de m'arracher de tes bras pour aller à la guerre sans argent, sans commodités si nécessaires à mon âge et te laisser dans les alarmes d'un danger souvent exagéré mais toujours existant. Je te laisserai dans un pays étranger sans ressources, et à la veille de manquer du nécessaire sans pouvoir donner de l'éduca-

tion à mes enfants. Nous n'en serons pas plus ensemble et nous serons plus malheureux chacun de notre côté.

En te demandant de venir ici sans maman, car tout serait levé si elle ne craignait pas le voyage, je ne veux pas affaiblir ta peine ; elle est juste et je t'aimerais moins si tu ne la comptais pas pour beaucoup; mais, je le demande à toi, à elle-même si elle peut se balancer avec les motifs que j'ai détaillés en supposant le chagrin de l'absence, égal entre elle et moi, ce que je ne crois pas. De mon côté j'ai toutes les raisons, je pourrais dire l'usage; la loi qui veut que l'on quitte père et mère pour suivre son mari; mais, je n'userai jamais de rien qui put ressembler de loin à l'autorité; je ne te parlerai pas du besoin que j'ai de voir mes enfants, ces enfants si chers, si gais, gages de la tendresse la plus vraie et la plus pure et dont le souvenir inonde mon visage de larmes ; je te parlerai encore moins des bienfaits de l'Impératrice auxquels nous pourrions nous attendre ; je méprise l'or autant que toi, mais j'ai connu la misère et je l'ai vue hideuse quand elle ne pouvait atteindre que moi ; juge de l'effet qu'elle doit me faire quand elle peut frapper une femme que j'adore et ses enfants.

Je ne blâme pas tes motifs qui te font croire à l'impossibilité de faire un voyage ici ; mais je les combats et je crois victorieusement, aux yeux de tout être raisonnable et sensible. Quand les devoirs sont des deux

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côtés, on suit celui qui est le plus instant et n'en fais-je pas la cruelle expérience? Mon devoir de mari, de père n'a-t-il pas cédé à celui d'être utile à la cause de l'honneur? Calcule, compare et ajoute aux raisons que je t'ai dites le plaisir d'être ensemble sans se séparer, sans courir des dangers et pour moi de te prouver évidemment l'absurdité de mille raisons que tu supposes, de jouir de tes succès, enfin de voir luire le bonheur dont je suis privé depuis mon absence, mais, surtout depuis que la marche des opérations et tout ce qui se passe reculent d'une manière incertaine le temps où je pourrai partir; viens, mon amie, viens dans des bras qui te sont ouverts, montre mes lettres à maman. Si elle pouvait se déterminer à venir aussi, nous jouirions sans peine du bonheur d'être ensemble; mais, je ne m'en flatte pas. L'hiver ici est rude, mais les précautions sont si multipliées qu'on y sent moins le froid qu'en France, et il n'est pas malsain; d'ailleurs, le séjour ne sera peut-être pas long et dans des temps comme ceux-ci, qui peut calculer les événements?

Voilà treize postes que je n'ai reçu de lettres ni des princes, ni de l'armée ; je crains quelquefois qu'on n'intercepte les lettres.

Je suis charmé que les princesses Mentschikoff te conviennent; je crois qu'elles gagneront encore à être connues, du moins c'est l'effet qu'elles font ici, surtout la tante. Je te remercie de tout ce que tu fais

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pour elles et de l'effet de sensibilité qu'a fait sur toi leur présence; elle ne m'étonne pas, et tout me fait aimer mon Ursule toujours, toujours davantage.

Je me suis acquitté de ta commission pour l'Impératrice. Elle a reçu tes remerciements avec bonté et m'a demandé si j'avais reçu ta réponse sur le désir que je te témoigne de te faire venir; je lui ai dit que je l'attendais et la craignais, connaissant ta tendresse pour.maman.

— Mais on quitte sa mère pour son mari qu'on aime, et vous aimez trop la comtesse pour qu'elle ne vous aime pas; au reste, je serai charmé de faire sa connaissance. Qu'elle se décide à nous amener mon petit officier.

Voilà sa réponse.

Je ne suis pas étonné que les assemblées t'ennuient ; mais, je suis charmé que tu y ailles et j'ai un peu compté sur l'arrivée des princesses Mentschikoff pour t'y faire un peu aller. Je suis sûr qu'elles auront des égards pour maman et je n'ai pas douté qu'elles ne te trouvassent à leur gré. Tu as, mon cher cœur, tout ce qu'il faut pour plaire à tout le monde surtout aux gens sensés et sensibles. Dis bien des choses de ma part à la princesse et rappelle-lui la promesse qu'elle m'a faite de me mander au vrai comment elle te trouve et mes enfants. Ne m'oublie pas non plus près de la princesse Hélène ; dis-lui que je ne sors

jamais en frac sans sa canne, mais j'ai été obligé de renouveler le cordon. La princesse Pouschkin, sœur de la princesse-tante, part lundi prochain. J'ai été mercredi chez elle ; elle avait été la veille au bâl de l'ambassadeur et ne s'en était pas bien trouvée; elle était fort souffrante le lendemain. Elle espère que le voyage rétablira sa santé qui est fort délabrée. La mienne est fort bonne; mon sommeil est un peu revenu, mais c'est ce qui va le moins bien; c'est aussi feute d'exercice; car il est impossible d'en faire par ce temps-ci qui est le plus mauvais de l'année. On attend l'hiver pour la fin de ce mois; pour lors, le temps est sain et toujours clair.

Je te prie de m'envoyer toujours des nouvelles et de les joindre à ta lettre en forme de bulletin, mais de ne m'envoyer que celles qui sont sûres et mettant aux autres un o on dit» ou «on prétend » . La disette des nouvelles est extrême ici, surtout de celles qu'on peut assurer; la Gazette de Hamboujg est notre plus sûre ressource.

Dis bien à nos enfants que je n'oublierai pas de leur apporter des joujoux; mais je voudrais bien les leur donner à Berlin en chemin pour venir ici. Je suis désolé de t'affliger, mais mets-toi à ma place, c'est bien vrai, je ne puis plus vivre sans toi. Tant qu'on voit un terme, la patience se soutient, mais depuis qu'on m'a laissé ici en entrant en France, elle est tout à feit à bout. J'ai besoin de toi à tout moment;

je t'en prie, que cette idée ajoute encore un peu de force à toutes mes bonnes raisons.

Je t'adore et je t'embrasse; viens, ma chère amie, viens, je t'en prie.

12/23 octobre.

Le même jour, mon cher cœur, que j'ai reçu le bon bulletin que tu as pris la peine de copier, une estafette partie, le 12, de Verdun, nous a appris la retraite des armées combinées; la consternation a succédé à la joie. Combien va augmenter l'audace des factieux ! Avec quel acharnement ils vont tomber sur les biens et les propriétés des émigrés, et comment vivront les princes et la malheureuse noblesse qui n'a pas su courber la tête au joug des rebelles et au fer de leurs bourreaux? Combien de temps enfin durera cette anarchie qu'une bonne bataille eût pu faire cesser au moins dans une partie de la France? Tu auras pu voir par mes dernières lettres que je ne voyais pas l'avenir rose. Sûrement, ils se dévoreront eux-mêmes; mais, ils couvriront la France de décombres avant qu'on puisse rentrer. Songe à cette idée que de plusieurs maux il faut choisir le moindre. La nécessité est un grand maître, et, quand on a des enfants, il faut consulter l'avenir. Au reste, je ne

t'ennuierai pas de ce que je mandais dans ma dernière lettre. Ce qui vient de se passer prolongera probablement mon séjour ici, et je n'y puis plus vivre sans toi, ou fais-moi revenir ou viens me joindre.

L'Impératrice, à qui je parlais des difficultés qui se trouvaient à ton voyage par ta tendresse et ton dévouement pour maman, disait qu'il fallait l'enlever. Avec cela, j'approuve ta délicatesse. Mais, quand nous aurons des détails sur l'affreuse nouvelle de la retraite des troupes et par conséquent de la durée de l'anarchie, au moins pendant deux ans, sans compter les convulsions qui se feront ensuite ; je t'enverrai une lettre pour maman que tu lui remettras si tu l'approuves. Je croirais manquer à ce que je lui dois et à mes enfants si je ne lui mettais sous les yeux, sa position et la leur; à mon âçe plus avancé que le sien, on fait de grands voyages et quelque contrariants qu'ils soient, il faut calculer les circonstances. Venir en Russie, ou rentrer en France sont les seuls partis qui lui restent. Il ne faut pas se flatter, ses biens seront confisqués, vendus ou pillés, si elle reste hors du pays et, cependant comme j'aime mieux qu'elle perde ses biens que de courir le moindre danger, c'est de ne pas rentrer en France que je lui conseille. Mais, alors, il ne faut pas s'exposer à mourir de faim soi et ses petits-enfonts, pour s'obstiner à être quelques lieues plus près des débris de ses terres. Le hasard nous donne un asile où nous pouvons attendre les

événements, où nous pouvons donner de l'éducation à nos enfants, et nous pouvons trouver des ressources que le malheur général nous empêchera de trouver parmi mes compatriotes. Gevoyag^e que j'ai conseillé, je le trouve indispensable aujourd'hui; on pouvait ne pas se décider quand on était en droit de croire que bientôt tout serait fini ; mais, le temps qu'on a perdu, les scélérats qui gouvernent, le désordre de l'intérieur, tout annonce un temps considérable avant de pouvoir jouir de la paix, et pendant ce temps comment vivre? Nos meubles sont séquestrés, ils seront bientôt ou vendus ou pillés. Est-il raisonnable de dire : «J'aime mieux être à la mendicité, y réduire mes enfants plutôt que de faire un voyage, dans un temps où il sera possible d'avoir de quoi le faire commodément. »

Quand tu m'as écrit ta dernière lettre, les succès apparents des armées pouvaient laisser de l'espoir prochain ; leur retraite si elle est vraie, car je me plais quelquefois à en douter, le détruit du moins pour bien longtemps et puis cette absence, cette cruelle absence! Songe que j'ai eu hier cinquante-deux ans, et que chaque jour passé loin de toi, est un supplice.

Dis aux princesses Mentschikoff que j'ai donné de leurs nouvelles à la comtesse Pouschkin qui est très fâchée de n'en pas avoir directement; elle a été voir les enfants qui se portent bien. Embrasse les miens bien tendrement et fais cesser notre séparation de

façon ou d'autre. La nouvelle de la retraite des troupes m'a atterré. J'ai beaucoup à écrire. J'ai reçu une lettre de Galonné du 23 septembre. J'aurais jugé d'après sa lettre que tout va mal. Je t'embrasse comme je t'aime.

14/25 octobre.

La poste n'est pas arrivée, mon cher cœur; mais, l'estafette a apporté la confirmation des mauvaises nouvelles qui nous étaient parvenues dimanche. Rien ne pouvait nous arriver de plus fâcheux dans le monde. Le malheur des princes et des émigrés est à son comble, l'audace des rebelles va prolonger l'anarchie et les désordres en France, et toutes les propriétés de» absents vont être ou données ou pillées. Tu auras pu juger par plusieurs lettres, que ce devait être l'effet des intrigues et des méfiances. Dès que j'ai vu que l'on ne communiquait pas les plans aux princes, que Breteuil avait de l'influence, et que l'on empêchait Monsieur de prendre la régence, tandis qu'après avoir divisé la noblesse en trois corps, on la mettait en troisième ligne, j'ai prévu ce qui est arrivé. Les Français qui se seraient réunis à leurs princes et à leurs anciens officiers, se sont battus contre des étrangers qui n'auraient jamais dû entrer en France

que comme les auxiliaires et les protecteurs des princes et de la noblesse, et non en leur propre nom.

Quant aux motifs qui ont empêché de se battre, qui ont déterminé des négociations et fini enfin par une retraite honteuse et dont les suites peuvent être affreuses, je les comprends aussi peu que ceux qui ont fait retirer M. d'Espach d'auprès de Landau pour livrer l'empire et les magasins aux rebelles.

Tout cela me confirme dans ma résolution de vous engager encore maman, toi et mes enfants à venir ici passer un an. J'attends d'avoir reçu de tes nouvelles pour écrire en détail à maman à ce sujet, car je crois lui devoir dire la vérité, et on s'expose trop en attendant toujours. Si elle s'était décidée à sortir de France dans le même temps que nous, elle aurait pu réaliser des fonds, faire passer de l'argent ou des effets pour vivre quelques années ; mais , à présent, il faut regarder son bien comme perdu, au moins longtemps et tâcher de vivre de façon ou d'autre.

Il y a ici un abbé Chevalier, homme de mérite qui a beaucoup voyagé et qui sait toute les langues ; si tu te décides, comme je l'espère, je te l'enverrai avec Joseph et l'argent nécessaire pour venir. Il faudra venir commodément, avoir vos lits avec vous et séjourner quand vous serez fatigués. Songe que si tu ne viens pas, Dieu sait quand nous nous reverrons et que les émigrés sont sans ressources. Ce ne peut être que l'Impératrice qui puisse leur être de quelque

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secours. On verra peut-être par rexpérience que si Ton eût suivi son avis, il y a un an, tout se serait passé bien différemment. Je te demande si c'est dans un moment de malheurs comme celui-ci que je puis obtenir mon congé, ni qu'il serait honnête de le demander; songe surtout que je ne puis plus vivre sans toi. Ajoute si tu veux à cette raison, feite pour toucher ta belle âme, toutes celles que je t'ai déjà mandées dans mes dernières lettres, et que le peu d'espoir que cette malheureuse retraite nous laisse doit rendre encore plus pressantes. Souviens-toi que l'occasion n'a qu'une touffe de cheveux sur la tête et qu'il faut la saisir quand elle se présente bien.

Le Grand-duc est venu aujourd'hui pour célébrer le jour de naissance de la Grande-duchesse; ils m'ont engagé à aller demain avec eux à Gatschina et je reviendrai après-demain. Mercier attendra ici la poste, car nous partons avant huit heures, et m'apportera j'espère, de tes nouvelles.

L'Impératrice met un intérêt bien vrai aux malheurs de la France, et témoigne le désir d'affaiblir le nôtre. EUle me parle souvent de ton voyage, et m'ordonne de te mander qu'il ne doit pas t'effrayer. Elle a fait dans son empire plus de deux fois la valeur du chemin qu'il y a d'Aix-la-Chapelle ici, et une fois la neige venue et le traînage, ce n'est pas du tout fatigant et on va un train incroyable. J'écrirai à maman pour la presser de venir. Si une fois je pouvais être réuni à

VOUS tous, je serais capable de supporter de grandes peines, mais seul il y a de quoi y succomber. Ah ! mon amie, si tu m'aimes, viens; il n'y a que cela de sensé, de raisonnable et mon bonheur y tient; tâche d'amener maman, car enfin ceci sera long; il faut ou rentrer en France ou venir ici, car nous mourrions de faim en Allemagne; songes-y. Je te baise.

2 octobre/22 novembre.

Il n'y a plus à balancer, mon cher enfant; il faut absolument venir ici, tout de suite. Il est impossible de penser à mon retour. Je viens de recevoir une lettre de Galonné désespérante. Les émigrés ont été envoyés au pays de Liège, après avoir été persécutés tout l'hiver dernier et retenus dans l'inaction. Dès qu'on a commencé à agir, on les a divisés et placés sur les derrières; aujourd'hui on les calomnie. Breteuil a tout perdu ; ses intrigues perdront le peu qui reste. La manière dont on les a employés, le refus de laisser prendre à Monsieur le titre de Régent, le mystère qu'on a fait ici du plan des opérations, le désir qu'on a eu de ne pas avoir de troupes russes, mais plutôt de l'argent afin d'empêcher qu'on ne puisse en donner aux princes pour soutenir la malheureuse noblesse, tout annonce qu'on veut la sacrifier, et le

Congrès qui se prépare va achever de les abimer. On les hait plus que les rebelles qui désolent la France qu'on a mieux aimé perdre que d'employer le seul moyen qu'il y eût de la sauver. Le seul espoir qui reste est dans l'Impératrice. Quelque faible qu'il soit, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir rien néglifjé pour menacer aux princes la continuation de sa protection, dont ils ont déjà (jrand besoin, et que le résultat de ce congrès, où seront leurs plus cruels ennemis, rendra peut-être encore plus nécessaire. Quitter la Russie dans ce moment-ci .serait une trahison, dont je suis incapable; mais je ne puis pas vivre sans toi.

Pour ne pas répéter ce que j'ai déjà mandé et à maman sur mes inquiétudes pour l'avenir, sur le danger qu'il y a de rentrer eu France et sur l'impossibilité de se soutenir en Allemagne sans avoir de revenus, je me bornerai à te dire que l'Impératrice qui a bien voulu entrer dans ces détails et qui sait combien je suis malheureux loin de toi, m'a dit de faire partir l'abbé Chevalier en même temps que le courrier à nos malheureux princes. Elle m'a fait donner pour ce voyage mille ducats dont je chargerai l'abbé ainsi que des cinq cents que je te gardais. Ils arriveront peut-être avec Joseph avant ma lettre et il faudra partir au plus tard avant Noël.

Je désire bien que maman veuille se résoudre à venir; mais, je te prie de lui dire que si elle s'obstine

à rester, et que les circonstances malheureuses la décident à venir au printemps, j'irai la chercher où elle voudra et qu'elle trouvera ici les mêmes bontés de la part de l'Impératrice.

L'abbé, qui voyage sous un autre nom, est un homme de lettres, membre de plusieurs académies. Il a refusé d'aller secrétaire d'ambassade en Turquie et fait ce voyage par amitié ou plutôt pour nous obliger. Il travaille avec moi et j'en suis très content. Il est occupé d'un grand ouvrage qui sera charmant s'il peut le finir. C'est un voyage d'Anacharsis moderne; c'est le même cadre que l'abbé Barthélémy; mais, au lieu de mener son voyageur en Grèce, il le conduit dans toute l'Europe, en fait connaître les mœurs, l'histoire, et suppose des conversations avec les hommes les plus célèbres. Pour mieux remplir un objet, il voyage souvent à pied. Il a fait l'éducation de M. de La Boulaye. Il m'a vu malheureux de ton absence, inquiet de tes moyens de vivre et de la manière dont tu pourrais venir me joindre ; il s'est offert d'aller te joindre. Il sait les langues, connaît toute l'Europe. J'en ai parlé à l'Impératrice qui m'avait dit qu'il fallait chercher quelqu'un et elle a voulu qu'il partît tout de suite pour profiter de l'hiver pour ton voyage. Je t'enverrai ma calèche qui est solide et commode et où quatre personnes peuvent tenir. Elle ira en avant avec les lits et la cuisine, afin que tu trouves les lits tendus et le

souper des eiifents prêt. A.vec la berline et la voiture dont il fendra foire arranger le siège pour mettre un domestique sûr, afin d'en avoir un avec toi, cela fera treize places et je pense que tu n'auras que trois femmes, deux laquais, un cuisinier, l'abbé et Joseph, ce qui fera neuf sans les enfants. Si Szalaz veut faire le voyage, je voudrais que tu le mènes. Gela ne coûte pas plus cher en Allemagne et c'est un vieillard qui nous est bien fidèle et attaché. Il faudra vendre les chevaux et s'il y a des objets qui ne sont pas absolument nécessaires et qui en vaillent la peine, sinon les laisser quelque part. Je voudrais aussi que tu fisses vendre la calèche qui est à Mayence et que tu fisses envoyer à Francfort les effets qui y sont pour prendre les papiers avec toi et vendre les vieux habits ou les donner aux gens et prendre ce qui en vaut la peine.

Il ne faut pas s'effrayer de ce voyage. Si les choses s'arrangent vite, nous reviendrons même cet été; mais, je ne me flatte pas qu'elles prennent de sitôt une bonne tournure ; tout annonce des malheurs ; déjà la division se montre dans l'assemblée et l'expérience a prouvé que ce n'est pas la majorité qui décide, mais le parti qui est de l'avis de la populace. Dieu sait où cela peut mener.

J 'ajoute à ce que l'abbé te remettra , sur quoi seront prélevés les frais de sa route, vingt louis de France que j'ai ici et que je te prie d'accepter pour acheter des modes qui sont fort chères en Russie. Notre posi-

tion ne nous permet pas de concourir à la mag^nificence de ce pays-ci qui est extrême ; mais il faut y suppléer par du simple, du neuf, de la mode et du bon goût. Je t'enverrai une note que la princesse Galitzin me donne sur ce qu'il y a de plus cher dans ce pays et tu pourras aller t'en informer aux princesses. Mais, ici elles ne se mettaient pas très bien.

Je ne leur répondrai pas aujourd'hui ; je suis trop occupé du départ de l'abbé et de Joseph. Et puis les nouvelles d'hier sont déchirantes pour la noblesse. Mais, elle a ici une bonne amie qui fera ce qu'elle pourra. Je t'écrirai plus en détail par l'abbé, car j'ai toujours peur que les lettres où je me livre trop, ne te parviennent pas.

Tu ne peux pas te faire d'idée de l'état où je suis depuis que j'espère te voir. Situ pars le 17 décembre, tu pourras passer les fêtes de Noël à Berlin et être ici dans le courant de janvier ; les chemins sont beaux à cette époque. J'irai sûrement au-devant de toi à Rig^a, à deux cents lieues d'ici, et si je puis m'absenter plus longtemps à cette époque, je tâcherai d'aller plus loin. Figure-toi le bonheur de te voir, de t'embrasser, de voir mes enfants! Que ces deux mois et demi vont me paraître longs ! mais songe que chaque tour de roue te rapprochera de moi. Si maman ne vient pas, tu seras fort bien logée ici ; j'ajouterai le loyer du bas où pourront loger Mercier et sa femme, la cuisinière et même deux gens, et je crois que le loyer sera de

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cent écus par an. Nous aurons une antichambre, un joli salon, un cabinet pour moi, une chambre pour nos enfeuts qui ont une sortie séparée ; dans l'antichambre, il y a un cabinet avec un lit pour les cens où couche Joseph; on pourra en mettre d'autres dans l'antichambre qu'on enlève le matin, cuisine, remise, etc. et cela tout près du palais et dans le plus beau quartier de la ville. Si maman vient, tu me manderas si elle veut loger avec nous ; pour lors, je chercherai une autre maison, car il n'y aurait pas de place ici; si au contraire, elle veut loger seule, je crois que je trouverai ici près. En tout cas, je chercherai; mais il faudra le savoir d'avance. Si, parmi nos gens, il en est qui répugent à venir, il ne faut pas les amener. On a des Russes ici tant qu'on veut et à très bon marché ; mais, il ne faut pas que cette considération empêche de garder un bon domestique qui veut bien vous suivre, surtout à cause des enfants. Quant au voyage, ne t'en effraye pas ; je chargerai l'abbé d'acheter à Leipzig des pelisses pour nos gens; c'est le lieu où elles sont le moins cher; et avec cela des bonnets fourrés et des moufles, on brave le froid; en voiture, on ne le sent pas pourvu qu'on ait de bons sacs à pieds, et d'Aix à Riga avec son lit et un cuisinier partant au jour et s'arrêtant la nuit, on trouve toujours des gites passables. D'ailleurs, rien n'est aussi sain que les voyages, surtout l'hiver. Je te conseillerais de te mettre de temps en temps dans la berline

avec deux personnes et deux enfants ; rien ne repose autant que de changer de place; au reste, tu auras encore plusieurs de mes lettres; je t'écrirai toujours à Aix, jusqu'à ce que j'ai nouvelle de l'arrivée de l'abbé ; je te prie seulement de ne pas perdre du temps. J'espère que le voyage et surtout le plaisir d'être ensemble te débarrasseront de tous tes petits maux.

Il n'y a pas un mot de vrai de ce qu'on dit de Nassau ; il n'a pas été mal vu, et il a fait même des choses difficiles, qui lui étaient personnelles. Du reste, il n'est plus question d'autre chose à présent que de ton arrivée. Le congrès ne peut produire que des malheurs; car comment croire que des négociations se feront plus craindre que ne l'ont fait des armées?

Il est vrai qu'elles ont manqué toutes leurs opérations, pour n'avoir pas voulu se borner à être les auxiliaires et les protecteurs d'un Régent autour de qui se seraient réunis les Français ({ui, avec raison, ont répugné assez aux Prussiens et aux Autrichiens. Les quartiers d'hiver ne seront pas tranquilles ; la propagande va travailler les Pays-Bas, le Palatinat, enfin tous les pays qui sont déjà mal disposés, et je ne prévois que des malheurs. Tu me parles de guerre continuée, mais, mon cœur, à peine est-elle commencée. Cette campagne-ci devait être brillante et décisive si l'on avait voulu se battre; elle a été ruineuse, avilissante, et on est beaucoup moins avancé qu'en la commençant.

Pour en revenir à ce qui nous intéresse, lu n'es plus libre d'hésiter. Les bontés de l'Impératrice font plus qu'un ordre, et je me flatte que, puisque c'est le seul moyen de nous réunir bientôt, il te sera moins dur à exécuter. L'abbé emploiera toute son éloquence pour persuader maman ; je sens quelle consolation ce serait pour toi de la convaincre qu'elle doit venir ici.

Depuis qu'on sait que tu arrives, toutes les dames s'empressent à s'offrir pour t'étre utile. Celle entre les mains de qui je compte te remettre en arrivant pour les visites, les emplettes, etc., est la comtesse Golowin, nièce du g^rand chambellan. Ellle aime son mari par-dessus tout et n'a point de société intime, quoiqu'elle soit bien avec tout le monde ; elle a une bonne maison et aime peu à courir; elle est à peu près de ton âge. Ensuite, tu choisiras les femmes avec qui tu voudras te lier davantage; mais, il faudra voir tout le monde, d'autant que je suis sûr que chaque société particulière fera des frais pour t' attirer.

Je suis quelquefois comme si tu arrivais dans quatre jours; la tète me tourne, mon amour. J'ai vu hier à la cour des petits enfants danser la russe et la cosaque ; les petites grandes-duchesses la dansent très bien. Tintin l'apprendra; il sera sûrement des Ermitages et toi aussi ; tu verras que tu t'y amuseras ; nous serons ensemble et puis on y est si libre, sans prétention. Et l'Impératrice y est charmante; elle aime

184 LETTUES DU COMTE V. ESTERHAZV

beaucoup les enfants; tu amèneras ton oiseau et le petit bon chien. Mon Dieu, je serai donc heureux encore! je t'embrasse mille et mille fois; je vais compter tous les jours jusqu'à ton arrivée ; ménage bien ta santé, embrasse mes enfants. Je plains maman si elle ne vient pas.

19/30 octobre.

Je vais répondre, mon cher cœur, à tes lettres du 9. J'ai reçu la première à Gatschina où j'ai été passer deux jours; nous n'avons fait que parler de toi dans le voyagfe. La Grande-duchesse, sans te connaître, m'a chargé de te dire mille choses tendres et de t'engager de sa part à venir attendre ici la fin des malheurs de la France; le Grand-duc m'a ajouté de t'en prier de sa part à lui. Je t'envoie une lettre pour maman, lis-la avec réflexion et porte tes regards sur l'avenir. Ce qui se se passe augmente l'audace des scélérats, et si les émigrés rentrent un jour dans leurs biens, ils les trouveront tellement dévastés qu'à peine pourront-ils y vivre. Songe bien qu'autant nous pouvons compter sur les bontés de l'Impératrice, toi étant ici, aussi peu pouvons-nous nous flatter qu'elle fasse quelque chose pour nous, quand nous serons rentrés dans la classe générale. Dis-toi bien que si, malgré toutes nos prières, maman s'obstinait à rentrer en France, ce

ne serait pas une raison pour que tu rimitasses. Ta position est encore plus critique que la sienne, et les dang^ers seraient bien plus grands.

Que ferais-tu seule, loin de moi et d'elle? car il ne faut pas se flatter : nos princes et notre noblesse n'ont plus de ressource que dans les bons offices et dans l'influence d'une souveraine par qui la France eut été sauvée déjà si elle eût été crue et si ses sages conseils eussent été suivis à la lettre, mais au contraire... Je crains toujours que par l'effet de l'habitude que j'ai de penser tout haut avec toi, je n'aie commis quelque indiscrétion. Eln tout cas, je vais laisser toute politique ; tu peux la jug^er mieux que moi; je ne vois que les résultats; ils sont épouvantables, et font frémir pour l'avenir, non seulement de la France, mais d'une grande partie de l'Europe.

Ce qui s'est passé aux Troux (1) m'afflige, mais ne m'a pas étonné. Crois qu'ils veulent tout prendre et ne rien laisser aux émigrés. Ceux qui rentreront ne garderont même pas grand'chose de leurs biens et risqueront leur vie; tout sera vendu ou pillé. Il n'y a donc pas un moment à perdre pour venir ici trouver la tranquillité qui ne se rétablira pas de longtemps en Allemagne, dis-le bien à maman, car.il faut vaincre son irrésolution. La Suisse elle-même a déjà deux partis, celui des aristocrates et celui du peuple, .le

(1) Cette terre, appartenant à ia comtesse d'Hallweil, Lelle-uièrc d'Esterhazy, avait été saisie comme bien d'émigré.

t'embrasse de toute mon âme. L'Impératrice vient encore de me dire les choses les plus tranquillisantes pour toi et nos enfants. Viens, viens vite.

36 octobre-6 novembre.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 14, en même temps que la nouvelle de l'évacuation de Verdun, qui nous présage d'autres malheurs. La conduite des habitants des bords du Rhin lors de l'invasion des rebelles avec Gustine, les dispositions déjà connues d'une partie de l'Allemagne, du pays de Juliers, de celui de Hanau où on a même planté l'arbre de la liberté, tout cela me déciderait à ne pas te laisser à Aix, si des raisons bien plus pressantes ne te forçaient de venir ici. Le congrès ne peut rien faire de bon, car la première base que les scélérats mettront en avant pour négocier, c'est qu'on abandonne les émigrés et qu'on reconnaisse la république. J'espère que l'on n'aura pas la bassesse d'accepter ces conditions ; cependant, je ne jurerais de rien, et il y a dans ce congrès des gens qui veulent négocier à quelque prix que ce soit, et qui détestent peut-être plus les princes que les factieux. L'Impératrice va écrire au comte d'Artois; mais, il n'en faut rien dire, je t'écrirai plus en détail par l'abbé. J'attends pour le faire partir

(ju'll parte un courrier d'ici pour l'armée et on attend pour l'envoyer, que celui qui est annoncé du comte Homanzoff soit assuré. Il n'est plus question d'hésiter, mon cher cœur, il faut venir tout de suite ; c'est le seul moyen de pouvoir arriver; sans cela, nous mourrons de faim dans nn an. La position de tes affaires et le peu d'espoir de les améliorer en restant en Allemagne, le prouvent. Quant à rentrer eii France, il faudrait être fou pour y penser, pour toi et mes enfants; ainsi je te le répète, il n'y a pas à hésiter: il faut venir ou mourir de faim.

Je suis souvent triste : la position du Roi, celle des princes, celle de la noblesse, m'arrachent l'âme. Toute l'Europe est menacée, le mal français Q&gne partout, et cela doit être; c'est la (juerre de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose et des scélérats contre les (jens de bien. Avec cela des intrigues, des soupçons, des arrière-vues ont fait trouver des revers où les succès eussent été assurés, si l'on s'y fût pris à temps et qu'on eût suivi les avis de notre adorable Impératrice.

Tu veux savoir comment je vis; j'ai eu, en venant ici, un crédit sur un banquier; il était au moment de finir cet été; Nassau en partant me l'a' renouvelé et comme je n'ai eu aucune dépense à faire à Tsarkoé- Célo, il m'en reste un millier de roubles. Zouboff, avec cela, m'a dit plusieurs fois de la part de l'Impératrice, de m'adresser à lui, et je le lui ai promis. Au

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reste, je suis logé pour rien; je suis toujours en uniforme, je n'ai que ma voiture et mon bois à payer, un laquais à louage et les mémoires des gens, et je ne mange jamais chez moi. Néanmoins, tout est si cher ici que, malgré mon économie, mon séjour sera assez cher aux princes ; mais, personne n'eût pu y être décemment à meilleur marché.

Je te jure d'honneur qu'il n'y a rien du tout entre l'Impératrice et moi; tu en jugeras toi-même; pour peu qu'on connaisse ceci, on en verrait la fausseté, et il faut n'avoir pas le sens commun pour avoir pu le supposer. Je t'embrasse mille fois et mes enfants; mille choses à maman que je suis bien fâchée d'affliger; mais, il faut que tu viennes avec elle si elle veut, ou sans elle si elle ne veut pas.

28 oclobre/9 novembre.

