LE RETOUR
pas de la faire demeurer avec moi; feulement, je demandais un conseil : — Que faire de cette enfant?
Bon-Ami a réfléchi. Comme c'est un brave rau tond, hors les moments de brusquerie, il a répondu :
— Que veux-tu! ma bonne; il faut qu'elle habite ici, ta fille. On ne peut pas la laisser dans la rue, n'est-ce p
— Mais, ai-je observé (bien humblement!), elle ne sait pas... que tu me connais...
Bon-Ami est devenu rouge, comme quand il va se mettre en colère.
— Ah ça! a-t-il tait... Zut! par exemple! Je LU pas renoncer à mes habitudes pour cette
péronnelle. Quelle manie de cachotteries ont
toutes les femmes! Pourquoi ne pas lui avoir dit
U vérité? Tant pis pour toi! Elle le verra, voila
tout. Du reste, il ne m'arrive pas si souvent de
■r la nuit ici.
J ai bien vu que, ce soir-la, il ne fallait pas en
plus long. Le lendemain, Bon-Ami m'en a
reparlé de lui-même.
— Écoute, m'a-t-il dit... J'ai réfléchi... J'ai un petit voyage à faire dans les environs de Rouen. Je resterai une quinzaine. Rappelle la petite dans l'intervalle. Tu t'expliqueras franchement, elle est assez grande pour comprendre... Et quand je reviendrai elle sera au courant.
Il avait raison, je le sentais bien : mon premier mouvement fut de le remercier de sa délicatesse. Seulement, quand le moment est venu de m'exécuter, quand la petite s'est trouvée là, chez moi, et moi seule avec elle, je n'ai plus osé rien avouer... Même, pour les objets d'homme qu'elle apercevait dans l'appartement, des cannes, des porte-cigarettes, des chapeaux, je prévenais ses questions, je lui disais qu'ils avaient appartenu à son père. J'ai menti encore lorsque j'ai reçu la lettre où Bon-Ami m'annonçait son retour pour le soir même. J'ai inventé une histoire : un parent, un cousin à moi qui venait diner, de temps en temps.
Ah! ce diner, cette soirée entre Bon-Ami et Lucie! J'ai compris, durant ces quelques heures, qu'on pouvait souffrir une honte plus cruelle que
LF RF :
cdlc de la surprise en flagrant délit. La première entrevue avait été assez cordiale : Bon-Ami était gaîi Son I ivait réussi: il trouvait Lucie
jolie... Mais, ensuite, en causa.it avec moi, tout le temps il disait des mots si clairs sur nos relations, que je manquais de me trouver mal chaque le pensais : « Lucie va comprendre!... .Mon Dieu!... Mon Dieu!... »
J'ai tâché de prolonger la veillée le plus longtemps que j'ai pu, en jouant aux cartes. Mais dix heure-. Bon- \mi, qui perdait, a jeté son jeu en disant :
— Allons nous coucher, à présent!
Il fallait se décider : j'ai eu peur d'un drame si la petite devinait la vérité brusquement, sans préion.
— Va dans ta chambre, Lucie, lui ai-je dit, attends-moi. J'ai un mur a te dire.
L'instant d'après, je la rejoignais dans sa chambre, et la, comme un condamné va à la guillotine, je suppose, je me suis approchée d'elle, je lui ai dit :
— icie. J'ai quelque chose de grave,
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de très grave à t'apprendre. Ne condamne pas ta mère, mon enfant : c'est une pauvre femme qui n'a pas fait de sa vie ce qu'elle aurait voulu... Bon-Ami, avec qui nous avons diné ce soir, n'est pas...
Mais elle a mis bien vite sa main sur ma bouche, elle s'est jetée à mon cou :
— Ne dis pas! Maman! maman chérie!... Ne dis pas ! Je sais ! j'ai tout deviné depuis longtemps, va... Je t'aime! je t'aime bien!... Ne me raconte rien, surtout!
