‹ Nouvelles lettres de femmesChapitre 9 sur 30 · APRES LE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

APRES LE PÉCHÉ

... Décidément, je ne peux pas lui envoyer cela, après la corbeille.

(Elle s'assied letntnt les mots suivants.)

Merci... Je suis très triste. Je voudrais oublier hier. Je ne puis pas. Plaignez-moi!

(Relisant.)

C'est bien. C'est aussi digne que l'autre et plus gentil. Je vais jeter cela à la poste en allant au Louvre

(Elle sonne Betsy et s'habille.)

Rivale

Juin iS..

t^VfJÏ! usqjj'a cette Juliette, je n'avais jamais 7*\ \*A ^ jalouse des femmes que Maurice y^^j^\ courtisait, de ses bonnes fortunes mondaine?, de ses conquêtes parmi les actrices, parmi les demoiselles de toutes les marques. Jeunes femmes, jeunes filles plus ou moins émancipées, elles volaient à lui, attirées comme des alouettes parle miroitement de sa renommée toute fraîche, par sa jolie tournure et ses façons de prince. Je n'étais pas jalouse : même j'étais fière. Tous ces

hommages, il m'en venait un peu; j'avais fait de ma chair, de mon sang, ce bel artiste si vite célèbre; pour consoler mon précoce veuvage, je n'avais pas voulu d'autre amour que le sien. Puisque je m'étais tant privée, tant renoncée pour l'élever et l'instruire, sa gloire était mon œuvre comme sa beauté. Et puis, il était si reconnaissant, si tendre pour sa vieille mère, mon peintre chéri! Même devant le monde, il m'appelait toujours si gentiment: « Maman! » Il affectait d'être si obéissante mes désirs, ce grand garçon dont aucun maître n'avait jamais pu ligotter l'indépendance!... Ah! elles pouvaient bien lui courir après, les autres, les dames pour jeune gloire! elles pouvaient se livrer à lui, s'afficher avec lui; je savais bien qu'elles n'étaient que l'amusement de son cerveau, qu'il en changeait pour se délasser, comme il changeait de cheval pour se promener au Bois. La seule femme de sa vie, la vraie conseillère, la confidente et le refuge, c'était sa mère.

Il rencontra cette Juliette dans le monde des bourgeois qui aiment à se frotter aux artistes;

c'était une jeune fille plus très jeune, qui avait beaucoup flirté, comme ils disent, c'est-à-dire essayé et manqué beaucoup de mariages. Elle était jolie, j'en conviens : les cheveux roux comme L'acajou des meubles anglais, la peau couleur de son, si fine, si fine qu'on avait peur de la déchirer d'un baiser; avec cela, un regard d'un vert singulier, très foncé, très humide, vert d'algue, si l'on peut dire... Elle fit la cour à Maurice, comme toutes, et Maurice la courtisa fougueusement, comme toujours; car il s'imagine chaque fois, pendant les six premières semaines, qu'il a trouvé la grande passion. J'étais bien tranquille, je savais ce que durent ces grandes passions. Pourtant, quand il peignit le portrait de Juliette, elle m'inquiéta, avec ses yeux d'algue, mouillés et froids, où je ne lisais pas l'adoration, l'envie de s'immoler que Maurice inspire aux femmes. L'inquiet, l'agité, le troublé, c'était plutôt Maurice. Il cherchait à s'étourdir, près d'elle, en racontant des anecdotes drôles, en faisant des mots; mais moi, je savais bien que son cœur ne riait pas. Il recommença trois fois le portrait, trois fois le manqua. Juliette

le lui disait, très sévèrement. Le temps des villégiatures arriva : elle allait partir. On remit un quatrième essai aux loisirs de la campagne : Maurice passerait quelques semaines chez les parents, dans leur propriété de Touraine, et là, plus tranquillement, recommencerait et finirait le portrait.

Jusqu'à ce qu'il partît à son tour, mon peintre chéri fut tout triste, tout bouleversé. Je souffrais autant que lui, parce qu'il ne me confiait pas ses misères. Pour la première fois, il ne m'avouait rien. Il ne prononçait jamais, en ma présence, le nom de Juliette; quand j'essayais d'en parler moi-même, il m'opposait un visage muet et dur que sa vieille mère ne lui connaissait pas,.. Il partit. Je fus toute seule pendant un mois et demi. Quand il revint, il semblait remis, presque joyeux. Il me déclara qu'il voulait épouser Juliette.