Il est arrivé hier, mon cher cœur, un courrier de l'armée en même temps que ta lettre du 19. Il ne nous annonce que des choses fâcheuses. Longwy va aussi être évacué et les armées étrangères, hors du territoire de France, ne seront pas plus tranquilles cet hiver, et on ne négligera aucun moyen d'échauffer les Belges et les Liégeois. J'ignore les motifs de tout

ce qui se foit, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est le comble du malheur pour la France.

L'abbé, que je nommerai M. Boudier, partira avec le courrier au plus tard samedi pour te chercher; prends tous tes arrangements d'avance pour pouvoir partir aux gelées de décembre. J'écris par lui à maman; nous n'aurons pas de reproches à nous faire si elle veut rester absolument; elle ne pourra pas croire que nous ayons sacrifié sa sûreté pour conserver son bien. Si elle veut venir ici dans le printemps ou l'été, quand elle y sera forcée par les circonstances, elle trouvera les mêmes ressources et les mêmes empressements de notre part. Quant à toi, je te crois convertie. Sans doute, tout autre ferait aussi bien que moi le fond des affaires; mais, les ministres étrangers sont souvent deux mois sans voir l'Impératrice ; jamais ils ne traitent les affaires qu'avec le vice-chancelier ou ses subordonnés, et moi je dine cinq fois par semaine avec elle, fais tous les soirs sa partie et ai toujours occasion de lui peindre la situation de la France et la position des princes et de la noblesse. Je lui fais lire les lettres déchirantes que je reçois, et cela touche bien plus sûrement son grand creur, que si cela ne lui revenait que par la bouche du comte Ostermann qui n'y peut pas mettre le même intérêt, ni la même chaleur. Je ne me souviens plus des propres termes de sa réponse, mais le résultat était que je lui étais agréable ici et qu'il fallait

que tu y vinsses. J'espère que M. Boudier (l'abbé Chevalier) arrivera aussitôt que cette lettre. Si cela n'est pas, occupe-toi toujours de vendre ce qui te sera inutile, je t'embrasse mille fois et mes enfants.

1/12 novembre.

Enfin, mon cher cœur, c'est l'abbé Chevalier qui te remettra lui-même cette lettre, et j'espère qu'il te trouvera toute disposée à partir; le temps que tu auras à attendre pour les gelées, suffira pour vendre les chevaux et les autres effets dont tu auras à te défaire. Quant à ceux que tu voudrais conserver et qu'il serait embarrassant de mener avec toi, il faudra prendre un arrangement pour les faire venir par mer au printemps par la voie de Hollande.

Toutes les nouvelles de l'Allemagne me confirment dans le parti que j'ai pris de te faire venir, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour t'y décider; mais, j'espère que tu as senti que nous n'avons pas d'autre parti à prendre. Je suis sûr que tu réussiras ici et tu verras combien les idées qu'on t'a mises en tête sont absurdes. C'est par de la droiture et de la franchise que j'ai eu de l'accès; le favori qui est un très honnête homme les a fait valoir aux affaires ; le séjour de Tsarkoé-Gélo et l'habitude ont fait le reste,

et après le fevori, je suis la personne la mieux traitée à la Cour. Gomme je me suis toujours bien déclaré ne pas vouloir entrer au service, ni me fixer ici, je n'ai excité aucune jalousie apparente parmi les gens du pays, et comme le Grand-duc n'est pas gâté par ceux que sa mère traite bien, il a été sensible à ma manière d'être pour lui et me témoigne infiniment d'amitié, ce qui étonne tout le monde, les gens bien traités à une cour l'étant toujours mal à l'autre, et cela je crois par leur manière de se conduire qui frise au moins la bassesse. Le hasard ayant fait dans le commencement que j'ai traité les affaires directement avec l'Impératrice et le favori, je n'ai jamais dépendu des ministres et je leur ai appris souvent des particularités qu'ils n'ont su qu'après. Gela leur a prouvé la confiance que la souveraine me témoignait et a fixé leur considération pour moi. Pour te donner un échantillon de ce que j'ai fait ici, je t'envoie un extrait de la dépêche que j'ai envoyée aux princes le 22 octobre par Vienne et dont ce courrier-ci leur porte le duplicata ; jette-la au feu après l'avoir lue. Il est sur, comme tu le verras, que si on eût suivi son avis, la France serait sauvée au Ifeu que je la regarde comme perdue à moins d'un miracle, trop heureux si on peut empêcher la contagion de gagner une partie de l'Europe, où si les fautes de la Gonvention et la licence du peuple dégoûtent les peuples étrangers d'une égalité chimérique, qui com-

promet les personnes et les propriétés de chacun.

Enfin, les intrigues de Breteuil et les vues intéressées de la cour de Vienne ont empêché l'exécution des plans de l'Impératrice. L'Empereur et son Cabinet ont voulu conquérir la France sans le secours des princes, afin de pouvoir en carder ce qui serait à leur convenance, et lui donner une constitution qui l'empêche à jamais de pouvoir contrarier les vues de la maison d'Autriche. Breteuil, qui haïssait les princes et en était méprisé, s'est opposé à ce que Monsieur prît le titre de régent, de peur qu'alors il ne choisit un ministère dont ils seraient exclus, lui et tous les siens. Fersen a été chargée de faire approuver le plan aux Tuileries et par Mercy et La Vauguyon, sur qui Breteuil a tout crédit, il a été adopté à Vienne et à Madrid. Le roi de Prusse est mené par Bischoffswerde qui est vendu à la cour de Vienne avec qui il a fait des traités d'alliance, et Spielmann, ministre de Vienne qui a toute l'influence, passe pour avoir reçu de l'argent des Jacobins.

Bombelles, comme je crois te l'avoir mandé, avait été envoyé ici pour engager l'Impératrice à abandonner les princes, disant que le vœu du Roi et de la Reine étaient qu'ils fussent mis de côté ; mais, j'ai été assez heureux pour déjouer Bombelles, de sorte que sa mission a été si mal reçue, qu'il a été obligé de se rétracter; mais, il n'y a rien gagné, et la franchise de ma conduite Va emporté sur sa politique ; cependant

ANNÉE t79î 193

son arrivée et sa mission ont refroidi ici, par le mal qu'il a dit de tout ce qui entourait les princes, et le peu de confiance qu'il assurait qu'ils devaient inspirer. J'ai cependant obtenu que l'Impératrice leur envoyât de l'argent à la fin d'août et le courrier qui part ce soir avec l'abbé leur en apporte encore.

Quant aux plans à faire pour l'avenir, je ne crois pas qu'on veuille les faire ici; on verra venir, et on ne se livrera qu'autant qu'ils paraîtront bons, et qu'on sera sur qu'ils seront exécutés de bonne foi. De plus, si on veut qu'ils soient admis ici, il faut que l'Impératrice y joue un rôle convenable et qu'il y ait de la gloire à acquérir, car pour y être simple auxiliaire et employer pour cela ses troupes et son argent, c'est ce qu'elle ne fera pas. Tu vois par là, mon cher cœur, que je puis être fort utile ici, et qu'il est très possible que ce pays-ci soit notre unique ressource.

Il est impossible de calculer l'effet de cette malheureuse campagne; mais, on pouvait le prévoir en voyant les mesures qu'on a prises. Je te ferai voir ici un mémoire que j'ai remis ici au mois d'avril, où je priais l'Impératrice de s'opposer à ce'qu'on divisât la noblesse émigrée et d'obtenir que, d'après la demande des princes, on la mit à la tête des armées. J'objectais que les Français les mieux intentionnés, dans le cas contraire, se battraient comme des enragés contre les étrangers qui viendraient dévaster le

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royaume, au lieu de se réunir aux émigrés, et que ces derniers mêmes seraient plutôt tentés d'aller chercher la mort dans les rangs de ces prétendus protecteurs que dans ceux des factieux. L'Impératrice a écrit, pressé, j'ai vu les lettres, on ne lui a pas répondu, et on a fini par ne pas lui communiquer le plan de campagne arrêté à Mayence, dont tu viens de voir le beau résultat.

Garde pour toi, mon cher cœur, toute cette confiance politique, car il ne faut pas aigrir davantage, et la chose qu'on pardonne le moins aux autres, ce sont les sottises qu'on a faites malgré et contre leurs avis. Du reste, l'abbé est au fait de tout cela, ayant fait les copies d'une partie des mémoires et de plusieurs dépêches.

Les petites princesses de Bade sont arrivées hier soir; elles sont parties le 18 septembre de Francfort, ont fait de très petites journées, se sont arrêtées partout et dans la plus mauvaise saison pour voyager en Allemagne et elles ont mis cinquante-cinq jours. J'irai au-devant de toi à deux cents lieues d'ici, ce qui fait huit jours au moins. Ainsi, je t'embrasserai dans moins de six semaines après ton départ, si tu pars le 15 décembre comme je l'espère. L'abbé m'a bien promis de ne négliger aucune précaution, et Joseph est excellent pour les voitures, et pour que les chevaux soient mis à l'heure; le chariot de poste qui va avec eux est très commode. En y mettant le cuisinier

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et les lits, tu peux trouver tout prêt, souper et coucher dans ton lit pour te reposer. Je te recommande d'avoir les pieds chauds. J'ai chargé Joseph de faire garnir les bas des voitures de peaux de mouton, car il faut toujours avoir un peu de la glace ouverte, ou s'il fait trop froid, l'ouvrir tout entière de temps en temps pour renouveler l'air. Il faudra recommander aussi à celui qui ira dans le chariot de poste de faire ouvrir les fenêtres dans les chambres où on couchera, car les poêles sont toujours très chauds et ne pas négliger de baigner les enfants en route. Enfin, mon cœur, je voudrais être là, mais je compte beaucoup sur l'abbé. Si tu as avec toi cette boite avec mon portrait que tu n'aimes pas, il faudrait la faire arranger pour lui ; je suis sûr qu'il y sera sensible de ta part, et c'est un homme à qui il est impossible d'offrir de l'argent. Je t'ai dit qu'il a refusé la place de secrétaire d'ambassade en Turquie, et un sort très avantageux pour élever le fils de M. Potemkin le général; il a beaucoup de connaissances et infiniment de modestie. Il faut t'aimer comme je t'aime pour éprouver le plaisir qu'il m'a fait quand il s'est offert pour aller te chercher; car enfin c'est un homme avec qui on peut causer, qui est accoutumé aux grands voyages, qui sait la langue et qui peut prendre un parti. Je le fais partir avec le courrier qui porte l'argent aux princes, afin qu'il aille plus vite et qu'il arrive plus sûrement. L'Impératrice m'a dit hier qu'elle n'attendait

que l'arrivée des petites princesses pour écrire à leurs parents par le même courrier et qu'il partirait le soir. Il gèle depuis hier et mes voyageurs auront beau chemin. Je l'attends avant de fermer ma lettre, ce qui ne m'empêchera pas de t'écrire demain par la poste à Aix-la-Chapelle où j'enverrai les miennes jusqu'après l'arrivée de l'abbé. Je tâcherai ensuite que tu trouves de mes nouvelles dans les villes où tu passeras et l'abbé m'a promis de m'écrire exactement les détails de ton voyage.

Que dis-tu de la prise de Francfort? Que font donc toutes ces troupes autrichiennes et prussiennes? En vérité, tout cela fait horreur, et quand tu compareras ce qui se passe avec les propositions que faisait l'Impératrice il y a un an, tu verras qu'il semble qu'on a voulu absolument le mal qui arrive; on a voulu perdre la France et on la perdra.

Je t'embrasse; je ne finirai ma lettre que le soir au moment du départ de l'abbé; embrasse aussi mes chers enfants.

A midi.

Je reçois à l'instant ta lettre du 25 et je m'empresse d'y répondre par l'abbé. Je me porte bien; ainsi sois tranquille. Je suis triste et affligé, il y a de quoi ; il ne faut pas pensera un congé pour moi. Je te renouvelle l'assurance de ne pas faire d'établissement

fixe dans ce pays-ci. Quant aux avantages, tu en jugeras toi-même. L'abbé te remettra 1 300 ducats et c'est plus qu'il n'en faut pour venir avec économie, puisque je suis venu avec quatre personnes ici pour 1 80 . L'abbé et Joseph savent la langue allemande et tu me trouveras à la frontière de Russie. Quant à la liberté d'aller où nous voudrons, nous l'aurons absolument, au bout de six mois, ou au bout d'un an à volonté; mais, quant aux données ou à la certitude de la fortune, elle dépendra un peu de nous, puisque nous ne pouvons trouver une fortune eolide qu'en nous fixant, et c'est à quoi je ne veux pas m'engagcr. Quant à maman, je te le répète, la seule chose qui soit vraie c'est qu'elle n'a que deux partis à prendre, venir ici ou rentrer en France. Quanta M. de Saint- Ignor, il peut se faire payer sur ce que j'ai de bon, puisque les décrets qui approprient à la nation le bien des émigrés prélèvent les dettes contractées avant le mois de juillet 1789 et celle de M. de Saint-Ignor et de Bonchalle sont de ce nombre. Or les cent mille livres du régiment et les revenus de 1789 jusqu'à la date de la confiscation sont plus que suffisants pour les payer. Quant à M. de Lambesc, l'acte que tu as fait de ta majorité le décharge de son continuement; si M. de Saint-Ignor est émigré, nous reconnaîtrons sa créance, et nous tâcherons de lui payer, ou du moins de lui bonifier un jour les intérêts en lui en payant une partie tous les ans; au reste, causes-en

avec l'abbé qui prendra les informations ainsi que pour l'affaire de ma sœur, et je t'envoie en conséquence un blanc-seingf dont tu feras l'usage que tu croiras utile, soit pour faire faire une procuration et la lui envoyer, soit autrement.

Je t'en envoie un second pour donner à maman au cas qu'elle rentre en France, une quittance des quatre cents mille francs de ta dot, afin qu'on ne puisse pas la chicaner sur cela, en supposant que ces gueux-là aillent fureter notre contrat de mariage, pour exiger d'elle l'argent qu'elle s'est engagée à nous payer par an.

Je mettrai ce soir sous les yeux de l'Impératrice, la lettre de Langeron et je lui donnerai celle de Damas; mais, quant aux réponses, cela ne dépend plus de moi. D'ailieurs, à présent, je ne te cache pas que je mettrai beaucoup de mesure à ce que je demanderai pour les autres, d'autant que le nombre des malheureux devient excessif. Pour ce qui regard^/ G***(^i'//îsiblej, j'ai cessé toute correspondance avec lui depuis longtemps; il y avait de quoi le compromettre. Je le lui ai fait dire, mais ne lui ai plus écrit. Je ne me flatte pas; mais, je ne désespère pas : les affaires sont pis qu'elles n'étaient il y a un an; mais, aussi les bases sur lesquelles les factieux ont établi leur nouvelle constitution sont encore plus mauvaises que les anciennes et il n'en peut résulter que du désordre, et à la longue, le désordre ne peut se soutenir.

Je suis fâché de l'arrivée de Mmes de Balbi et de Polastron et de tout ce que tu me mandes des princes et des émi(jrés. Ce sont des raisons de plus pour attendre la suite des événements. Quand même je me retirerais des affaires, il faudrait au moins que je combatte avec les princes la campag^ne prochaine ou que je partageasse la nullité à laquelle on est disposé à les condamner. Si les affaires prennent une tournure telle que l'Impératrice s'en mêle activement, je suis bien sûr qu'elle n'exclura pas les émigrés et qu'elle ne sera ni fâchée ni jalouse qu'ils soient avec ses troupes. Il serait absurde aux princes de me tirer d'ici, et infâme à moi de quitter malgré eux. Ainsi il faut que tu viennes et nous verrons d'ici d'où vient le vent. L'avenir est couvert d'un voile si épais et si sombre qu'il serait téméraire de vouloir percer à travers; il faut attendre qu'il se lève, et il n'y a qu'ici que nous puissions attendre sans mourir de faim.

D'Escars est parti de Stockholm; mais, il est assez mal à la cour, où le Jacobinisme prévaut et encore plus mal dans la société. D'ailleurs, la Suède ne peut nous aider qu'autant qu'on lui donnera de l'argent, et qui sait si l'on n'a pas mis dans la tête du régent qu'il vaut mieux être le premier citoyen d'un peuple libre, que le premier sujet de son neveu. Ici la chose est différente : la Russie a bien une autre influence en Europe que la Suède et les sottises qu'on a faites cette année, pour n'avoir pas suivi les avis de Catherine,

aug^mentent encore le poids de son opinion, appuyée de trente ans d'expérience et de succès. Malgré toute l'Europe et malgré tout son conseil, c'est elle seule qui n'a rien voulu céder aux Turcs, malgré les menaces de la Suède, de l'Angleterre et de la Prusse, et qui a fait sa paix, sans ces États et malgré eux, aux conditions qu'elle a voulu. La Pologne s'est donné une constitution à son insu pendant qu'elle avait deux guerres sur les bras; elle l'a laissée faire ne pouvant pas l'empêcher et à l'instant où la paix de Turquie a été faite, elle a renversé cette constitution que le Roi avait faite avec la nation sous la protection de la Prusse. Quand le roi de Pologne a eu signé qu'il avait été un sot, elle a fait un traité d'alliance avec la Prusse. Avec ce génie-là, on doit donner le ton et elle le donnera. Si la France doit être sauvée, tu verras que ce sera par elle; elle ne se dément jamais; elle est le seul souverain qui ait été conséquent dans nos affaires ; elle n'a jamais voulu recevoir la lettre du Roi qui lui annonçait qu'il avait accepté la constitution de septembre 1791, et n'a varié ni dans ses plans ni dans sa conduite. Au reste, mon cœur, tu vas être à même de juger par toi-même, car quoiqu'elle n'admette jamais de femme dans son intimité que les charges de la cour, je suis bien sûr que tu seras aussi distinguée qu'aucune étrangère l'ait jamais été, et qu'à la ville, tu trouveras toute espèce de prévenances. Mais ce qui sera cher à ton cœur, j'en suis sûr et je

lui rends justice, c'est de trouver ici un mari qui t'adore, et dont l'absence cruelle a augmenté la tendresse. Nous resterons quelquesjours à Riga ensemble, nous y serons plus libres de nous voir qu'ici. Le prince Bepnin qui y est gouverneur général est mon ami depuis la guerre de Sept ans ; la princesse et sa fille sont les meilleures personnes du monde. La fille, qui a épousé le prince Volkonsky, a l'air pins vieille que sa mère; les enfants, qui ont douze et quatorze ans, viennent d'être faits officiers aux gardes à pied dans le régiment du grand-père. Nous passerons à Riga quelques jours, si cela te convient, et si ma présence n'est pas nécessaire ici.

Adieu, ma chère amie, je t'embrasse de toute mon âme et t'aime mille fois plus que je ne puis dire. Embrasse mes enfants pour moi, bien des choses aux princesses ; tu n'oublieras pas de prendre leurs commissions pour ici, et de leur demander des lettres; mille choses tendres à maman.

2/13 novembre.

Quoique je t'aie écrit des volumes hier par M. Boudier (l'abbé Chevalier) qui est parti cette nuit à deux heures avec le courrier du cabinet qui va aussi à Aix porter des paquets à M. le comte de Romanzoff, je

ÎOt LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY

ne veux pas laisser passer de poste sans t'écrire. Je crois qu'ils ne passeront pas par Leipzig, leur route par Berlin les faisant passer par Wezel ou par Gassel. Au reste, ils prendront lang^ue à Berlin et l'abbé me mandera le parti qu'ils prennent. Je crois, d'après le temps qu'il fait, qui est assez froid pour que les chemins soient bons, et pas assez pour que les rivières charrient, qu'il sera arrivé avant ma lettre, et que quand tu recevras celle-ci, tu seras tout occupée de tes arrangements de départ. Je sens que c'est un moment bien triste, que celui d'une séparation; mais aussi, mon cher cœur, il faut penser aux circonstances; il faut éviter le besoin, et nous étions au moment de ne plus l'avoir, si tu n'avais pas pris le parti courageux de venir passer ici le temps de l'orage .

Si maman ne vient pas, il faudra trouver un banquier ou un négociant par qui tu puisses lui faire passer tes lettres, afin de ne pas la compromettre. Je voudrais aussi que tu prisses des arrangements avec quelqu'un à Aix-la-Chapelle, pour que nous puissions correspondre avec ma soeur, sans la compromettre, car tout est mal interprété pour servir de prétexte à pillage .

Le comte Romanzoff doit envoyer un courrier bientôt. J'imagine que s'il part d'Aix, tu en auras été informée. Au reste, sais-tu bien que je compte que tu ne recevras plus guère de mes lettres à Aix. Je viens d'en faire le calcul : tu dois recevoir celle-ci le

AMIVEE 1791 S03

2 décembre, celle du 16 le 5, celle du 20 le 9, celle du 23 le 12. Celle du 27, tu pourras bien, à ce que j'espère, ne pas la recevoir, car elle n'arrivera que le 16, mais je l'écrirai toujours à tout hasard, ainsi que le 30, qui n'arrivera que le 19, mais j'en écrirai en même temps une soit à Wezel, soit à Gassel, soit à Berlin, selon ce que l'abbé m'aura mandé de la route. En tout, tu en trouveras sûrement à Berlin, où je te conseille de séjourner au moins un jour. Quant à tes lettres, je recevrai celle que tu m'écriras le 15 en partant, le 3 janvier, et dès que je te saurais partie, si je ne suis pas retenu ici par les affaires, j'irai à Riga; toutes les lettres que tu m'écriras, passé le 15 décembre, jour où je suppose que tu partiras, tu les mettras sous double enveloppe à S. E. M. le prince Repnin, général en chef, gouverneur général de la Livonie, chevalier des ordres de Saint-André et de ceux de Saint-Georges et de Saint-Wladimir de la r* classe à Riga, qui me les gardera jusqu'à mon arrivée. Je me propose de partir d'ici le surlendemain de Noël, c'est-à-dire le 7 janvier; tous ces projets sont peut-être vains; mais, mon cœur, songe qu'ils sont relatifs au moment où nous nous verrons, et combien le moment est fait pour nous faire oublier nos peines. Pense aussi qu'il y a plus de dix-huit mois que tues séparé de ton ami et qu'il l'est de toi. Et puis nos jeunes ! je les embrasse et toi de tout mon cœur.

5/16 novembre.

Je reçois dans l'instant ta lettre du 26, mon cher cœur. L'abbé doit être aujourd'hui à Mitau, d'après son itinéraire. Ainsi, chaque jour rapproche l'instant où nous nous rejoindrons, et c'est à présent ma principale occupation à compter les jours.

Le prince Repnin est parti hier pour son Gouvernement, et je lui ai donné rendez-vous à Riga pour le milieu de janvier. Le dégel est revenu ici, et j'ai peur que nos voyageurs aient de bien mauvais chemins; mais pourvu que ceux que j'attends en aient de bons, je me consolerai de ceux d'à présent.

Je ne doute pas que M. de Custine ne soit bientôt obligé de se replier; mais, le mal n'en est pas moins fait et surtout l'effet est très fâcheux. Je ne serai bien tranquille que quand je te tiendrai ici.

J'ai vu la comtesse Pouchkin dimanche ; elle m'a lu un article de la princesse où elle mande toute sorte de bien de toi, et trouve que j'ai bien raison de m'estimer heureux de t'avoir. Je jouis, mon cher amour, de voir tous les suffrages d'accord avec mon cœur.

N'ayant reçu ta lettre que ce matin à cause des mauvais chemins, et devant aller dîner à la cour, à peine ai-je le temps de te répondre. Dis seulement à la princesse que ses enfants se portent bien et que je

ANriÉE i79S 205

les aurai vus avant la première poste, ainsi que sa sœur à qui je ferai ses reproches. Ellle compte partir mardi prochain; mais, je crois qu'ils attendront les grêlées, malgré l'empressement qu'ils ont d'aller à Vienne.

Je te remercie bien de ne pas avoir ajouté foi aux platitudes de Langerou. La princesse m'a vu avec sa cousine, et elle est bien sûre que j'ai toujours été à mille lieues d'être amoureux d'elle ; elle a de l'esprit, mais dans ma jeunesse même, et avant de te connaître, elle ne m'eût pas inspiré de l'amour; elle a une de ces tournures qui flattent plus l'amourpropre que le sentiment. Au reste, tu en jugeras, car elle a ^and désir de se lier avec toi. Les femmes ne peuvent pas la souffrir, mais la faveur de sa mère depuis son retour lui ramène des attentions. Les princesses de Baden, qu'elle a amenées avec elle, sont traitées avec les plus g^rands respects. L'ainée a quatorze ans et est fort jolie, de la grâce et un très joli maintien; la cadette, qui en a onze, est moins jolie. Le Grand-duc Alexandre a déjà l'air embarrassé avec elles ; mais je n'ai pas pu causer avec lui depuis leur arrivée. 5

Je suis bien fâché de ce qui arrive à ma sœur; je t'ai envoyé par l'abbé un blanc-seing pour voir ce qu'on pourra faire; mais, il ne faut pas le lui envoyer car les scélérats qui s'en empareraient, pourraient le remplir avec des horreurs.

J'espère que, par la première poste, tu me manderas que ton parti est pris ; le sentiment est d'accord avec la raison. Mercier dit qu'il est temps que je m'habille. Adieu, je t'embrasse mille fois et nos enfants. Ma santé, ma tète et surtout mon cœur se ressentent du bonheur de te revoir dans deux mois.

8/19 novembre.

Quoique la poste ne parte que demain, mon cher cœur, je ne puis m'empêcher de répondre sur-lechamp à ta lettre du 27-30. Je te demande bien sincèrement pardon de t'avoir affligée dans mes lettres ; depuis longftemps je voyais que les choses allaient de manière à nous ôter toute ressource, du moins pour longtemps, et ne pouvant rien pour l'objet général, j'ai voulu du moins sauver toi et mes enfants du naufrage universel. Il n'est plus question d'hésiter sur le voyage de Pétersbourg; tous les obstacles sont, je l'espère, à peu près levés.

Je ne puis pas avoir de congé. Soit que le comte d'Artois vienne ici ou non, il serait malhonnête d'en demander, absurde qu'on m'en donnât un, et si on m'en envoyait un, il serait une duperie et une bêtise à moi d'en profiter. En t'engageant à faire ce voyage, je ne croyais pas que tu puisses le faire seule, et l'ar-

ANNEE 179t Î07

rivée de Tabbé, de Joseph et de la calèche lèvera toutes les difficultés que tu prévoyais avec raison. Quant à la course que tu me proposes, elle affaiblirait peut-être Tintérét que nous inspirons et tu sais que l'occasion doit être prise aux cheveux. Au reste, j'irai à deux cents lieues au-devant de toi, et si par malheur, tu étais arrêtée en route, je t'y aurais bientôt rejointe. En supposant qu'on m'envoyât un courrier, Dieu sait quand je partirais et une position aussi insignifiante ferait tort à l'existence que les circonstances m'ont donnée ici et une commission subalterne ne mirait pas.

Quant à maman, voilà l'article de la lettre sur lequel il faut peser. J'avais cru qu'elle pouvait opter entre venir ici ou rentrer en France ; le décret abominable qu'on vient de rendre lui en ôte les moyens. Donc, il faudrait qu'elle vint, et une fois arrivée, on prendrait des moyens. Tu sens bien aussi qu'il serait ridicule de demander à l'Impératrice de lui assurer un sort; mais je te réponds que ce sera par nous, quand tu seras ici, et qu'elle ne manquera pas. Rassure-la sur cela. Au cas où elle se déterminerait à attendre au printemps, et bien que ce ne soit pas mon avis, nous l'enverrons chercher à cette époque, où nous irons la joindre l'hiver prochain, car la campagne prochaine doit tout décider, en mal ou en bien. Propose-lui donc de ma part ou de venir avec toi, ou de se fixer quelque part où elle puisse attendre

les événements de l'année 1793. S'ils tournent mal, il faudra bien qu'elle vienne pour être tranquille et ne manquer de rien; s'ils tournent bien, et qu'il reste un débris de sa fortune, nous irons ensemble travailler à la rétablir; mais surtout point d'indécisions, point de retard.

Je compte que l'abbé sera ce soir à Kônisberg et que j'aurai jeudi de ses nouvelles de Riga. Je joins ici une lettre pour lui, que tu cachèteras avant de la remettre. C'est une trouvaille bien heureuse que cet abbé, et je suis sûr que tu en seras bien contente. Dans la position où nous sommes, il faudrait se trouver heureux d'avoir un asile assuré, même en Laponie; mais il s'en faut bien que ce soit de même ici. Il y a de bonnes choses et même d'agréables; il y a des inconvénients comme partout; ce n'est pas Paris, ce n'est pas ce qu'était la France dans son bon temps, mais c'est une grande cour, la seule peutêtre qui existe actuellement en Europe. On aime à s'y amuser. Hier j'ai été témoin d'une petite fête que la princesse Galitzin a donnée à sa mère pour son retour, tout à fait touchante. Hall a peint pendant son séjour à Paris ses quatre enfants entourant la statue de l'amour filial ; on a imaginé une scène qui amenait le désir de voir ce tableau, et à sa place les quatre véritables enfants, placées comme dans Zémire et Azor, dans les mêmes attitudes et les mêmes habits que dans le tableau, ont paru derrière la gaze et ont

chanté un quatuor à leur mère sur l'air de la Reine de Golconde, a Aimons, aimons toujours, etc. » . Un joli ballet a suivi où Pique a dansé avec l'aînée comtesse Soltikoff, la comtesse Vielhorsky et Pali Shunvaloff, différents pas de danse charmants. Une danse surtout, espagnole, de la princesse Soltikoff a été extrêmement jolie; le tout a fini par des couplets et a été très touchant. Quand verrai-je mes enfants chanter ainsi leur mère? Les couplets étaient sur l'air de : « File, file, file, » qui m'a rappelé des temps si heureux et me rappelle l'inscription qui était sur la porte du géant à Rocroy : o Le sage sait être le courtisan de son bonheur. » Il faut, mon cher cœur, prendre cet adage pour la règle de notre conduite. Ne regrettons pas ce que le sort nous a enlevé. Les dons de la fortune, les jouissances de l'ambition, le charme même de la société, peuvent être plus que compensés par le bonheur d'être ensemble.

Je regarde ici toutes les robes, j'examine comment les dames se coiffent depuis l'instant où je t'attends. Des habits russes qu'il faut avoir pour aller à la cour, et le reste du temps des habits moldaves dont la jupe est toujours blanche, et des amadis de même étoffe sont sûrement moins chersàAix qu'ici. L'Impératrice n'aime pas les coiffures hautes, et les plumes sont défendues à la cour. Les très jeunes personnes n'ont que des fleurs ou des rubans dans les cheveux ; les autres un morceau de gaze avec beaucoup de rubans.

L'Impératrice n'a jamais qu'un fichu sur la tête; les jours de fête, il est brodé d'or, mais à l'ordinaire sans broderie. On ne porte pas non plus de chapeau à la cour, mais on en porte au bal en ville ; mais surtout ce qu'on aime, ce sont les nouvelles modes, quoiqu'elles ne réussissent pas toujours à la cour.

Il y a ici deux personnes très sensées; l'une de ton âge, la comtesse Golowin, dontje t'ai parlé et l'autre, Mme de Kacheloff, qui est plus âgée; toutes les deux sont aimables, fort honnêtes et aimant leurs maris. La première te sera fort utile pour aller dans le monde; elle est en couches encore, mais va être relevée. Elle te mènera chez les marchands pour les choses nécessaires à ton ajustement. Elle n'est pas coquette, et est très agréable sans être jolie. EUle a une bonne maison, où tu seras comme chez toi. L'autre te sera utile pour tout ce qui concerne nos enfants, pour les maîtres à donner à Valentin, pour les détails du ménage. Leur maison est montée à merveille, et quoiqu'ils ne soient pas fort riches, c'est la seule maison d'ici qui soit bien montée sans gaspillage.

J'ai demandé à M. de Kacheloff de me trouver un homme qui soit honnête et sache les prix de tout, bois, chandelle, pain, viande, etc., car, quelque petite que soit notre maison, il faudra de tout cela, et quand on ne sait pas la langue et les prix, on est dupé sur tout. Gela ne fait pas grand'chose pour un

~ ANNEE 179Î îll

homme seul qui ne mangue jamais chez lui, mais quand ou a un ménage et un office, tout devient considérable. Les gants blancs sont ici hors de prix; il y a une douane à Riga très sévère. Ainsi il y a des arrangements à prendre pour foire entrer du neuf; je verrai de m'en informer. J'ai une étoffe turque toute prête que j'ai achetée pour te faire une moldave en arrivant. Je prierai la comtesse Golowin de faire foire les franges pareilles pour la garnir, afin qu'elle puisse être foite tout de suite dès qu'on t'aura pris mesure. Nous tâcherons de tenir ici un milieu entre la richesse et la misère; rien que de simple, mais propre et bien attaché, et surtout de bon goût.

