‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 11 sur 30 · U LIT · texte numérisé non relu

U LIT

— Où allez-vous dormir, mon ami? demandai- Maurice.

— J'ai vu un grand fauteuil Voltaire dans le petit salon. répliqua-t-il piteusement; je vais le faire monter.

C'est alors que j'eus le mouvement de pitié qui me perdit.

— Mon Dieu! fis- je en souriant... s'il vous plaie

r la moitié de mon lit ?

. demain, pensais-je, un second lit sera installé d.\ns une autre chambre... a

La nuit se passa sans incidents : nous n'avions, mon mari et moi, bien entendu, envie que de dormir. Le lendemain, grâce à mes soins, la chambre de Maurice était prête. Mais quand il fallut se coucher, mon époux s'aperçut qu'il n'avait pas d'oreillers. Ce n'est pas la mode du pays, parait-il.

— Ma foi, ma chère amie, me dit-il, je l demanderai encore l'hospitalité ce soir...

Cette fois encore, je consentis, mais, plus rené pus fermer l'œil que vers le matin. rrand corps velu et barbu, allongé près du

mien, me troublait, me rendait nerveuse. J'avais de brusques réveils, après quelques minutes d'un sommeil spasmodique.

« Heureusement, pensai-je en m'habillant, c'est la dernière fois. »

Ce ne fut pas la dernière fois. Il n'y a pas eu de dernière fois, depuis cette fâcheuse aventure. Imaginez-vous que Maurice a pris goût à dormir auprès de moi: il ne veut plus s'en aller! Notez que quand je dis « dormir » je n'use point d'une figure de rhétorique : il couche dans mon lit pour v dormir. Il l'avoue paisiblement, le misérable :

— C'est extraordinaire comme je dors bien près de vous, chère amie; voilà une habitude qu'il faudra rapporter à Paris, où j'ai le sommeil bien moins régulier.

Moi je souffre mille martyres. Plus de bonnes heures de flânerie, le soir, avant le coucher; plus de lectures ni de correspondances. Non que Maurice me les interdise, mais j'aime être seule pour faire mes petites affaires, et deux yeux, même indifférents, me gênent. Puis, je suis forcée de me contraindre à une demi-immobilité : demie, car

je oe me prive pas, vous pensez bien, de danser dans mon coin comme une carpe au gril, et de donner Je? coups de pieds dans les jambes de Maurice sous prétexte de me faire de la place. Pour reflet que ça lui fait, d'ailleurs!... il remue à peine, balbutie un « pardon » pâteux, et continue à dormir.

Je lui ai dit:

— Mon ami, je vous prie de me laisser seule: je ne puis fermer l'œil depuis que VOUS couchez

moi.

— Bah! répond-il en souriant, vous ne dormiriez pas mieux... Le lit est grand et je ne remue pas un doigt.

Je lui ai atlirmé qu'il ronflait (ce qui est faux).

— Allons donc! chère amie, m'a-t-il répondu .m petit rire fat. Si je ronflais on me l'aurait

déjà dit.

Que taire? que taire: ma vieille amie si sure,

si experte' Vous n'imaginez pas comme je suis

impatientée par ce retour offensif de Maurice.

d'ailleurs offensif â*n% le sens le plus

modeste : ma verni est encore intacte, heureuse-

ment. J'ai repoussé hier un semblantde velléité... C'est déjà bien assez du contact; merci!...

Voyez-vous, mes nerfs s'exaspèrent, je vais faire une sottise. Conseillez-moi: trouvez un moyen de me restituer ma liberté. Je ne puis cependant pas demander le divorce parce que mon mari s'obstine à coucher dans mon lit!

ISTION DU LIT

lame vinquetin à madame Vue!,

De Paris.

C'est bien gentil, petite, de songer à votre vieille amie dans les cas difficiles et de courir ainsi, tout effarée, remiser votre inquiétude à L'abri de mon rienoe.Ohl l'ancienne, trop ancienne expérience! Penser que je vous ai vue faire des pâtés de sable et que déjà j'étais hors de cause, réduite à donner des conseils aux jeunes femmes d'alors, maintenant près d'être vieilles!... La vie court comme les nuages de mer. Prenez garde: demain, il ne sera plus temps de Taire la belle; nul, même votre mari, qui aujourd'hui vous gène dans votre

lit, me dites-vous, ne souhaitera plus y coucher. C'est pour cela que l'indifférence à l'amour, dont témoigne si clairement la lettre que vous m'écrivez, me navre vraiment. Quoi! vous n'avez guère plus de vingt-cinq ans, et vous déclarez ne trouver là que « quelques secondes d'énervement »! Vous êtes bien frigide, mon enfant, ou M. Duclozac est bien maladroit! Prenez-vous-en à lui, que diable! mais ne médisez point de l'amour, que vous ignorez!

Mes souvenirs amoureux ne datent pas d'hier; je me rappelle pourtant que je n'étais pas faire du même bois que vous. Je comprenais assez bien ces ardeurs qui vous surprennent et je n'avais pas de fausse honte à le laisser entrevoir. Vous dire que M. Anquetin n'eut jamais lieu de s'en plaindre, ce serait faire à sa mémoire un honneur qu'elle ne mérite pas. M. Anquetin m'avait prise pour ma dot, qu'il mangea au jeu; j'aurais été fort sotte de dédaigner les compensations... Je suis donc assez informée, je crois, sur cette question fondamentale de la vie amoureuse et conjugale : la Question du lit... Ecoutez-moi.

