‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 15 sur 30 · LE CAHIER I»: I · texte numérisé non relu

LE CAHIER I»: I

par une police! Je le surveillerai inoi-ir. comme Oll surveille un soldat qu'on soupçonne de méditer la désertion. Il n'a pas à craindre que j'ouvre ses lettres, que je fouille les tiroirs de son secrétaire... Mais, puisque la femme doit suivre son mari, puisque le mari ne doit pas aller où sa femme ne peut le suivre, qu'il prenne garde! Peutêtre, un jour, courant à quelque rendez-vous, cette mauvaise joie que je surprends à certaines minutes dans ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, — mme qu'il trouvera.

Me voilà au bout de mes réflexions : elles m'ont pas consolée, mais elles m'ont calmée un peu. C'est une migraine aiguë qui, peu à peu, s'est transformée en sourde névralgie.

Je quitte ma table à écrire, et je m'en vais à la fenêtre de ma chambre, celle du milieu, qui donne de plain-picd sur la terrasse.

le veux respirer l'air un peu rafraîchi du soir.

Si\' heures passées, déjà! Comme j'ai médire

ut, le soleil est masqué parles

grands eucalyptus qui murent si heureusement le

bout de notre jardin, me donnant l'illusion qu'il n'y a plus de maisons, plus de Paris de ce côté-là. Dans le jardin sans soleil, il règne une tiédeur délicieuse; malgré l'ardeur de ce printemps précoce, le fundo delï aria, comme on dit à Florence, garde sa fraîcheur. Qu'il fait bon! comme ce jardin, cet hôtel, sont des choses enviables et rares, en plein faubourg Saint-Honoré! Combien j'ai de raisons apparentes pour goûter la vie, pour être heureuse! Des parents excellents, un mari charmant, — trop charmant, — un amour de bébé, tous mes caprices satisfaits... Ah! j'adorerais vivre si deux yeux bleus et deux yeux noirs n'existaient pas! Je ne suis pas méchante, mais si je pouvais éteindre ces yeux-là, les bleus et les noirs, tout doucement, sans les faire souffrir, sans faire trop de chagrin à ceux qui les aiment, — j'entends à ceux qui ont le droit de les aimer...

C'est mal? Ah! dame! moi, j'aime mon mari, et je le veux à moi toute seule... Voilà!

Toute seule, ce soir encore, comme tant d\u:- ::e année!

iSl Raoul?

Je ne l'ai même pas demandé, — lasse de l'éternel mensonge, si facile, si vain: i Je vais au club... »

lincère: je doit constater qu'aujourd'hui, il s'était mis à ma disposition pour me

1 on représente une

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comédie mondaine due à un jeune officier de chasseurs. Mais j'ai su que Mlle de Giverny joue dans cette pièce un rôle d'ingénue « fin-de-siècle » (ainsi s'exprime le programme), et cela m'a ôté toute envie d'y assister. Quant à Raoul, je suis bien tranquille; on l'y verra... Mme Deiaveaux également, sans doute !... En cet instant, il est auprès de l'une d'elles; il fixe sur leurs corsages le regard demi-ironique, demi-admirateur, dont il fouette les femmes qui lui plaisent et qu'il n'estime pas. Du temps qu'il m'aimait, il avait d'autres façons de me regarder.

Allons, ne pensons pas à tout cela. Près de moi, j'ai une consolation, celle qui me fait oublier tout, qui vaut tout... J'ai envoyé, ce soir, la miss de Bébé au cirque avec la gouvernante des petits Virmondoy, et c'est moi qui, assise près de sa couchette, veille le sommeil de René.

Monsieur René dort, couché sur le dos, le bras gauche hors du lit; son poing rose crispé serre la lisière du drap. Son bonnet, légèrement incliné vers l'oreille, donne un air de mutinerie à sa bonne figure bouffie de sommeil. Il plisse, en dormant,

ses lèvres toutes mouillées et, de temps en temps, il gazouille un peu.

Oh! l'amour! j'ai u:ie envie folle de le manger de baisers.

Ne l'éveillons pas. Quand on trouble son premier sommeil. Monsieur Bébé refuse absolument de se rendormir avant l'heure de son second somme, c'e>t-à-dire vers une heure du matin, a peu près. Car il dort en deux fois, avec un intervalle de trois quarts d'heure environ, pendant quels il chaîne, parle, remue, boit son Lait une goutte de Heur d'oranger dedans... Ces: un e d'habitudes tort régulu

Il aura dix-neuf mois le 4 juin prochain. Je le trouve très fort, et surtout très grand. Sa miss me dit qu'on lai donne beaucoup plus que son aux Tuileries. Mais elle dit peut-être cela pour me faire plaisir. Je voudrais tant que René tut le plus grand, le plus fort, le plus beau, le plus intelligent de tous!... La maternité, c'est l'orgueil u'sme permis, il me semble.