On peut tous les jours souper en ville sans être obligé à veiller si l'on veut; mais, il faut jouer; le boston est le seul jeu qu'on joue généralement; il est moins cher que l'année passée ; on trouve aisément à faire une partie au quart de rouble, et c'est le plus petit jeu, où on peut perdre jusqu'à dix louis. Cette année, je ne joue plus du tout; je fais la partie de l'Impératrice tous les soirs aux échecs à quatre, et quand je vais de là dans le monde, ce qui ne m'arrive pas toujours, les parties sont arrangées, et je suis fort aise de ne pas jouer. J'ai eu l'hiver dernier quatre à cinq cents roubles de profit de jeu; j'aurais gagné beaucoup plus, mais j'ai perdu au printemps. Tu ne pourras guère te dispenser de jouer, quoiqu'il y ûit quelques personnes qui ne jouent pas ; mais, quand on

ne se trouve pas avec elles, on reste seule et on embarrasse la maitresse de la maison. Nous dînerons rarement ensemble, parce que je dîne presque toujours à la cour, mais comme c'est de meilleure heure qu'ailleurs, tu feras ta toilette pendant mon dîner et je viendrai assister au tien, et le soir nous serons toujours ensemble, soit que tu soupes en ville ou que tu restes chez toi. Pour Tété, j'ai des projets que je te communiquerai; ils seraient charmants, mais ils ne dépendent pas de moi.

23 noveinbre/4 décembre.

Je t'ai écrit aujourd'hui à Aix-la-Chapelle et à Dusseldorf pour t'accuser la réception de ta lettre du 13. J'espère que tu recevras celle-ci avant les autres et que tu seras en route à la fin du mois. Il est impossible, dans une circonstance pareille, que je m'absente assez longtemps pour aller jusqu'à Berlin; mais rien ne pourra m'empêcher d'aller jusqu'à Riga. D'ailleurs, avec l'abbé et les précautions que je t'ai recommandées, l'hiver est la meilleure saison à cause des rivières qui sont prises, et de la neige qui fait que les chemins ne sont pas fatigants, quand une fois on peut mettre les voitures sur des traîneaux.

J'attends demain des nouvelles de Berlin; j'espère

que l'abbé aura passé par Dusseldorf et qu'il t'aura trouvée là; je continuerai à t'écrire à Berlin jusqu'à ce que tu me mandes l'arrivée de l'abbé; ensuite je t'écrirai poste restante à Kônigsberg, et puis je viendrai moi-même ; tu pourras aussi envoyer à la poste de Memel, savoir s'il y a des lettres de moi.

Je brûle d'envie de te voir, ta présence me fera oublier tous mes chagrins; je t'adore et t'embrasse; j'embrasse mes enfants; mille cheses à l'abbé.

, 26 novembre/? décembre.

Voici la quatrième lettre que je t'écris à Berlin, mon cher cœur, et je t'écris en même temps à Dusseldorf et à Aix. Dis à l'abbé que j'ai reçu sa lettre du 24 et que je le remercie. Si je ne lui ai pas écrit à Berlin en allant, c'est que je comptais qu'il y serait aussitôt que ma lettre, au lieu que les mauvais chemins l'ont retenu. Je ne doute pas que tu ne sois contente de lui sous tous les rapports. Je crois que le courrier pour les princes ne sera expédié que dans dix ou douze jours; mais une fois parti, dès que je te saurai en route, je m'acheminerai au-devant de toi à moins de quelques événements inattendus. Mais quels qu'ils soient, ils ne m'empêcheront pas d'arriver à Riga; tu ne peux pas te faire d'idée du plaisir

21V LËT*rtlES DU COMTE V, ESTERtiAÎîY

que je me fais de te revoir, de t'tmbrasser et mes chers enfants; caresse-les bien pour moi, avant que je le puisse faire moi-même; j'espère que tu vas voir que le meilleur temps pour voyager est l'hiver dans le nord, pourvu qu'on prenne bien ses précautions; je t'embrasse mille et mille fois; il y a tout plein de monde chez moi, je ne sais ce que je te mande, mais comme c'est la Saint-Geôrg^es, je ne suis pas sûr de rentrer avant la poste, je t'embrasse.

30 novembre/11 décembre.

J'ai reçu, mon cher cœur, des nouvelles de l'abbé, datées de Berlin, du 24. Il me mande qu'il passe par Wesel. Ainsi, il va de là probablement à Dusseldorf pour te joindre; il m'écrit qu'il a vu M. d'Alopeiis, ministre de Russie, lequel lui a promis de s'occuper de toi à ton passage. Je lui ai écrit une lettre de remerciement, et lui adresse cette lettre-ci pour toi, à ton passage. J'ai déjà écrit quatre fois poste restante à Berlin, mais mes lettres ne contiennent rien d'intéressant. Par la crainte qu'elles ne se perdent, je me borne à te mander que je me porte bien et que je t'attends avec une impatience égale à ma tendresse. Je t'écris encore aujourd'hui à Dusseldorf et envoie la lettre à la princesse Mentschikoff, quoique j'espère

-^'^ANNÊE 179S lis.

que tu en sois partie avant qu'elle n'y arrive, qui ne sera qu'aux fêtes de Noël.

Nous n'avons eu aucune lettre de France par la dernière poste, de sorte que nous sommes toujours en transes sur le sort du Roi. Je n'ai pas non plus eu des nouvelles des princes depuis le courrier; c'est une grande contrariété qu'un si grand éloignement; aussi ai-je le désir le plus vif de nous voir réunis; en attendant ce moment si désiré, mon cher cœur, je t'embrasse mille fois et mes chers enfants ; mes compliments à notre cher abbé; son exactitude m'a charmé.

3/14 décembre.

Je viens de recevoir, mon cher cœur, tes deux lettres de Crefeld, et je n'y réponds pas à Nimègue, dont j'espère que tu seras partie quand ma lettre y serait parvenue; j'aurais mieux aimé que maman se soit fixée à Munster ou à Hanovre, qu'en Hollande, où le pays peut ne pas être tranquille. Je regretterai beaucoup que tu n'aies pas reçu mes dernières lettres où je te recommande des précautions. Je désire bien savoir si l'abbé t'a rejointe, mais comme en venant de Wesel, il passera par Dusseldorf ou par Crefeld, il aura en passant de tes nouvelles, et pourra se dis-

penser d'aller jusqu'à Aix. J'écris à maman à Nimègue, afin que si par hasard tu y étais encore tu aies de mes nouvelles, mais comme ma lettre n'y arrivera qu'après le nouvel an, j'espère que tu en seras déjà bien loin.

L'Impératrice donne des terres sur le bord de la mer d'Azov à tous les gentilshommes français qui ont besoin de refug^e avec des avantages considérables que je te détaillerai, mais dont il ne faut pas encore parler. Le prince de Gondé sera à la tête de l'établissement; j'y fais comprendre L*** (illisible) et son oncle ; j'espère que tu sauras où ils sont; au reste, ils ne peuvent guère se mettre en marche qu'au printemps.

Je plains maman; mais, je t'assure qu'elle eût bien mieux fait de venir avec toi plutôt que d'errer sans savoir où. J'attends pour écrire à Vienne de savoir où elle se fixera et lui faire adresser notre pension. Il faut espérer qu'une fois l'abbé réuni à toi, tu voyageras plus commodément que tu n'as fait et que les enfants se seront accoutumés à la voiture.

Je ne te parle pas de nos malheurs; ils sont tels qu'ils ne peuvent plus augmenter et qu'on peut croire à un changement. Tout a été jusqu'à présent plus mal qu'on n'eût pu le supposer; mais aussi comment s'y est-on pris? Enfin, quand je te reverrai j'oublierai tout, surtout en pensant que grâce au souverain de ce pays-ci, les Français bien pensants

et leurs familles trouveront un asile, du pain, et même le moyen de faire fortune, dans un climat à peu près de la même altitude que la France et sur le bord d'une mer, dont ils peuvent faire venir, avec le temps, les commodités de la vie. Quant à nous, on ne m'a rien dit; mais, les distinctions dont je suis l'objet doivent nous rendre tranquilles sur notre sort, et même sur celui de maman, que nous serons dans le cas d*aider nous-mêmes si elle craig^nait trop la longueur du voyage, car le dernier décret sur les émigrés lui ôte tout pouvoir de rentrer et, en vérité, la manière dont on est en France ne doit pas inspirer regret d'en être sorti au prix de sa fortune, puisqu'il vaut mieux d'être ruiné que pendu.

Voilà encore Montesquiou en faute; ceux qui ont perdu la France sont encore plus malheureux que nous puisqu'ils sont méprisés par tous les partis.

J'embrasse mes enfants de toute mon âme, après toi. '

8/19 décembre.

Je ne sais pas si le courrier à qui je remets cette lettre te rencontrera. J'attends avec impatience de te savoir en route pour aller de mon côté à Riga.^ A présent que le courrier est parti et que Richelieu va

218 LETTttËS DU COMTE V. ËSTEIIHaZY

partir pour joindre M. le prince de Condé, j'aurai un moment de libre et je l'emploierai à aller à Riga d'où je continuerai ma route au-devant de toi, d'après ce que tu m'auras mandé. Tu n'as pas d'idée du plaisir que je me fais d'embrasser ma chatte minette et mes jeunes. Avec cela les bontés de l'Impératrice qui donne un asile et du pain à tous les émigrés qui viendront s'établir dans une colonie qu'elle leur offre dans un pays fertile où il ne manque que des bras, tout cela me remonte un peu, car les dernières nouvelles m'avaient terriblement abattu. Mes compliments à l'abbé, embrasse mes jeunes; je t'aime et t'embrasse mille fois de toute mon âme.

17/25 par duplicata.

Je ne sais pas quand ma lettre te parviendra, n'en ayant pas reçu de toi depuis le 26 novembre. Ainsi j'espère que tu es en route, et que tu peux être à Berlin à présent. Je t'adresse celle-ci à Konigsberg; à tout événement, je t'ai écrit aussi aujourd'hui à Berlin, mais je me suis borné à te mander que je me porte bien, que je t'aime à la folie, que je meurs d'impatience de t'embrasser et mes chers petits jeunes, et que je n'attends pour partir que de savoir

-ANNÉE 1791 «itf

que tu es en chemin ; bien des choses à Tabbé, je t'embrasse mille et mille fois.

17/28 décembre 1792.

Juge de mon bonheur, mon cher cœur; je n'avais pas eu de tes nouvelles la poste dernière, et je reçois ton billet du 4, ta lettre du 30, et deux lettres de l'abbé. Tu es en chemin, chaque jour t'approche de moi et je n'attends plus que de te savoir partie pour aller au-devant de toi jusqu'à ce que je te joigne.

Je me suis occupée de maman; elle est recommandée au ministre de Russie en Hollande, et je vais lui envoyer à elle une lettre pour lui, de M. de Zouboff, d'après laquelle elle pourra avoir recours à lui, soit pour avoir de l'argent, soit pour tout ce qu'elle désirera. Il est impossible de pousser plus loin la bienveillance que me témoigne l'Impératrice.

Je suis plein de confiance dans l'abbé ; j'espère qu'il ne négligera rien. Dis-lui bien combien je suis sensible à tout ce qu'il fait pour vous et je voudrais bien ne pas nous séparer de lui. Après le service qu'il m'a rendu, il peut être sûr de rester notre ami.

Je t'embrasse mille et mille fois ; je ne t'écris aujourd'hui qu'à Kônigsberg; je suppose que tu seras partie de Berlin depuis longtemps, quand ma lettre y

arrivera. J'embrasse mes enfants, et comme je te serrerai dans mes bras! Au revoir, au revoir...

21 décembre 1792/1" janvier 1793.

Je commence, mon amie, mon cher cœur, par les vœux les plus sincères pour ton bonheur, pour celui de nos enfants et pour que nous n'éprouvions plus les horreurs de l'absence. Je serai heureux pourvu que tu te portes bien et nos jeunes, et que nous soyons ensemble. Je t'embrasse mille fois et eux aussi ; je regrette seulement de ne pas être réuni à toi et eux le premier de l'année.

Je n'ai pas reçu de tes nouvelles par la dernière poste; je suis pourtant bien sûr que tu m'as écrit ainsi que l'abbé. Mais, il n'est pas étonnant que hors de la grande route, et dans un temps comme celui-ci, les lettres éprouvent des retards. J'en attends jeudi, mais, je ne pourrai pas partir aussitôt que je le voudrais, parce qu'il va être expédié un courrier au comte Romanzoff et que je ne pourrai partir qu'après son expédition, y ayant plusieurs choses à mander aux princes, relativement à la colonie que l'Impératrice accorde aux émigrés dans le gouvernement de Katharineslaw. Gela n'empêchera pas, j'espère, de me trouver au moins à Riga avant ton arrivée.

. -ANNÉE 1795 îtl

Nous sommes extrêmement inquiets du sort du Roi et de sa famille; les dernières gazettes sont très alarmantes; la disette et le désordre qui abîment la France semblent redoubler la race des scélérats qui sont les artisans de tous les maux. Les nouvelles de rassemblée du parlement d'Angleterre excitent aussi beaucoup notre curiosité. En tout, la crise augmente; mais, les malheurs inouïs de cette campagne nous ôtent tout espoir raisonnable qu'elle puisse être salutaire à cette génération. J'espère que mon étoile nous aura sauvés du naufrage général et nous devons nous trouver fort heureux en nous comparant à tant d'autres.

Celui qui te remettra ma lettre est le comte Litta, contre-amiral au service de Russie, qui s'est fort distingué dans la dernière guerre contre la Suède ; il est de Milan, le frère de la marquise Cuzani qui t'a fait tant de politesses à Paris avec l'archiduchesse de Milan. De plus, il est fort honnête et a beaucoup d'esprit; nous avons fait le voyage de Moscou ensemble l'année dernière et nous sommes fort liés. Il m'a promis de s'arrêter pour passer une soirée avec toi, sur la route, s'il te joint avant d'arriver à Berlin, sinon de s'y informer de ton passage; mais j'espère que tu seras au delà de Berlin quand il te joindra. J'espère que l'abbé m'écrira de la route exactement ; je ne te demande que de mettre un mot dans la lettre ; je te recommande bien de ne pas trop

te fatiguer; il vaut mieux mettre quelques jours de plus en route que de s'exposer à être malade. D'ailleurs cela ne retardera pas beaucoup notre réunion, parce qu'une fois parti de Rig^a, j'irai toujours jusqu'à ce que je te joigne.

Que de choses nous aurons à nous dire. Aussi je suis ravi de penser que nous allons passer huit à dix jours ensemble avant d'entrer dans le tourbillon de ce pays-ci; car il faudra absolument que tu t'y livres jusqu'à ce que tu aies pu choisir toi-même ta société. Je ne sais pas encore comment nous vivrons, mais j'ai une confiance entière dans l'Impératrice; elle aime à faire des surprises. En attendant, nous serons logés petitement, mais assez commodément pour des gens qui s'aiment et qui ne sont pas gâtés. Le bonheur tient si peu de place. Adieu, amour, au revoir, et ce sera bientôt. En attendant ce bienheureux moment, je t'embrasse mille et mille fois et nos chers enfants ; bien des choses au bon abbé.

22 décembre 1792/2 janvier 1793.

Je t'ai écrit hier, mon cher cœur, par le comte Litta, frère de Mme Guzani que tu as vue à Paris avec l'archiduchesse de Milan, mais il n'est pas encore parti, je t'écris aujourd'hui par un courrier qui te

'^ÂNNÉE 179i ÎÎ3

rencontrera probablement en cbcmin, je n'ai pas eu de tes nouvelles la poste dern ière ; j 'en attends demain , et dès que je saurai ton départ je pars de mon côté et j'irai jusqu'à ce que je te rejoigne. J'espère trouver de tes nouvelles à Riga où le prince Repnin n'est pas encore, ayant été retenu à Reval beaucoup plus longtemps qu'il n'avait pensé. Nous sommes dans des inquiétudes affreuses sur le compte du Roi et de la Reine, cela me désole. Ma santé est bonne, cependant, depuis que je te crois en route, je dors mal, je m'éveille à plusieurs reprises; l'espérance, l'inquiétude me tiennent dans une agitation qui ne sera calmée que lorsque je te tiendrai dans mes bras. Aussi attends-je le moment avec la plus vive impatience ; tu ne peux pas te faire d'idée combien je t'aime et du plaisir que j'aurai à t'embrasser, embrasse aussi mes enfants. A propos, ne te tourmente pas si par hasard je ne vais pas aussi loin que je voudrais; tu sens que je dépends des événements ; il ne faut que l'arrivée d'un courrier pour retarder mon départ. Adieu, je t'embrasse mille fois comme je t'aime; dis bien des choses à notre bon abbé, j'espère que tu en as été bien contente ; je voudrais bien qu'il restât avec nous ; je t'embrasse encore, le courrier va partir.

27 décembre 1792/7 janvier 1793.

J'espère bien, mon cher cœur, que voilà ma dernière lettre; je me flatte même un peu d'arriver avant elle. J'ai reçu hier la tienne du 11 ; mais il n'était plus temps pour t'envoyer de l'argent à Berlin, et j'aurais voulu que tu conservasses de quoi arriver sûrement à Rig^a. J'espère que si tu as eu besoin, M. d'Alopeiis t'en aura donné. J'attends encore la poste de jeudi pour partir. Si tu n'es pas dimanche à Riga, je partirai lundi ; je suppose que tu auras passé les fêtes de Noël à Berlin et fait un séjour à Kônigsberg.

Je suis comme un fou à l'idée de te revoir; j'en parle à tout le monde ; je suis extrêmement inquiet du sort du Roi et c'est encore une raison que me fait attendre la poste de jeudi. L'Impératrice a une petite indisposition du maigre de la veille de Noël; je ne l'ai pas vue hier. La poste ne part que demain, mais la tête me tourne de plaisir et il faut que je te dise que je t'aime avant le moment où je te le dirai réellement; je pense que je t'aurai probablement embrassée avant que tu ne lises cette lettre; ah! mon Dieu, quel moment!

Î8 décembre 179Î/8 janvier 1793.

Voilà encore vingft-quatre heures passées; je suis dans un état de bonheur et de malheur à la fois qu'il est impossible de décrire, partagé entre l'espoir de te revoir, de t'embrasser et la crainte des nouvelles de France. Je sens, cependant, que ma situation n'est incertaine que parce que je ne suis pas encore dans tes bras et qu'alors j'oublierai l'univers. Je t'adore, je t'embrasse. Quand je pense que je t'aurai vue probablement avant que tu ne reçoives cettre lettre-ci ! Adieu, au revoir, probablement, dans huit jours, nous serons réunis. Réunis! ah! quel mot. J'embrasse mes enfants; mille choses à l'abbé.

Le vendredi 18.

Je serai demain, mon cher coeur, àMemel, de bonne heure; je n'ai pas voulu y arriver ce soir, d'une part pour ne pas aller la nuit, les chemins n'étant pas si beaux qu'en Russie; de l'autre, pour que l'idée du vendredi ne mette aucun trouble au bonheur de notre réunion. J'aurais bien poussé plus loin que Memel si je n'avais craint, comme il y a deux chemins, que tu n'eusses pris l'un et moi l'autre. Je n'ai que le temps de t'embrasser et nos enfants.

Dans le volumineux recueil de lettres qui est sous nos yeux, celle qu'on vient de lire est à peu près la dernière où l'on peut suivre Valentin Esterhazy dans ce que j'appellerai la période historique de sa vie. Cette période devait se clore définitivement trois ans plus tard, à la mort de l'impératrice Catherine. Mais, pendant ce temps, Esterhazy, vivant à côté de sa femme, n'a plus que de rares occasions de lui écrire, comme par exemple lorsqu'en 1795, il la quitte pour aller prendre possession en Polog^ne des terres que l'Impératrice vient de lui donner. Par conséquent et vu le laconisme de ses mémoires sur ce point, nous ignorerions ce qu'il a dit ou fait pendant ces trois années si le journal inédit, où il mentionnait sommairement ses impressions pour n'en pas perdre le souvenir, ne nous permettait de l'accompagner pas à pas et jour par jour.

Dans ses mémoires, il parle peu de sa mission en ce moment. Son journal nous fournit les raisons de son silence. A partir de 1793, il semble bien que cette

mission a perdu de son importance. On lira dans les dernières pages de ce volume le très bref compte rendu qu'il en a laissé et l'on verra qu'à dater de cette époque, sa situation est celle d'un ambassadeur qui n'a pas d'affaires à traiter. Cette explication était nécessaire pour faire comprendre pourquoi nous n'avons emprunté dans la correspondance postérieure, parmi tant de lettres où il est surtout question de ses intérêts personnels, que celles qui pouvaient présenter encore un intérêt historique.

Le 18 janvier 1793, il était en route pour aller à la rencontre de sa famille et pensait arriver, le lendemain, à Memel, territoire prussien. Il y resta cinq jours, n'osant aller plus loin dans la crainte que sa femme n'eût pris une autre route. Le 23, il fut averti par un messager qu'elle était arrivée à Koenigsberg. Il partit sur-le-champ et le 24, à neuf heures du matin, il avait le bonheur de retrouver sa famille qu'il n'avait pas vue depuis deux ans.

La comtesse Esterhazy avait voyagé jusque-là sous la protection de l'abbé Chevalier, lequel, comme on s'en souvient, s'étant lié à Saint-Pétersbourg avec Esterhazy, lui avait offert d'aller chercher sa femme à Aix-la-Chapelle. Après avoir vu les époux réunis, il les quitta pour aller recueillir en Sicile et en Espagne les matériaux nécessaires à un ouvrage sur o l'anarchie moderne « que, depuis longtemps, il se proposait d'écrire. S'étant reposée durant quelques

— ANNÉE 1793 ÏÎ9

jours à Koenigsberç, la famille continuait son voya^je vers Saint-Pétersbour(j. Le 10 février, en arrivante Riga, Esterhazy écrit dans son journal :

« Nous avons appris l'affireuse nouvelle de l'assassinat juridique exercé contre le roi Louis XVI, le 21 janvier, par les scélérats qui sont les maîtres en France. Cet horrible attentat m'a décidé à partir tout de suite pour Pétersbourg et à laisser ma famille y venir à petites journées. Le prince Repnine a bien voulu donner à ma femme un aide de camp pour voyager avec elle. Je suis parti à huit heures du soir. A Pétersbourg, où je suis arrivé dans la nuit du 12 au

13, j'ai trouvé tout le monde consterné de ce qui s'est passé en France. » Il ajoute dans ses mémoires que

« cet affreux événement a extrêmement touché l'Impératrice, quoiqu'on dût s'y attendre depuis l'emprisonnement du Roi au Temple, l'abolition de la Monarchie et les succès incroyables remportés par les armées françaises » .

Le même jour, il écrit à sa femme :

« Mercredi 2/13 février.

o Je suis arrivé cette nuit à très bon port, mon cher cœur, et j'ai trouvé tout le monde consterné de la nouvelle que l'on savait déjà depuis deux jours, par une estafette de M. d'Alopetts. Je n'ai pas encore vu Sa Majesté qui est dans son lit pour un refroidisse-

ment mêlé d'un peu de fluxion; je ne sais pas si elle verra du monde ce soir. Quant à moi, je suis résolu de n'aller nulle part qu'à la cour jusque plusieurs jours après ton arrivée. Je compte toujours partir samedi pour aller au-devant de toi ; je pourrai bien coucher à Ropscha pour y préparer ton gîte et en partir le dimanche matin.

a Le courrier que j'attendais du prince de Gondé est arrivé ce matin, ce qui me donne beaucoup d'affaires que ma solitude me permettra de finir, ces deux jours-ci. Je profite d'un convoi que l'ambassadeur d'Autriche envoie à Vienne pour t'écrire et t'envoyer deux lettres de maman que j'ai ouvertes étant à mon adresse.

« La cour a déjà pris le deuil hier, et l'annonce a été pour la mort de Louis XVI, roi de France, assassiné par les rebelles. On dit l'Impératrice très affectée, et le vice-chancelier m'a dit qu'elle avait pleuré devant lui. L'horrible exécution s'est faite en plein jour sur la place Louis XV et la malheureuse victime est morte comme Socrate. On est très inquiet du sort de la Reine et de celui du Dauphin ; il est impossible de juger où les scélérats peuvent s'arrêter.

« Un garde du corps a passé son épée au travers du corps de M. le président Le Pelletier de Saint-Fargeau qui se vantait dans le milieu du Palais royal, d'avoir voté pour la mort du Roi, et il paraît que le peuple ne s'est pas opposé à ce que le meurtrier

s'échappât, puisque la Convention offre mille écus de récompense à qui l'arrêtera. Tout ceci a l'air triste et ne convient que mieux à notre position.

u. Je te recommande de partir de bonne heure, dimanche, de lambourg^, parce qu'il y a beaucoup de neige et qu'il est impossible d'aller vite, tous les gites entre lambourg et Ropscha sont affreux.

« Adieu, cher cœur, je t'embrasse mille fois et nos enfants. »

Quinze jours plus tard, la comtesse Esterhazy est présentée à l'Impératrice et aux princes et princesses de sa famille. Dès ce moment, le représentant des frères de Louis XVI recueille de nouvelles preuves de la bienveillance dont il est l'objet de la part de la souveraine. A tout instant, elle s'informe auprès de lui, de sa femme et de ses enfants; elle les comble de prévenances et d'attention. Déjà l'année précédente, sans connaître encore l'aîné d'entre eux, alors âgé de sept ans, elle lui octroyait le grade de cornette dans ses gardes à cheval. Maintenant, elle prodigue ses bontés à la mère. EJle l'avertit un jour qu'elle lui fait confectionner des toilettes â la russe et peu après, elle les lui envoie au nombre de six. Elles sont de toute beauté ainsi qu'en témoigne la description qu'en fait Esterhazy :

1' Un habit comme ceux que porte l'Impératrice, fond glacé d'or, brodé en argent et vert, jupe et

corset glacés d'argent avec la même broderie, ceinture brodée en la même étoffe que l'habit;

2° Un habit étoffe glacée vert et or; brodée en argent et pierres violettes, jupe et corset d'étoffe d'argent brodés en argent et violet, ceinture pareille à l'habit et frangée d'argent;

3° Un habit de satin bleu clair, brodé en or, jupe et corset pareils, ceinture pareille frangée d'or;

4° Un habit de soie gorge de pigeon, brodé or et argent, jupon blanc brodé de même, corset blanc, ceinture gorge de pigeon brodée et frangée or et argent ;

5° Une moldave d'étoffe rayée gorge de pigeon et or, jupe et corset blancs rayés d'argent et une ceinture pareille à la moldave ;

6" Enfin moldave de moire grise galonnée d'une dentelle d'argent, jupe et corset de moire blanche galonnés de même, ceinture pareille à la moldave.

La faveur dont le comte Esterhazy jouit à cette époque se continuera ainsi jusqu'à la mort de l'Impératrice. A tout instant, elle l'appelle, le consulte, se plaît même à le distraire de ses préoccupations en lui lisant le scénario des pièces de théâtre qu'elle écrit pour l'agrément de ses petits-enfants et qu'elle fait représenter dans l'intimité de sa cour. Nous devons à cette circonstance de connaître le plan de l'une de ses productions dramatiques, véritable féerie assez puérile du reste et qui ne mérite d'être reproduite ici

qu'en raison du nom illustre dont elle est signée.

a II y avait une fois un Roi et une Reine qui avaient un fils et deux filles. Le fils s'appelait Ivan Tsarevitz, qui veut dire Ivan fils du Roi, et des deux filles : l'une s'appelait Lune, et l'autre Étoile. Un jour que ces deux princesses étaient à s'amuser au bord d'un bois, avec leur nourrice, leur gouvernante et d'autres demoiselles de leur âge (c'est ici que la pièce commence), on entend un grand orage. Le vent, le tonnerre, la grêle effrayent tout le monde, lorsqu'un tourbillon enlève les deux princesses sans que personne sache ce qu'elles sont devenues. Le Roi et la Reine sont dans le plus grand désespoir en apprenant cette nouvelle.

« Pendant qu'ils se lamentent, leur fils unique vient pour toute grâce leur demander la permission de voyager pour aller chercher ses sœurs. Le Tsar et la Tsarine ont beaucoup de peine à lui accorder sa demande, mais finissent par se laisser toucher. Il leur dit adieu et part. Il arrive dans un grand bois et trouve deux sylvains qui se battent pour avoir une nappe, des bottes et un chapeau vert. Il s'informe du motif de leur querelle ; les Faunes lui apprennent que la nappe se couvre de mets dès qu'elle est étendue, que les bottes font sept lieues à chaque pas, et que le chapeau rend invisible. Ivan Tsarevitz imagine de se servir de ces précieux engins et propose aux sylvains de courir ensemble et que celui qui arrivera le pre-

mier en sera le maître. Les sylvains les lui mettent dans les mains et partent en courant. Le prince met les bottes et part.

« Il arrive dans un désert où il y a une chaumière élevée et posée sur des pattes de poule. Il suppose que c'est la demeure d'une fée et l'engage à paraître. La maison tourne, une porte s'ouvre, et il en descend un escalier par où sort une vieille fée, avec une barre de fer à la main. Ivan lui raconte le malheur de ses sœurs et son projet d'aller les chercher. Elle lui donne des avis sur ce qu'il a à faire, et lui montre le chemin qu'il doit prendre. En revenant, la fée trouve les deux sylvains qui cherchent le prince ; elle les chasse avec sa barre de fer.

« Le prince arrive près d'un château tout d'argent ; il met le chapeau, et grâce à son invisibilité, il y entre et trouve sa sœur Lune endormie sur un lit de repos; il s'en fait reconnaître. Elle lui apprend qu'elle est chez un ogre nommé Ourbelhomme qui est amoureux d'elle et qui ne la laissera pas sortir à moins d'y être forcé par la fée Tsardavitza, qui est la plus grande des fées, et à qui tous les génies sont soumis.

tt L'ogre arrive ; le prince remet son chapeau ; l'ogre sent la chair fraîche et cherche en vain.

« Lune lui dit que c'est son frère et qu'il se fera connaître s'il lui promet de le bien traiter. Ourbelhomme s'y engage et Ivan Tsarevitz se montre.

L'ogre a faim, le prince étend sa nappe et une table couverte de mets s'élève avec une quantité de danseurs dansant un ballet pendant le repas, après quoi Ivan Tsarevitz part pour chercher son autre sœur.

« Il arrive devant un château de cuivre rouge gardé par quatre vieillards qui ont chacun un canon sur Tépaule. Le prince persuade ces vieillards de se retirer et de le laisser escalader le château. Ils se retirent et Ivan Tsarevitz monte. Grâce à son chapeau, il pénètre dans un appartement où il trouve sa sœur appuyée sur une table. EUle lui dit qu'elle est au pouvoir d'un monstre marin qui ne la laissera partir que par Tordre de Tsardavitza, que cette fée est dans une tour inaccessible, gardée par un dragon à neuf têtes .

« Le monstre marin parait, Ivan met son chapeau, l'Étoile apprend l'arrivée de son frère à son hôte qui veut bien le voir, et le prie à sa noce avec sa sœur. Mais, le prince s'échappe et, comme il est sans armes, va dans une forgé acheter un sabre et une massue. Une fois armé, il va au château de Tsardavitza, attaque le dragon dont il coupe les neuf tètes, l'une après l'autre. Quand la dernière tombe, la tour s'écroule et la fée sort au milieu de sa cour. Elle devient amoureuse du prince, lui donne à souper pendant que ses courtisanes et les dames de sa suite dansent un ballet. Le prince profite des bonnes dis-

positions où il la voit en sa faveur pour lui demander de faire venir son père, sa mère et ses deux sœurs. La fée envoie chercher un mag^icien à qui elle en donne l'ordre, et on voit, dans les airs, arriver plusieurs chars, qui apportent successivement le Roi, la Reine et les princesses. La pièce finit par le mariage d'Ivan avec la Tsardavitza, qui donne aux deux princesses deux beaux g^énies pour maris. »

Nous voilà bien loin de la politique, de l'émigration, dont Catherine s'était fait l'agent le plus actif. Dès le mois de mars de cette même année 1793, le journal de Valentin Esterhazy nous y rappelle. A cette date, le comte d' Artois se dirige vers Saint-Pétersbourg. Il y vient sur l'invitation de l'Impératrice, qui désire le connaître et que lui-même tient à remercier au nom de son frère le comte de Provence et au sien, des bienfaits dont elle les a comblés. Son invitation est la preuve que, malgré les revers de la cause royale, elle veut les leur continuer.

