LIT
folle en ce moment, — mais si contente de ma folie!
Donc, licôt votre lettre reçue, je me pâmai d'admiration sur l'ingéniosité du moyen. C'était, si l'on peut dire, traiter le mal par l'homœopathie; le lit me devenait une arme contre mon mari: l'expulsé battait en retraite, couvert de ridicule par-dessus le marché. Je résolus de commencer la campagne le soir même. Ah ! dire que cela m apparut comme une partie de plaisir, ce serait exagérer: mai-, à suivre un régime, pour re qu'il soir, on goûte toujours une certaine satisfaction d'amour-propre. Puis, j'étais soutenue paria pensée du grave intérêt en jeu: la liberté de mes nuits, la paisible possession de ma chambre. J'organisai minutieusement la séducteau de mariage.il me reste un certain attirail nocturne qui, pour n'avoir jamais décoré que de; ébats légitimes et passablement froids n'en est pas moins suggestif. Ce fut ainsi parée — telle Esther se présentant à Assuérus — que M. Duclozac nu trouva le soir. Notez que j'avais, de concert avec ma cuisinière Nanon.
soigne le menu du dîner et que M. Duclozac m'arrivait épicé et arrosé à point.
Comme on dit dans les romans de M. Alphonse Daudet, « ça ne traîna pas ». Je me défendis un peu, de façon à échauffer encore les intentions de mon ennemi; ce ne fut là qu'une escarmouche, le combat d'avant-postes où l'on jette aux moineaux la poudre qu'on a en trop. Mais, suivant vos avis, je ne laissai pas de répit à l'adversaire, lequel, d'ailleurs, ne me parut pas en humeur de retraite... Ce fut, je vous le jure, chère bonne amie, une belle nuit de bataille, telle que je ne me souvenais pas d'en avoir passé une pareille au temps où j'essayais mon trousseau nuptial. Les deux partis couchèrent sur le champ de bataille sans pouvoir se flatter d'un avantage. Même, au réveil, je me parus la plus lasse des deux.
La journée du lendemain ne coula pas pour moi sans quelque énervement. J'avais repris, visà-vis de mon mari, l'air de froideur désobligeante qui convient entre époux; lui me regardait d'un œil demi-ironique, demi-satisfait, qui me donnait envie de le battre. « Attends un peu, mon ami,
is-je. Nous verrons dans quelques heures si
tu seras aussi triomphant... » Car j'étais pleine
dons. « H n'y a que les premiers pas qui •nt; à présent, au moins, je suis sûre de surmonter ma répugnance. I Et, pour dire toute la vérité, les premiers pas ne m'avaient pas tant coûté que je l'aurais cru.
Je me Es néanmoins, par convenance, la leçon a mo nie dis-je, nous recom-
mencerons: e: cela doit m'être fort pé-
nible, sous peine de me donner à rougir de moimême, je me distrairai de cette vilaine occupation en me récitant la série des rois de France, — ainsi que me l'a conseillé ma bonne amie Anquetin. »
intde cette façon tranquillisé mon amourpropre, j'attendis la nuit sans inquiétude. Il parait que M. Duclozac n'avait pas, depuis la veille, perdu l'haleine; à peine seuls, il me le va.
— Et les rois de France: me demandez-v<
de France... On ne me même]
l]6 NOUVELLES LETTRES DE FEMMES
(( N'importe, pensais-je, en me recueillant un peu (je me recueillais dans les bras de mon mari ; mais le programme voulait cela, n'est-ce pas?), n'importe! Il faut continuer la campagne. Ma bonne amie ne m'a-t-elle pas déclaré qu'elle mit huit jours à se débarrasser de son époux? Encore quelques épreuves et je suis sauvée. »
Les épreuves se multiplièrent; je n'avais même plus besoin d'y pourvoir. D'ailleurs, comment dire cela, chère, même à vous?... Je ne sais la façon dont s'y prenait votre mari; le mien eut l'astuce de ménager ses forces tout en dépensant les miennes. Vous savez, c'est une des premières lames de Paris, et je lisais l'autre jour dans la Vie Tarlsienne qu'il est célèbre par son adresse à rompre par la fatigue le bras, les poignets, les doigts de ceux qui tirent avec lui, sans presque remuer lui-même, et qu'il a de cette façon raison de tout le monde... Eh bien, voilà : il est partout comme à la salle d'armes. J'avais envie de lui crier: ce Non! ce n'est pas loyal... Vous manquez de générosité, mon ami... » Qui me retenait? Je tâche de me persuader que c'était l'amour-propre.