.. je ne crois pas m'aveugler sur mon il promet d'être bc »n, rien ne tra-

hit, jusqu'à présent, qu'il doive être exceptionnellement intelligent. Il ne parle guère. La petite Julie Virmondoy, qui a deux mois de plus, cause couramment. Mais le langage confus de René est si délicieux!

Il appelle maman : « gamé », et avec ces deux syllabes il obtient d'elle tout ce qu'il veut. Il désigne le portrait de son père sous le nom de: « Tata poquet». Je lui fais faire sa prière, chaque soir, quand on va le coucher, une petite prière à sa portée, toute simple :

« Mon bon Jésus, je vous offre mon cœur. Faites-moi grandir pour vous servir et donnez la santé à papa, maman, grand'mère et miss. Ainsi soit-il. »

Dite par Monsieur Bébé, la prière devient à peu près ceci:

« Bon Zézus... Teur... Servitou grandi... Donnez santé à tata, maman, gamé, miss. Soéti. »

Mais s'il mange quelques syllabes, il se rattrape sur les signes de croix. Il en fait au moins une douzaine avant et autant après. Chéri!

Il va mieux depuis quelques jours... Pourtant

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le docteur vient encore le visiter chaque matin, et je n'ai pas pu obtenir de lui, aujourd'hui, une affirmation nette. — le bon : « Rien à craindre... i que je sollicitais. Quand je pense à la fragilité de ce petit être si adoré, qu'une maufièvre pourrait me prendre en quelques heures, je me sens au bout de ma raison, tout d'être folle. Je me levé, je cours au berceau de Bébé, et ne suis rassurée que quand j'ai vu sa respil | ilièrement le dra^

menotte s'agiter, quand j'ai entendu sa bouche baragouiner le langage de son sommeil.

•pendant que je suis auprès de mon fils, Raoul est en train de solliciter un rendez-vous de Delaveaux, ou de combiner des tête-à-tête avec ' ^ar j'en ai fini de croire

que tous i Jus flirta s'arrêtent à la demi-

innocence. Mon expérience personnelle, et survis de maman m'ont <'»té mon ingéi d'autrefois: a Quand ton mari flirte, me d:' man, sois tranquille : il n'y a entre ce flirt et

l'adultère que la distance d'une possibilité matérielle!... » Flirt! affreux mot, hypocrite, sournois, malsain ! Lorsque je l'entends prononcer auprès de moi, maintenant, j'en ai horreur comme d'un mot grossier.

Pour occuper ces heures de veille au chevet de Bébé, je viens d'aller dans le fumoir de Raoul, son salon à lui, où il reçoit ses amis, où je n'entre guère; je voulais y glaner quelques journaux. Les voilà en pile à côté de moi, Figaro, G il 'Blas, Gaulois, Libre Tarole. Raoul, qui est le plus désordonné des maris, — le plus confiant aussi, disonsle, — avait tranquillement laissé sa trousse de clefs à la serrure du bureau, la trousse avec la chaîne pendante. — ...Ai-je eu une tentation? Non, vrai, je ne le crois pas.

Plutôt la peur d'être tentée. Je me suis sauvée, les mains nettes; rentrée chez moi, j'ai sonné aussitôt le valet de chambre de mon mari, Joseph, celui qui le servait déjà quand il était garçon, qui lui est tout dévoué, que je sens mon ennemi; je lui ai fait chercher les journaux. L'instant d'après,

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il me les apportait. Mais, je suis tranquille, il tvait enlevé les défi.

ons cette prose. Je n'en use guère d'habitude. Les journaux réputés graves m'ennuient, les autres, ceux qui publient des histoires que nos frère.; et nos maris trouvent amusantes, sont pleins de choses que je ne comprends pas: quelquesunes, pourtant, je les comprends trop, et cela me fait mal à lire, comme de voir une difformité, une plaie.

Ce journal-ci, justement, est, dit Raoul, la lecture familière des boursiers, des cercleux, des femmes légères... Essayons son erfetsur une femme point légère, épouse d'un cercleux... En tête, l'histoire d'un monsieur qui tue son chien après la mort de sa femme. Je L'avais bien dit : je ne comprends pas. Cela doit être très inconvenant... Comme je suis heureuse de n'y rien entendre!