Ah! pour le coup, je n'y tins plus. Je lui dis tout ce que pensais de sa Juliette : j'avais pris mes renseignements, je savais histoire sur histoire. Peut-être bien ces histoires n'étaient-elles pas absolument authentiques; il y en avait qui

sentaient un peu l'invention : enfin, j'aimais mieux tout croire et tout lui dire. Il m'écouta sans répondre, un long moment : puis il devint tout pale et sortit. Il ne rentra que le soit. Il m'embrassa en me disant: « Écoute, maman, ne me parle plus comme tu Tas tait tantôt. Toutes ces infamies qu'on t'a contées sont indignes de toi. Juliette mérite que je l'aime, er elle m'aime. Ne me force pas à choisir entre elle et toi. »

Ils se marièrent. Je n'avais pas pu prendre sur moi de vivre avec eux, bien que Juliette offrît

de se soumettre à la vie en commun. Non, je ne voulais pas, je ne pouvais pas. Je me retirai près de Paris, dans une petite maison où je m'installai mes deux bonnes. Maurice venait me voir de temps en temps ; le dimanche, il déjeunait avec moi: je ne rencontrais ma belle-fille que :e j'allais moi-même à Paris.

J'ai passé ainsi deux tristes années, les plus tristes de ma vie, qui m'ont vieillie comme dix ans. Pas une épouse trahie, pas une maîtresse abandonnée n'a été jalouse autant que moi. Non pas

des joies de chair qu'elle lui donnait, mon Dieu! de ces caresses à fleur de nerfs qu'il avait reçues de tant d'autres, rendues à tant d'autres! Non... mais elle était la compagne, la confidente, l'asile, tout ce que j'avais été; elle était la Femme de sa vie, et je ne l'étais plus. La première année de son mariage, il n'exposa pas, il ne fit rien; croirait-on que j'en fus joyeuse, que je me dis : « Elle l'empêche de travailler... » avec un certain contentement? Mais l'année d'après, avec sa éMort de éManon, il triompha, il eut le prix du Salon et son succès me fit mal, à moi qui jadis n'avais vécu que de ses succès... C'est que j'avais reconnu le corps onduleux, les boucles rousses, les yeux d'algue de Manon.

Lui ne m'oubliait pas : il venait toujours voir sa vieille mère; peu à peu, il me sembla qu'il venait plus souvent, qu'il restait plus longtemps. On eût dit qu'il avait quelque chose à me confier, qu'il n'osait pas et qu'il souffrait de ne pas oser. Il souffrait, le pauvre chéri, et moi qui l'adorais, je devinais bien d'où venait sa souffrance, et je

ne voulais pas qu'il me la versât dans un aveu ; il fallait qu'il la but jusqu'à la lie, tout seul, sans conseil, sans témoins, pour qu'après il me revînt comme je le voulais, meurtri et pantelant, — pour que je le guérisse, et qu'il me dût sa vie. Maintenant, je commençais à ne plus haïr cette Juliette, puisqu'elle lui taisait du mal. Au temps de leur lune de miel, je n'avais rien souhaité connaître de leur i a deux. A présent que pointait

l'aurore rousse, je m'y mêlai plus souvent: j'ob-

i. Du premier coup d'oeil, j'avais tout vu, tout compris. Ma belle-fille n'avait pas encore d'amant, mais la curiosité d'un autre homme

liait dans ce cerveau impur. J'assistai à une de leurs réceptions; je le devinai, l'homme qu'elle voulait. C'était un de ceux qui avaient autrefois reçu d'elle des demi-caresses: le premier, peutêtre: et maintenant, sachant tout l'amour, elle lui revenait. Car notre premier joug nous attire le reste de la vie, et nous y retournons parfois malgré nous-mêmes.

... Je rentrai dans ma petite maison de ban-

BJBUOTHECA

lieue, apaisée, confiante en l'avenir. Et quand, six semaines plus tard, mon pauvre Maurice aimé vint se jeter dans mes bras, sanglotant, anéanti, mais aussi furieux, enragé contre cette femme qui déjà était hors d'atteinte, je le serrai contremoi, en remerciant Dieu qui me le rendait.

Toutes mes tortures étaient oubliées. Il me revenait : l'autre était vaincue.

Un Sa u v e t a g e

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Un Sa u a' e t a g e

risset, d'Issoudun, à monsieur {Maurice Leblond, élève de mathématiques spé-

I >ieu! monsieur Maurice, que j'au- Hytt I \ rais Je chagrin si ma lettre vous cho- L £ 'i- quait, vous taisait supposer que la meilleure amie Je votre maman est une femme

cre! le ne vous l'aui

écrite, cette lettre, jamais, jamais, sans un petit incident survenu hier, qui m'a renseignée sur des choses dont je ne me doutais même pas... Toute la nuit, j'ai réfléchi : ce Dois-je écrire à M. Maurice? Dois-je ne pas écrire? » En me levant ce matin, j'étais bien décidée à me tenir tranquille, à ne rien écrire du tout. Et me voilà, je ne sais comment, une heure après, la plume à la main. Au moins, promettez-moi d'être discret, de ne pas montrer ma lettre à vos camarades, et de la brûler tout de suite après l'avoir lue?