— El lc< rois de I rance ?
I [um!.., Les rois de France allaient leur tt cahin-caha, comme ils pouvaient; ce n'était pas
la bonne volonté qui me manquai:, bien sûr!
l.i mémoire est soumise à de telles défaillances!... Il y avait toujours un monarque qui se dérobait, tantôt un Mérovingien, tantôt un Valois, tantôt un Bourbon de la bonne ou delà mau-
branche, — suivant que cette défaillance me prenait plus ou moins tôt... Vers le matin, je triomphais : fatiguée, mais très lucide, il me semblait que j'allais réciter mon atlaire jusqu'au • .. Et puis, crac! je butais sur le Directoire. Croiriez-vous, ma chère, qu'il m'est arrivé de I rarer i Louis-Philippe ?
Ces efforts mnémoniques me fatiguèrent grandement. Au milieu de la semaine, je ne me reconlus... Elle était heureuse, ma campagne. et je prenais beau chemin de victoire! Toute maîtrise de moi m'échappait. Non seulement je ne a évincer mon mari, mais voila que j ; plus si je le souhaitais loin ou près
de m on m'avait a ce point changée que
je commençais à goûter ma défaite et ma servitude!... Moi si indifférente naguère, et qui vous parlais, sans pose, en toute franchise, du « petit énervement » qu'on appelle l'amour! Petit énervement était devenu grand, sans que je m'en doutasse, tandis que je vivais dans l'insouciance: et voilà que trois ans après le mariage, je faisais un nouveau voyage de noces, autrement mouvementé que le premier, encore que ce fut un voyage autour de ma chambre!
Je dois rendre cette justice à M. Duclozac; il fut d'une correction parfaite; il triompha sans jactance, et ne chercha point à m'humiiier. Quand nous osâmes parier un peu de ce qui se passait entre nous, il se contenta de me dire des choses fort tendres et de se déclarer mon serviteur le plus soumis. « J'étais loin de me douter, dit-il, que je possédais un pareil trésor... Voyez combien est sain et vivifiant l'air de notre Gascogne : il vous a révélée à moi... et peut-être à vousmême... »
Je lui demandai l'explication de ce « peutêtre... »
— Mon Dieu, ma chère, je fus pour vous, années durant, un si médiocre mari'... C<
lis sûr de VOUS, ec mon honneur n'a rien à redouter de L'honnête femme que vous êtes. Mais nul n'est le maître de sa pensée, et je m'y suis si mal pris pour garder la vôtre!... D'autant que ma chère femme, ajouta-t-il en riant, possède un petit tempérament que je ne soupçonnais pas!
— ilbutiai-je en baissant les yeux, ni moi non plus!
— Cela, encore, ne prouve rien, car v m'avez montré, en somme, plus d'entrain que
périence... Mai ius pour-
quoi, l'autre nuit, à un moment où... je faisais de mon mieux pour vous faire penser à moi... v m'avez appelé « Louis » à trois reprises... languissamment mais distinctement- Je m'appelle Maurice, depuis ma naissance.
Il r achevé sa phrase que je me rou-
lai- sur le canapé, secouée par un fou rire à me , Et je lui criais a travers mon rire (il ne me comprit qu'après, bien a; et me crut toquée un instant ) :
— Mais!... mon ami!... C'était... c'était... Louis... C'était Louis XI V!
Voilà, belle amie. Donnez-moi vos chères mains que je les baise, tant je vous sais gré de m'avoir appris un si mauvais moyen d'expulser son mari. Ne m'en veuillez pas; surtout n'allez pas vous écrier : « Décidément, cette entant est une petite dévergondée! » Mieux que personne, vous savez que notre cœur, à nous femmes, est pour nous-mêmes plein de mystère.
