‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 17 sur 30 · LE CAHIER I' : I · texte numérisé non relu

LE CAHIER I' : I

J'ai demandé au docteur :

— I st-ce grave? Dites-moi la vérité. Je veux savoir.

Il hochait la tête, faisait une moue de doute.

— Grave... Mon Dieu, je ne sais pas... Pour le moment, c'est de la fièvre, et puis voilà tout. Cela peut s'en aller comme c'est venu.

— Ht si cela ne s'en va pas?

— Ah ! alors, ça évoluera vers une petite maladie d'enfant.

— La rougeole?

— La rougeole, la scarlatine...

— Pas la petite vérole, au moins?

La petite vérole! Voilà ce qui m'épouvante... J'ai parcouru fiévreusement le journal, ce matin : l'épidémie diminue de violence, mais elle fait encore bien des victimes. Dire que des mères, comme moi, qui ne valent pas mieux, sans doute, de pauvres femmes du peuple, n'ayant de joie que leur bébé, — le bon Dieu le leur a pris. M epargncra-t-il, moi ?

— Pas la petite vérole, au moins?

Le docteur ne s'est pas prononcé. Il m'a dit

les choses que je me dis à moi-même, pour me rassurer : que l'enfant a une bonne santé, que son mal n'offre jusqu'à présent aucun caractère menaçant, pas la moindre rougeur sur le visage ni sur le corps, rien... Hélas! tout ce qu'on me dit, tout ce que je me dis, ne me convainc pas. A déjeuner, ce matin, Raoul et moi, nous avons peu parlé. J'ai remarqué pourtant, de la part de mon mari, une discrète bonne volonté de prévenance, un effort à se faire pardonner le méchant coup d'humeur de ce matin... ou peutêtre la trahison de ce soir. Il m'a demandé :

— Bébé va mieux?

— Non, ai-je répondu. Au contraire, sa nuit n'a pas été bonne. Je suis bien inquiète.

Des larmes me montaient aux yeux, d'énervement autant que de tristesse. Raoul s'est levé et a voulu m'embrasser. Alors j'ai pensé à cette femme dont il touche aussi les joues et les lèvres; je me suis dérobée instinctivement; il n'a effleuré que mes cheveux. En regagnant sa place, j'ai remarqué qu'il était très pâle ; il a cassé le pied de son verre, l'instant d'après. Notre déjeuner s'est

achève en silence. Au moment oîi Raoul allumait son cigare, je suis remontée auprès de Bébé.

Ave/ pitié de moi, mon Dieu, et sou tenez-moi;

donnez-moi la confiance et le courage d'une vraie femme chrétienne, parmi les tristesses que vous m'envoyez. Je suis si peu de chose! Je me sens si peu de force pour résister à cet assaut d'anxiétés! Faut-il donc, pour que je devienne l'épouse et la mère selon votre coeur, que je sois frappée dan- mon enfant et dans mon mari à la fois

Je suis lâche devant cette double épreuve, mon Dieu, pardonnez-m >i : je ne sais que vous demander de me délivrer de l'une et de l'autre, je n'ai pas le courage de souffrir que Raoul ou René me soient pris... J'aime mieux que vous me frappiez m ti-même; moi qui ne sers à rien icibas, je m'offre, je vous offre ma vie, plutôt que la fidélité de mon mari ou la santé de mon fils.

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