Il y a bien longtemps que je vous connais, monsieur Maurice. Du temps que votre père et mon pauvre mari vivaient, ils étaient les meilleurs amis du monde ; quand nous nous sommes trouvées veuves, presque en même temps, votre maman et moi, nous avons tâché de nous consoler en nous rapprochant, en parlant de ceux qui étaient partis. Vous étiez alors, non pas le grand jeune homme d'à présent, mais un petit collégien à veste de velours, à col rabattu, à culotte courte, blond, rose et mignon comme une fille... Si on m'avait dit que ce petit Maurice me ferait la cour,

UN SAUVETAGE h >f

cela m'aurait semblé risible, bien sûr! Et si l'on avait ajoure que moi-même L. Enfin, n'allons

pas trop vice...

Vous aviez beau grandir, moi je vous voyais

enfant, comme vous voyait votre mère, jusqu'à certain soir où, invitée à dîner chez elle et placée entre elle et vous, j'ai senti que vous me taisiez le pied sous La table... J'ai été si surprise d'abord, que je n'ai pas pu croire que c'était vrai. Le soulier du voisin rencontre la bottine de la voisine, esc parfois qu'un effet du hasard, n'est-ce pas? Mais quand la bottine s'étant discrètement retirée, le soulier la poursuit, veut la ramener et, par toutes sortes de petites pressions et de choclégers, s'efforce d'engager la conversation, il n'y a plus à douter: même une honnête femm obligée de comprendre. Rendez-moi cette justice que je me suis conduite, cette fois-là comme toutes les autres, en honnête femme. Ma bottine n'a rien répondu à votre soulier, et vous n'avez réussi qu'à me couper l'appétit, de saisissement.

iu6 NOUVELLES LETTRES DE FEMMES

(( Comment! me disais-je, le dîner fini, tout en causant avec votre chère maman, comment ! ce petit Maurice Leblond, de si bonne famille, si bien élevé, se permet de faire le pied à table à une amie de sa mère! Un enfant de son âge! » Et je vous regardais, et j'étais bien obligée de m'avouer que vous n'étiez déjà plus si enfant que ça. C'était l'an dernier, vers la fin de l'hiver; vous étiez aussi grand qu'aujourd'hui, aussi fort; vous n'aviez guère moins de poil au menton, et vous n'en aviez pas davantage sur les lèvres... Mais on ne pouvait plus s'y tromper : vous étiez un jeune homme, et bien sûr, quand vous passiez dans les rues, les petites ouvrières devaient déjà vous dévisager... « N'importe, pensai-je. Dix-neuf ans, c'est tout de même un peu tôt pour songer aux femmes, surtout quand on se prépare aux grandes écoles. Il aura le temps de s'amuser quand il aura ses diplômes. » Et j'ai fait semblant de ne plus m'apercevoir des regards que vous me lanciez et des tendresses de votre soulier pour ma bottine.

Alors vous m'avez cent. Vous avez osé m'écrire, chez moi, des lettres de déclaration, en me suppliant de vous répondre en poste restante! Elles étaient même très jolies, vos lettres, monsieur Maurice. Je les ai gardées: je les relis souvent. C'est dommage que vous ayez choisi la carrière des sciences, car vous auriez pu certainement, avec le talent de tourner les phrases que avez, vous faire une belle place dans la littérature... Il y a surtout une poésie que vous m'avez envoyée le mois passé, qui est tout à fait

1e : vous rappelez-vous? il s'agit d'un L vous êtes censé vous être promené en bateau avec moi. Je sais les vers par cœur :

Ah! ce n'est pas pour faire mon éloge, : je crois que peu de femmes à Issoudun auraient mmemoil D'abord, monsieur Maurice, je pense que vous vous en doutez, mais VOUS

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très joli garçon. Vous avez la figure fine de votre chère maman, qui a été si belle, et avec ça vous paraissez encore plus vigoureux que feu M. Leblond, qui a eu tant de succès dans le département ! C'est quelque chose d'être la première femme à laquelle un beau garçon comme vous prête son attention! Et puis vous êtes si bien élevé! Vous étiez si respectueux avec moi, saut cette mauvaise habitude de me faire le pied à table! Je vous résistais toujours ; je ne répondais pas à vos lettres; mais de là à dire que tout cela m'ait laissée indifférente, que je n'aie pas été un peu troublée... non, je mentirais si je le disais. Seulement, j'étais retenue, vous comprenez, d'abord par les principes, puis par mon amitié pour votre maman... J'aurais eu des scrupules à détourner de son travail, de ses mathématiques, un jeune homme qui avait besoin de tout son temps pour préparer l'Ecole Centrale.