Apres, voici Les échos. J'apprends qu'hier on remarquait au Bois: \\ Irma Desclozicrs, Marguerite de Bourgogne, Ludovique Surville, miss Champagne, etc., etc. Il y en a douze lignes? Qui C-il? Les amis de ces demoiselles,

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sans doute. Faut-il qu'ils soient nombreux, mon Dieu! pour qu'on tienne tant à leur plaire!

La politique: passons! Les faits divers: Garçon de banque infidèle... La grève des paveurs en bois... Le drame du passage de l'Elysée... Une femme jalouse qui a tiré trois coups de revolver sur son mari. Pauvre femme! Du haut en bas de la société, c'est nous toujours, hélas! les délaissées, les malheureuses... Mais comment font-elles, celles-ci, pour se résoudre à tuer ce qu'elles aiment?

Courrier des théâtres... Récréations mathématiques... Petite correspondance. Ceci est amusant. Une foule de drames et de comédies minuscules m'apparaissent à travers ces scénarios de quelques lignes.

TR. J'ai passé une h. nwpfk uqwu vgu hgpgvtgu dont trois étaient qwxgtvgu. Ogtetgfk sera presq. une vqtvwtg si n'ai p. certit. vg tgxqkt ugwng. Tu parleras du jour où tu getktcu à vjgtgug ça voudra dire ng lqwt qw pqwu pqwu xgttqpu. Tâche xgpftgfk.

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.: à coup, j'ai vu trouble... Il m'a semblé que tout mon sang, aspiré au cœur, s'en allait Je moi. Le journal a glissé à terre, et moi-même je suis demeurée sans forces, presque sans connaissance, un long moment, renversée sur le dossier de mon fauteuil.

Revenue à moi, mais bien faible encore et bien troublée, j'ai ramassé le journal : mes yeu\ demeurent rivés aux lignes dont la lecture m'a bouleversée. Les voici :

— Joie! Demain soir (samedi); réuv-,!-. à m'évader de cette • hor : le. Serai au nid choisi à dix heu

venez )OC si vous êtes déc; .:

Pourquoi, tout de suite, ai-je été convaincue que R. c'est Raoul, mon mari, — et que Su/e, c'est Suzanne Delaveaux?

Raisonnablement, il n'y a aucune apparence. Je ne savais pas M Delavsaux absente de Paris. Même j'ai dit à Raoul, en parlant de la soirée d'aujourd'hui et en essayant de plaisanter :

— VOUS verre/, la belle Su/anne, à cette fête... } : il a souri dans sa barbe noire, sans se dé-

fendre. Ignorait-il son absence, ou se jouait-il de moi? Je ne sais. Mais, j'en suis sûre, la petite correspondance que voilà est adressée par Mme Delaveaux à Raoul. J'en suis sûre, mystérieusement, invinciblement. Et contre cela, rien ne prévaut.

Mot à mot, je relis les affreuses lignes; chaque mot s'anime, devient une chose vivante, les tentacules d'une espèce de pieuvre qui est la phrase entière. Ce cri cynique : Joie!... quand il s'agit de s'évader de son mari, en lui contant je ne sais quelles balivernes, et de courir au plus affreux des péchés... Serai au nid choisi... Je me retiens... et je ne puis m'empêcher de pleurer. Le nid! Le nid choisi! C'est donc vrai, c'est donc fait, ce que j'ai tant redouté! Il y a un lieu dans Paris où l'homme à qui je me suis donnée toute, par le mariage, — oh! si complètement, — possède un chez-soi de tendresse, et ce n'est pas la maison où je suis, où est notre enfant!

Les derniers mots, malgré leur ton répugnant de familiarité, sont pour me laisser un peu d'espoir : £\j? venei que si vous ères décidé à être sage... Que veut-elle donc de lui, cette méchante

femme? Elle ne l'aime pas, bien sur!... Jamais femme qui aime n'aurait écrit cette phrase-là !

... Voici miss qui revient du théâtre. Je vais l'envoyer coucher dans sa chambre : et moimême, je veux qu'on me dresse une couchette, pour cette nuit, auprès du berceau de René. Revoir Raoul aujourd'hui, non... Je ne le pourrais pas. Ici, près de mon Bis, j'aurai peut-être la force de ne pas désespérer.

Oh! mon cher petit consolateur!

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