Le 19, Esterhazy ayant appris que le prince est arrivé à Riga part pour aller au-devant de lui.

a M. le comte d'Artois est arrivé ce matin à Narva, ëcrit-il dans son journal, le 20 mars. J'avais été audevant de lui à quelques verstes. Il a été reçu au bruit du canon; nous avons été voir l'Hôtel-de-Ville, la maison de Pierre le Grand, et à trois verstes de la ville la belle chute d'eau de la Narva, qui était embellie par des blocs de glace qui rendaient la cas-

cade encore plus pittoresque. Après avoir dîné au Gouvernement, nous avons été coucher à lambourg.

« Le 1 1/22 mars, nous avons été dîner à Kosakowa dans la maison de M. Sacken, et Monseig^neur a été coucher à Ropscha; je suis venu coucher le soir à Saint-Pétersbourg.

tt Le 12/23, monseigneur le comte d'Artois est arrivé, il a été reçu chez lui par MM. de Kalitcheff, chambellan, par Tcherbatoff et le comte Schuwaloff, gentilshommes de la chambre qu'on lui a destinée; et dans les appartements par MM. les comtes Ostermann et Bezborodko et M. d'Italinski, grand maître des cérémonies. Peu après, est arrivé de la part de Sa Majesté Impériale le comte Zouboff, adjudant-général, et de la part du grand duc, M. Narischkine.

« Le 1 3/24, monseigneur le comte d'Artois a été à la cour en grande cérémonie avec quatre voitures. Dans la première étaient les trois cavaliers de la cour, dans la seconde le baron de RoU et le comte Roger de Damas, dans la troisième l'évéque d'Arras et moi, dans celle du prince, le comte Romanzoff et le comte François d'Escars son capitaine des gardes. Il a été reçu au bas du grand escalier par des officiers, au haut par des gentilshommes de chambre, dans les appartements par deux chambellans. Les maréchau.x, les dames du palais et les demoiselles d'honneur, étaient dans la salle du Trône ; Monseigneur a été introduit dans la chambre où était Sa Majesté Impé-

riale par Mme Narischkine, dame du palais et le grand éciiyer, le grand chambellan étant malade. Après une courte conversation, l'Impératrice est sortie avec lui dans la chambre du service et il lui a présenté ceux qui étaient venus avec lui ; de là nous avons été chez le Grand-duc et la Grande-duchesse et les jeunes Grands-ducs, et nous avons dîné chez le Grandduc. Après dîner, nous avons été chez les jeunes Grandes-duchesses et les princesses de Bade, et de là, retourné à la maison qui lui avait été préparée. Pendant le séjour de Monseigneur à Pétersbourg, il a eu une maison à lui et a dîné tour à tour, chez lui, chez l'Impératrice ou chez le Grand-duc; le soir, il a été dans quelques maisons, savoir : chez le comte Ostermann, le comte SoUikoff, la princesse Galitzin, le comte Strogonoff et l'ambassadeur de l'Empereur.

« Le 15|26 avril, monseigneur le comte d'Artois est parti de Saint-Pétersbourg pour aller en Angleterre ; je l'ai accompagné avec le comte Romanzoff. On lui a donné avec lui le général Korsakoff; les chemins étant fort mauvais, nous avons dîné à Kosakowa et ne sommes arrivés à lambourg que le 16/27 à six heures du matin. Après avoir passé la Luga en bateau, nous avons traversé Narva et avons dîné à Vawaro ; nous avons été coucher à Jerva où il y a une très bonne maisoji de poste .

« Le 17/28, partis à quatre heures du matin et dîné

à Paidrons, médiocre gîte, couché à Jegelecht, mauvaise maison de poste. A une demi-lieue avant d'arriver à la droite du chemin, il y a une chute d'eau de la rivière Soldi, qui tombe de 30 pieds environ avant de se jeter dans la mer.

« Le 18/29, arrivés à Reval, ancienne ville sur la Baltique avec un très bon port, dans lequel les vaisseaux de cent dix canons peuvent être armés. Cette ville divisée en deux est assez bien fortifiée ; la partie haute est bâtie sur une roche, et appartient à la noblesse qui Thabite seule et qui est fort nombreuse en Estonie, dont Reval est la capitale. C'est une ville de gouvernement; le gouverneur général est le même que celui de Riga; M. le général Wrangel est gouverneur particulier. Monseigneur a été logé chez lui.

o Le 19/30, nous sommes restés à Reval. Monseigneur a été voir le port où étaient treize vaisseaux de ligne , dont onze armés , et trois frégates , y compris celle qui devait le conduire en Angleterre. Le port est petit et réuni au port marchand. Monseigneur s'est embarqué en chaloupe et a été à bord de la frégate où il a été salué par une bordée. Il a couché à bord dans l'espoir de pouvoir partir le lendemain ; je l'ai accompagné à bord où j'ai passé la nuit.

« Le 20 avril/ 1" mai, le vent ayant tourné, il n'a pas pu appareiller et ayant des lettres à faire partir, j'ai été à terre vers huit heures du matin. J'ai été voir un

M. Baranoff qui, à l'âge de soixante-dix-huit ans, a cent quarante et un enfants ou petits-enfants vivants et qui en a perdu quatre-vingt-sept ; de là le mausolée de l'amiral (illisihlej à qui l'Impératrice a fait élever ce monument en mémoire de ses victoires. Il est de marbre blanc et dans le goût antique, mais l'exécution n'a pas parfaitement rempli l'idée, quoiqu'il y ait des grandes beautés. Dans l'église Saint-Nicolas, on montre le corps d'un duc de Groy qui avait perdu la bataille de Narva sous Pierre premier. Ses créanciers ont empêché qu'il ne fût enterré, et son corps très embaumé est comme une momie. Il est dans une bière de bois, vêtu d'une longue robe de velours noir ; il ne répand aucune odeur et a conservé même ses traits. L'après-midi, j'ai été faire une visite à Monseigneur à bord. Le vent tournait un peu et il espérait mettre à la voile dans la soirée. Mais, en rentrant en ville, nous avons vu de la hauteur que rien ne remuait dans la frégate . J'ai été passer la soirée chez M. Kokios, commandant de la place.

« Le 2|21 mai, on est venu m'avertir à quatre heures que la frégate appareillait. J'ai été sur la montagne et l'ai vue sous voile ; elle a été saluée par la forteresse et par la frégate de garde, et a rendu le salut.

« A cinq heures et demie, elle était hors de vue de terre. Si le vent continue, en trois jours elle sera à Copenhague. Nous avons été déjeuner chez le gouver-

neur et suis parti à trois heures pour retourner à Saint-Pétersbourg. »

Durant cette courte absence, nous ne trouvons que deux lettres d'Esterhazy à sa femme.

• Réval, mardi 19/30 avril.

• J'ai reçu ta lettre, mon cher cœur, avec le plaisir que j'ai toujours à recevoir de les nouvelles. Je suppose que tu as reçu aussi mon petit billet et suis fâché que tu souffres toujours un peu; mais, si c'est une cause naturelle, il faut en prendre son parti et se rappeler le pourquoi. D'ailleurs, mon enfant, quand on s'aime comme nous, tant va la cruche à l'eau qu'à la 6n, etc. Je suis charmé que tu te dissipes : je crains pour toi la solitude; j'ai peur que la crainte du feu ne t'ait fait trop d'effet, mais j'espère que tu me l'aurais mandé franchement. Nous avons eu de très mauvais chemins jusqu'à lambourç, et quoique nous ayons passé une nuit, nous n'avons pu arriver que hier matin. La frégate est prête et, b'i le vent continue, je compte que Monseigneur pourra aller coucher à bord et mettre à la voile demain matin ; dans ce cas je partirai ce soir. Adieu, mon cœur, j'embrasse ma minette, mes trois enfants venus et celui à naitre de toute mon àme; je me porte à merveille, mais toujours pressé. »

<t Mardi, 11 heures du matin.

« Je t'écris un mot par un courrier qui part, mon cher cœur, pour te mander que M. le comte d'Artois est allé coucher à bord de la frégate, hier au soir, comptant partir au point du jour. J'y ai été passer la nuit aussi; mais, vers minuit, le vent a changé et elle est restée en rade, sans savoir quand elle pourra mettre à la voile. Me voilà donc encore dans l'incertitude de mon départ; mais, dès qu'elle sera sous voile, il partira un courrier par lequel je te manderai quand tu devras venir à ma rencontre. En attendant, reste à Pétersbourg, plains-moi d'être dans cette incertitude et surtout d'être loin de toi ; je t'embrasse et mes enfants de toute mon âme; crois que je t'aime à la folie. »

Le rapide séjour du comte d'Artois dans la capitale russe avait fourni à l'Impératrice Catherine l'occasion de manifester son bon vouloir pour les princes français; mais, les espérances qu'ils avaient conçus furent promptement trompées. Après avoir cru que, grâce à elle, ils obtiendraient du gouvernement anglais des subsides pour payer les troupes qu'elle était disposée à envoyer sur les côtes de Normandie ou de Bretagne, ils durent renoncer au secours qu'ils attendaient de ce côté.

Dès ce moment, la vie d'Esterhazy en Russie n'est

plus qu'une vie de cour et, de plus en plus, il incline à se faire relever par le comte de Provence, qui s'est déclaré régent, d'une fonction désormais sans objet. Mais, il ne pourrait le faire qu'avec le consentement de l'Impératrice et qu'autant qu'elle assurerait son existence. Il reste dans cette incertitude jusqu'au mois de septembre 1795. A cette époque, il habite aux environs de Saint-Pétersbourg une petite maison désignée sous le nom de « la Sauvagerie " . C'est là que vient le trouver un ukase impérial qui lui donne mille paysans dans les villages de Luka, de Mayanoff et de Wittava, appartenant aux gouvernements de Bratzlaw et de Podolie. Le mois suivant, après avoir pris congé de l'Impératrice, il part pour aller visiter son nouveau domaine.

J'ai sous les yeux, sous deux formes différentes, le récit de son voyage et du séjour qu'il fit dans la Pologne Russe ou, comme on disait alors, dans la Russie Rouge. Il les a racontés, d'une part, dans un journal et de l'autre, dans les lettres qu'il écrivait tous les jours à sa femme. Le journal est sommaire. Il se borne en quelque sorte à y faire mention des pays qu'il traverse et des personnages qu'il y rencontre. Dans sa correspondance, il est plus prodigue de détails. Il s'étend longuement sur les déceptions qu'il éprouva en constatant le lamentable état des domaines qui lui avaient été attribués et dont le despotisme de Catherine avait dépouillé le précédent propriétaire. Entre

le moment où ils avaient été enlevés à celui-ci et le moment où Esterhazy les recevait, plusieurs régisseurs s'étaient succédé et ne s'étaient pas fait faute de voler à tour de bras, s'emparant de ce qui était à leur convenance, s'attribuant sans façon le prix des récoltes et négligeant ensuite de cultiver les terres et d'entretenir les bâtiments. Les paysans étaient venus à la rescousse et eux aussi avaient butiné sur le domaine. Telle était la situation à Luka, lorsque Esterhazy vint en prendre possession.

Elle était pire à Mayanoff et à Wittava. Dans ces villages, à la faveur de raisons plus ou moins fondées, le propriétaire dépouillé résistait, en enveloppant, d'ailleurs, sa résistance de formules de respect, qui ne permettaient pas à Esterhazy de s'en offenser. Mais, il s'ensuivait des difficultés incessantes. Elles l'obligeaient à faire intervenir les autorités locales qui ne paraissaient pas disposées à prendre son parti. A cet égard, ses lettres constituent un tableau de moeurs, assez intéressant pour qu'il nous ait paru bon d'en reproduire quelques-unes.

Plus attachantes encore sont celles où il parle de ses rencontres et de ses relations avec les plus illustres membres de la noblesse polonaise, les Braniçki, les Lubomirski, les Potoçki, les Rzewouski ou avec des émigrés français tels que les Polignac qu'il avait connus à la cour de Marie-Antoinette et qu'il retrouva installés dans le voisinage de ses propriétés. Tous ces

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détails méritaient, en raison de leur caractère quasi historique, d'être conservés et ils justifient la reproduction dans ce recueil des lettres où ils se trouvent. En revanche, nous avons cru pouvoir passer sous silence la plupart de celles où Esterhazy, convaincu qu'il restera définitivement maitre du domaine de Luka, s'étend avec prolixité sur les réparations qu'il y fait et les embellissements qu'il y prépare. Il était arrivé en Ukraine à la fin du mois de septembre 1 795 . Lorsqu'il en partit au mois de février suivant, toutes les difficultés soulevées à son arrivée étaient résolues ; sa possession n'était plus contestée. Il ne revenait à Saint-Pétersbourg que pour se démettre de ses fonctions de représentant du roi de France, régler ses affaires personnelles et chercher sa famille pour la conduire en Pologne. C'est entre ces deux dates qu'ont été écrites les lettres qui suivent. Les explications qui précèdent les rendront plus compréhensibles pour les lecteurs en même temps qu'elles l'initieront à l'existence et aux habitudes de la noblesse polonaise, à la fin du dix-huitième siècle.

De la poste de Serontina, jeudi 27 septembre/S octobre 1795.

J'arrête ici faute de chevaux, mon cher cœur. J'apprends que la voiture qui est arrêtée avec la mienne, est à un prince Lubomirski, qui va à Pétersbourg et qui compte y être samedi. Il est venu très honnêtement m'offrir de se charger de ma lettre que je commençais à écrire pour te dire d'abord que je t'aime à la folie, que je me porte à merveille, ainsi que tout mon petit équipage, dont je suis fort content. J'ai eu beau temps et beau chemin; mais, avec cela, je n'avance guère faute de chevaux de poste; ceux qui y sont, sont fatigués. Deux jours de plus ou de moins ne font pas une affaire en allant; mais, ce ne sera pas de même quand ce sera pour aller te voir. Je voudrais être à la place du prince Lubomirski et être au retour. Je pense à toi sans cesse, je me dis à toute heure ce que tu fais, ce que font nos jeunes et je charme parla l'ennui de l'absence.

Je suis content de la voiture, elle est commode et

J48 LETTRES DU COMTE V. ESTERHaZY

rien n'y a manqué. 11 n'en a pas été de même de la kibitka (1) ; elle a cassé à la seconde poste et j'ai été obligé de l'y laisser ; je dors dans ma voiture aussi bien que dans mon lit.

Embrasse nos enfants pour moi, et surtout reçois de moi mille baisers, aussi tendrement que je t'aime.

Je suis à 494 verstes de Pétersbourg et je ne fais guère plus de 150 verstes par jour, dans les vingtquatre heures. J'espère aller plus vite au retour.

Pipenberg, 1/12 octobre 1795.

J'ai une occasion de t'écrire, mon adorable amie, et je la saisis . Je suis ici chez le fils du général Passek ; je vais écrire à son père et je le prierai de t'envoyer la lettre que le jeune homme lui fera parvenir par la première poste. Je vais te rendre compte de mon voyage, ce que je n'ai pas pu faire encore, ayant été pressé les deux fois que je t'ai écrit et n'ayant eu le temps de te dire autre chose que « je t'aime « ; ce que je pense chaque instant davantage.

Je t'ai donc quittée, le cœur gros, il y a déjà huit jours; beau temps et assez beaux chemins, mais mauvais chevaux et lenteurs aux postes jusqu'à ma rencontre avec le prince Lubomirski; la voiture bonne

(1) Traîneau couvert qui s'employait en voyag?.

et commode. On y dort assez bien, et en ayant soin de marcher à pied pendant qu'on relaie, je ne suis pas fatigué. Je vis de lait, de pain noir. Je prends du café à la crème le matin. Je n'ai encore vidé qu'un flacon de punch et me porte à merveille.

Revenons au voyage. La poste en quittant le prince Lubomirski a été horrible; un bois plein de sable où nous n'avons pu aller qu'au pas; j'ai mis trois heures à faire la poste, et j'en ai eu quelques-unes dans le même genre avant d'arriver à Schikloff où je suis arrivé samedi à trois heures du soir. Le général Zoritch, bon cœur sans tête, a envoyé au-devant de moi, m'a fait loger chez un juif millionnaire et un moment après, m'a envoyé un officier et une voiture pour me mener à l'orangerie, car ce général si riche a vingt maisons dans la ville et n'est pas logé. Cette orangerie qui rappelle celle de Ropscha, mais où ce que j'en aimais le mieux me manquait, était pleine de cinquante personnes, parmi lesquelles je connaissais le comte de Glermont, M. de Morassin, capitaine du Royal allemand, M. de Briou, maréchal de camp, officier des gardes du corps, Mme de Briou, sœur du susdit Morassin, qui me parait une bonne femme douce, dans le goût de Mme de la Serre avec un peu plus d'usage du monde. Les autres invités étaient Italiens, Russes, Turcs, Allemands et Polonais, outre cinq émigrés cultivateurs à qui le maître de la maison a donné des fermes à exploiter, à moitié de

produit net, lui, fournissant paysans et bestiaux.

On a dîné entre quatre et cinq heures. Le cuisinier du jour était turc. Il y avait des plats excellents, de médiocres et de détestables ; j'ai mangé des uns et goûté des autres. Après dîner, on m'a dit que je pouvais t'écrire un mot. Je l'ai fait dans un coin de ce salon bruyant où je n'ai pu te dire que comme toujours : j'aime minette.

A sept heures, un coup de canon a annoncé la comédie; on a donné en russe le Mariage forcé et un ballet qui était un hommage rendu au chiffre de l'Impératrice, composé pour le jour du couronnement et dansé par les moujiks et moujikines du général , fort bien vêtus et sautant assez en mesure. En sortant du spectacle, a commencé le bal; mais moi qui préférais mon hamac à la danse, je suis parti et suis allé me coucher chez mon juif où j'avais fait suspendre mon hamac et où j'ai très bien dormi.

Hier matin, Morassin est venu me prendre pour aller promener dans la ville. J'ai voulu partir après dîner, impossible; il a fallu voir l'école des cadets. Elle en compte deux cent soixante, dans un emplacement qui peut en contenir cent cinquante. Mais au local près, ils sont bien entretenus, paraissent instruits; ils ont surtout un excellent maintien, et un air de bonne compagnie.

En revenant du corps des cadets, nous sommes venus à l'orangerie; il était quatre heures et demie,

car quoique l'heure de la revue eût été fixée à midi et demi selon l'usaffe du lieu, on n'était venu méprendre qu'à trois heures. Enfin, mon cœur, dîner moitié russe moitié français ; j'aime mieux le turc. Après dîner, coup de canon et comédie, tableaux parlants. Deux femmes n'ont pas mal chanté les morceaux d'ensemble. Ballet ennuyeux parce qu'il n'était ni bien ni ridicule. De là au bal. Ce bal m'a rappelé Rocroy. Vingt danseuses à la tête desquelles était la comtesse Tolstoï née Viazenski, trente cadets g^entils, dansant de bonne grâce. Deux petites filles ont dansé la tzigane et la cosaque comme des anges. Elles parlent français, allemand et russe et j'ai presque pleuré en les embrassant. Ah! la vilaine chose que l'absence.

A minuit et demi, le souper; je ne me suis pas mis à table. Les uns mangent debout, les autres à de petites tables ; plus de mangeurs que de mangeailles, mais, minette n'y était pas. Avant la fin du souper, je m'esquive et vais sauter dans mon hamac; on me suit, on prétend qu'il ne faut jamais partir un lundi; je parais convaincu ; on me laisse, et à six heures, mes chevaux sont mis et fouette cocher. '

A mon arrivée à Mohiloff, on mène ma voiture chez le général gouverneur . J'y fais un bout de toilette, le gouverneur y vient, un instant après, avec une voiture du général Passek où nous nous mettons, le gouverneur, un médecin, Elias et moi et nous venons ici. Gomme il faut retourner à Mohiloff, j'y ai laissé ma

252 LETTRES DU COMTE V. ESTERHaZY

voiture. le cosaque et Volin, pour qu'ils se reposent. Demain, je vais les reprendre et ne m'arrêterai plus qu'à Kiew.

Arrivé ici par une pluie battante ; j'y trouve le fils de Passek, joli garçon, g^rand comme moi, des moustaches noires qui n'ont jamais été rasées ressemblant à celles qui sont sous le nez de la baronne Strogonoff, doux, instruit, poli, un peu timide, en tout un charmant jeune homme. Malgré la pluie, j'ai été voir avec lui le jardin qui est charmant, taillé dans un vieux bois de chênes antiques et de sapins sur une hauteur au bas de laquelle coule le Dnieper, connu par les anciens sous le nom de Borysthène. Au delà, s'étend une plaine immense, cultivée et garnie de villages et de bois, que la pluie nous a empêchés de distinguer, terminée d'un côté par la vue de la ville de Mohilof dont nous ne sommes séparés que par sept verstes et demie. Le jardin est tenu comme Paulawsky. Un temple d'ordre ionique contient le buste de l'Impératrice. Plus loin, un temple de l'amitié à deux façades égales, ornées de péristyles à colonnes corinthiennes; et comme l'amitié n'a pas deux visages, tout est semblable d'un côté et de l'autre, colonnes, bas-reliefs et ornements. Le dedans est mystérieux et éclairé seulement par les portes ; ce que l'amitié confie ne doit jamais voir le jour.

En suivant, on arrive au bord d'un large et profond ravin couvert de bois, au travers duquel on voit sur

l'autre côté du ravin et sur des herbes de gazon, des idoles informes, des divinités sibériennes, mais dont on ne peut pas s'approcher. Eln continuant de marcher, on arrive à Thabitation d'un mage ou d'une sybille. De grandes figures dessinées au trait, des caractères magiques, des talismans sont peints sur les murs de ce temple en avant duquel on voit l'anneau de fer où on attachait les victimes, et au-dessus, une espèce de chaire où sans doute le prêtre inspiré faisait parler les ombres. Un ruisseau qu'on voit à peine au fond du ravin fait entendre le bruit de ses petites chutes dans des rochers.

En sortant de ce lieu sombre, le paysage s'ouvre et vous conduit à une galerie garnie de colonnes conjointes. Deux bas-reliefs, en entrant, représentent les victoires de la Russie, l'un sur terre et l'autre sur mer. Les caissons de la galerie sont alternativement la Renommée, portant d'une main sa trompette et de l'autre un étendard au chiffre de l'Impératrice et l'aigle russe brisant de ses serres les croissants. Dans deux enfoncements, au milieu de la galerie, sont, à droite, le buste du maréchal Romanzoff et à gauche, celui du prince Potemkin. On descend ensuite, et on arrive à un kiosque turc sur le dessin de celui de Tsarkoe-Sélo avec de plus petites proportions. Enfin, cette allée se termine par une grotte peinte en étrusque de dessins colossaux d'Herculanum, et au milieu de laquelle est, dans le mur,

le buste de feu le comte Panin en marbre blanc.

En remontant de la grotte on passe sur un pont chinois en bois, élégant et fort bien peint, et, en montant vers la maison, on laisse à droite un petit tertre sur lequel est un enfant en marbre posé sur un piédestal qui porte écrit le jour de la naissance de Pierre Petrovitch Passek, qui donne le nom à cette charmante habitation. La maison de style gothique est à la manière de ces jolies habitations anglaises qu'on voit sur les bords de la Tamise. Un Hercule et un Neptune en bronze sont au-dessus de l'escalier du côté de la rivière.

Les écuries, les cuisines, le manège, le bain, la basse-cour et les caves ont chacune un caractère particulier; c'est un vieux château crénelé, une pyramide égyptienne, etc. Je crois qu'il est impossible, sans effet d'eau, d'avoir un plus joli jardin et des constructions mieux entendues et mieux exécutées. Je crois que voilà assez de détails, je te demanderai de les copier dans mon petit livre, j'en laisserai la place, quand je serai réuni à tout ce que j'aime.

J'ai lu la gazette; il parait que Monsieur est débarqué en Poitou; je l'aime mieux là qu'en Bretagne.

J'espère d'avoir de tes nouvelles peu après mon arrivée. Embrasse pour moi Valentin et Almérie et Everilda et George et Alexandre ; presse-les contre ton sein et dis-toi bien que, quelque tendresse que j'aie

pour eux, elle n'approche pas de celle que j'ai et aurai toute ma vie pour toi ; je t'embrasse mille et mille fois.

Laka, le 10/îl octobre 1795.

Gloire et honneur à la comtesse Ursule, amour et bonheur à celle qui porte son nom ; puisse la mieux aimée des femmes et celle qui le mérite le plus se porter aussi bien, être aussi heureuse et m'aimer autant que j'en ai besoin pour exister! Ce sont mes vreux de tous les jours, ma tendre amie, et je ne les redouble aujourd'hui que pour avoir un motif de plus de te parler de ma tendresse.

Je ne suis arrivé que ce matin à Vinitza ; imaginetoi, chère amie, que, depuis Kiew jusqu'ici, les chemins sont, en automne, comme de la glaise ; qu'il faut traverser l'espace de plus de cent lieues, traîné par des chevaux grands comme des chats, menés par des paysans sans bottes et sans fouets, et conduits sans brides et sans autres harnais qu'une corde qu'on leur passe autour du cou . Dans un tel équipage, on ne peut aller vite, et jamais la nuit. Aussi, ai-je couché tous les soirs, depuis samedi, dans ma voiture, pendant que les gens s'établissaient dans la maison d'un juif ou d'un pope. Je te détaillerai mon voyage une autre

fois, OU tu le liras dans mon livre roug^e. Je ne veux te parler que de ma journée d'aujourd'hui. Pas beaucoup de suite dans mes relations; mais cela viendra, car je ne sais pas quand ma lettre partira, et d'ici là j'y fourrerai à mesure que je trouverai quelque chose qui en vaille la peine ou non. Ne m'écris plus par la poste; les lettres mettent un mois ou cinq semaines en route pour venir ici, et à l'époque où ma lettre te parviendra, j'espère bien être près de te revoir. Quoique j'aie beaucoup à faire, tu peux être sûr que, pour tout ce qui ne dépendra pas des chemins et des postillons, je ne nég^lig^erai rien. J'ai voulu arriver aujourd'hui ici, j'en ai dit la raison au gouverneur qui me pressait de rester, il n'y a plus eu d'objections et nous avons tous bu à ta santé avec d'excellent vin de Tokay.

Je reprends ma journée par le commencement. La nuit m'ayant pris hier au village de Wakowska, mon fidèle Roussakoff, en patrouillant dans la boue la plus épaisse et la plus noire que tu aies jamais vue, a fait mener ma voiture devant la maison d'un pope, que j'ai pris pour un juif. J'ai fumé une pipe dans sa maison assez propre et pas trop chaude, pendant qu'on faisait mon lit dans ma voiture. Je me suis éveillé avant le jour, et j'ai fait atteler. J'arrive au petit pas à Vinitza sur le Bogh. Tu ne connais peutêtre pas ton voisin le Bogh, et bien les anciens l'avaient nommé Hipparis. Ses eaux étaient sacrées et

on lui vouait même une espèce de culte qu'on croyait fondé sur la fertilité de ses bords et la salubrité de son eau. Les mêmes motifs ont déterminé les Slaves à l'appeler Bogh, qui veut dire Dieu ou divin. Or, mon cœur, cet Hipparis, ce Bogh, cet être divin, est une vilaine rivière où il y a très peu d'eau l'été et très médiocre à boire. Mais, la fertilité de ses bords est restée et à cet égard elle n'a pas dégénéré. En arrivant, Roussakoff, que j'avais envoyé devant, m'amène dans une maison où l'on m'avait destiné un logement de deux chambres. Deux chaises à trois pieds chacune et deux tables de chêne, faisaient les meubles de la plus belle maison de Vinitza. Le gouverneur l'a occupée près d'un an, et l'a cédée au gouverneur général comme la seule habitable du lieu; juge des autres. Il est vrai que mon appartement ne fait que juste la moitié de la maison qui est occupée par le comte Porchewski, qui, ne parlant que polonais, est venu me faire des salamalecs avec un interprète.

Le gouverneur, pendant ce temps-là, à qui j'avais envoyé mes lettres, m'a envoyé son neveu me faire des excuses, s'il ne venait pas lui-même me prier à dîner et m'offrir son carrosse pour venir chez lui à un soi-disant château à quatre verstes de la ville. J'ai accepté et après avoir acheté un rasoir, meuble nécessaire quand on veut faire sa barbe, et que j'avais négligé dans mon équipage, je me suis mis à ma toilette. Quand elle a été faite, j'ai appris que Mme la

comtesse Porchewska était venue de la campagne voir son mari et qu'elle parlait français. Je lui ai demandé la permission de lui faire ma cour, et après s'être donné le temps de terminer sa toilette, j'ai été admis.

Quoiqu'elle soit beaucoup plus jeune que son mari et qu'elle ait dit que son dernier enfant n'avait que dix-huit mois, elle peut bien avoir passé quarante ans, et je doute qu'elle ait été jolie à quinze. Avec cela elle fait la jeune et prononce les S comme des Z. Au reste, elle parle français comme moi, est notre plus proche voisine ici, et entend parfaitement l'économie de ses terres, ce qui est un art véritable. Pendant ma visite, le carrosse du général est venu ; elle m'a dit qu'elle y allait diner; je lui ai proposé de ne pas faire remettre ses chevaux, qui venaient de la campagne ; elle a accepté, après en avoir demandé la permisssion à son époux, et je suis arrivé, la menant sur le poing, chez le général Bergmann, que je n'avais jamais vu. Mais, sa manière simple et franche m'a prévenu tout à fait pour lui : il est gras, frais et l'air d'un bon vivant; tout le monde l'aime malgré la sévérité qu'il est obligé d'exercer et le délicat de sa position. Il a expédié mes affaires ; il a fait poste pour venir ici ordonner à l'homme d'affaires de me mettre en possession de la terre, et m'a dit qu'il y avait trois contestations pour les limites qu'il m'a conseillé de mettre en arbitrage. Il me fera remettre les titres. Il s'agit d'un bois, d'un

pré, etc., mon prédécesseur y mettait, dit-on, de l'honneur, et chacun y coupait du bois en fraude ; le bois est dévasté, et le pré est devenu le salon de la compag^nie des cochons des deux terres. Enfin je suis parti. EJias, qui brûlait d'être à Luka, est parti avec Roussakoff, et moi selon mon habitude, je me suis mis en route à pied pendant que Volin achevait d'empaqueter. J'ai pris le sentier et lui le grand chemin, et il est arrivé avant moi, qui ai fait tranquillement à pied les cinq verstes qu'il y a d'ici à la ville. Il était nuit, je n'ai pas vu (jrand'chose. La commission y a mis d'abord un régisseur dont on a été mécontent. Elle y a placé alors, il y a trois mois, le maître de poste de Vinitza.

Je crois que c'était plutôt pour son bien à lui que pour celui de la terre. Il n'a pu répondre à aucune de mes questions d'une manière satisfaisante; et il ne reste presque plus rien, ni vaches, ni moutons, ni cochons, ni poules, sans qu'ils aient été vendus; les uns sont volés, les autres crevés ; enfin, le personnage me paraît d'autant meilleur à renvoyer avant mon départ qu'il a cinq enfants, un commis aux écritures et trois ou quatre servantes libres, étrangères à la terre, sûrement tout cela à mes frais. Il a eu l'air de me céder par grâce une chambre de la vieille maison qui seule est habitable. Il a deux grandes filles, l'une de quinze ans et l'autre de quatorze, assez jolies, qui sont mises en dames et ne parlent que polonais ; je suppose

que c'est pour leur faire plaisir qu'on a donné au père une place qu'il est incapable d'occuper; il dit du mal des paysans et je crois qu'ils se moquent de lui; il est borgne et hideux. Le neveu du gouverneur m'en a fait un éloge pompeux; mais, quand j'en ai parlé à la comtesse Porchewska, elle a eu un sourire que la vue des deux grandes demoiselles m'a expliqué. Au reste, ce qu'il y a de meubles est sous les scellés qui ne peuvent être levés que par les membres de la commission. Ils doivent me remettre tout entre les mains et me rendre des comptes.