Nous sommes restées un long moment à pleurer, l'une contre l'autre. Je sentais qu'elle disait vrai, qu'elle m'aimait bien, et que, si innocente, elle comprenait malgré tout qu'elle devait me plaindre.
Le second Mari
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. iei j madame Lebrun.
r j "A N ; bien! ma chère, tu avais raison. Ce .'avais prédît, lors Je ton der- , — a- .4 yage> est arrivé. J'ai trompé
mon mari. J'ai un amant.
Cet amant, tu le connais : tu me l'avais prédit aussi, en le voyant si intime chez nous, si cher à mon mari. C'est André Deligny, le camarade de collège de Jules. Je suis devenue sa maîtresse, un peu par surprise; puis j'ai continué à l'être, tout naturellement; aujourd'hui, il me semble que je
If4 NOUVELLES LETTRES DE FEMMES
l'ai été toujours: il me faut, par moments, réfléchir pour me convaincre que je n'appartiens pas à André aussi légalement qu'à mon mari... {Mais laisse-moi t'expliquer tout cela.
Voici d'abord comment les choses se sont passées. Oh! tout simplement, sans incidents romanesques. Tu sais que mon cher Jules, par les nécessités de son administration, est forcé de me laisser seule pendant toute l'après-midi, et ne rentre qu'à l'heure du diner. Cette solitude me pesait : car j'aime mon mari: je le trouve beau, intelligent, affectueux; et l'allure un peu sérieuse de toutes ses qualités ne m'a jamais déplu, au contraire. Sans lui, les journées me semblaient longues; quand il revenait de son bureau, je lui contais mon ennui.
C'est lui, l'excellent ami, qui pria André Deligny de me tenir compagnie de temps en temps, pendant les heures de veuvage. André est riche, libre de son temps; il ignore ce que c'est que travailler. Au collège, tandis que Jules remportait tous les premiers prix, André avait la réputation d'un paresseux achevé, turbulent avec cela autant
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que Jules était raisonnable. Jamais il n'a pu passer son baccalauréat. Aujourd'hui, à trente ans, il n'a aucune position; son père, heureusement, a eu 1 esprit de lui léguer des rentes. Malgré tout, c'est un charmant garçon, nullement poseur, très modeste, spirituel comme un démon, dévoué à mon mari au point de risquer sa fortune ou sa peau sur un mot de lui. Dès que Jules l'eut prié de venir me distraire quelquefois l'après-midi, fit un devoir de n'y pas manquer. Ses visites, d abord espacées, devinrent vite plus fréquentes, puis quotidiennes. Il semblait se plaire auprès de moi, sans jamais dépasser les bornes des convenances, ce que je n'aurais pas toléré, d'ailleurs. Moi, je le recevais volontiers. Il me divertissait en racontant des histoires qu'il va chercher je ne sais ou, en imitant des acteurs, en taisant mille • Et les h nt ainsi moins len-
tement.
Files passèrent pendant six mois, sans événement. Peu à peu, André m'était devenu indispensable : je m'en apercevais bien quand, par ha il s'absentait de ir quelques jours et que
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je me retrouvais, l'après-midi, en tête-à-tête avec moi-même. Mes journées s'allongeaient, toutes vides : à chaque instant, malgré moi, je regardais la pendule; je prêtais l'oreille à tous les roulements de voiture. C'était un malaise analogue à celui que je ressens durant les nuits — heureusement rares — où mon mari est en voyage et où je suis seule dans notre lit. Quand Jules rentrait, bien entendu, j'oubliais tout, j'étais parfaitement contente. Et je constatais que je n'avais pas besoin de mon mari et d'André en même temps, mais qu'il me fallait au moins l'un des deux. Je ne me gênais pas pour raconter cela à Jules, et quelquefois, en riant, j'appelais, devant lui, André : « Mon mari d'après-midi ».
