ANXIETES
Triste, triste commencement d'une triste journée.
Il pleut. Et la pluie, tant désirée durant les dernières semaines de chaleur ardente, va bien à ma désolation. Tout m'accable à la fois. Bébé a eu une mauvaise fin de nuit, très agitée, très fiévreuse; ce matin, à peine s'il est mieux; il dort d'un somme bien incertain, bien troublé... J'attends le docteur Robin impatiemment... N'est-ce pas trop, mon Dieu, de cette nouvelle épreuve
LE CAHIER DE GENEVIÈVE mj
que vous m'envoyez, en surcroit de l'autre? maintenant je ne doute plus. Quand j'ai vu Raoul, ce matin, je lui ai demandé, essayant d être calme :
— .M - Delaveaux était-elle de cette tetc} U a hésité avant de me répondre :
— Je ne crois pas. Non, décidément, clic n'y était pas.
J'ai i n 5 i -
— A-t-eUe déjà quitté Parif ?
Il a laissé échapper un geste d'impatience.
— Mais, ma chère amie, je nen sais rien. Estce que j'ai la garde de M"* Delaveaux? D'ain
je vous supplie de ne plus me parler de cette «ne, que vous détestez, j'ignore pourquoi, CJr ' :oujours montrée parfaite à votre
endroit.
le rancune s'amassait en dedans de |UC je n'ai plus voulu foi [a parole.
Je ne lui ai rien die de nu tes au sujei
t! qu'il s'amuse hors de chez lui. Je m inquiétude.
Son fils n'est plus à lui. Je le lui reprends.
Vers dix heures, je songeais à toutes ces tristes choses, attendant le docteur près du berceau de Bébé, avec miss, quand Kate est venue m'apporter un carton de chez Leuchars.
— L'employé attend, m'a dit cette fille; on n'est pas sûr que ce soit pour madame.
Sur le carton, je lus :
<\C*A'D*AME T>E <BOISTELLE
13, rue Vèçelày.
Or, je demeure faubourg Saint-Honoré. Puis, je donne mon adresse : Comtesse de Boistelie. L'erreur était évidente. Je fis demander l'employé :
— Je n'ai rien commandé chez vous, lui disje, mon ami. Remportez cela, je ne sais ce que c'est.
— Mon Dieu ! madame, a fait l'employé, nous nous doutions bien qu'il y avait erreur, car nous avons l'adresse de madame. Seulement, monsieur le comte était venu commander lui-même, et comme, rue Vézelay, je n'ai trouvé personne...
LE CAHIER Dl IÇ3
\ ce moment, j'ai dû devenir très pâle, car L'homme s'est tu subitement. Il comprenait... l'ai pu répondre :
— C'est bon. Remportez cela.
Et je me suis enfuie dans ma chambre pour pleurer.
Ainsi, le hasard m'a livré tous les secrets de mon mari. Je sais que Mme Delaveaux lui donne un rendez-vous pour ce soir : je sais quel est le lieu du rendez-vous. Raoul n'a pas même pris la peine de cacher son nom, dans cette maison choisie pour me trahir, et sa complice s'y fait appeler, sans doute : comtesse de Toistellel Les fils de l'intrigue sontentre mes mains... Qu'en terai-je?
N'ai-je pas le devoir d'empêcher mon mari d'être criminel? Il me répugnait de faire une enle coupable. Mais à présent, qui m'empêche de le prévenir, de le disputer a 1 femme?
Je puis, quand Raoul va rentrer pour déjeuner, lui dire: « Je sais tout! 0 et lui expl: les circonstances qui m'ont renseignée, malgré
Oui; mais il niera. Il a appris à mentir, au commerce de ces créatures : et moi, je sais si mal discuter contre lui!... Tout cela n'aboutira qu'à une scène. Il sortira en claquant les portes, dînera ce soir au cercle et se rendra rue Vézelay, après diner.
Mieux vaut ne rien dire, puis, ce soir, gagner avant lui la rue Vézelay et l'attendre devant la porte. Il ne pourra pas nier et (je le connais), placé entre sa femme et sa maîtresse, il n'hésitera pas. Mais quelle horrible chose, cette attente dans la rue, cette rencontre!
N'importe; il le faut.
3\Cème jour, deux heures.
Le médecin est venu. Il ne m'a pas rassurée. Bébé ne va pas. Sa fièvre augmente. J'entends, à chaque minute, sa chère voix toute trempée de larmes me dire : « Maman... froid... » Il grelotte, et quand je touche ses pauvres petits membres, je les trouve en sueur.