Premièrement, je pense d'accord avec vous sur un point : il est absurde de coucher deux ensemble, si c'est pour dormir. Il ne serait guère plus déraisonnable de n'avoir qu'une assiette pour manger à deux son potage et qu'une chaise pour s'asseoir à table.

lit unique, où l'on est deux, est instrument d'amour, point autre chose. S'il est permis d'y dormir, c'est que la plus généreuse ardeur des amai rnée par l,\ défaillance des corps;

mais il faut dormir enjore enlacés, lèvre contre lèvre, les membres rompus et les yeux meurtrie I coûtez, enfant, écoutez parler sur ce sujet le divin

;rd :

mnd au lit nous serons nous ferons - selon Us . ■ unis qui lit •

icnt, :s les draps cent vr.

Pour les « cent mignardises », il est bon de

coucher côte à côte; mais c'est lourdaudcrie de

m que se mettre deux sous les draps pour y

ronfler de compagnie. Aussi disent-ils, eux, les pesants Allemands et les flegmatiques Anglais : dormir avec une femme, — mit schlafen, sleep with... — laissant à la galante France son adorable expression libertine: coucher avec!...

Donc, ma mignonne, votre mari est dans son tort en vous imposant son voisinage de dormeur; il faut l'évincer. Quelle épouse mal mariée n'eut pas, au moins une fois dans sa vie, à entreprendre semblable campagne? Votre cas n'est pas unique, croyez-le bien. Tous les maris inactifs ont, de temps en temps, cette manie d'encombrer le lit de leur femme; leurs rentrées correspondent, je suppose, aux interrègnes des maîtresses. Moi qui vous parle, je dus lutter pendant six mois pour reconquérir mon lit contre un époux qui, pareil au vôtre, s'avisait de l'occuper platoniquement. Époux constitutionnel, qui se couche et ne se dépense pas.

J'essayai successivement divers moyens.

Le premier fut de rendre mon voisinage insupportable à mon mari. Je me levais vingt fois la nuit, rallumant bruyamment la lampe, heur-

tant les meubles, faisane un vacarme à réveiller une taupe... D'abord, j'obtins un assez beau résultat. Mon mari ne cédait pas la place: il restait dans mon hr, mais au moins il y dormait fort mal. Il est vrai que je dormais encore moins bien que lui; et ainsi arriva ce que j'aurais dû >ir: la fatigue nous disarma tous les deux. Il dormit malgré le bruit et, moi, le sommeil m'ota tout courage à remuer. Je n'en trouvais pas moins, matin et soir, cette tête placide et malieuse sur mon oreiller... Et cela m'exaspérait.

J'essayai alors les parfums; il les exécrait. Je trempai littéralement les draps des odeurs les plus insupportables : le musc, la peau d'Espagne, etc. .Mon mari grogna, s'emporta, puis se coucha et s'endormit. Il fallut renoncer à ce genre d'hostilités; je me tuais de migraines a côté d'un époux que le musc ni la peau d'Espagne n'empêchaient de ronfler.

Moins heureuse que vous, je ne connaissais pas une vieille amie comme j'en suis une pour vous: mais j'avais quelques amies de mon âge. I n jour que je me plaignais, l'une d'elles s'écria :

— Je voudrais bien être à votre place!

— Et pourquoi, grands dieux?

— Parce que, moi, j'ai un mari qui ne couche guère dans mon lit.

— Qui l'en a chassé? demandai-je.

— C'est, reprit-elle en baissant les yeux, qu'il trouvait cela trop fatigant.

Mon amie était une petite brune mince, presque malingre, que je n'eusse point soupçonnée d'un si vif tempérament... N'importe, la confidence contenait un enseignement; — je m'empressai de le mettre à profit.

Toute ma tactique conjugale fut changée. Non seulement je supprimai de notre commerce toutes les incommodités que j'y avais introduites, — mais je m'ingéniai à plaire, à me faire désirer... Mon mari n'était pas de complexion exceptionnellement amoureuse : pourtant il était homme; l'imprévu de mon retour, flattant son amourpropre, valait presque de l'inédit. Il ramassa toute sa vertu et tint bon quatre nuits. A la cinquième, il tenta le détour, mais je ne le laissai point faire; encore une fois, il dut s'exécuter. Ce fut la der-

mère. Une semaine de ce régime avait suffi. Le

septième soir, il m'embrassa sur le tronc.

— Ma chère, dit-il, si vous Le permettez, je vous

laisserai seule cette nuit. J'ai un peu de migraine.

La migraine! Notre migraine! Celle qui nous sert en pareil cas! J'ai bien ri. Mais à partir de cette migraine-la j'ai couché toute seule.

...Voilà mon moyen, belle chérie. Usez-en et

verre/. Il vous répugne : Ah ! dame ! je VOUS

comprends; il faut un peu de courage. Mais une

femme d'imagination n'a qu'à fermer les yeux:

l'illusion n'est pas à dédaigner. Et si décidément

votre petit cœur est à ce point vide que l'illusion

même n'y soit point logée, faites comme une autre

de mes amies: A ces minutes conjugales, elle se

vait en se récitant à elle-même la séri<

le France, de Pharamond à Louis-Philippe, —

avec [

Adieu. Tenez-moi au courant du résultat.

zMadame Vucloiac à madame cAnquerin.

Du château de Serbat.

Qu'avez-vous fait, chère vieille amie, et quel conseil m'avez-vous donné! Il est joli, votre procédé pour expulser du lit conjugal les maris encombrants! J'ai suivi scrupuleusement vos prescriptions; voilà huit jours que le régime dure... et M. Duclozac est plus que jamais vissé dans mon lit. Vous n'attendiez pas ce résultat, n'est-il pas vrai? Et vous voilà bien attristée? Rassurezvous, je ne vous en veux point; vous êtes un amour d'amie et je vous adore, vous et vos conseils. Comprenez-vous? Non. Je suis un peu

Page 1