Je t'ai dit, ma chère, que M. Deligny était très convenable avec moi. J'entends qu'il ne me courtisait pas sérieusement. Pour me faire rire, il s'amusait bien à conter qu'il était amoureux de moi, à me jouer des scènes de déclarations passionnées; mais tout cela sur un tel ton de plaisanterie que je m'en divertissais autant que lui. D'ailleurs, je te jure sur l'honneur que je n'éprou-
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vais pour lui aucun attrait physique. Dès que Jules me prend dans ses bras, dès qu'il baise mon front, je sens ma tête qui tourne, et je deviens une sorte de chose vaincue dont il peut faire ce qu'il veut. Au contraire, s'il arrivait à André de me voler un baiser, j'avais envie de rire comme lorsqu'on me chatouille. Lui-même ne paraissait pas plus ému que moi. En somme, nous étions deux camarades, a qui la camaraderie suffisait. I : cependant, un beau jour, a L'irréparable
une dit M. Paul Bourget, s'est accompli entre nous. Il y a cinq semâmes, environ : au milieu du mois de mars. Dix minutes avant l'accident, ni lui ni moi, certes, ne rêvions à pareille aventure. André, pour me taquiner, faisait semblant de vouloir m'embrasser : moi je me sauvais: nous courions autour des meubles comme deux entants. Mon pied a tourné subitement : je me suis abattue, pleurant à force de rire, sur le canapé. André a profité de cette infériorité pour me saisir par les
/nets et me fourrer ses lèvres dans les yeux, dans les oreilles, dan- le cou... Je riais, te dis-je, a en avoir des convulsions. Lui riait aussi... Et
puis, tout d'un coup, je me suis aperçue que... tu devines; je n'ai pas besoin de te donner des détails, n'est-ce pas? Je crois que c'est la surprise qui m'a paralysée, — car je me suis mal défendue. Mais aussi, ma chère, ces choses-là sont si vite faites ! On ne pense pas à mal, on joue avec un ami, on tombe sur un canapé... Crac! la minute d'après, on a un amant!
Nous, la minute d'après, nous étions assez penauds. Nous avons commencé par ne pas parier. Puis j'ai eu envie de pleurer. J'ai dit :
— C'est joli, ce que nous venons de faire !
Et il m'a répondu, aussi mécontent que moi :
— C'est votre faute, aussi!
— Comment! ma faute?
— Mais oui... Vous ne résiste^ seulement -pas! Le mot était étonnant, ne trouves-tu pas? Si
étonnant et dit d'un air si convaincu que, ma foi ! je n'ai pas pu m'empêcher de rire, — ni lui non plus, du reste. Quand nous sommes redevenus sérieux, il s'est efforcé de me prouver que nous n'avions pas fait de mal, que nous avions agi dans un moment d'égarement, presque malgré nous. Il
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fl la parole très facile, André. Peu à peu, je me sentais persuadée. Nous nous sommes séparé jour-là, en nous embrassant tendrement, et en nous promettant de respecter l'honneur de Jules. Hélas! Nous avons recommencé, le lendemain, à ne pas le respecter, l'honneur de Jules, et le surlendemain et bien des fois depuis! Je ne sais ! pousse: mais, maintenant, chaque |ue nous sommes seuls ensemble, .André et moi, la première idée qui nous vient est cette et nous nous sentons mal à l'aise jusqu'à ce que nous nous en soyons débarrassés. Il faut te dire qu'André, camarade si divertissant, est tout à fut irré istible d.\ni son nouveau rôle. Autant la tendresse de Jules est grave et passant la sienne est imprévue, comique, : 1e clownesque... Je ne peux vraiment pas le prendre au sérieux, et cela m'empêche de croire au sérieux de notre faute. l'ai l'impression sincère de ne rien ôter à Jules de ce que je lui donnais avant, de ne rien adultérer, a proprement dire. me faut de la réflexion pour appliquer à mon >S mot d'adultère.