D'après ce que je vois, tout a été dans le plus grand désordre ; on a renvoyé deux régisseurs pour leur mauvaise administration, et d'après celui-ci, qui est un gentilhomme de la grande Pologne, juge des autres. Les blés de l'hiver sont semés, mais sans aucun ordre; les bois sont dévastés, les bestiaux soidisant crevés ; il ne reste que les chevaux dont il ne fait pas même éloge, voilà le mal. Mais, voici le bien. La situation est, dit-on, charmante; la maison de pierre est petite ; mais, les portes et fenêtres sont là, et il n'a qu'à les serrer et y mettre les verres ; la vieille maison est susceptible de réparation, elle est chaude. Au reste l'usage ici est que tous les gentilshommes jusqu'à cinquante et soixante mille livres de rente n'aient que des maisons comme celles-ci. Celle de pierre est pour recevoir la compagnie, mettre la bibliothèque et la salle à manger. Les maîtres ont

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une petite maison à part en briques ou en bois ; les enfants une autre, et le tout est entouré des bâtiments d'économie, et forme une enceinte, à laquelle il n'est pas difficile de donner un caractère pittoresque. Devant cette enceinte et jusqu'au ruisseau, est un grand jardin fruitier et potager. Tout le village est entouré d'arbres fruitiers ; ce sont les meilleurs du pays. Notre auberge a brûlé, et le régisseur m'a dit qu'il avait fait transporter sur le grand chemin une maison de bois qui était ici, pour en faire là-bas une auberge. Je crois que c'est encore une bêtise. II y a cinq moulins qu'il m'a dit en bon état ; ils sont loués pour un an à un juif qui a aussi loué les étangs et qui les pêche tous les ans. En tout, c'est arrangé à la diable; mais le comte Rzewousky, dont la terre est bien en valeur, doit venir ici, et me mener son économe. Je compte aussi sur la comtesse Porchewska, ma voisine, qui ne s'occupe que de ses affaires, pendant que son mari juge celle des autres. On m'a conseillé de le prendre pour arbitre de mes procès, s'il y consent.

Je ne sais comment cela s'arrangera pour les terres qui sont engagées. En attendant, j'enverrai dans quelques jours Roussakoff chez le gouverneur de Podolie, avec mes lettres pour avoir l'ordre pour les deux terres que j'ai dans ce gouvernement et tâcher de me dispenser d'aller chez le gouverneur qui est d'un côté opposé aux terres. D'ailleurs,

262 LETtRES DU COMTE V. ESTERHAZY

tout le monde me conseille de les vendre pour en acheter dans ce gouvernement, à portée de pouvoir les surveiller, sans cela les paysans sont vexés et on ne retire rien.

Bonsoir, je t'embrasse et tous nos enfants bien tendrement ; je vais me coucher seul dans mon hamac ; si tu savais combien je pense à toi et surtout combien je t'aime !

11/22, à cinq heures du matin.

Je viens de me lever parce que j'ai entendu du bruit et vu passer de la lumière. C'était le régisseur, cette bête de gentilhomme, qui a fait veiller quatre paysans à la porte; autant de journées utiles d'enlevées. Je voudrais déjà être délivré de lui, quoiqu'il parle allemand, ce qui m'est commode. Mais, il est même hors d'état de rendre un compte. Quand je lui ai demandé comment il avait réparti les terres aux paysans, il m'a répondu qu'ils avaient un cordon avec lequel ils avaient pris tout ce qu'ils avaient voulu. D'autres m'ont dit que j'avais les meilleurs paysans du pays ; les fruits qu'ils ont en abondance leur donnent de l'aisance. Il ne nous reste que trois vaches et douze moutons ; friponnerie et imbécillité ; mais il faut se taire; le présent est encore meilleur que nous n'avons cru et représente un revenu de cinq mille roubles en argent. Mais, il faut aller doucement, respecter les anciens usages des paysans, ne toucher que

bien doucement aux anciens abus, détruire les nouveaux et empêcher, s'il est possible, qu'il en naisse d'autres.

Il fait si beau ici, qu'on n'y fait pas de feu; le soleil y est chaud et les journées sont belles. Il pleut assez souvent le matin dans cette saison et cela gâte les chemins; le pain est délicieux, les fruits excellents et très abondants, la viande de boucherie superbe, assez de g^ibier, beaucoup de société et tout le monde parle français, c'est-à-dire tous les cens comme il faut, et puis les Capucins et les Dominicains à Vinitza. Le général m'a dit qu'il assemble souvent soixante à septante personnes, dont les plus éloignées ne sont pas à plus de trois milles d'ici, ce qui fait à peu près trente-six verstes. Quelqu'un qui aurait de l'argent et achèterait des terres ici placerait son argent à sept pour cent. Les terres ne se vendent rien et rapportent beaucoup quand on y demeure. Le comte Porchewski m'a dit que sa terre, qui n'a que deux mille paysans et une ville, lui rapportent trente mille roubles; mais, elle est bien administrée, il a un homme excellent, et il y demeure, le surveille et saitr la langue. Adieu, car je rabâche; j'attends qu'il fasse clair pour aller visiter le local et le dépôt des bestiaux. Mais mon premier désir est, le jour où j'ai cinquante-cinq ans, d'embrasser ma jeune amie et je répète après quinze ans de mariage que tu me fais oublier mon âge pour ne sentir que mon bonheur.

2fi4 LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY

Jeudi 11/23, à 6 heures du matin.

En te quittant hier, mon cher amour, dès qu'il a fait jour, j'ai été avec le régisseur d'abord voir les chevaux, étalons, juments et poulains. Tout cela est fort médiocre, j'en fais choisir quatorze de ceux qui sont le plus en état de servir. Huit vont à Pétershour^j mener les cens que je compte faire venir; nous vendrons les plus mauvais ; six resteront ici pour le travail de l'économie. J'ai ensuite vu les bœufs et les vaches; tout cela est fort maigre et peu nombreux. Il faudra en acheter au printemps, car il n'y a que trois vaches à lait; le taureau a l'air d'un sot monsieur; on dit que c'est parce qu'il a été malade. Il y en a un jeune; mais, c'est un enfant. Il ne reste aussi que vingt-deux moutons, ce n'est pas le moment d'en vendre ; il faudra en acheter au printemps pour les vendre après la tonte, quand ils seront gras. Le lard et les jambons qui étaient sur mon étal ne sont pas entre les mains du régisseur, ni les toiles; mais, les scellés n'étant pas levés, je ne sais pas si les objets ont été vendus, volés ou s'ils existent sous les scellés. L'officier d'économie (1) que j'attendais n'est pas venu, pour me mettre en possession; je me suis contenté de voir et de prendre des notes. J'ai dit de ne pas renouveler au juif le bail de la febrique d'eaude-vie; il y a un gain considérable à la fabriquer

(1) Agent de l'Etat.

JkKXÉE 1795 265

nous-mêmes et à la livrer au juif pour la vendre au détail; son bail expire au premier mars. Les paysans nous doivent beaucoup de grain et de chanvre; mais, on a de la peine à le retirer de leurs mains. Le régisseur ne vaut rien et le commis de l'économie, qui n'est pas venu ici une seule fois, disait oui à tous les paysans qui voulaient quelque chose ; peut-être n'avaient-ils pas les mains vides.

De là, j'ai été voir la position, qui est charmante. En attendant que je puisse t'en envoyer le plan, en voici l'aperçu. Un village, qui parait immense, est bâti sur le penchant d'une colline; les maisons des paysans sont séparées les unes des autres et entourées de grands jardins, plantés tous d'arbres fruitiers. Au bas de cette colline, coule un petit ruisseau qui est retenu par différentes digues, de manière que presque chaque paysan a un petit étang au pied de son jardin. En haut de cette colline, il y a un petit retour et c'est là où sont les bâtiments seigneuriaux. Ce plateau domine le village d'un côté et deux grands étangs de l'autre, il y a une maison de pierre à neuf chambres; la maison de bois où je loge, qui est assçz grande, deux petites maisons de bois qu'on peut réunir, et dont on peut faire notre maison à nous. Il y a de plus une cuisine séparée avec une grande chambre à côté, une cave pour le lait, un poulailler, une belle grange, une grande écurie mal placée et qu'il faudra réparer et mettre ailleurs. Deux autres mauvais bâtiments

serviront pour les gens. 11 faudra aussi construire un hang^ar pour le bois, des remises pour les voitures et pour les chariots, et près d'un petit étang, une buanderie. Tous ces bâtiments sont construits séparés les uns des autres sur le plateau appelé la cour. Je vais y faire planter des arbres cet automne, et je vais demander des peupliers à la comtesse Potocka à Tulschin, que je mêlerai avec des tilleuls qu'on trouve ici dans les bois ainsi que d'autres arbres.

Tout cela ne coûte rien ; chaque paysan nous doit deux jours par semaine avec un cheval ou un bœuf, ou une femme, ce qui fait que laver, nettoyer, servir à la cuisine, filer, ne coûte pas plus que planter, bâtir, faire des fossés, haies, etc. Il nous est dû aujourd'hui cent cinquante journées et nous ne sommes pas encore à la morte saison où nous en aurons plus de mille par semaine à disposer pour la cour, les semailles, le labourage, etc., etc. Il faut être avare des journées parce qu'elles sont nécessaires pour la terre. Les faneurs ne comptent pas, le village étant obligé de faire le foin du seigneur indépendamment des journées.

Du plateau appelé la cour, il y a une pente douce qui va à la rivière, au-dessus de nos étangs; c'est là où je compte faire notre jardin. Il y a déjà sur une partie du terrain un verger de prunes et de cerises, car pour les pommiers, comme les paysans sont obligés de donner au seigneur le dixième de leurs arbres,

il y en a toujours assez ; les cerises n'y sont pas bonnes ; je tâcherai d'en avoir de bonnes à Tulschin ou à Bialowskieff (1). Tout cela ne pourra s'arranger comme il feut que quand nous aurons un jardinier.

J'oubliais de te dire que de l'autre côté du ruisseau qui terminera notre jardin, est une autre colline, toute parsemée d'arbres fruitiers appartenant à nos paysans et dans laquelle nous pourrons construire des sentiers charmants. Luka ne peut jamais être qu'une ferme; mais, sans frais, elle peut devenir la plus jolie ferme du pays et peut-être de l'Europe. Le climat est délicieux. Ima^ne-toi, mon cœur, qu'avec ma redingote blanche et un gilet de soie, j'ai été obligé de changer deux fois de chemise ; il n'est pas même question de feu de cheminée et cet été, à Tsarkoé-Sélo, nous n'avons pas eu une journée plus constamment chaude que celle d'hier et le plus beau soleil du monde.

11 y a ici une église grecque. Le pope est un homme sensé qui a très bonne façon. Je vais dîner aujourd'hui à Vinitza chez le gouverneur, et tâcher qu'il m'envoie un officier d'économie pour lever les scellés. Ma première opération sera de changer le maire, qui ne vaut rien, et de prendre celui qu'avait le précédent propriétaire, M. Zagorski, en faisant déclarer aux paysans que j'adopterai absolument le régime qui était établi de son temps, ce qui me sera d'autant

(1) Tultchio, propriété du comte Polocki ; RialowikiefF, propriété de la comtesse Branicka.

plus facile, que les paysans étant esclaves, chaque seig^neur peut changer de régime à son gré.

Tu ne seras pas édifiée de l'habillement des paysannes ; elles sont en chemise d'une grosse toile brodée en couleur sur les épaules et, au lieu de jupe, un morceau d'étoffe de laine qui fait le tour de leur corps et croise par devant attaché par une ceinture rouge. Sur la tête, elles ont de la toile blanche qui leur pend derrière jusqu'aux reins. Toutes portent un collier de plusieurs rangs de corail ou de verre rouge.

Je vais cacheter ma lettre dans le cas où il y aurait un courrier; sinon, je la garderai et recommencerai demain pour te dire que je t'aime à la folie.

Lundi, 15/26 octobre.

Je suis parti hier matin à huit heures et par d'assez mauvais chemins. Je suis sorti du territoire de Luka et à douze verstes d'ici, je suis arrivé au village de Witava; mais je l'ai trouvé occupé par M. Koslowski, le cadet, frère de Mme Zagorska, à qui tous ces biens appartenaient. Il est venu me recevoir à la portière avec sa mère et, comme ils ne parlent que polonais, ils m'ont conduit dans une chambre où était couchée sa femme sur un petit lit fort propre, de taffetas cramoisi. Elle parle très bien le français, est borgne et peut avoir trente ans. EUle m'a mis au

fait de la position des affaires. Selon les lois de Pologne, quand on prêtait par hypothèque sur un village, on en prenait possession et les revenus tenaient lieu des intérêts. Les contrats étaient ordinairement faits pour trois ans, et si l'argent n'était pas payé à l'époque précise de l'échéance, le contrat se trouvait renouvelé pour les autres années; elle a ajouté que celui de son mari serait échu en 1797.

Je lui ai répondu qu'ayant reçu le village des bontés de Sa Majesté Impériale, je ne pouvais pas croire que son intention eût été de me le donner aggravé d'une dette presque équivalente à sa valeur réelle; que je ne me mettrais pas en possession du village dans ce moment et que nous attendrions l'arrivée de M. le général gouverneur qui devait avoir des ordres à cet égard. J'ai dit aussi que pour tout ce qui serait procédé, elle pouvait compter sur les miens.

Elle m'a dit que je trouverais Mayanoff dans le même cas, engagé au frère aine de son mari et m'a fort pressé de diner chez elle à mon retour de Mayanoff. J'ai hésité sur ce que je la ferais diner tard; mais, elle a tant insisté, que j'ai cédé. De là j'ai été voir le village que j'ai trouvé misérable; l'église tombe en ruines. Nous n'en avons qu'une partie ; le reste appartient à plus de soixante gentilshommes qui y ont des biens héréditaires. Les uns ont six paysans, les autres deux, d'autres point du tout; mais tous sont co-seigneurs.

Ces paysans n'ont pas de jardin fruitier; le bois est rare ; la maison du seigneur est en bon état, mais les dépendances en mauvais ; les meubles sont décents et les valets bien mis. Après avoir vu le village, où les maisons qui nous appartiennent sont entremêlées avec celles des paysans gentilshommes sans aucune différence, sinon que celle de nos paysans sont un peu moins mauvaises, j'ai été voir les champs. Ils sont séparés, les limites bien tracées et bien ensemencés. Après quoi j'ai été à Mayanoff, qui est à sept verstes plus loin. Il faut passer le Bogh, et une petite ville que vient d'acheter le comte Potocki, dont tu as vu la femme à Pétersbourg.

Arrivé à Mayanoff, j'ai trouvé de même la gentilhommerie occupée par M. Koslowski l'aîné; il parait avoir quarante ans. Sa femme, au moins du même âge, était veuve et a eu deux enfants de son premier mari, une fille de quinze à seize ans, fort jolie, blonde, et ressemblant en mieux à la nièce de la princesse de Courlande ; un fils de quatorze ans vêtu à la polonaise et le petit Zagorski, leur neveu, fils de celui dont nous avons les terres, qui a sept ans. Tout cela ne parle que polonais; mais, le petit m'a touché; il est venu me baiser la main. Je l'ai caressé et j'ai dit à son oncle par interprète que si cet enfant ne trouvait pas de ressources dans sa famille, et qu'on voulût nous le confier, nous relèverions comme un sixième enfant avec les nôtres. Les parents ont paru

fort sensibles à cette proposition ; la conversation a été absolument la même qu'à Witawa, mais par interprète. J'ai de même été voir le village et les terres; le village est extrêmement épars. Il y a un co-seigneur et quelques paysans héréditaires, mais moins qu'à Witawa. Notre maison est assez bonne, et les dépendances en sont en bon état. Il y a près de la maison un petit bois qui est bien tenu, clos d'une haie et d'un fossé. Les gens sont vêtus en livrée et il m'a paru qu'il y avait plusieurs femmes mieux mises que des servantes. Dans la maison, j'ai été obligé de prendre une tasse de café, et je suis retourné diner à Witawa. La maîtresse borgne ne s'est pas mise à table, étant retenue par un mal à la jambe. Le diner était comme celui que j'ai ici : du bœuf parfait, qui coûte un kreutzer la livre et plusieurs pâtisseries assez bonnes, les ragoûts détestables, et de ce petit vin de Hongrie que j'aime assez.

Après diner, nous sommes entrés dans la chambre de la borgne, qui a de l'usage du monde et a été fort bien élevée. Sa figure ne lui permettant pas de trouver un mari dans le grand monde ni même d'amant facilement, elle a épousé un gentillàtre, dont la sœur avait été élevée avec elle. Cette sœur, femme de M. Zagorski, dont nous avons les terres, a été fort jolie et son mari, qui avait de la fortune, l'a épousée par amour. Ayant pris part à la révolution, il est sorti du pays avec sa femme et les deux enfants aînés, et

a laissé le petit à son beau-frère. Les autres frères de ce Zagorski sont restés attachés à la Russie, de sorte que celui-ci n'est pas sans ressources. La borgne m'a raconté tous ces détails et je lui ai dit combien j'avais été touché de voir cet enfant et de ses caresses, et l'offre que j'avais faite à son oncle ; elle y a paru sensible et l'a dit à sa belle-mère, grand'mère de l'enfant, qui, en fondant en larmes, est venue me baiser l'épaule. En ce moment, arrive un enfant en pelisse qui vient à moi ; je ne le reconnaissais pas ; la borgne m'a dit que c'était le petit Zagorski, que je reconnais quand il a quitté sa pelisse et il est suivi de la famille que j'avais vue à Mayanoff.

La borgne, qui est vraiment aimable, m'a fait quelques questions sur toi, sur ma famille, m'a chargée de te dire combien on désirait ton arrivée dans ce pays, que tous ceux qui avaient été à Pétersbourg et qui savaient que j'avais cette terre, disaient avoir entendu faire ton éloge. Je l'ai fort assurée que j'étais sur que tu aurais pensé comme moi pour son neveu. Elle m'a dit qu'au reste, elle ne croyait pas que son beau-frère voulût donner son fils ; d'autant que la famille n'était pas sans fortune malgré la perte qu'elle vient de faire ; elle m'a affirmé aussi qu'il y avait à Luka les meilleurs vins dans la cave de son beau-frère, des provisions de toute espèce et des meubles neufs pour plus de mille ducats. Je lui ai fait voir l'inventaire, où il n'y a pas une goutte de

vin, et l'état des meubles, qui sont la plupart des vieilleries. — Gela n'a pas été perdu pour tout le monde, m'a-t-elle dit.

Elnfinje suis parti et suis rentré ici à la nuit. J'ai trouvé un cosaque du général Bergmann qui m'a porté une lettre de lui et du comte Rzewouski, qui est arrivé à Vinitza, pour me dire qu'il avait espéré que je viendrais dîner en ville et me demande s'il me trouverait ici aujourd'hui. J'ai répondu que je n'étais pas encore logé de manière à le recevoir, que j'irais dîner chez lui. En même temps, je lui ai mandé l'effet de mon voyage, et l'ai prié, puisque je n'avais pas pris possession des villages, de vouloir bien y envoyer un officier ou soldat pour s'assurer qu'on n'en emporte rien.

Pendant que j'écrivais, j'ai entendu une musique infernale à ma porte. C'était la noce qui était venue danser dans la cour; la danse est charmante, vive, et ce.s paysans dansent extrêmement bien. C'était au clair de lune et je n'ai pas pu voir les mines; le marié et la mariée sont venus me baiser la botte et la main ; je leur ai donné à chacun un ducat. Ensuite, le frère de la mariée m'a apporté un pain avec un mouchoir de coton. J'ai donné quelques florins aux paysans et après avoir fumé une pipe et pris un peu de lait, je me suis couché.

Je t'embrasse, je t'aime, j'embrasse nos enfents.

Encore lundi 15/26.

Après avoir expédié le régisseur pour la ville, mon cher cœur, j'ai été voir le ruisseau au bas du jardin. Il est fait pour être charmant. Au-dessus du moulin, il s'écoule rapidement et d'une eau claire, mais il est ensuite engagé et forme un marais au travers duquel il coule, sans qu'on puisse en approcher, jusqu'à la fin du second étang. Il sera très facile de dessécher le marais, qui est factice, et de mettre le ruisseau dans le jardin. De l'autre côté du ruisseau, est une montagne pleine d'arbres fruitiers au.x paysans, sur laquelle on pourra faire des sentiers charmants pour gagner le bois qui est au-dessus.

Pendant ma promenade, on est venu me dire que le comte Rzewouski était arrivé; j'ai traversé le marais sur une espèce de digue en poutres, que je compte remplacer par un joli pont un jour, et suis revenu ici où j'ai trouvé le comte. Quoiqu'il eût passé plusieurs fois par Luka, il n'était jamais monté à la ferme. Telle qu'elle est, il l'a trouvée un vrai paradis. Par la conversation que j'ai eue avec lui, j'ai vu à quel excès nous avons été volés, surtout vins en entier, bestiaux, volailles, grain; enfin de toi à moi, de plus de dix mille roubles sur Luka seul. Il m'a promis de me trouver un régisseur dont il pourra répondre ; mais, il doute qu'il sache une autre langue que le polonais. Il

faudrait donc que je trouve un secrétaire qui sache deux langues. De plus, il a consenti à accepter ma procuration pour vendre les villages de Podolie, et même ceux que j'ai été voir hier, pour en acheter un superhe qui touche celui-ci et dont le propriétaire veut se défaire. Ces deux villages réunis feront la plus charmante terre du monde.

Pendant que le comte était ici, le village est venu m'apporter des pommes, des œufs et des poulets. Le Comte a harangué les paysans pour moi, les a assurés que je serais un bon maître et que je les traiterais comme M. Zagorski, leur ancien maître. L'un d'eux a demandé si ce serait comme le père ; le Comte leur a répondu que non; que leurs richesses et leur population étant augmentées, il fallait travailler davantage. Un autre a dit que c'était juste et ils se sont retirés fort contents avec un mandat, sur le juif qui tient notre cabaret, de leur donner de l'eau-de-vie en acompte de ce qu'il me doit.

Le Comte est allé à Tulschin chez la comtesse Potocka, la dame d'honneur, et j'irai l'y joindre demain. Après son départ, la noce est venue me remercier, précédée de son infernale musique. La mariée avait l'air extrêmement confus et avait un mouchoir bleu sur la tête, étendu en forme de voile et attaché avec un ruban de laine rouge à travers duquel était passée sur l'oreille droite une couronne d'alaterne. Elle avait les yeux baissés jusqu'à terre et

tenait à la main un mouchoir dont le marié tenait l'autre bout.

Voilà le général Bergmann qui vient, quoique je lui eusse mandé que je ne pouvais pas le recevoir ; il va me mener chez lui.

Adieu, je n'ai que le temps de t'embrasser; à demain.

TuUchin, 17/28.

Je n'ai pas pu t'écrire hier, parce qu'ayant compté partir de bonne heure, ma table était déjà emballée, et que j'ai passé ma matinée à faire faire des croquis de mes arrangements pour notre ferme ; je t'ai donc quittée avant-hier, à l'arrivée du général Bergmann. Gomme mes chevaux étaient mis, je suis parti pour aller au-devant de lui, et l'ai trouvé à l'entrée du village; il était seul dans sa voiture, et nous sommes retournés ensemble. Je lui ai parlé du mauvais état où je trouvais les terres, cela n'a pas paru Tétonner; il m'a proposé d'aller parler un peu de cela à son cousin le directeur qui est malade, et qui, entre nous, est un grand fripon. Il semble qu'il a peur de moi. On dit qu'il a volé au prince Gzartoriski seul, plus de dix mille roubles, .l'ai donc dîné chez le gouverneur. Après le diner, nous avons été chez le directeur d'éco-

nomie; il m'a dit qu'il faisait travailler aux comptes, qu'on y passerait la nuit; je lui ai dit que je ne demandais qu'à les voir sur les livres pour les comparer avec l'état qui m'a été remis, et ensuite y ajouter la recette de cette année; il a balbutié, enfin m'a fort assuré qu'on ne me ferait pas tort, et que vendredi à mon retour, je trouverais tout en régie. Je n'en crois rien, je suis revenu coucher à Luka.

Le staroste Zerasinski, qui log^e sur la route, m'a demandé de dfner chez lui. Le général a insisté pour quej'accepte, pourvu que l'on dinât à midi. Le directeur de l'économie et le colonel du régiment de Nowogorodqui étaient là ont promis de venir aussi, et comme Luka est sur le chemin, d'être chez moi à huit heures du matin; j'ai été prêt à l'heure indiquée; mais ils ne sont venus qu'à onze. Le temps et le chemin étaient superbes, mais les distances si énormes que nous ne sommes arrivés qu'à une heure à Tivoroff, où nous avons passé le Bogh sur un bon bac, de là monté au château qui est une jolie maison de brique dans une situation fort agréable, sur une hauteur d'où on découvre une plaine fort étendue mais un peu rase, le Bogh au pied qui fait canal, et derrière, un joli bois. Le staroste nous a conduits dans le salon, où était sa femme, jeune, bonne et jolie, de jolis yeux et une belle peau, à laquelle il m'a semblé que l'art a un peu contribué ; elle avait un petit chapeau de paille jaune noué sous le menton avec un

278 LETtRËS DU COMTE V. ESTERHAZV

ruban prune. Ses cheveux, sans poudre, étaient frisés; elle fait la révérence fort g^auchement et quand elle rit, elle montre des dents blanches dont les racines sont bordées de noir. Elle parle français et allemand; mais, il s'en faut qu'elle ait bon ton. On parlait du divorce ; elle a déclaré qu'elle ne l'aimait pas, mais qu'elle l'admettait en certains cas. Elle le justifiait en disant que, quand un mari se «'fichait» de sa femme, il fallait bien qu'elle eût un moyen de s'en séparer. J'oubliais dans sa parure un collier d'une vingtaine de rangs de pierres de toutes couleurs mêlées avec des rangs d'acier.

Le dîner était assez bon; de bons vins de Hongrie, mais on a bu les santés dans les mêmes verres; j'ai voulu m'en dispenser en buvant dans le mien ; on m'a donné sur-le-champ le verre banal et pour me conformer à l'usage, j'ai versé avec un peu de regret le vin qui était dans mon verre à moi, dans celui de tout le monde. Après le café, jesuis parti après avoir été fort engagé de rester à coucher; mes camarades de voyage ont accepté, et je me suis mis en route pour venir ici.

Avec un beau chemin, un temps du mois de juillet et de bons chevaux, on va vite; mais, avec cela on n'arrive pas. Déjà, la lune bien claire et bien pleine avait succédé au soleil lorsqu'au milieu de chaumes immenses, nous avons trouvé deux chemins également larges, également beaux. Les paysans qui me me-

ABtNÉË 1795 279

naient ne savaient pas plus que moi seulement que le relais était à Tiworoff. Nous prenons à çauche et quand, au bout d'une heure de chemin, nous arrivons à un village que nous espérons être Tiworoff, nous apprenons que nous en sommes à un mille, que nous nous sommes trompés de chemin et que celui sur lequel nous sommes ne va pas à Tultschin, mais à Bratzlaw. Nous retournons et après avoir passé un petit pont, nous trouvons un chemin qui doit nous mener à Tiworoff; il est plus de huit heures et à neuf heures et demie, nous l'avons laissé à notre droite un demi-mille en arrière. Je m'impatiente un peu intérieurement, mais je ne dis mot. J'envoie un des paysans qui menaient la voiture à cheval à Tiworoff chercher le relais. Les chevaux arrivent, nous partons un train d'enfer et nous arrivons ici à minuit. La comtesse Potocka, qui se couche ordinairement à dix heures, avait attendu jusqu'à onze heures. Le comte Rzewouski et un abbé qui a été longtemps à Paris se sont chargés de m'attendre.

Tout ceci m'a paru superbe. Le palais est celui d'un souverain, la ville est remplie de bonnes maisons entourées d'arbres avec des barrières partout, et l'ensemble a un air de magnificence que je n'ai vu en France qu'à Ghanteloup; on m'a apporté un morceau à manger et nous sommes restés à causer économie avec le comte Rzewouski et l'abbé jusqu'à près de deux heures ; puis j'ai été conduit dans une grande

chambre peinte en jaune avec des tableaux, où ayant trouvé un lit blanc fort propre, je n'ai pas fait tendre mon hamac.

Je me suis levé à huit heures et me suis mis à l'écrire; ma seule consolation, mon cher cœur, dans mon absence est de penser que je te communique tous mes actes et jusqu'à mes moindres pensées: mais, je n'ai pas encore de tes nouvelles.

Il y a huit jours que je suis arrivé à Luka et je n'ai pas encore mes comptes. J'ai aussi appris hier que cet honnête régisseur borgne, que j'aime déjà si peu, a été chassé de la poste de Nimiroff pour friponneries. Le comte Uzewouski part aujourd'hui pour retourner chez lui ; il m'a promis de venir la semaine prochaine avec le régisseur qu'il me procure, passer trois à quatre jours à Luka. J'espère que j'aurai alors mes trois chambres. Je lui en donnerai une et nous dînerons à Vinit-îa tous les jours. Le gouverneur doit m'envoyer aujourd'hui un cheval de selle pour le temps que je passerai ici. Il est impossible d'être plus honnête et plus obligeant. Il a une manière franche que j'aime.

Je voudrais bien savoir ce qui sera donné pour les terres engagées. Si nous les recevons avec les dettes dont elles sont grevées, c'est comme si nous n'avions rien reçu et, pour lors, le bienfait de l'Impératrice se bornerait à Luka qui ne fait que trois cents ou quatre cents paysans. Si tu vois la comtesse Branicka,

demande-lui si elle sait quelque chose là-dcssus, car dans ce qu'elle a reçu, il y a assez de villages engagés.

Tultschin, jeudi.

Je voulais partir ce matin pour retourner à Luka, lorsque j'ai appris que la comtesse Diane de Polignac (I) avait couché avant-hier à Vinitza, et qu'elle arrivait ce soir à Libitzin chez la comtesse Severin Potocka, belle-sœur de celle d'ici. Gomme je ne voudrais pas quitter ce pays-ci sans la voir et que les distances sont énormes, surtout si le temps et les chemins se gâtent, la comtesse Potocka a envoyé hier un cosaque avec une lettre de moi pour elle à Nimiroff où elle a dû passer la nuit pour lui proposer de passer par ici. Si elle s'y refuse, j'irai la voir ce soir à Libitzin. Gela ne me retarde pas, puisque ce n'est que lundi que le comte Rzewouski doit me mener mon nouveau régisseur.

A 1 1 heures, hier je suis monté chez la comtesse, qui m'a reçu à merveille. Ellle a encore ici trois filles et deux garçons de trois à douze ans. Malgré cette nombreuse postérité, le comte Potocki est venu ici

(1) Sœur du duc de Poltgnac. On tait que la famille de Polignac émigra au lendemain de la prise de la Bastille, sur les pressantes instances de la Reine. Après un court sëjouren Angleterre et à Coblentz, elle passa en Autriche et, de là, dans la Pologne russe. La duchesse de Polignac ëtait morte en 1793, en confiant ses enfants à sa belle- •ceur, la comtesse Diane.

282 LÈtîRËS DÛ COMTE V. ESTËUHA2V

lui proposer de divorcer afin de pouvoir épouser Mme de Wltte (1) et donner son bien à deux petits bâtards qu'il a ou croit avoir d'elle. Sa femme s'y est refusée en lui disant qu'il pouvait miauler sa belle tant qu'il voudrait de son vivant, mais qu'il ne pourrait l'épouser qu'après sa mort.

— Ah! Madame, a répondu douloureusement le mari, savez-vous qu'avec la santé que vous avez vous pouvez encore vivre dix ans !

Enfin, n'ayant pas pu la déterminer, il est parti en colère, sans avoir seulement voulu embrasser ses petits enfants qui sont tout gentils et me rappellent ce tableau dont je crois t'avoir parlé, d'un père qui après une absence trouve deux enfants de plus qui lui font de loin des Poglanitz et, au-dessus, est écrit « La bénédiction du ciel» . « Plus je vis à l'étranger, plus j'aime ma patrie » , a dit un poète et moi je dis en prose : plus je vois de ménages et plus j'aime le mien. Avec une femme qu'on aime, des enfants dont on est père, le malheur ne peut pas nous atteindre. Il n'y a que l'absence qui est une vilaine chose, aussi

(1) Sophie de Witle, née en Turquie en 1761, passait, vingt-cinq ans plus tard, pour la plus jolie femme qu'il y eut alors en Europe. Sa mère vendait des légumes à Constantinoplc et la Klle qui l'accomgnait eut d'abord un janissaire pour amant. Ce fut ensuite le ministre de Pologne qui s'était épris d'elle au point de vouloir la conduire à Varsovie. Mais, sa conduite fut telle pendant le voyage qu'il l'abandonna en chemin. C'est alors qu'elle se fia avec lecomte Félix Potock par qui elle finit par se faire épouser. On peut dire, sans la calonmier, qu'elle a scandalisé ses contemporains par ses désordres. Elle mourut à Berlin en 1821.

je voudrais bien la voir finir. On dit aussi que le duc de Polignac va à Pétersbourgf. Si cela est vrai, tu pourras lui remettre les diamants de sa fille, ou l'argent, si tu as trouvé à les vendre; sa fille et sa belle-fille sont restées cet hiver à Vienne. Au reste j'en saurai davantage quand j'aurai vu la comtesse Diane.