Voilà pourquoi, mon cher monsieur Maurice, au bout d'un an de cour, vous n'avez rien obtenu de moi, rien du tout, pas même un baiser sur la main...

r AGE

. il) qu'hier (c'esi l'incident auquel je ÎS allusion) j'étais allée à la recette pour toucher des coupons, et j'attendais mon tour dans l'antichambre, quand, m'étant mise a la fenêtre par hasard, je vous vis passer. Vous aviez votre serviette sous le bras: vous vous rendiez a:;

■ 1rs d'après-midi. Au tournant de la rue, une femme qui venait en sens contraire faillit vous heurter : et j. \ non sans sur-

ngagef la cor.- une ancienne connaissance. Et quelle femme! Non, vrai! monsieur Maurice, je vous croyais meilleur goût! Une Mes filles de la ville, une femme qui a été dans une mauvaise maison pendant un an (c pauvre mari qui le disait, je m'en

souvi rès quelques minutes de conver-

- serré la main, en pleine rue, >as lui avez cri .-main soir'

A demain soir' .

que votre mère ci

dépensez là votre temps, votre argent et votre santé? iMais vous ne savez donc pas ce que c'est, mon pauvre enfant, que ces filles-là? Vous n'avez pas de regret de leur donner le meilleur de votre jeunesse, les meilleurs battements de votre cœur et vos premiers baisers? Et moi qui, vous trouvant si gentil, si intelligent, si bien élevé, me faisais un devoir de vous repousser, pour que l'on ne pût m'accuser de vous avoir, comme l'on dit, débauché! Mais, débauché, vous l'êtes, malheureux, et de la pire façon! Ah! si j'avais su! si je m'étais doutée! j'aurais pu peut-être vous préserver !...

Cependant, j'y pense, tout n'est pas perdu encore, et l'on peut essayer de vous arracher aux mains de ces vilaines femmes. J'ai hésité à me confier à votre mère; j'ai craint de l'alarmer; elle vous aime tant! elle est si loin de supposer!... Alors je me suis décidée à vous écrire. Venez me voir ce soir, chez moi, après huit heures. Je veux causer avec vous, vous donner des conseils de vraie amitié, et, s'il en est temps encore, sauver au moins votre avenir.

UN SAUVl .

Vci lis bien que je me comprom

que ma démarche paraîtrait extraordinaire à beau- Mais, la main sur la conscience, c'est mon

:r que je remplis. Je dois bien cela a votre ; maman.

La Question du Lit

La Question du Lit

{Madame Ducloyic à madame zAnquetin.

Du château Je S

\ ' /"^ \ vieille aime chérie, je recours à VOUS, '|\ /, \ comme tant de fois déjà, parce que ^L\ -LS je ne sais que vous capable de me tirer Sarras. Rassurez-vous d'abord : il ne s'agit de rien qui menace moi ou mon époux : c'est de lui, toutefois, que j'ai à vous entretenir.

Voici le cas. Vous n'ignorez pas que Maurice et moi nous nous entendons assez bien. Dame! ce n'est pas assurément une lune de miel ininterrompue; mais il faut songer que voilà tantôt trois ans que nous rentrâmes de notre voyage de noces... Notre amour s'est comporté en bon amour légitime, estampillé par les autorités municipales et ecclésiastiques; il a duré le temps que l'usage lui consacre : c'est-à-dire de la première nuit après le mariage jusqu'à la première nuit d'installation définitive... Ensuite, d'accord avec Maurice, j'ai mis cet amour dans un écrin, si j'ose ainsi dire, et, de temps en temps, nous l'en sortons, comme un bijou de prix, pour le brosser un peu, vérifier s'il est toujours en bon état, et au besoin nous en parer quelques instants : après quoi, un tour de clef, — et c'est fini jusqu'à la prochaine occasion. Ai-je besoin d'ajouter que nous jouissons de l'inestimable bienfait de ne point cohabiter? Chacun de nous a sa chambre, son cabinet de toilette et son lit. Maurice a dit fort judicieusement à ce sujet : « Ce ne serait vraiment pas la peine que votre

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