I 6o NOUVELLES LETTRES DE FEMMES
Te l'avouerai-je? Il me semble même que j'apprécie mieux Jules, aujourd'hui. Une jeune fille bien élevée, comme nous l'avons été, se marie ne sachant rien de l'amour : elle n'a absolument aucun terme de comparaison pour estimer et mesurer la tendresse de son mari. C'était mon cas. J'adorais Jules un peu au hasard : je perdais la tête quand il m'embrassait et puis c'était tout. Maintenant je sais à n'en pas douter que je possède un époux tout à fait remarquablement doué, supérieur à la plupart des amants. Une femme légère lui reprocherait peut-être un peu cette gravité, cette impassibilité très digne qu'il ne dépouille même pas dans l'alcôve. Mais la fantaisie et la gaieté, André me les donne sans compter, et je préfère les recevoir de lui... Jules ne serait plus Jules s'il se livrait aux mêmes excentricités.
J'aurais donc rencontré le parfait bonheur si, de temps en temps, je ne ressentais des remords. Oh ! non pas d'aimer André : je t'ai dit que Jules n'y perdait rien, au contraire. Mais de tromper mon mari. Il y a des mensonges nécessaires à ma situation irrégulière, qui me répugnent et qui ré-
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pugnent aussi au caractère élevé de M. Deligny.
Quand l'un do nous a die à Jules un de ces mensonges-là, il n'ose plus regarder l'autre. Mon rêve, mon rêve absurde, je le sais bien, serait de tout r à l'homme excellent que nous aimons tous les deux, André et moi. Mais comment lui persuader que sa femme lui appartient autant et plus qu'avant:... Jamais un homme ne comprendra pareille chose... Les hommes n'entendent rien aux délie notre cœur.
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Le Cahier de Geneviève
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Le Cahier de Geneviève
Suir-jc n
Pourquoi mon cœur est-il tout plein de vilain? noirs, comme disait la pau- -Anges, aux temps très I rats que des soucis Je pen
tais ni mariée, ni... Qu'allais-jc
tain - ma joie d'aujourd'hui c'est d être
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maman; toute ma joie c'est mon chéri de dix-neuf mois, mon gros petit René.
La Mère Reine-des-Anges, qui avait trouvé ce nom de noirs pour qualifier les choses vagues, lourdes, obscures, qui pèsent sur le cœur sans qu'on sache d'où elles viennent, ce qu'elles sont, avait aussi inventé un régime pour combattre les ce noirs ». Voici comment on s'y prenait :
On s'isolait dans sa chambre, la plume ou le crayon à la main, devant une belle feuille de papier immaculée. On regardait soigneusement en dedans de soi. A force de regarder, on finissait presque toujours par découvrir les noirs, tapis au fond de son cœur, chacun dans un coin différent; c'est-à-dire que les vraies causes de la tristesse indécise peu à peu se démasquaient et se débrouillaient. A mesure qu'on en percevait une, on la notait sur le papier, aussi clairement que possible, avec son numéro d'ordre. La liste finie, on examinait chaque noir en détail; on s'efforçait de lui trouver un remède, on tâchait de se résigner; on priait un peu, et le plus souvent
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ration suffisait pour restituer le eahne et la
5 humeur.
I lélas! a mesure que je m'avance dans la vie indépendante — je n'y ai pourtant fait encore que peu de chemin — j'aperçois pourquoi cette vie est si vaine, si pleine de défaillances et de misères. C'est que je ne m'astreins plus à la sage discipline du couvent. Si l'on savait la transporter dans ses mœurs de mondaine et d'épouse, quelle femme forte on serait!