La comtesse Potocka est extrêmement polie ; elle m'a beaucoup parlé de toi, et combien ta manière lu» a plu. Elle m'a donné mille peupliers d'Italie pour Luka et m'a fait toutes sortes d'offres de service. Par exemple, il y a ici à elle une manufacture de nappes, où, en donnant le fil selon les échantillons qu'on me remettra, on les fabrique à très bon prix. De plus, je pourrai envoyer un ouvrier pour apprendre et établir un métier à Luka. Avec le temps, j'espère aussi que l'on me procurera ici un secrétaire qui parle allemand . Je l'aimerais mieux que de le prendre à Vinitza où, depuis deux ans, la mode de voler s'est établie, du grand au petit.

Cette maison-ci est extrêmement étoffée ; le palais a quelques beautés et de grands défauts, mais ressemble à l'habitation d'un souverain ; une immense dépendance, mais beaucoup de choses qui ne sont pas finies, plusieurs jardins, mais sans un grand plan. La ville est assez bien bâtie; elle est plusjolie que Vinitza, je crois même qu'elle est la plus jolie de l'Ukraine. Il y a beaucoup de maisons de pierre, plusieurs

églises, des places, des boutiques, des obélisques, et ce qui vaut autant, beaucoup d'habitants et d'immenses plantations.

Je ne te dis rien de la maîtresse de la maison, tu la connais ; elle parle bien et beaucoup . Il y a ici deux seigneurs polonais, dont le miauleur en charge, qui parle peu, mais qu'on distingue, et quelques subalternes. L'éducateur des enfants est un gros abbé que j'ai vu autrefois à Paris, où il a demeuré quinze ans, fort instruit et point pédant. Il était très lié avec Mme de Genlis et était souvent au Palais Royal. On m'a offert cuisinier et vaisselle pour Luka. J'ai tout refusé. On veut aussi m'envoyer chevaux, voitures; mais, je ne veux rien du tout, sauf, peut-être, une voiture légère pour le temps que je serai ici, surtout pour aller en Podolie. Gela vaudrait mieux que la mienne qu'il faut, dans ce pays, atteler à huit chevaux et qu'il est difficile de retenir aux descentes. La comtesse m'a parlé du désir qu'elle avait d'avoir quelqu'un comme il faut près de ses filles. J'ai pensé à Mme de Marbeuf , si elle se détermine à ce parti-là ; j'ai promis d'en causer avec toi. Mlle de Valmont veut se marier ; elle ne sait ici avec qui, mais il semble que cela doit être arrangé. Au lieu d'une pension de cent ducats qu'elle devait avoir, après avoir été dix ans dans la maison, elle demande sa liberté et mille ducats une fois payés, et la Comtesse m'a dit qu'elle y consentait.

Hier, après diner, j'ai été me promener dans les jar-

dins et dans la ville. Aujourd'hui j'attends la réponse de la comtesse Diane d'après laquelle je me réglerai pour la journée. Il y a ici une bibliothèque superbe, et on m'a offert tous les livres que je voudrais. Plus je vois ce pays-ci et plus je sens que j'aimerais à y vivre. Il y a une société suffisante pour la trouver toujours sans en être jamais importuné. Et puis, quel climat! Après quatre ans de 60 degrés, le 48 est un paradis; mais, pour qu'il le fût pour moi, il faudrait que je tinsse ma minette dans mes bras; je ne puis jouir que pour elle et par elle, et ce rayon de soleil qui m'échauffe seul ne peut me faire qu'un demi-plaisir. Je t'embrasse, cher amour, et tous nos enfants.

Après-midi.

Je reçois une lettre de la comtesse Diane qui m'engage à venir la voir à Libitzin ; je pars de suite ; mais comme il y a une occasion pour Pétersbourg, j'en profite pour l'envoyer ceci et je continuerai mon journal; je t'embrasse et mes enfants.

Samedi, à Taluchin.

Je suis donc parti, mon cher cœur, avant-hier après dîner pour aller voir la comtesse Diane. J'ai mis quatre heures pour aller à Libitzin et quand j'y suis arrivé, on m'a dit que la comtesse était à la résidence

du comte Severin, au delà du Bogh, dans un village nommé Boghowska, à un quart de mille de Libitzin. Je me suis mis en chemin et au bout d' un quart d'heure je suis arrivé. J'ai trouvé la comtesse bien portante, mais vieillie et maigrie, entourée de sa colonie. Elle a, avec elle, Jules qui ressemble à sa mère, Melchior qui est gentil et annonce de l'esprit, un Louis, fils du père de la comtesse par son mariage avec cette paysanne de Glaye, et qui a quatorze ans, Edouard qui est frais et a l'air d'un bon vivant, Agénor de Grammont, fils de la princesse de Guiche, qui est ce que j'ai vu de plus joli, — c'est l'amour, — Gorisande et Aglaé, ses sœurs, dont la comtesse Diane est la gouvernante, l'abbé Ghalenton précepteur et un secrétaire du duc, M. Sigol, qui est chargé de la dépense et des détails A cette colonie sont joints le comte de Pontmarlin avec ses deux fils et une de ses cousines, fort bossue, Mlle de Galvel et le baron et la baronne de Forget avec leurs petites-filles, ce qui fait dix-sept, tant maîtres qu'enfants, une seule femme de chambre pour tout cela, un valet de chambre marié, un cuisinier et deux domestiques en tout.

Nous avons beaucoup causé d'abord de sa position. La vie de Vienne épuisait ce qui lui restait de ressources, du moins au duc. Pour sauver le reste et tacher d'améliorer la situation, il est allé à Saint- Pétersbourg, et elle est venue ici pour être plus près de lui. La manière dont il sera reçu déterminera à

quel point je dois être fâché tle ne pas m'y être trouvé. D'après les circonstances, on passera l'hiver chez Mme Séverin Potocka, qui leur prête son château avec quatre murailles, mais du bois, des légumes, enfin les facilités d'une campagne qu'on n'habite pas. Ils sont venus avec des chevaux de louage â raison à peu prés de deux kopeks par verste et par cheval. Cela vaut mieux et est moins cher que d'acheter des chevaux comme je voulais le faire ; c'est une folie d'aller en poste avec des enfants. La comtesse Diane ne se plaint que des gites ; ils étaient si mauvais qu'elle a été beaucoup dans des châteaux, pour qui elle avait des lettres de recommandation. Mais, c'est gênant, plus cher, et d'ailleurs nous n'aurions pas cette ressource en Russie, puisqu'il n'y en a que deux de Pétersbourg à Kiew; les tentes sont ce qu'il y a de mieux. Mais, ce que j'ai trouvé de bien, c'est deux grands chariots à six chevaux qui portent tout ce qu'il faut de meubles pour s'établir, en choses nécessaires s'entend, dont on n'eût rien tiré en les vendant et dont le transport de cette manière n'est pas cher. Elle avait en tout trente-six chevaux, et se trouve en état de passer l'hiver partout.

Le soi-disant château qu'eUe habite, est comme notre maison à Luka, un peu plus grand cependant, quoique bâti sur les mêmes dimensions, parce qu'il y a deux chambres de plus, ce qui fait dix pièces en tout. Mais, comme à Luka, il y a des appartements.

un pour la cousine, un pour M. de Pontmartin, et l'autre pour M. de Forget. La situation n'est pas mal, c'est-à-dire celle du villag^e, car celle de la maison est sans aucune vue, un petit jardin mal tenu. Dans ce pays-ci, il n'y a pas de milieu, ou palais ou chaumière.

Après avoir parlé de leurs affaires personnelles, de leurs espérances, de leurs ressources, et avoir admiré le courage, la suite et l'ordre de la comtesse Diane, qui a vendu ses ouvrages pour ne pas être à charge à son frère et qui se fait à la lettre la gouvernante de ses petites-filles, avec une exactitude dont je l'aurais crue peu susceptible, nous avons passé aux choses générales. Elles ne sont pas satisfaisantes. Le Roi à Vérone mange, digère et n'agit pas. Le favori d'Avaray souvent en opposition avec ce qui forme le conseil, fait suspendre s'il ne fait pas changer les décisions. Le maréchal de Gastrles est parti, l'évêque d'Arras est allé à Turin. Quand les armes de Charette rendraient au Roi sa couronne, il faut du nerf pour la porter, des talents pour rétablir l'ordre et je vois faiblesse et amour de négociation, au lieu de la fermeté et de l'activité qui seraient nécessaires. Tout cela confirme ce que j'ai mandé à Maman et si tu continues à penser comme quand je t'ai quittée, nous viendrons tous à Luka à la fin d'août. Situ as envie de venir à Pétersbourg l'hiver, pendant le traînage, en nous mettant dans notre

dormeuse, nous pourrons y aller passer un mois, si nous avons quelqu'un qui puisse avoir soin de nos enfants. D'après mes conversations avec la comtesse Diane, je suis plus que jamais dég^oùté de ma place, et le prétexte d'avoir une terre qui n'a de valeur qu'autant qu'on l'habite, me parait bon à saisir. Au reste, je ne fixerai aucun plan, qu'après ton avis. Mais, il faudra se décider cet hiver absolument.

Une très bonne soupe, un bon bouilli, une énorme jatte de riz avec deux poules, et un grand plat de pommes de terre a fait le dîner dont la bière est la boisson. Les enfents ont tous l'air de la santé et de la force, et les autres celui de la résignation. J'en suis parti à quatre heures.

Pendant le chemin, j'ai fait force réflexions sur la fortune, sur le bonheur. Si toute cette famille, depuis le grand-père jusqu'aux petits-enfants, avait Luka seul pour y vivre, elle y serait peut-être plus heureuse que dans le brillant de sa faveur, où les besoins factices toujours renaissants l'obligeaient à de nouvelles demandes. Les uniques rejetons de la maison de Grammont sont vêtus d'indienne grossière, telle que nous en donnons à Anouschka, ou de drap commun. Le vieux père est resté à Vienne avec le prince de Guiche et Idalie sa belle-sœur, et les deux cadets qu'il a eus de sa paysanne, de sorte que les grands-oncles sont plus jeunes que Corisandre. Le

duc de Guiche esta Vérone, Armand avec le comte d'Artois et le duc de Polig^nac à Pétersbourgf. Cet éparpillement est encore une peine; mais les grands chagrins absorbent les petits. La comtesse Diane ne prononce pas le nom de sa belle-sœur sans fondre en larmes et c'est la promesse qu'elle lui a faite au lit de la mort de prendre soin de ses enfants, qui lui donne le courage et la force physique de la remplir. Elle ne s'est jamais si bien portée. Les petits maux n'étant plus entretenus par les petits soins, ont disparu et le genre de vie sain, sobre et actif qu'elle est forcée de mener la garantit des grandes maladies. Bénissons, mon cher cœur, cette Providence qui met le bonheur si près de nous. Nous avons des regrets, mais combien de consolations dans notre amour, dans nos enfants; nous avons des privations, mais combien de jouissances! Enfin, au milieu de ces réflexions, je suis arrivé ici à deux heures; on était à table. Le sentiment dont j'étais pénétré m'a rendu éloquent. J'ai peint ce que je venais de voir avec tant de vérité que j'ai arraché des larmes à tout ce qui était à table. J'étais très ému. J'ai mal dormi. Le passé, le présent et l'avenir ont passé successivement devant moi, et si je te tenais dans mes bras, si je pouvais être caressé par mes petits jeunes, je sens que les regrets du passé ne porteraient que sur les personnes, mais pas du tout sur les choses qui ne peuvent pas faire le bonheur, et que je me livrerais à tout ce que le pré-

sent aurait de doux. Je vais partir pour mon cher Luka; j'y attends après-demain le comte Rzewouski et le nouveau régisseur ; je t'embrasse et mes jeunes.

Luka, le SI octobre/1*' novembre, dimanche.

Je suis arrivé ici hier soir, mon cher amour, à l'entrée de la nuit et, à mon extrême plaisir, j'ai reçu ta lettre. Je suis charmé que l'on t'ait épargné la corvée de la présentation. Je désire bien que tout aille bien en France; mais, en supposant la conquête, il resterait tant de choses à faire que je crois qu'il ne faut pas penser à rentrer. Nous avons ici un local charmant, un beau climat, assez de société et beaucoup de ressources, excepté pour les maîtres des enfants.

On peut avoir des cosaques, et voilà comme cela s'arrange : on exempte de tous impôts et corvées un ou deux paysans, et ils vous fournissent dans ce pays un cosaque armé, monté et habillé, pour faire les courses, et servir dans la maison; mais, la terre est dans un si grand désordre qu'on n'a pas même pensé à cela. Le régisseur n'a seulement pas, pendant mes trois jours d'absence, fait ferrer les portes de la maison neuve. Si on les ferre aujourd'hui, je pourrai occuper deux chambres, dont je donnerai une au comte Rze-

wousk, dont je ne puis trop me louer, et que j'attends demain. Le haras est vendu, sans les étalons et les huit meilleures juments, cent et quelques roubles; mais, ce sont mes paysans qui les ont achetés et j'aime mieux cela que de les garder, puisqu'ils coûtent cinq cents roubles par hiver; je les aurais plutôt donnés pour rien. Je compte acheter des bœufs avec cet argent, car ceux que j'aurais dû trouver ici sont crevés et on ne peut pas s'en passer. Quant aux gazettes que tu as reçues, garde-les, c'est un document pour l'histoire et les dates et pour les portraits. Nous les apporterons ici où elles seront fort utiles. Plus j'y réside, plus je vois la nécessité absolue de s'y établir; sans cela, dans quatre ans, le bien serait détruit et nous n'aurions rien, tandis qu'en l'habitant, nous aurons des aisances que nous n'aurions pas eues, en France, avec des terres de quatre-vingt mille livres de rente. D'ailleurs je te répète que, d'après ce que m'a dit la comtesse Diane, je ne me soucie pas de garder ma place. A mon retour, si cela te convient, je sonderai M. de Ghoiseul s'il la veut, après en avoir parlé à Zouboff ; et si tous les deux y consentent, je demanderai mon rappel, vendrai notre maison à Pétersbourg parce qu'il faut fonder un établissement ici. Tous les ans, nous pourrons, dans le traînage, aller faire une course à Pétersbourg sans grands frais, louer un appartement et revenir au dernier traînage. Mais, nous causerons de cela à mon

retour. Je reçois aussi la réponse dugénéral Glieréniotieff. il m'envoie le plus {jrand détail sur les terres de Podolie. Mais il me mande qu'il faut absolument que je vienne, ou que j'envoie un plénipotentiaire pour les recevoir. Je ne déciderai que quand j'aurai vu le comte Rzewouski, qui est mon oracle.

Le temps s'écoule : il y aura, dans quatre jours, un mois que je suis parti et je ne suis guère avancé; mais, c'est une affaire si importante que je n'y veux pas mettre de légèreté. Si mon séjour se prolonge, il faudra écrire un billet au baron Flachslanden pour lui accuser la réception de ses lettres et mander s'il y en a qui doivent être communiquées, quelles l'ont été. Il fait le plus beau temps du monde, les chemins sont encore bons, mais je crains les pluies. Il fait si chaud que j'ai été obligé d'ouvrir les fenêtres à Tultschin, parce qu'il y avait un peu de feu dans la cheminée.

Mme Flatter a bien raison de dire du bien de ce ce pays-ci ; je crois que c'est le plus beau de l'Europe et le plus sain. Quand nous y serons ensemble, je ne désirerai rien si tu peux l'aimer. Rien de si aisé que d'y jouer la comédie et en tout de s'y amuser à peu de frais.

Adieu, mon cher cœur, ménage ta santé, dissipetoi, ne te tourmente pas trop, aime-moi toujours, embrasse tes enfants pour moi et sois bien sûre de la tendresse vive avec laquelle je t'aimerai jusqu'au

29!i LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY

dernier moment de ma vie. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Mercredi.

C'est à moi à recevoir des compliments pour l'anniversaire du jour que ma minette est née pour faire mon bonheur. Je l'ai célébré en prenant possession aujourd'hui de la nouvelle maison. C'est de la chambre qui sera, je crois, notre chambre à coucher, que je t'assure des vœux que je fais pour que nous soyons bientôt réunis et que nous puissions goûter ici ensemble le repos et le bonheur. Je félicite aussi mes enfants sur ce jour où il leur est né une aussi bonne mère, et je désire que par leur conduite, ils se rendent dignes d'elle et de sa tendresse.

Hier matin, après que je t'ai eu écrit, le secrétaire de l'économie a assemblé la communauté à qui on a lu l'ukazequi nous donne le village; après quoi, il est parti; je ne lui ai rien donné; je lui ai seulement fait dire que je le verrais à Vinitza, au retour du général Bergmann et à cet égard, je ferai ce que celui-ci me conseillera. Je n'ai pas besoin d'acheter l'amitié de ces messieurs, ayant le gouverneur pour moi ; ils ne peuvent pas nous faire des chicanes et ils nous ont assez volés. Les ouvriers sont venus, j'ai fait labourer le terrain où doivent être plantés les peupliers et j'ai attendu le comte Rzewouski et le cheval de selle, tous

les deux en vain. Ce soir les peupliers de Tultschin sont arrivés avec une lettre fort polie de la comtesse Potocka, qui y a joint un tonneau de bière et du vin et m'offre de disposer de tout ce qu'elle a chez elle en m'ençageant de revenir la voir avant de quitter l'Ukraine. Elle me charge de te mander que, quoiqu'elle l'aime beaucoup, elle a acquis encore à ses yeux depuis que tu dois l'habiter, et veut que je la rappelle à ton souvenir. Le soir, l'ingénieur et le Genevois qui s'appelle Adhémar sont allés en ville, l'un pour travailler au plan et l'autre pour traduire les papiers russes qu'on m'a remis tant pour cette terre-ci que pour celle de Podolic. J'attends le secrétaire du comte Rzewouski, pour me décider si je dois y aller. S'il peut me donner quelqu'un de sûr, je l'enverrai à ma place, surtout étant décidé à vendre ces terres pour m'arrondir ici.

La nuit dernière, il y a eu gelée blanche assez forte; nous avons eu du brouillard toute la journée et hier soir un vent s'est élevé qui a duré toute la nuit, et tout à l'heure, il a tombé un peu de pluie. Je crains qu'elle ne dure, car le levant est tout rouge. J'ai acheté hier pour vingt-deux kopecks une douzaine de serviettes et une nappe honnête, j'ai acheté aussi des verres, des tasses, des couteaux et des fourchettes et mon juif me prête des cuillers d'argent jusqu'à ce qu'il m'en ait fait faire. Je suis obligé d'avoir un petit ménage et cela ne sera pas perdu; j'ai trouvé ici

quelques assiettes et quelques plats de terre angolaise dont je me sers; j'avais aussi acheté du vin ; mais la provision de la comtesse me suffira, j'espère ; le panier n'est pas déballé. Je suis charmé que mes peupliers soient plantés le jour de ta naissance; je te jure que l'amour met du prix à tout, et une fois ici avec toi et des livres, nous saurons nous passer de tout le monde. La comtesse, qui aime aussi beaucoup la littérature allemande, m'a prêté un roman qui s'appelle Hermann von Anna, qui ne ressemble à aucun autre, et qui est fort intéressant. Mais, je ne lis que le soir, ayant toujours à faire; avec cela je n'ai pas encore pu faire le tour delà terre, ni voir les ruches, faute de cheval. L'ing^énieur, qui a été témoin quand le général en partant a donné ordre qu'on m'en envoie un, doit y passer ce matin et revenir dessus.

Adieu, cher amour, je puis dire avec vérité en parlant de notre amour :

« Le temps ajoute encore un lustre à sa beauté. » Je t'embrasse et nos jeunes de tout mon cœur.

Mardi 6/17.

Quelle bonne journée que celle d'hier, ma bonne amie ; j'ai reçu deux de tes lettres. Deux heures après t'avoir écrit, un second ordonnance du général m'en a apporté une troisième qui m'a fait le plus grand plaisir; d'abord je suis bien aise que tu n'aies

plus mal à la gorge ; il faut cependant soigner ton rhume, et quand il fait un peu beau, prendre l'air; je suis bien aise aussi que tu sois contente de Béaton. Je compte cependant mener le fricasseur qui est ici; mais s'il n'apprend rien, on le fait garçon de cuisine ou moujik. Je m'informerai si le fil à coudre se trouve à Bardischowa, car je vois que je finirai par y aller. On dit qu'on y trouve tout, même hors le temps des foires: mais, aux foires d'été, il faut absolument que nous y allions; c'est, parait-il, charmant. 11 y vient des marchands turcs, arméniens, allemands. Il n'y a que des anglais qui n'y viennent pas; aussi faudra-t-il, en partant de Pétersbourg, nous munir de tout ce qu'il nous faudra en marchandises anglaises.

Je suis content de la bonne santé de Triks et de la tournure de miss Inaks; il faut conserver le fils de Triks pour multiplier l'espèce ici, car ils sont de bonne garde, et puis pour chasser si on veut, ils peuvent être fort bons. Il nous faudra tâcher d'avoir un chasseur allemand ; c'est une ressource dans ce pays où il y a beaucoup de bécasses, de canards sauvages et on pourra avoir des lièvres et des perdrix.

Je suis bien aise que tu aies donné à diner à Mme Vigée-Lebrun. Quand on n'a pas d'argent pour protéger les arts, il faut bien traiter les artistes et cela les flatte plus que l'argent. La manière dont l'Impératrice t'a traitée te doit donner du courage

pour saisir les occasions de la voir; pour ce qui est l'étiquette, se tenir toujours en arrière et faire denvander à Zouboff par Valentin, ou lui faire dire par quelle raison tu n'as pas fait telle chose, c'est encore mieux que de demander, quand la réponse pourrait t'embarrasser. Mais, j'espère que ces avis sont moutarde après dîner et que quand tu recevras cette lettre, je ne serai pas loin de mon arrivée. D'après le portrait que tu me fais des princesses de Saxe, je crois que la cadette aura la pomme (1) à moins que le Grand-duc ne craigne que, s'il la choisit, on retarde la cérémonie à cause de l'âge.

II a fait hier un temps céleste; j'ai été faire une grande promenade à pied. Je n'ai pas voulu aller à cheval parce que les paysans qui doivent me conduire étaient en noce et un peu ivres; les quatre mariées d'hier sont épouvantables ; elles sont venues m'apporter des coqs et des pains; j'ai trouvé que pendant le temps de la direction, les paysans avaient agrandi leurs enclos à volonté, et j'ai fait hier le tour d'un qui avait plus d'une verste, et tout simplement, il l'a fait dans mon bois. Pourvu qu'ils donnassent de l'argent, on leur laissait faire tout ce qu'ils voulaient au détriment de la terre.

J'ai reçu une lettre fort polie en polonais de mon voisin le comte Szeniowski avec qui j'ai un procès; il

(1) Esterhazy se trompait. C'est l'aînée que choisit le Grand-duc Alexandre et qu'il épousa peu après.

consent à un arbitrage, et quand j'aurai un cheval, j'irai voir Mme Porchewska, notre voisine, pour la prier de proposer à son mari d'être mon arbitre, s'il croit ma cause bonne après lui avoir montré les titres. MM. Kolowski, beaux-frères de celui dont nous avons les terres, sont venus me voir hier ; ils ne parlent que polonais, et m'ont assuré fort poliment qu'ils aimaient beaucoup mieux que j'aie profité du malheur de leur beau-firère que tout autre. Les papiers des terres de Podolie sont beaucoup plus en règle que ceux d'ici; je ne sais pas si le fond sera le même. Au reste une partie est engagée, et pour cela il faut attendre le général Toutoulmin, gouverneur général. Je vois avec peine le temps s'écouler. Je suis effrayé de voir tout ce qui me reste à faire, cependant, je me lève avant le jour et ne perds pas une minute ; mais, il faut toujours attendre.

Je t'embrasse mille fois et mes jeunes.

Vendredi 9/20, Luka.

J'ai reçu hier soir, mon cher cœur, la lettre d'avis à tous les gentilshommes du gouvernement de se rendre à Vinitza pour l'ouverture du gouvernement. D'après cela, je suppose que le général Toutoulmin, gouverneur général, n'arrivera ici qu'à cette époque, et comme elle me retarderait beaucoup plus que je ne veux, j'ai imaginé de tâcher de savoir où je pour-

rais le trouver sur sa route et aller le joindre pour partir de là. Je ne sais pas si cela sera possible; mais j'ai toujours fait faire un kibitka à traîneau et j'enverrai ma voiture sur le (jrand chemin où j'irai le joindre. Pour cela, je vais dîner aujourd'hui à Vinitza et demain j'irai chez le comte Rzevouski, puisqu'il ne vient pas, pour prendre des arrangements pour les terres de Podolie. S'il n'a personne à me donner pour y aller, j'y enverrai mon économe avec Roussakoff à cause du russe, et je verrai d'après le temps que j'aurai si j'irai directement à Tabourowska, qui n'est qu'à cent verstes d'ici, ou si j'attendrai d'y passer en m'en allant. Je t'assure que je fais tout ce que je puis pour abréger mon séjour ici, et que je n'y ai pas perdu mon temps ; mais, tant que je ne sais pas ce qui est décidé pour les terres engagées, je ne puis rien faire de stable que dans celles qui ne le sont pas. Les uns disent que l'Ukase est ici, mais qu'il ne sera publié qu'à l'ouverture du gouvernement. Le général Bergmann dit qu'il ne sait rien à cet égard . Gela me contrarie beaucoup, d'autant que si l'hiver prend comme on doit s'y attendre, adieu les travaux de la campagne. Pour lors j'irai revoir la pauvre comtesse Diane, car que faire ici, seul, quand on ne peut pas avoir d'ouvriers? Les chemins sont assez bons quoiqu'il n'y ait pas de neige ; un peu de gelée dans des terres fortes comme celles-ci suffit pour les faire porter. Plus je vois ceci en détail et plus je l'aime;

mais, ce n'est bon qu'en habitant, et pour l'habiter, il faut y apporter dix mille roubles. Cette avance faite, on peut être sûr d'un joli revenu et de beaucoup d'aisance. Luka seul nous fera vivre aussi à notre aise pour le moins que nous avons vécu à Pétersbourg, et si nous pouvons acquérir Yamkoff, le village voisin, même en le laissant chargé de quelques dettes, si la vente des autres terres ne suffisait pas pour l'acheter, nous aurons une terre charmante. On dit qu'à Yamkoff, il Y a une jolie maison de pierre, mais dont la situation ne peut pas se comparer à celle-ci. Nous pourrions l'habiter l'hiver, et nous y serions tous dans la même maison, sans être obligés de sortir pour aller les uns chez les autres. Là, pendant trois mois avec Minette, nos enfants et des livres, nous n'y trouverons pas le temps plus long qu'à la Sauvagerie. Rien ne nous empêcherait d'aller chez nos voisins et il y en a beaucoup à cinquante ou soixante verstes, ce qui n'est rien.

Adieu, cher cœur, ma longue absence m'impatiente, et surtout cette indécision de pouvoir en fixer la durée ; je t'embrasse mille fois et nos chei s jeunes.

Vendredi «oir.

J'arrive de Vinitza, mon cher cœur. En chemin j'ai rencontré un ordonnance du général qui m'apportait ta. lettre n' 6. Elle m'a fait grand plaisir. Tu

vois par la manière dont l'Impératrice te traite, que tu n'as aucune inquiétude à avoir. Le général m'a envoyé en même temps l'extrait de la nouvelle par laquelle les Français ont été bien battus, les 14 et 15 octobre, sur le Rhin. Mais, par ce que j'ai lu d'une gazette, vieille à la vérité, les opérations de Monsieur n'ont pas été aussi favorables qu'on l'avait dit. Il y a eu des nasardes à Paris mais qui ont fini à l'avantage de la Convention.

On croit que le général Toutoulmin arrivera à Vinitzale 1" ou le 2 décembre; c'est lui qui doit apporter la résolution pour les terres engagées. Quand je saurai sa marche, je tâcherai d'aller le joindre avant son arrivée, pour éviter, si je puis, le retard de l'attendre ici. Il a fait aujourd'hui un temps superbe, je vais demain de grand matin chez le comte Rzewouski pour prendre un parti pour les terres de Podolie.

Bonsoir, mon cœur, ma tendre amie, je t'aime à la folie et t'embrasse de tout mon cœur et nos chers enfants.

Luka, mardi 13/24 novembre.

Je suis parti samedi, mon cher cœur, comme je l'avais projeté pour aller à Poherbitisch chez le comte Rzewouski, mais pas d'aussi bonne heure que je

l'aurais désiré. Le Major russe qui était chargé de la révision de villaçe, c'est-à-dire de la vérifier, avait dit la veille à mon économe qu'il ne pouvait pas la recevoir parce qu'elle n'était pas dans la forme. Je l'ai fait prier de passer chez moi avant mon départ. Il ne parle que russe ; il m'a dit que ma révision ne valait rien, et qu'il fallait la recommencer. J'ai commencé par m'habiller devant lui, sans lui en faire d'excuses, et pendant ce temps, je lui ai fait demander si l'état était juste, quant au nombre d'âmes et au nombre des maisons. Il m'a dit que oui; mais, qu'elles n'étaient pas inscrites comme il faut. Je lui ai fait dire, que s'il ne voulait pas les recevoir, il n'avait qu'à me les rendre ; que le directeur de l'économie qui avait été chargé de la faire faire, l'avait mal faite, que sur ce que l'on me l'avait dit, j'avais demandé deux écrivains du gouvernement pour les refaire, l'une en russe l'autre en polonais ; que cette opération m'avait coûté 130 florins, que je leur avais donnés; que s'ils avaient péché contre la forme, c'était leur affaire; que s'il voulait me rendre mes papiers, j'irais les remettre au gouverneur et le prier de leur ordonner de le faire mieux, parce que je ne voulais pas payer deux fois. Cette résolution déterminée, il s'est radouci et j'ai vu clairement, qu'il n'avait fait des difficultés que pour se faire payer. Il m'a dit que si je voulais signer les révisions, il les approuvait d'autant qu'il n'y avait rien à dire sur le nombre des âmes. J'ai reconnu la famille

de Bazile ; on a apporté la révision, j'ai signé et lui ai fait payer 70 florins.

Le grapillage qui s'exerce ici est incroyable et sans aucune espèce de vergogne. Enfin, j'ai pu partir; mais, comme le soleil avait achevé de dégeler la terre, j'ai eu des mauvais chemins; ma voiture est pesante et voyant que je ne pouvais arriver que fort tard à Poherbitsch et que les chevaux étaient fatigués, je me suis arrêté à une auberge à un mille et demi du gite ; je me suis couché dans la dormeuse et j'ai fait manger l'avoine aux chevaux. Je suis parti le dimanche de grand matin et suis arrivé à Poherbitsch avant que personne fût levé et je me suis établi dans le salon. Je ne puis te dire à quel point j'ai été enchanté du comte. Sur-le-champ, il m'a trouvé un gentilhomme pour envoyer en Podolie, un homme aussi sur qu'intelligent, il a fait rédiger les pouvoirs que je lui ai donnés, et a lui-même écrit son instruction . Sa femme, qui n'a pas vingt ans, est au moment d'accoucher; c'est une fort bonne femme et puis c'est tout; mais douce et honnête, ce qui n'est pas fort commun dans ce pays-ci. Les affaires d'économie nous ont occupés une partie de la journée.

Hier nous avons été dîner, le comte, la comtesse, le petit enfant et moi chez la princesse Lubomirska, née Haddik, pour qui Stackelberg m'avait donné une lettre, et avec qui je m'étais croisé deux fois, à Vinitza et à Tultschin. C'est une femme de quarante-

cinq ans qui a dû avoir été belle, qui a beaucoup d'esprit, parle bien et beaucoup ; elle est divorcée d'avec son mari qui était fort riche et qui s'est ruiné. Elle a foit des dettes de son côté, a été volée par ses amants et par ses économes, et il ne lui reste guère que des procès. Elle est logée plus mal que nous ne le sommes ici, et le village qu'elle habite étant saisi par les créanciers, elle ne jouit que de la maison et de la basse-cour. Elle soutient la position avec beaucoup de grâce et de gaieté apparente ; elle m'a reçu comme un compatriote et un allié ; et comme à son âge, d'avoir été un peu miaulette ne fait plus grand'chose, sa société peut être ici d'une très grande ressource. Avec peut-être autant d'esprit que la comtesse Potocka, elle a moins de prétentions, et plus de naturel; on peut la comparer à la princesse Radzivill, avec qui elle est fort liée. Mais, sa figure ne s'est pas si bien conservée. La comtesse Rzewousky v est restée pour coucher et nous sommes venus ici par un temps et un clair de lune superbes. Nous sommes arrivés à onze heures du soir. Le matin, quand le comte sera levé, nous irons un peu voir les environs de la maison, et à dix heures nous irons visiter la terre de Yamkoff, qui est à vendre, et dont le seigneur est absent. De là nous viendrons dîner ici et, après dîner, nous irons voir Mme Bergmann.