Le Retour
Le Retour
^ ; ï retour Je ma fille, définitivement, ■ auprès de moi, comme je l'avais dc- £2hr-< craint! J'avais tant souffert à
me séparer d'elle, voila treize ans, quand elle n'était qu'un bébé, avec des manières de petite femme, pourtant, et une coquetterie si divertissante qu'on ne pouvait pas s'empêcher de l'encourjgcr! Mais Bon-Ami fut inflexible. Il gardait sur le cœur tous ses ennuis récents : la surprise en flagrant délit, si gênante pour un li ns sa
situation, l'enquête de police, et l'humiliation du chantage qu'il fallut subir pour arrêter les poursuites.
— le ne veux pas voir cette gamine chez toi, criait-il. Elle a les yeux, les cheveux, les gestes de son père... Elle est sa fille, d'ailleurs, et j'exècre tout ce qui vient de ce misérable... Je veux bien la faire élever, mais à cent lieues d'ici. Choisis entre elle et moi!...
Choisir! J'étais une pauvre chose brisée, avec tout le monde contre moi; j'avais Bon-Ami pour seul appui : il fallait bien le choisir! Et du reste, pourquoi ne pas me l'avouer à moi-même? J'aimais Bon-Ami. Je l'aime toujours.
J'ai obéi. J'ai mis plus de cent lieues, comme il voulait, entre l'enfant et moi : moi à Paris, elle dans un pensionnat de Bordeaux. Elle y est restée treize ans, pauvre chérie, sans connaître la joie des sorties et des vacances. Heureusement, il y avait là de petites créoles dont les parents habitaient les Iles, et qui, elles aussi, passaient leurs congés à la pension : cela lui faisait une société. Puis, une fois l'an, vers Pâques, je partais pour Bordeaux
LE RETOUR i^"
irais huit jour?; à chaque voyage, je refais une autre Lucie. Les premières années, elle enlaidissait. Je la voyais si pâle, si courbée, Luche, que j'en avais le cœur tout serré. Puis, une année, — voilà trois ans. je me souviens bien. — j'ai vu entrer dans le parloir une belle jeune fille, avec de la gorge, des hanches, des joues surprise de l'entendre m'appeler : « Maman ».
Ah! ces boni nés de Bordeaux, quand
i£ promenait toutes les deux sur le cours Tourny, ou qu'on allait en bateau jusqu'à Lormont! Les hommes tournaient autour de nous : était-ce pour elle? était-ce pour moi? Je ne savais pa~: cela m'amusait. Mais ceux qui avaient l'air de vouloir nous manquer de respect, je les regardais si droit dans les yeux que l'envie leur passait tout de suite.
•urée à Paris, j'étais toute triste de ne
plus avoir ma chérie près de moi. Bon-Ami s'en
aperçut. Il me consolait avec beaucoup de d;
tion et de tact. Depuis la mort de mon mari, il
.nu plus raisonnable. Il lui arrivait de
me parler de la petite, de regarder les bulletins qu'on m'envoyait sur ses études, de lire le palmarès du pensionnat. Il m'a lui-même acheté un cadre pour le portrait ou elle est en communiante.
N'importe, j'étais bien effrayée quand je pensais que bientôt la question du retour de Lucie se poserait : elle touchait à ses dix-huit ans; elle ne pouvait pas rester en pension indéfiniment. Je n'aurais pas su dire ce qui m'embarrassait le plus : parler de Lucie à Bon-Ami, ou de Bon-Ami à Lucie. Car il y avait cela de pire que tout : ma fille ignorait la vraie position de sa mère. Je lui avais toujours dit que j'étais rentière. Elle, très discrète, ne me questionnait jamais sur les raisons qui nous faisaient rester si loin l'une de l'autre. Elle se contentait du motif que je lui donnais : que l'air de Paris ne valait rien aux enfants.
Un soir que Bon-Ami m'a paru de bonne humeur, je lui ai glissé tout doucement la chose : Lucie était une grande jeune fille, à présent; il fallait la retirer de pension. Je ne parlais même