II n'est jamais trop tard pour tenter de bien faire. Essayons le remède de la Mère Reinc-des- Anges. appliqué au cas particulier de Gene-
Olivier, ici présente, ex-pensionnaire du Sacré-Cœur de Blois, aujourd'hui comtesse Raoul de Boistelle, vingt-deux ans d'âge, trois ans de mariage, pourvue d'un amour de bébé que j > dore et d'un vilain, très vilain et charmant mari... que j'adore aussi, hébs !
devant moi, la feuille de papier blanc
réglementaire. Je prends une plume neuve. le m'installe, la porte de nia chambre fermée au
l68 NOUVELLES LETTRES DE FEMMES
verrou. Bébé dort, sa miss auprès de lui. Raoul est au club (à trois heures de l'après-midi, un dimanche ! Enfin... croyons-le provisoirement). Personne ne me dérangera avant deux heures d'ici. Commençons.
zMes t^Çoirs
i° C'est dimanche; jour triste, particulièrement entre le déjeuner et le diner. Ii fait d'ailleurs une chaleur abominable, et moi, quand il fait trop chaud, je ne vis plus.
2° Bébé a un petit bouton au coin de la lèvre. Du reste, depuis plus d'une semaine, le cher petit m'inquiète. Lui dont la magnifique santé m'enorgueillissait, je le trouve pâlot, un peu fiévreux. Sa miss dit qu'il ne dort pas bien.
50 Whitefern a manqué mon costume de voyage. Après dix essayages, il me l'a envoyé ce matin, pendant que je dormais encore, — exprès sans doute pour qu'il me fût impossible de l'essayer en présence de l'employée. Je suis affreuse
liculc Là dedans. J'ai l'air des petites femmes qui jouent le cocher de l'Urbaine dans les revues
de boulevard; il ne me manque que le chapeau blanc et le fouet. C'est très ennuyeux. Mon départ pour Talloires va se trouver retardé.
4 Enfin legros, le vrai noir, le seul qui compte après tout : je suis jalouse, horriblement jalouse. Pas une jalousie bête, sans motif, pour le plaisir de me tourmenter et de tourmenter mon mari. J'ai de bonnes raisons.
D'abord, Raoul ne m'aime plus. Si je mourais, ça lui ferait encore du chagrin, tout de même; mais je crois que sa tendresse s'arrête là. Il est évident que je l'ennuie, qu'il préfère être ou je ne suis pas. (Je me crève le cœur en écrivant deschoses pareilles: mais le système de la Mère Reine-des-Anges est formel : il faut apporter une sincérité rigoureuse à l'examen de ses a
Déplaire à son mari, c'est déjà terrible: mais
ce n'est pas tout : Raoul se plaît ailleurs. Oh!
ment quelle est U femme qui
me le prend, ni jusqu'à quel point on me le prend.
Si je le savais!... Le certain, c'est qu'on est en train de me le prendre.
Mes soupçons hésitent : une jeune fille et une jeune femme.
Une jeune fille! Peut-on appeler ça une jeune fille, du même mot qu'on nous appelait, nous autres, au couvent, si innocentes, si timides, si réservées? Mlle Luce de Giverny est une de ces petites Parisiennes ultra-mondaines qui transportent chez nous les mœurs du Nouveau Monde, avec le respect de soi en moins; car les Américaines, si flirt soient-elles, savent se défendre. Mlle Luce de Giverny sort seule en voiture; on la rencontre au salon du Champ de Mars avec un monsieur qui lui montre les tableaux : du moment que le coupé de Mme de Giverny mère attend devant la porte Rapp, il paraît que ça suffit aux convenances. Mlle de Giverny, au bal, choisit un cavalier à son goût, s'isole avec lui dans un coin, et en voilà pour toute la nuit. Chez les Avrezac, avant-hier, c'a été mon mari, le cavalier de choix... Et il s'étonnait, après cela, de ma crise de nerfs dans la voiture!
tHIER DE - El 171
Il y a M de Giverny en travers de mon horizon. Il y a aussi Mm< Delaveaux. Celle-ci est la femme d'un peintre : une petite caille blonde, blanche et rose, très jolie, trop jolie. Pourquoi
irons-nous dans notre monde des gens qui n'en sont pas, comme ces Delaveaux, des gens qui ont un passé de crémerie, de bal public, d'hôtel meublé, d'atelier? Où a-t-il pris sa femme, celui- I ancien modèle, qu'ils ont vécu ensemble avant de se marier. Néanmoins, ils sont reçus partout, lui parce qu'il a du talent, de l'esprit, et qu'il g^gne de l'argent, elle parce qu'elle est si jolie qu'elle change tous m qu'a les toucher de sa petite main grasse.