Nous avons appris hier en chemin que le gouverneur était parti pour aller voir le prince Ramozowski

qui commande les troupes de cette contrée, et a remplacé Yvan Petrowitch Soltikoff. Nous reviendrons coucher ici, et je crois que demain nous nous mettrons en route pour Tabourowska, afin de finir toutes nos affaires tout de suite. Le comte est d'avis aussi que je tâche, avant de quitter ce pays, de finir l'arbitrage avec le précédent propriétaire ; c'est un homme difficultueux et qui tracassera mon économe si je n'ai pas fini avant son départ; et puis il faut absolument que je voie le gouverneur général pour savoir à quoi m'en tenir pour pouvoir vendre Witava etMayanoff qui sont en possession, et pour qui il se présente des acheteurs. Si je puis acheter Yamkoff, le comte m'a offert son crédit pour ce qui pourra en manquer encore après avoir vendu. Les trois objets, Luka, Yamkoff et Tabouroff, en habitant dans le pays, vaudront vingt-cinq mille roubles, quand ils seront dans leur valeur; mais, il n'en faut rien dire. Pour les deux jours que j'ai été absent, je vois la différence, comme on travaille quand je suis ici, ou quand je n'y suis pas. Il fait le plus beau temps du monde; j'ai mis mon hamac dans ton boudoir pour laisser ma chambre au comte et, en attendant qu'il se lève, je t'assure de toute ma tendresse, et je t'embrasse comme je t'aime et tous nos enfants.

Innée 1795 307

Jeudi «oir 15/26, Luka.

La séjour du comte ici, mon cher cœur, m'a empêché de t'écrire exactement, mais je n'ai pas perdu mon temps. Mardi après avoir déjeuné avec le comte Rzewousky, nous avons été voir les environs de la maison et ensuite, par un temps superbe, nous avons été à Yamkoff. Nos bois se touchent; il y a cependant dix verstes. Le villag^e est beaucoup plus petit que Luka et bien situé. Il touche le bois d'un côté, forme un petit vallon où coule un ruisseau, et de l'autre côté du vallon, est le château, comme on appelle ici le palais. Il n'est pas fini; d'un côté, il y a des planchers, des portes et des poêles, et de l'autre rien. L'escalier est bon jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, et ensuite, il est droit comme une échelle de meunier. Mais la maison est vaste. Si on l'avait placée vingt pas plus loin, elle aurait été dans une superbe position. Il y a un jardin assez grand avec des charmilles. Le devant du palais est garni de deux colonnes énormes de briques qui ne sont pas encore revêtues, les cuisines sont à quatre pieds de terre, bâties en briques, mais ne sont ni finies, ni couvertes. En tout, ce palais est un monstre, vu la grandeur de la terre.

L'économe n'y était pas ; il n'y avait que le secrétaire, qui nous a dit que la terre était à vendre, mais que le prince mettait une grande valeur sur son palais

commencé qui, au lieu d'être un avantage, serait un embarras pour l'acheteur, puisqu'il faudrait bien le finir. D'après la conversation de ce secrétaire, j'ai pu juger que le prince Gzetvertinski est un sot, vain de sa naissance et mauvais économe. Depuis plusieurs années, le revenu du village s'en va en bâtiments et la terre n'en vaut pas un écu de plus. Si nous pouvons l'acheter pour sa valeur, nous n'aurons, je crois, pas besoin d'emprunter, car il n'y a pas plus de deux cents âmes. Mais c'est extrêmement à notre convenance. Nous sommes revenus ici pour dîner. Après dîner, nous avons été à Vinitza voir la générale Bergmann et savoir quand son mari reviendra ; elle l'ignore encore, et attendait le retour d'un courrier qu'elle lui avait envoyé avec des paquets qui étaient arrivés pour lui. De là, nous avons été voir Sivakowy qui vient d'être fait notre évêque, mais nous ne l'avons pas trouvé, et nous sommes venus coucher

Indépendamment de l'obligeance du comte, il est aimable, très instruit et d'une excellente conversation. Mercredi, je lui ai proposé d'aller voir mon voisin avec qui je suis en procès; nous attendions de savoir des nouvelles de l'arrivée du général Bergmann pour régler notre marché. Nous y avons été. Il bâtit une maison à grand frais, ce n'est pas un palais parce qu'il n'y a qu'un étage; il en a été lui-même l'architecte et rien n'est si ridicule. Il a

ftiit aussi un canal en bois qui lui a coûté fort cher; il a fait dessus une île carrée comme une grande caisse, qu'il a remplie de terre et sur laquelle il veut construire un kiosque chinois. Comme sa femme est avare, et occupée seulement de choses utiles, il la tient éloignée et ne veut la faire venir que quand ces bâtiments et ces jardins seront finis. Il parle mal le français et dit toujours « Eh ben, eh ben » , et il crie comme un diable en parlant. C'est un original. L'objet de notre procès est très considérable; c'est plus de trente mille arpents, tant bois que terres labourées. Il nous a montré la carte, et je l'ai prié de me la prêter pour la faire copier, ce qu'il a fait de bonne grâce. Nous nous sommes donné parole de ne couper de bois dans ce qui est en litige, qu'après la décision, et comme j'ai appris depuis qu'il y avait assez de bois coupé à présent qui est par terre, je lui ai écrit hier, pour que nous puissions le prendre, en nous engageant réciproquement à en faire bénéficier celui à qui il appartiendra après le jugement.

L'importance de l'objet, que je ne croyais pas aussi considérable, a engagé le comte à mander ici un avocat de Vinitza très habile qu'il connaît, et nous avons renoncé à aller à Tabourowska en ce moment-ci. Il va y envoyer son économe général, à qui j'ai donné des pleins pouvoirs, qui verra l'état des choses, d'autant qu'une partie est en possession, mais c'est pour

âlO LETTRES DU COMTE V. ESTEllHAZY

dettes, et comme c'est une starostie qui n'était que viagère à l'ancien propriétaire, il ne peut pas y avoir d'hypothèques. 11 se fera rendre compte de tout cela et me le dira la veille de la Sainte-Catherine qu'il viendra coucher ici, pour aller le lendemain à la fête que donne le régiment Bergmann à Vinitza. Revenu après diner, il a fait faire le contrat de l'économe. Nous lui donnons cent roubles en papier et ce qu'on appelle l'ordinaire, qui est du blé, des cochons, des poules, œufs etc. ; je t'en apporterai l'état. Il fait faire aussi celui du garde-bois, qui est fils de ce Duchesne français dont je t'ai parlé, qui n'est pas à lui, mais qu'il fait vivre par charité. Nous lui donnons pour lui et sa femme trente-sept roubles par an et un petit ordinaire. Il doit garder les bois et a sous lui quatre gardes. Sa femme doit blanchir, et être employée à ce que tu voudras quand tu seras ici. Elle parle bien l'allemand et un peu le français, mais elle en a perdu l'habitude. Elle est petite, maigre, laide et a Fair d'avoir souffert de la misère. On dit qu'elle sait bien coudre et broder.

Ces deux objets finis, nous sommes restés à causer d'économie, et à prendre du thé et à fumer; il n'a pas voulu souper. Le matin il était déterminé à retourner chez lui pour envoyer à Taborovvska; mais, ayant reçu la réponse de l'avocat qui lui mande qu'il viendra ce matin, et Mme Bergmann m'ayant fait dire que son mari ne rentrera que dimanche, il n'a

pas voulu l'attendre et m'a demandé à dîner de bonne heure afin de partir dès qu'il aurait parlé à l'avocat. Celui-ci est venu à onze heures. Nous nous sommes mis à table et après dîner, le Comte a parlé avec lui car il ne sait que le polonais. Il connaît un peu notre afi^ire et la croit bonne pour nous. Il ne peut pas s'en occuper cette semaine; mais, il viendra jeudi pour examiner mes titres, et s'en charg^era. C'est le meilleur du pays; il faut absolument avoir un homme de loi pour recevoir les rapports des gardes, faire les plaintes contre les gentilshommes paysans, etc., et qui remplit les formes près des tribunaux.

La comtesse Potocka, qui a envoyé un de ces gentilshommes à l'évcque pour le complimenter, m'a écrit et m'a envoyé une pacotille de livres allemands. Elle me prie beaucoup d'aller la voir encore une fois, et n'ayant rien à faire ici, d'ici à jeudi, je pourrais bien y aller faire une course, quand mon écrivain géomètre sera arrivé. Je l'attendais hier, j'ai de l'ouvrage à lui donner pendant mon absence, de traduire en français ce qui est relatif à la terre, afin de te l'apporter. La réponse de Podolie sera arrivée, j'espère, d'ici au 24, et le comte Rzewouski, à son retour ici, pourra me mettre au fait de ce que valent les trois villages qui sont dans le gouvernement.

Adieu, ma chère Minette, j'embrasse mes enfants et toi de tout mon cœur.

312 LETTRES DU COMTE V. ESTEllHAZY

Mardi, 1" décembre, Tultschin.

Nous avons passé notre journée hier à causer, à parler littérature anglaise et allemande. Les gazettes sont arrivées et ont rempli notre soirée. J'ai vu que les Français avaient été obligés de repasser le Rhin, par les savantes manœuvres du maréchal Glairfayt, mais qu'ils n'avaient pas été battus comme on l'avait dit, et que c'était par l'effet des mauvais chemins qu'ils avaient perdu du canon et des prisonniers. Il paraît que du côté de Manheim, il y a eu un combat où ils ont eu du désavantage, et que tout cela se lie un peu avec les troubles de Paris qui ne me paraissent pas finis. Mais, je vois avec douleur que Monsieur n'est pas débarqué sur le continent; que Gharette n'a aucun point assuré sur la côte, et que les Anglais ont été battus sur mer, et ayant perdu une flotte marchande, font revenir les quatre régiments qui avaient dû protéger le débarquement de Monsieur, Tout cela est un mélange de bien et de mal qui ne raccommode pas grand'chose, et qui semble plus propre à confirmer mes projets qu'à les changer.

Ce matin, le prince et la princesse Sapieha, qui étaient ici, sont partis pour aller chez le comte Potocki à H (illisiblejy qui y attend Mme de Witte le jour de Sainte-Catherine, et qui prépare une fête qui doit servir à deux fins. Avec eux, sont partis d'autres hôtes

dont un comte polonais bossu, mais qui est gai et aimable. Il n'est resté ici que la société ordinaire et un M. Hart, anglais, original qui était avec le comte Potocki à Pétersbourg. Il a de l'esprit et de l'instruction, et exagère encore son originalité. Je pars pour aller coucher à Labditzin chez la comtesse Diane et jeudi je retournerai à Luka, où vendredi le comte Rzewouski doit venir coucher. Nous irons ensemble samedi à Vinitza, à la messe, dîner chez l'évéque et souper chez le général Bergmann, qui donne un grand bal. J'espère y apprendre la marche du général gouverneur et déterminer la mienne en conséquence, car j'espère que le comte Rzewouski me rapportera les détails des terres dont il a foit prendre possession pour moi, et que je n'aurai plus qu'à m'occuper de mon départ.

Je ne m'ennuie pas en Ukraine; la solitude, l'application, sont devenues mon élément; mais, le besoin de te voir, d'être avec toi, se feit sentir tous les jours j^us vivement, et je sens que ta personne est nécessaire à ma vie. Je désire de te tenir dans ce pays; l'air qu'on y respire est un baume pour la santé. La mienne n'a jamais été si bonne et, en vérité, on n'y entend pas parler de maladie.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Mercredi, 2/21 décembre.

Je partis après-midi de Tultschin, mon cher cœur. Mais, j'arrivai à Libitzin la nuit, et supposant que je trouverais tout le monde endormi à Boghowska, et le chemin étant mauvais, je suis resté à Libitzin, où j'ai passé la nuit dans ma voiture. Au jour, je suis parti à pied et je suis arrivé à huit heures et demie au réveil de nos Français ; nous avons déjeuné à neuf heures et chacun a été à son ouvrage. Les enfants étudient le latin, le russe, les mathématiques, l'histoire et la géographie. Quand le temps ne permet pas de promener, la récréation se passe, la scie à la main, pour faire des tables, des bancs, des tablettes pour mettre les livres, ou autre usage utile au ménage; Gorisandre fait des chemises pour son oncle Louis et Aglaé tricote des jupons pour elle et sa sœur. La comtesse Diane brode des robes pour vendre. Outre cela, les garçons ont des départements, l'un est chargé du blé, de le faire moudre, etc. ; l'autre de faire faire le pain, un troisième du bois et le quatrième des vaches, de faire faire du beurre. La comtesse a acheté dix vaches, parce que le lait et le beurre sont chers. Ils sont tous couchés sur des lits de sangle sans rideau, la Comtesse avec ses deux petites nièces dans une chambre, sa femme de chambre avec Azénor. L'abbé et l'homme d'affaires

ANNEE 1795 Ho

se sont partagé les quatre jeunes gens ; chacun fait son lit, chacun plie sa serviette ; ils se portent tous à merveille.

L'ordre et le courage de la comtesse Diane me surprennent à un point que je ne puis dire. Elle s'occupe des plus grands détails d'économie, sait les prix de tout, et par son activité, elle achète à sept florins ce qu'elle payait en arrivant dix, et tout dans la même proportion. Le pain est très bon, la chère simple, mais la viande et les légumes sont bons et en abondance. Elle attendait, ce jour, le comte Potocki qui n'est pas venu. J'en ai été bien fôché, parce que je l'aurais engagé à donner un de ses villages à habiter à cette intéressante famille, qui lui en aurait donné le même argent qu'un fermier et qui pourrait vivre de la terre, sans que le maitre y perde rien; d'autant qu'avec la comtesse, il n'aurait pas à craindre ce qui arrive avec les fermiers, c'est de vexer les paysans; ne l'ayant pas vu, je lui ai écrit une longue lettre à ce sujet que j'ai laissée à la comtesse Diane.

Elle m'a donné les trois lettres que je joins ici, une pour son frère, une pour le comte de Choiseul et une pour l'Impératrice; cette dernière était écrite avant qu'elle ne sût son frère arrivé. File ne demande rien, mais croit devoir, en arrivant dans l'empire, mettre aux pieds de la souveraine l'hommage de sa reconnaissance et de son respect. Tu peux remettre cette lettre au Duc pour qu'il la donne, s'il est en mesure

de le faire ou qu'il la donne àZouboff. S'il s'y refuse, tu pourrais l'envoyer de ma part à Zouboff par Valentin, en le priant de la remettre à Sa Majesté Impériale et en lui disant qu'elle ne contient que des expressions de reconnaissance.

La Comtesse m'a dit combien elle avait été étonnée de voir entrer dans sa chambre M. de Nassau, qu'elle croyait à Madrid. Retrouver tout d'un coup, dans le fond de l'Ukraine, des gens de sa connaissance qu'elle croit à quelques centaines de lieues, ajoute encore à la bizarrerie de sa position. Elle la soutient avec une noblesse et une suite qui la font considérer de tout ce qui habite ce pays-ci ; chacun s'empresse de lui faire des offres de service. La comtesse Potocka lui a offert de venir passer le temps qu'elle voudrait à Tultschin avec toute sa famille, qui pourrait profiter des maîtres de tout genre qu'elle y a pour ses enfants ; elle s'y est refusée et n'a accepté de ces offres qu'un clavecin. J'ai été chargé parla comtesse Potocka de lui donner l'assurance que, loin que ce fût une gêne, ce serait un bonheur pour elle de la recevoir. Mais, elle ne dérange pas son plan et, vu la fertilité du pays, son activité et son intelligence, je suis sûre qu'elle tirera parti de la concession de l'Impératrice, ce que certainement le reste de sa famille n'eût pas fait.

Je suis parti hier de très grand matin, avant que personne ne fût levé. Je suis arrivé à Tultschin vers neuf heures. J'ai déjeuné avec la comtesse Potocka,

et de là, suis revenu ici, où je suis arrivé le soir assez tard. J'ai trouvé mon économe revenu avec sa femme et ses trois fils, des enfants . Sa femme est petite, grasse et pas jolie, elle a l'air assez propre; elle paraît plus vieille que lui qui a trente-quatre ans. Elle ne parle que polonais.

J'ai appris que le général Toutoulmin s'était cassé le bras et qu'il ne viendrait pas, mais je ne sais aucun détail, ni de ce qui est arrivé ni de ce qui se fera. Si c'est M. K(illisible) qui vient ouvrir le gouvernement, je ne l'attendrai pas, puisque je le verrai à Pétersbourg où il doit venir au mois de février; si c'est le général Bergmann, peut-être serai-je obligé d'attendre, à moins que je ne convienne avec lui que le comte Rzewouski se charge de toutes mes affaires. Je l'attends ici, aujourd'hui, et demain matin, nous irons à Vinitza à la grand'messe, de là diner chez l'évêque et le soir à la fête que donne le général Bergmann. J'ai écrit à la maréchale Romanzoff pour lui demander la permission d'aller la voir, et j'irai de chez elle chez la comtesse Branicki. Mais pour me mettre en route il faut de la neige. Les chemins sont très glissants, les voitures ghssent, et on court les plus grands dangers. Je fais faire ici une kibitka à traîneau pour moi. Si je trouve à vendre ma voiture je la vendrai; sinon je la ferai mettre sur des patins et mettrai dedans et dessus le plus de monde que je pourrai; mais, j'aimerais mieux la vendre et acheter

deux voitures légères qui sont les seules avec lesquelles on puisse voyager dans ce pays-ci.

Adieu, mon cher cœur. Je t'embrasse mille fois et nos jeunes, j'ai été charmé de me retrouver ici dans ma solitude. Quand je n'ai pas mon amie, tout calcul fait, c'est encore ce que j'aime le mieux.

Vendredi, 23 noveinbre/4 décembre, Luka.

Me voici de retour ici, mon cher cœur. J'ai trouvé en arrivant ta lettre n" 9. Le n° 7 manque toujours. J'avoue que j'ai été un peu inquiet que tu n'aies pas été au bal masqué que tu aimes. Serais-tu malade, aurais-tu des chagrins ou un de nos enfants te donnerait-il de l'inquiétude? Enfin, quand tu recevras cette lettre, j'espère être bien près de toi ; ainsi il n'y faut pas de réponse. Tu ne me dis pas comment Polignac a été reçu, s'il a eu les entrées, s'il va aux Ermitages, enfin tous les détails qui peuvent m'intéresscr à son sujet. Quant aux lettres de créance, tu as bien fait de n'en pas parler; il me les remettra à mon arrivée, et je verrai alors avec toi et Zouboff l'usage que je devrai en faire. Tu me mandes que la princesse de Gobourg part avec ses deux filles aînées, et tu ne me mandes pas où loge la cadette, qui est placée

près d'elle, si on dit quand le maria^jc se fera, elc. (1) . Tu m'aimes autant absent que présent, j'en suis sur; mais, tu n'as pas comme moi le besoin de rendre compte de tout ce que tu fais et de tout ce que tu vois. Au reste, mon cœur, ce n'est pas un reproche que je te fais, et de peur de te faire de la peine, je ne te l'eusse pas mandé, si je n'espérais arriver peu de temps après ma lettre.

Deux choses m'ont étonné : que tu saches avant moi l'arrivée de Nassau et l'accident du général Toutoulmin. La Comtesse Diane m'a appris le premier, et l'autre, je l'ai appris hier en arrivant. J'ignore l'influence que cet événement aura sur mon départ; mais, je prévois qu'il le décidera pour le moment où le traînage sera ouvert et où j'aurai reçu des réponses des terres de Podolie, car, n'ayant plus besoin d'attendre le gouverneur ici, je saurai à Pétersbourg la décision pour les terres engagées. Sans doute, il eût mieux valu que je susse ici à quoi m'en tenir, cela nous fera de la perte; mais, ma foi, je ne tiens pas à une si longue absence, et il est temps que je reprenne ma bonne place.

Je t'embrasse toi et mes jeunes.

(i) Elle devait épouser et épousa le Grand-duc Constantin.

Lundi, 26 novembre/7 décembre.

J'ai été samedi à Vinitza, mon cher cœur, comme je te l'avais mandé. Je suis descendu chez les Dominicains, où l'évèque a officié; il s'en est très bien acquitté, et il n'y a rien à dire à son extérieur. De là j'ai été dîner chez lui ; il y avait beaucoup de monde; la maison est petite, et il y avait des tables dans toutes les chambres. Le dîner a été maigre, et on y a bu à la santé de l'Impératrice au bruit du canon. Après dîner, j'ai été chez le général Bergmann, qui est au lit, avec une assez grosse fièvre; il ne s'est pas assez ménagé dans sa convalescence, et il est revenu malade de Magnowska. Il a envoyé un courrier à Pétersbourg, qui a dû porter mon n° 12; je lui ai remis le n" 13, qu'il m'a promis d'expédier cette semaine; d'ailleurs, je n'ai pu lui parler de rien sur les possessions, parce qu'il était très abattu.

J'ai été ensuite au bal dans la maison destinée au gouverneur général. Il y avait environ vingt-cinq femmes, peu de jolies; presque toutes étaient vêtues en mousseline brodée ou en linon, quelques-unes avec des tailles courtes à la mode, coiffées les unes comme la princesse Radziwill, et d'autres avec des chignons retroussés comme autrefois et recouverts par des frisures de côté. Plusieurs femmes mettent du blanc; il y en avait avec des mousselines brodées

sur la tête, qui ne laissaient presque pas voir de cheveux, peu ou point de poudre; il n'y avait qu'une seule femme qui fût mise comme à Pétersbourg, celle du médecin de Nimiroff. Elle est petite, et ressemble un peu à la fille de M. de Nelidinski; je ne lui ai pas parlé, et ne sais pas si elle parle français; elle danse assez bien et fait la révérence avec assez de çràce, ce que n'ont pas les autres qui font le plon- (jeon comme Minette à la cour.

En somme, le bal m'aurait fort ennuyé si je ne m'étais amusé à causer avec le colonel de Schiray, qui est un original tout à fait drôle, et le comte Ladinski, ce petit bossu que j'avais vu à Tultschin, et dont je crois t'avoir parlé ; il a de l'esprit, est aimable et fort riche. Je suis parti au moment où on mettait le couvert pour souper, et suis venu me coucher. Pendant le bal, on m'a remis ta lettre n" 10; je n'aime pas à te voir souffrante de fluxions; il faut venir en Ukraine. La fjelée ne s'est pas soutenue. Il a commencé à dégeler la nuit d'avant-hier à hier, et hier, il a plu toute la journée. Aujourd'hui, il y a du brouillard. On assure cependant que la gelée va venir tout de bon et que nous aurons de la neige. Je le voudrais bien, parce que pouvant aller en kibitka, je pourrais me transporter facilement, et sans frais. J'irais à Tabourowka, chez la comtesse Branicka et peut-être chez le maréchal Romanzoff, parce que je dois revenir ici. Quand pourrai-je partir? Le procès

ne finit pas; ma partie adverse lambine et fait des chicanes, des réponses ambiguës, et voudrait traîner jusqu'à mon départ. Je presse tant que je puis, mais cela ne va pas. Point de nouvelles des terres de Podolie. C'est terrible; mais, il faut de la patience; si une fois les chemins sont praticables et qu'il y ait de la neige, je ne plaindrai pas ma peine, et je verrai moi-même. Mais par les chemins actuels, les jours si courts et les nuits si noires, on ne peut pas sortir de chez soi.

Hier matin, le comte Ladinski est venu me voir; je lui ai offert mon mauvais dîner, qu'il a accepté. Après dîner, il a fait si mauvais et la nuit menaçait d'être si obscure, qu'il est resté à coucher; cela n'est pas embarrassant, car on voyage toujours avec son lit, et pour les gens on ne s'en inquiète pas. Nous avons fumé, pris du thé et causé; il ne soupe pas, j'ai pris mon lait et nous nous sommes couchés. Il croit qu'il sera député de Podolie cet hiver à Pétersbourg. Il est embarrassé de sa figure, qui est un peu polichinelle, ce qui le rend timide; mais il est vraiment aimable et instruit. Je lui ai dit que M*** avait inspiré la passion la plus vive et la plus constante à la duchesse de Ghatillon. Gela lui a fait plaisir; il aurait une grande vocation pour le mariage, mais il voudrait être aimé de sa femme, et il craint que dans toute la Pologne, il n'existe pas une femme qui ait le goût assez dépravé pour en prendre pour lui. Il a

une conversation intéressante et nous avons beaucoup causé de Pologne. II n'y a pas de pays où les mœurs nient été plus dépravées et, avec raison, il attribue à cela tout ce qui y est arrivé. La possibilité de tout foire, quand on avait de l'argent, foisait employer tous les moyens possibles pour en avoir, et de là les injustices, les vexations, les scandales, etc. Il vient de partir pour aller chez sa mère qui est remariée, et qui va en Italie.

Je suis furieusement contrarié de ma longue absence, et il me tarde bien de partir; mais ce n'est que toi que je regrette. Sans toi, mon cher amour, je préférerais mes livres et mon écritoire au brouhaha de la cour; mais j'ai besoin de toi, ma petite place me manque et j'attends la neige avec une impatience extrême, quoique je ne sois pas sûr de pouvoir en profiter pour partir tout de suite. Ce temps-ci ressemble au calme de mer; il porte au découragement. Adieu, cher amour, je t'aime et t'embrasse mille fois et nos jeunes.

Vendredi, 30 novembre/Il décembre, Luka.

Je commence à présent, mon cher cœur, à me décourager. Rien ne finit. Je n'ai pas de nouvelles de Podolie, l'avocat n'est pas venu; il ne neige pas; je

suis ici comme un solitaire de la Thébaïde, n'ayant pas un être à qui parler, sinon latin à l'économe, car pour le français de mon secrétaire, il l'entend si mal et le parle d'une manière si fatigante, que j'aime mieux ne lui rien dire, et lui faire écrire ce que je veux de lui. J'espère cependant arriver avant ma lettre ; mais je ne sais pas encore comment je voyagerai. Je répugne un peu à me séparer de ma voiture. Si le dégel me prend, comment ferai-je? je suis tenté de l'envoyer à Kiew à petites journées avec Roussakoff et nos gens, et de la faire mettre là sur des patins. J'irai jusque-là en kibetka et la retrouverai.

Hier, il faisait fort doux, il ne gelait presque pas.

Je suis fâché que tu ne débutes pas à Luka au printemps; tous ces arbres fruitiers en fleurs doivent faire un effet délicieux ; mais à présent, y être tout seul est un peu triste. Cependant, j'aime mieux cette solitude, n'étant pas avec toi, que la ville, et même que toute autre société. Tu connais mon aversion contre l'indécision; juge de l'impatience que me fait sentir celle que j'éprouve, d'autant qu'elle est fondée en partie sur la neige et la gelée; je n'ai rien d'intéressant à te mander, et j'espère toujours t'avoir déjà embrassée et nos jeunes quand tu recevras ma lettre.

Le même jour.

Je vais aller à Yinitza à pied, et je demanderai des chevaux au g^énéral pour revenir. Mon voyag^e est à peu près arrangé. J'ai consulté Roussakoff, et il est de cet avis : je le ferai partir pour Kiew avec des chevaux d'ici, et ma voiture dans laquelle seront mes gens, et sur le siège un des Cosaques. Roussakoff sera en kibitka avec le cuisinier, à Kiew, où il fera mettre la voiture sur des patins et m'attendra.

Je ne te parle pas de ma marche. Je fais faire ici une kibitka dans laquelle je place mon hamac, de sorte que je serai très commodément. Je prendrai un soldat avec moi sur le devant; dans une autre kibitka ira Volin avec l'autre Cosaque que je mène d'ici, et de chez le comte Rzewouski, nous irons à Tabourowska voir cette terre; de là à Bialowkieff, chez la comtesse Branicka, chez le maréchal Romanzoff et de là à Kiew où je retrouverai ma colonie. Je ne resterai longtemps nulle part, j'arriverai à tire d'aile à Pétersbourg. J'espère aller si vite depuis Schkloff, que personne ne pourra arriver avant moi ; je viendrai sur les ailes de l'amour le plus vrai et qui n'en est que plus vif pour être armé de la raison. Je t'embrasse mille fois et tous nos jeunes.

Même jour.

J'arrive de Vinitza ; j'ai trouvé le général Bergmann assez malade. J'en suis inquiet; ce serait une grande perte pour ce pays-ci; il est juste, honnête et obligeant; j'y retourne demain matin pour savoir ce qu'aura dit un médecin hongrois qu'on a fait venir de cent verstes, qui a pratiqué à Vienne et dont on dit beaucoup de bien.

J'ai eu des nouvelles de Tabourowska; la recette est portée à 1 500 roubles, mais la dépense y a été tellement proportionnée que pour les deux ans, il me revient la somme de 10 roubles en cuivre. On appelle cela une administration économique. Je crois qu'on pourrait changer ce dernier nom. Mais, ce qui est bon pour l'avenir, du moins, c'est que le revenu peut être porté aisément au triple, c'est-à-dire à 4 500 roubles ; je n'ai pas les états puisqu'ils sont en polonais ; mais, on est à les traduire en français.

J'ai eu aussi des nouvelles du plénipotentiaire qui est allé en Podolie ; il a attendu quinze jours à Zilomirch avant d'être expédié, et il n'y a que cinq jours qu'il en est parti. Il faut au moins trois semaines avant qu'il soit de retour; mais comme ces terres sont à près de 500 verstes d'ici, je suis décidé à les vendre; le comte Rzewouski tâchera de trouver des acquéreurs.

AMNEE 1795 3t7

Les possesseurs de Tabou rowska ont été sommés [)ar le gouvernement d'évacuer les terres et ont reçu la déclaration qu'ils seraient payés par la couronne; mais, nous ne savons pas d'où celte sommation leur est venue; on n'en a pas connaissance à la chancellerie du général Bergmann, et les possesseurs des terres de Wilawa et de Mayanoff ne l'ont pas reçue. Je remettrai aussi cette affaire entre les mains du comte Rzewouski, car cela me retiendrait peut-être encore longtemps avant de pouvoir la terminer moimême.

Il en est de même du procès; ma partie adverse lambine; elle voudrait m'engager à accepter ses arbitres; mais, on me conseille de n'en rien faire. Je lui ferai signifier en partant que, si l'affaire n'est pas entre les mains des arbitres que je propose, lorsque les nouveaux tribunaux seront établis à l'ouverture du gouvernement, je mettrai l'affaire en justice réglée, et demanderai des experts pour faire la vérification des lieux et fixer les limites.

J'ai reçu tes deux lettres; j'ai été charmé du présent de Sa Majesté Impériale. J'écris à Zouboff pour qu'il la remercie de ma part. Si entre particuliers, les petits présents entretiennent Tamitié, de la part des souverains ils prouvent le véritable intérêt; ils font souvent de grands dons à des gens dont ils ne se soucient guère, soit pour des services rendus, soit pour des raisons de politique; mais, de petits présents,

ils n'en font qu'à ceux à qui ils veulent marquer leur bonté et on doit y être plus sensible.

Tu ne me dis rien du duc de Polignac. Gomment est-il traité? Fera-t-on quelque chose pour lui? Au reste, je ne te demande pas de réponse, car je serai peut-être arrivé avant ma lettre.

Je t'embrasse de tout mon cœur et nos jeunes.

Dimanche, 2/13 décembre, Luka.

J'ai été hier à Vinitza, mon cher cœur; le général est un peu mieux. En revenant, j'ai trouvé ici une affaire ; les paysans du village avec qui je suis en procès ont battu et blessé un de mes gardes-forêts, et quand l'économe a envoyé le garde général chez le seigneur, celui-ci a dit que c'était bien fait et que le terrain étant à lui, il donnerait ordre qu'on poursuive mes paysans jusqu'à la rivière qui est sous nos fenêtres. Mes paysans m'ont offert d'aller en force et de battre les autres paysans; mais cet usage de Pologne étant contraire à l'ordre et à la nouvelle administration, je l'ai défendu et ai envoyé au gouverneur le blessé, le témoin et le garde général, et lui ai demandé protection pour mes paysans contre les menaces et les violences de mon voisin. Je suis sur qu'il le fera.

Je t'embrasse, toi et nos jeunes.

Vinitza, le jour ie plus court de l'année, 10/21 décembre.