Elle a fait la cour à mon mari. (Toutes les
ics font la cour à Raoul. Dieu! que je le
Irais moins séduisant, je l'aimerais tout de
Ht on n'essaierait pas tant de
me le prendre...) Donc, M - Delaveaux, durant
une quinzaine, a ta':: la cour à Raoul, comme les
autres : Raoul para en train, puis, tout
presque plus parlé; on eût dit qu'ils s'évitaient. Moi, bête, j'étais contente; je pensais : « Quel bonheur! ils ne s'aiment pas, je m'étais trompée! » Mais maman, qui voit clair, qui me signale toujours la première ce que Raoul fait de mal, et me fait comprendre quand il faut me fâcher, maman m'a dit :
— Prends garde! Ils ne flirtent plus devant le monde, donc ils se rattrapent ailleurs. Surveille ton mari.
— Alors, répliquai-je, ce n'est donc pas à la petite Giverny qu'il fait la cour?
— Méfie-toi aussi de la petite Giverny.
J'ai fait comme maman m'a dit, hélas ! Je me méfie de la petite Giverny, je me méfie de Mme Delaveaux, je me méfie de Raoul.
Et je souffre horriblement.
Tels sont mes noirs. Je n'en aperçois pas d'autres, en regardant scrupuleusement au dedans de moi. Il s'agit maintenant de les discuter et de les dissiper si je puis.
Je ne m'arrêterai pas bien longtemps au prc-
Qu'il fas oit dimanche,
i des faits dont on peut accuser bien sincènt la destinée. Je n'en prends pas m deux résolutions : donner Tordre à kate de fermer soigneusement les persiennes et rideaux de ma chambre, toute la matinée, pendant qu'elle est exposée au soleil; assister d
vêpres, ce qui occupe tort bien l'aprèsmidi
ond noir : Le bouton, les malaises de Bébé* Le docteur Arnaud, notre médecin habitue! venu ce matin et a déclare qu'il n'y avait rien à craindre, que tous les enfants ont de;
maison. Cependant, il y a uneepi-
:e vérole infantile dans certains
quartiers de Paris. Je vais écrire au docteur Robin,
en qui j'ai grande confiance, et le prier de venir
examiner Bébé demain au plus tard.
Troisième noir : Mon costume manqué. Je
lution de le rendre à Whitefern,
en lui déclarant bien nettement que je ne veux
touche, que je ne le garderai mai rête à lui en commander un
autre. Mme Avrezac l'a fait sans difficulté. Whitefern est très raisonnable, mais il faut s'adresser à lui-même, pas à ses employés, très grincheux. En cinq jours, le nouveau costume peut être terminé. Mon départ pour Talloires ne se trouvera aucunement retardé.
Reste le noir capital : Mon mari, mon vilain Raoul. Bonne Mère Reine-des- Anges, qui aujourd'hui chantez des cantiques dans le paradis, inspirez-moi sur ce point les réflexions d'une épouse raisonnable et chrétienne! Vous comprenez certainement que je ne puisse prendre mon parti d'être délaissée pour une Mme Delaveaux ou une Mlle de Givernyî Je n'ai rien à me reprocher, je vous l'assure, bonne Mère Reine-des-Anges. J'aime Raoul infiniment, je ne pense qu'à lui : tout moi lui appartient tellement que... comment oser exprimer cela? — que j'ai parfois des remords à lui appartenir si aveuglément ! Pourtant je ne suis pas laide, Mère Reine, et je vous assure que plus d'une fois on a cherché à me faire la cour, depuis ma rentrée dans le monde. Est-ce justement parce que Raoul me sent trop