Je ne comptais plus t' écrire, cher amour. Je n'attends plus que la neige pour partir. Roussakoff est parti avec ma voiture et j'espère le rattraper. Mais notre nouvel évéque envoie un courrier à Z... et je profite de cette occasion pour te dire encore combien je t'aime. Depuis ma dernière lettre, le comte Rzewouski, qui me donne ici les plus grandes preuves d'amitié, m'a mandé que sa femme vient d'être accouchée de force d'une fille; que la mère et l'enfant étaient dans le plus grand danger, et qu'il demandait d'un bon mari et d'un bon père de veniràson secours dans une si cruelle position. J'ai été touché de sa confiance et suis parti sur-le-champ en carriole pour aller chez lui. J'ai mis vingt-sept heures pour faire sept milles. Je suis arrivé à midi. La comtesse était mieux; mais l'enfant était tout défiguré par les marques des fers. La mère le nourrissait. Mais jamais je n'ai vu prendre moins de précautions après des couches. Elle était dans uue petite chambre, excessivement chauffée, quoiqu'il plût et qu'il fit très doux, pleine de monde. Des femmes et enfants qui faisaient un bruit affreux. Pour ôter l'odeur, on brûlait des parfums, où l'ambre dominait. L'accouchée n'avait point de camisole, point de linge de sein, enfin aucune précaution, elle parlait comme à son ordinaire,

et outre son enfant qui était très faible, elle en nourrissait un autre. L'accoucheur m'a paru un ignorant. S'il avait été un peu plus habile, il eût pu se passer d'instruments. Il avait averti la mère de son danger et de celui de son enfant, avait fait venir un prêtre. Enfin, il aurait tué toute autre femme par son peu de ménagements. Avec cela, il est d'une grossièreté extrême, et crie comme un sourd.

Je suis resté trois jours à Poherbitsch. L'enfant allait mieux, mais la femme avait de grands maux de tête et souffrait beaucoup des seins. Tout ce que j'ai pu dire sur la chaleur de la chambre, sur la quantité du monde, sur la manière dont l'accouchée était arrangée, tout a été inutile. On a seulement cessé de parfumer avec l'ambre, et les maux de tête ont cessé. J'ai été bien surpris quand je suis allé prendre congé. Le comte est parti avec moi. Nous sommes arrivés à dix heures du soir à Vinitza. Le général avait été très mal, il avait été saigné deux fois, était très faible. Le médecin hongrois Thomas n'avait pas pu partir. Il a été fort aise de nous voir. Nous avons été coucher à Luka, où nous sommes arrivés à quatre heures du matin. J'ai réglé mes comptes avec le directeur d'économie. J'ai fait rédiger des pouvoirs pour le comte Rzewouski pour la vente des terres de Podolie et je laisse nos affaires en bonnes mains.

Le général de Bergmann, de chez qui j'écris, et qui,

ANNÉE 1795 S8i

grâce à Dieu, va mieux, car il nous a bien inquiétés, me char^je de te parler de lui et du désir qu'il a que je te ramène bientôt dans cette bonne et fertile Ukraine. Adieu, je t'embrasse mille fois et nos chers enfants .

Gribowski en Ukraine, 16/27 janvier 1796.

J'espère, mon cher cœur, que tu auras su à Pétersbourg que l'hiver n'a duré que quelques jours, dans ce pays-ci ; que les rivières se sont ouvertes et que toute espèce de communication a été interceptée, excepté pour quelques courriers qui ont passé au risque de leur vie. Enfin, je pars demain d'ici et espère être du 15 au 20 février avec toi, car m'étant annoncé au maréchal Romanzoff, je ne veux pas manquer d'aller chez lui. Je te rendrai compte de tout en détail quand nous nous serons réunis. Tout ce que je puis te dire, c'est que de ma vie je ne me suis tant ennuyé ni tant impatienté.

La calèche que Bergmann m'avait offerte ne s'est pas trouvée ; il l'avait prêtée à son médecin. Le comte Rzewouski m'a dit qu'il m'en ferait trouver une ou à vendre ou à prêter, et j'étais décidé à prendre ce parti, quand il a commencé à neig^er et à geler. J'ai donc pris mon traineau et suis parti pour notre terre

de Tabouroff , et de là à Bialowskieff chez la comtesse Branicki d'où je devais aller à Tuschan chez le maréchal et rejoindre ensuite Rousakoff. Tout cela était fort bien arrangé, mais une petite pluie a fait fondre la neige, et nos traîneaux n'ont pas pu servir. J'ai demandé une voiture à emprunter à Branicki, qui m'a dit qu'il attendait sa femme avec tout son monde et qu'il avait besoin de toutes ses voitures pour envoyer au-devant d'elle.

Bialowskieff est comme la Sibérie : on n'y a ni poste, ni nouvelles. Le dégel a continué, les chemins sont devenus affreux et impraticables en voiture et en traîneau. Enfin, un officier arrive en trois jours de Kiew, qui esta soixante verstes d'ici, nous dit que la comtesse Branicka arrive, et qu'il y a six cents paysans de commandés pour lui faire passer le Dnieper à Kiew. Nous venons ici; point de nouvelles de la comtesse, un temps superbe, mais ni neige ni gelée. Enfin, après avoir attendu huit jours, le comte Branicki envoie un courrier chercher sa femme et savoir de ses nouvelles. Ce courrier a eu beaucoup de peine à arriver à Mohiloff , o\i il a trouvé la comtesse arrêtée depuis quinze jours, comme moi ici. Il a trouvé les rivières meilleures à son retour, et il retourne demain avec des voitures chercher la comtesse à Mohiloff. Je laisse ici mes traîneaux et j'ai acheté un britschi sur lequel j'irai chez le maréchal et de là rejoindrai Roussakoff et viendrai comme je pourrai à Pétersbourg.

Si je ne te croyais pas inquiète et que je te susse bien portante et tous les nôtres, je prendrais mon parti, mais au lieu de cela je suis bien tourmenté. J'étais comme sur un vaisseau pendant le calme, allant toujours voir le vent. Au reste, je monte à cheval tous les jours, et je chasse aux lévriers ; je fais bonne chère, et je joue au whist. Mais, loin de toi, ni le beau temps, ni même la santé parfaite dont je jouis ne peuvent me faire plaisir; j'aimerais, je crois, mieux être malade et soigné par toi que d'être ici. Enfin j'en pars demain. Dieu merci.

Je ne sais pas si tu recevras ma lettre; je prie l'écuyer de Branicki de la mettre à la poste à Mohiloff ; je t'écris sans table, car il n'y en a pas ici. Je t'embrasse et tous nos enfants et vous aime tous à la folie. Je voudrais bien que l'hiver que tu passeras à Luka ressemble à celui-ci. Encore si j'y étais resté ! Mais, que faire? J'espère que la princesse Branicka aura mandé que je suis ici, et que cela t'aura tranquillisée.

Je t'embrasse encore et t'adore.

SOySl dimanche.

Arrivé à Tuschan, comme je te l'ai mandé, mon cher cœur, je suis d'abord descendu dans une mauvaise maison de paysan pour faire ma toilette. J'y ai trouvé un courrier que le gouverneur de Kiew avait envoyé pour annoncer mon arrivée, et qui a été

annoncer au château que j'étais arrivé. Vers onze heures, on est venu dire à mes ^ens, que si j'étais prêt, on pouvait me dire de venir. Le château est très petit, irréçulier et gothique. Le modèle en a été pris d'un pastillagequ'ona servi un jour au maréchal et qui lui a plu. il est sur une espèce de lac, assez bien situé, sans cependant rien d'extraordinaire. On ^ne voit ni sentinelle ni ordonnance, pas même un officier. J'ai été introduit, en traversant une fort petite antichambre, dans une petite pièce où j'ai trouvé le maréchal, M. de Ribas, et le prince Daschkoff. Le maréchal m'a reçu avec toutes sortes de politesses, m'a remercié de ce que je m'étais détourné pour venir. Vers deux heures, on a servi la « challé » sur la table qui était devant lui, puis on a servi le dîner pour nous quatre. Après le café, il y a eu une très bonne conversation où le maréchal a été très aimable, fort gai, m'a étonné. J'ai tâché de le mettre sur la guerre de Turquie. Il en a parlé comme d'événements dont il avait été témoin sans jamais paraître y avoir commandé. Lorsque je le lui ai rappelé, il a toujours semblé croire que tout autre eût fait de même, et que les Turcs n'étaient pas difficiles à battre, quand on ne les craignait pas. Un sigtïe qu'il a fait vers quatre heures, au prince Daschkoff, a été le signal de notre retraite ; nous avons été chez M. de Ribas causer et fumer.

Pendant ce temps, on avait envoyé chercher mon équipage et on m'avait donné une chambre au-dessus

ANNEB 1T96 337

du maréchal dans le château. Un peu avant sept heures, nous somnies retournés chez lui. On y a pris du thé, fumé une pipe et causé. La conversation a été charmante. Elle a roulé principalement sur la Pologne. L'amiral Ribas, qui devait partir l'après-dîner, a retardé son départ au lendemain, et vers les neuf heures, quand le maréchal s'est retiré, nous sommes retournés chez l'amiral où j'ai pris du lait et causé jusque vers minuit, que j'ai été me coucher. En quittant le maréchal, j'avais pris ses ordres pour Pétersbourç. Mais, il m'a dit que je ne pouvais pas venir pour si peu et qu'il espérait que je me reposerais quelques jours.

J'ai dormi assez longtemps, le britschi m'ayant un peu fatigué. Après avoir pris du café, le prince Daschkoff est venu me voir et m'a dit que le maréchal vraisemblablement serait visible à onze heures; que si je voulais m'habiller, il viendrait m'avertir. Nous sommes alors descendus ensemble. Il est arrivé un courrier du prince Obolinski. Le maréchal a posé les lettres après les avoir ouvertes et lues sans lunettes, et il a continué la conversation. Il sait très bien le français, s'exprime en bons termes, mais ils ne se présentent pas toujours avec facilité. Il n'a pas dit un mot russe pendant tout mon séjour; la journée s'est passée comme la veille. La vie qu'on mène à Bialowskieff, à Tultsin, le personnel des propriétaires de ces terres immenses, leurs entours ont amené une conversation

très piquante. Le soir, il a été question des affaires de France, et tout ce que le maréchal a dit à cet égard était fondé en raison et en justice. En tout, il a répondu à l'idée que j'en avais : un beau vieillard, l'air de la santé. Il n'y a que ses jambes dont il se plaint; mais il a des bottes comme tout le monde, et se lève debout quand quelqu'un entre. Le soir, j'ai pris congé de lui; il m'a encore engagé de rester, mais s'est rendu au désir que j'avais de retourner. Il m'a chargé de compliments pour le comte Zouboff et m'a fait promettre de revenir le voir quand je viendrais en Ukraine et de lui amener son collègue Valentin, qu'il connaît de réputation, et qu'il sera charmé d'embrasser. Il m'a embrassé tendrement en partant, m'a remercié d'être venu le voir, en regrettant que ce soit pour si peu de temps. Une fois retiré, il a fait remplir ma voiture de vivres et de vins. Je t'écris avant de repartir et je t'embrasse.

Les nuits sont si noires, mon cher cœur, et les chemins sont si mauvais qu'il est impossible de savoir quand je pourrai arriver. Seulement, je ne perdrai pas de temps et dès qu'il y aura de la lune, j'irai la nuit. Le britschi est im peu trop fatigant pour moi; le chemin est gelé et dur et comme le soleil est déjà chaud, le dessus est dégelé et fait de la boue. Le courrier qui est venu a versé aussi et a passé le Dnieper à Mohiloff en bateau. De mémoire d'homme, on n'a pas vu d'hiver comme celui-ci. Ma santé n'a jamais été

meilleure, pas un rhume, pas un malaise d'un moment; mais une contrariété constante depuis deux mois. Tu peux juger, mon cher cœur, puisque la comtesse Branicka est depuis un mois à Mohiloff, sans pouvoir même faire donner des nouvelles à son mari et qu'elle a manqué les contrats qui sont pour elle une si grande affaire, que tout moyen de communication avec une voiture un peu lourde est impraticable.

Embrasse bien tendrement ce qui nous reste d enfants, ménage-toi et que je trouve dans le bonheur de vous retrouver tous bien portants une consolation au malheur que nous venonsd'éprouver. Je t'embrasse, mille et mille fois; je vais offrir 50 r. au courrier. S'il les refuse, je rouvrirai ma lettre ; si non, cela veut dire qu'il les a pris. Adieu, ma chère et bonne amie; faistoi une raison sur la perte que nous venons de faire et songe que toute autre nous aurait été encore plus sensible. Adieu, je t'embrasse encore et nos jeunes (1).

(1) EUlerhazy arrivait à Saint-Pétersbourg quelques jours après cette lettre. Au printemps suivant, il emmenait sa famille à Luka où elle devait rester jusqu'à l'biver. Pendant ce séjour, il dut aller à Pëtersbourg et nous donnons deux des lettres qu'il écrivait à sa femme pendant ce vovage. De retour à Luka, il s'y trouvait encore au mois de décembre, et y apprit coup sur coup la mort de Catherine, l'avènementde Paul I" et rCkase impérial qui lui reprenait Luka pour le rendre à I ancien propriétaire. On trouvera dans l'introduction que j'ai mise en tète Je ses mémoires des détails sur cet événement, que vint bientôt réparer une nouvelle décision de I Empereur qui lui donnait la terre de Grodek en Wolbynie et plusieurs villages, comptant plus de paysans qu'il n'en avait à Luka. Installée à Grodek, la famille Esterhazy y resta débniti* vement bxée.

Saint-Pétersbourg, 15/26 août.

Je suis arrivé hier soir à bon port, mon cher amour. J'ai été chez le comte Zouboff, qui m'a appris que les Autrichiens avaient remporté une victoire complète sur les Français en Italie. Le sièg^e de Mantoue est levé, et on a pris une quantité immense d'artillerie aux Français.

Le roi de Suède est arrivé avant-hier soir à huit heures. Hier, l'Impératrice l'a envoyé complimenter sur son arrivée par le g^rand maréchal. Il a passé la journée d'hier à sepromener en ville, en carrosse; aujourd'hui, il verra l'Impératrice à six heures, à l'Ermitage; il y aura bal, souper et ensuite un petit spectacle. Demain, il y a bal à la Tauride, et souper dans les appartements du Grand-duc Alexandre. Dimanche, le Roi dîne chez l'Impératrice et ils vont ensemble à un opéra au théâtre de pierre. Lundi, je crois, bal et souper chez le Grand-duc Alexandre, au palais d'hiver, et mardi un à l'Ermitage. A commencer du 20 jusqu'au 28, seront les fêtes que lui donnent les particuliers : celle de Strogonoff sera, à ce qu'on croit, le 25; le 30, jour de saint Alexandre, bal de cour; le 31, bal masqué, et le 1" illumination et feu d'artifice. Si son séjour se prolongeait, il est question d'une fête au palais taurique, mais je pense toujours partir le lendemain de la fête de Strogonoff.

J'ai reçu des lettres de Vienne, qui confirment ce que je t'ai mandé. J'en ai une de la Nougarède : il s'est sauvé de Quiberon, est à Jersey et j'espère le foire venir un jour ici.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Tuitzin, le 15/26 septembre.

Me voici arrivé enfin, mon cher cœur; les distances sont si grandes et les chemins si mauvais que je n'ai pas pu aller aussi vite que j'eusse voulu. J'irai demain chez les Polignac et je serai lundi avec toi. Je me porte fort bien et je suis fort content de mon britschi, qui n'est pas rude.

J'espère avoir rempli l'objet de mon voyajje, et parvenir à être utile aux gens considérables de ce pays-ci. Je meurs d'impatience d'être réuni à vous tous, mais surtout à toi, cher amour, que j'aime tous les jours davantage. Plus je vois de ménages, plus je vois de femmes, plus j'aime mon chez moi et surtout ma minette. J'y ai pensé sans cesse et ai été tourmenté de l'idée qu'elle s'ennuyait pendant mon absence.

Les Polignac se sont un peu brouillés avec tout le monde; avec cela ils sont intéressants par leurs malheurs. Les Souvaroff font ici des folies tous les

jours, plus baroques les unes que les autres. Dans ce moment, ils chantent vêpres.

Je te rendrai un compte détaillé de mon voyage; j'ai vu de drôles de choses et je puis te dire avec vérité : plus je vois l'étranger, plus j'aime ma patrie. Je t'aime toujours à la folie, je hais l'absence et huit jours passés loin de toi ne ressemblent pas à ceux que nous passons ensemble. Adieu, my Dear.

Luka, le 16/27 décembre 1796 (1).

Je n'ai pas pu t'écrire hier, mon cher cœur, parce les traîneaux à bœufs ne sont partis que la nuit et que probablement, ils arriveront après tes enfants. Les paysans ont fait tout ce qu'ils ont pu pour engager leurs enfants à ne pas venir; mais, je leur ai fait dire que j'étais encore leur seigneur, et que je voulais qu'on obéît et tout est rentré dans l'ordre. Valentin se porte bien; il a un peu pleuré Luka; mais, il a pris son parti. Nous sommes partis de là pour le prêcher. J'espère que tout partira aujourd'hui. Je laisse les miroirs, les lustres, les petits flambeaux; enHn, les

(1) A cette date, dépouillé de Luka, Esterhazy y était resté pour régler ses affaires avant d'en partir et avait envoyé sa femme à Vinitza chez le comte Hzewouski, pour lui demander une hospitalité provisoire.

objets de luxe dont nous devons et pouvons nous passer; mais j*ai pris les choses utiles. Je t'envoie la lettre du conseiller par le comte Rzewouski et la copie de l'ukase, elle est fort simple. Je n'y suis pas nommé, on y parle des trois villages de Luka, Witava et Mayanoff simplement, comme de villages confisqués, sans dire qu'ils aient été donnés à un autre. Il serait même possible que l'Empereur ne sût pas que c'est à moi qu'ils l'avalent été. Gela m'a déterminé à écrire mes lettres; je te les envoie pour que, s'il y a une occasion pour Kiew, le comte les envoie à son économe qui y est pour les mettre à la poste, car je me méfie de la poste de Vinitza. J'envoie les enfants dans la voiture jaune et avec le traîneau pour qu'ils puissent passer de l'un à l'autre.

Je reçois à l'instant une lettre du comte Rzewouski, qui me mande que la maison ne pourra être prête que dans deux semaines et il m'engage à rester ici jusqu'à ce temps-là. Gela me parait absolument impossible, tout étant parti. Si j'avais su cela, j'aurais profité de l'offre de Kozlowski; mais il n'est plus temps. Je suis convaincu que c'est la lettre du général Bergmann qui lui a fait peur; mais, la lecture de l'ukase, que je lui envoie directement, le rassurera. En tout, je lui mande que, s'il peut nous prêter cette maison du village dont il nous a parlé, nous nous y établirons en attendant, ou même dans des maisons de paysans; mais qu'il est impossible

844 LETTRES DD COMTE V. ESTEllHAZY

que nous restions ici après la notification de l'ukase. Que je plains les gens faibles! Ils ont peur de tout, malg^ré le fond d'honnêteté de leur caractère.

Adieu, cher cœur, je t'embrasse de tout mon cœur, et nos enfants aussi. Si tu penses qu'il vaille mieux mettre l'adresse en russe, tu décachèteras la lettre, et tu as un autre cachet. Je t'embrasse encore une fois.

Luka, le 18/39 décembre 1796.

Je t'envoie, mon cher cœur, une lettre que la comtesse Branicka (1) t'a envoyée hier ici par un courrier. Son procédé m'a charmé; je lui ai répondu que nous l'acceptions. Je lui mande que la nouvelle des trois villages rendus à M. Zagorski est vraie, mais que je n'ai aucune nouvelle qu'on doive nous

{l\ Bialowkiew, le 15 décembre 1796.

Madame la comtesse, je viens d'apprendre que la terre de Luka est rendue à M. Zagorski et qu'on doit vous en donner une autre. Si la nouvelle est vraie et si vous vous trouvez dans l'embarras du déménagement, comme mon mari est parti pour Pétersbourg, j'ai toute une maison à vous offrir; venez, madame, avec votre famille et le comte Esterhazy vous y établir, vous me ferez un sensible plaisir; je jouirai de voire aimable société et nous pleurerons ensemble notre auguste bienfaitrice. Daignez ne pas me refuser la yràce que je vous demande et croyez à la sincérité de mon amitié et dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Brakicka.

Mille compliments au comte Esterhazy.

en donner d'autres. Je suis charmé que tu ne sois pas venue ici ; indépendamment du désajjrément du déménag^ement dans des circonstanses pareilles, les mutins du village ont tâché de dégoûter nos filles, nos cosaques, de venir, et ont empêché les paysans d'obéir. Moravski avec assez de courage a fait arrêter hier le Voïd qui est un des mutins, l'a fait lier et a voulu l'envoyer au capitaine, qui le connaît et l'aurait bien fait punir. Gela a fait peur à tout le monde, et tout est rentré dans l'ordre. Je pense d'ailleurs qu'il ne faut garder personne de Luka : ils se sont trop mal conduits avec nous; il faut qu'ils se repentent de leurs procédés. Je n'ai encore eu aucune notion officielle de l'ukase; je t'attendrai ici, ou du moins que le général Bergmann soit de retour; un courrier de Pétersbourg a dû lui porter l'ordre d'y envoyer surle-champ son secrétaire. On dit que cela doit l'inquiéter. Je suis bien aise que l'offre de Mme Branicka nous mette à l'aise vis-à-vis de Rzewouski et je pense que dès que je serai de retour, nous pourrons nous mettre en route pour Bialowkieff; cela vaut mieux, surtout si, comme je l'espère, passé le premier moment, nous pouvons former un petit établissement au haras, où il y a une bonne maison que nous pourrons habiter. Porte-toi bien et aime-moi toujours; je t'embrasse mille fois de toute mon âme.

Nous croyons devoir donner ici trois écrits de Valentin Esterhazy qui complètent sa correspondance. Le premier est un précis de sa mission auprès de l'Impératrice Catherine, le second une brève étude sur Potemkin, et le troisième une description de la Russie à l'époque où il Técut, c'est-à-dire à la fin du dix-huitième siècle.

Précis de ce qui s'est passé en Russie pour tes affaires de France du 15 septembre 1791 à juillet 1794.

Lorsque j'arrivai à Saint-Pétersbourg en 1791, je trouvai l'Impératrice convaincue de la nécessité de détruire la Révolution française dans son origine ; et prévoyant les dangers dont la France révolutionnaire menaçait les autres nations, elle proposa que toutes les puissances concourussent à fournir de l'argent aux princes français pour qu'ils pussent soudoyer des Hessois, des Suisses ou autres, et en y réunissant les émigrés, entrer en France, tâcher de réunir à eux les troupes réglées, qui n'étaient encore qu'égarées, et dont le plus grand nombre d'officiers étaient déjà revenus do leurs premières préventions en faveur de la Constitution, tandis qu'on formerait un cordon de troupes étrangères sur les frontières des Pays-Bas, du Rhin, de l'Espagne et de la Savoye, ayant bien soin que ces troupes n'entrassent pas en France. Le point im[>ortant étant de ne pas faire de cette guerre une guerre étrangère, propre à réunir tous les partis contre les étrangers, mais une guerre civile protégée et soutenue par toutes les

348 LETTRES hU COMTE V. ËSTEIlHA^V

puissances de l'Europe en faveur du Roy prisonnier qui ne pouvait être représenté que par ses frères libres.

L'empereur Léopold n'a pas répondu à ces propositions; le roy de Prusse a dit qu'il ne ferait que ce qui conviendrait à l'Empereur, son nouvel allié. L'Espagne s'est refusée à employer les princes et les émigrés sous le prétexte que cela était contraire aux vœux du Roy de France ; le Roy de Sardaigne n'a pu avoir d'avis que d'après les volontés de l'Empereur et du roy d'Angleterre, et ce dernier voulait maintenir une neutralité absolue, s'engageant toutefois à ne s'opposer à rien.

Au commencement de 1792, M. de Bombelles a été envoyé ici, avec des pouvoirs du Roy et des lettres de la Reine pour demander que les princes ne soient pas employés, et que les troupes étrangères agissent seules. L'Impératrice a répondu que dans ce cas, l'éloignement où elle se trouvait l'empêchait de se mêler des affaires de France, sur lesquelles elle avait une manière de voir extrêmement différente. Dans l'intervalle, le Roy ayant accepté la Constitution à la fin de 1791, les ministres de l'Empereur ont déclaré aux puissances étrangères, que cette acceptation annulait la convention de Pilnitz et que le danger de la famille royale de France cessant, la politique reprenait ses droits.

L'Impératrice me dit à cette époque :

— Jusqu'à présent j'ai vu une marche pour rétablir la France ; aujourd'hui il s'élève un brouillard à travers duquel je ne puis rien discerner. Mais mon opinion est toujours la même. Une guerre étrangère perdra la France; la guerre civile seule peut la sauver.

La France déclare la guerre à l'Empereur, ou plutôt «u Roy de Hongrie. Léopold étant mort, les princes demandent à être portés dans cette guerre, et déclarent que, quoiqu'elle se fasse au nom du Roy, il est de fait que le Roy est prisonnier, et qu'ils sont sûrs que c'est autant contre sa volonté personnelle, que contre ses véritables intérêts. Les ministres de la cour de Vienne répondent aux princes que la révolution

française n'est pour rien dans cette guerre ; que le Roy et la France ont déclaré la guerre au Roy de Hongrie et qu'il a donné des ordres pour repousser la force par la force.

La coalition se forme ; les princes demandent à être placés aux avant-postes, avec la noblesse française, qui s'est réunie à eux. L'Impératrice de Russie appuyé leur demande, et la motive sur l'utilité dont ils peuvent y être ; elle leur envoie des secours d'argent. On divise l'armée des émigrés en plusieurs corps ; on les tient en arrière, on agit d'une manière opposée à la déclaration qu'a publiée le duc de Brunswick; on traite avec le général des Français ; on fait un cartel dont on excepte les émigrés. Enfin après avoir pu battre Dumouriez, le Duc de Brunswick, se retire honteusement.

Le marquis de Lambert, qui a servi près de M. le duc de Brunswick pendant cette campagne, peut seul peut-être expliqut?r cette énigme. Quel qu'eût pu être le motif de la conduite du duc de Brunswick, les suites en ont été affreuses; la perte des l'ays-Bas, celle de Mayence et de toute la rive gauche du Rhin ont été les conséquences de cette effroyable et inexplicable camjMigne. Au commencement, la Russie avait offert à l'Empereur les secours stipulés par les traités; la cour de Vienne les a refusés. Cette même année, après la retraite de Verdun, le roy de Prusse a déclaré à l'Empereur qu'il ne pouvait plus continuer la guerre sans être indemnisé des pertes qu'il avait déjà faites et a proposé comme moyen que l'Empereur entrerait en négociations avec l'Impératrice de Russie pour lui faire avoir des dédommagements en Pologne. L'Empereur s'y est prêté et a fait les premières ouvertures pour le partage de la Pologne, dont il n'avait pas été question jusque-là.

Pendant cette campagne, l'Impératrice de Russie ayant vu ses idées rejetées et n'ayant été ni consultée ni appelée aux plans de campsigne qui avait été réglé à Mayence entre 1 Empereur François et le roy de Prusse, et dont les princes français avaient été exclus, s'est contenté d'envoyer des secours pécuniers aux frères du Roy, et d'offrir au prince de Gondé

pour lui et la noblesse française, abandonnée de toute l'Europe, qui voudrait le suivre, un asile et un établissement dans ses Etats.

L'Empereur à cette époque offre de soudoyer un corps d'émigrés aux ordres du prince de Gondé. Ce prince n'hésite pas; il reste aux champs de la gloire et préfère tous les désagréments qu'il éprouve aux avantages paisibles que lui offrait l'Impératrice. Sa Majesté Impériale non seulement approuva sa conduite, mais laissa à sa disposition absolue les fonds qu'elle lui avait envoyés pour amener sa colonie au bord de la Boda. Une campagne malheureuse faite sur des principes diamétralement opposés à ceux de Sa Majesté Impériale, et dont elle avait prévu une partie des conséquences, ne lui permettait plus de se réunir à des puissances qui s'étaient coalisées sans elle, qui avaient rejeté les troupes que les traités l'obligeaient à fournir, qui ne s'étaient armées que d'après l'agression directe des Français, et non sur les invitations que leur avait faites, en 1791, Sa Majesté Impériale et qui d'ailleurs laissaient leurs vues ultérieures ensevelies dans le secret de leur politique particulière.

Au commencement de 1793, les Français enhardis par les succès de l'année précédente ont insulté toutes les puissances et massacré leur Roy. A cette époque, le comte d'Artois est arrivé à Saint-Pétersbourg pour réclamer des secours et demander les conseils de sa protectrice. Il y a été reçu comme l'eût été le frère de Louis XIV, dans le temps le plus brillant de ses prospérités.

Dans ce même temps, la Convention française avait prévenu l'Angleterre en lui déclarant une guerre, que cette puissance n'eût pu se dispenser de faire, pour venir au secours de son alliée la Hollande, que les Français avaient attaquée et qu'elle menaçait d'envahir, et la Grande-Bretagne était occupée à faire un traité avec la Russie.

L'Impératrice saisit cotte occasion, écrit au roi d'Angleterre en faveur du comte d'Artois et de sa cause, et offre

d'envoyer quinze mille Russes sur les côtes de France si l'Angleterre veut se charger des frais nécessaires pour augmenter ce corps de Français et le soutenir en France. Elle offre d'agir en son nom dans l'intérieur du Royaume, afin de sauver au ministre anglais les embarras qu'eût pu lui susciter l'opposition, d'après l'engagement formel qu'il avait pris de ne pas se mêler des affaires étrangères de France, et d'un autre côté de concilier les esprits dans le Royaume qui ne {pouvaient avoir aucune défiance des troupes russes. L'argent demandé s'élevait à six cent mille livres sterling. Mais on aurait rabattu de cette somme si l'on était entré en négociation. Le refus de l'Angleterre a été formel.

Les Pays-Bas venaient d'être repris ; on croyait n'en avoir que faire. L'Impératrice donna au comte d'Artois les moyens d'y réunir des émigrés, et lui prêta une frégate pour le conduire à Hull, et cela à l'époque où il se formait une armée royaliste dans la Vendée. Le ministre anglais sous le prétexte des dettes que les princes avaient contiactées, pour former et soutenir ce corps d'Emigrés, que la politique a su rendre inutile, ne laissa pas débarquer le comte d'Artois en Angleterre, et refusa l'argent que la Russie demandait.

La bonne volonté de l'Impératrice pour la cause se trouva réduite à rien, et elle me dit alors que je voyais bien que de partout on repoussait sa bonne volonté.

Elle s'est bornée depuis à envoyer de temps en temps des secours pécuniaires aux princes, à Hamm et au prince de Condé, et à prendre à son service les gentilhommes français qui se sont présentés.

La campagne de 1793 a fini par la levée des sièges de Dunkerke et Maubeuge, et par le passage du Rhin par les troupes impériale» et prussiennes après un échec reçu près d'Haguenau.

Des projets de descente sur les côtes de France ont été sans effet; les escadres anglaises sont rentrées dans leurs ports sans avoir rencontré des vaisseaux français; Lyon et Toulon qui avaient montre des sentiments royalistes ont été écrasés

sans qu'on ait pu ou voulu les secourir et la possession momentanée du port et de la ville de Toulon par les Anglais et les Espagnols n'a eu d'autres effets que de détruire une partie des établissement de cette ville, et de faire le malheur de ses habitants.

Depuis ce temps, l'horizon s'est troublé dans le nord; le Jacobinisme s'est propagé d'une manière sensible chez les puissances voisines de la Russie; il a pris les armes en Pologne et y a voulu renouveler les horreurs de vêpres siciliennes.

Les progrès des Français en Italie, leurs succès contre l'Espagne, et l'inutilité des combats sanglants qui se donnent aux Pays-Bas, sont faits pour causeries plus grandes alarmes, non seulement pour la France, à qui des siècles ne rendront pas son ancienne splendeur, mais pour tout le reste de l'Europe. Déjà Naples, Turin, Rome, Amsterdam et l'Angleterre sont occupés à étouffer des conspirations, et tout fait craindre les suites incalculables de la propagation de principes qui ont pour but d'armer ceux qui sont sans propriété ou sans moeurs, contre ceux qui ont quelque chose à perdre et contre tous les honnêtes gens.

L'Impératrice de Russie, par l'influence que lui a acquise son génie, peut seule former un plan plus général et mieux combiné; elle seule, en montrant les dangers, est en état d'indiquer les remèdes; et la manière constante dont elle a vu la Révolution de France, et prévu les conséquences qui en ont résulté, doit lui assurer de grands titres pour persuader et ramener les cabinets de l'Europe aux résultats que son génie lui suggérera.

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