LETTRE CXXV1I
AU ROI
( Du Béarn, — automne de 1542.)
Monseigneur, congnoissant et sentant les peines et ennuis que vous avez aux affaires où vous estes de tous coustés, pour lesquels diminuer ne voudrais espargner santé ne vie, je ne vous ay voulu escripre ce qu’il a pieu à Dieu m’envoyer; car la joye que vous avez monstrée avoir pour la doubtc où vostre parole me mist, suivant laquelle tous les signes que femme grosse
peult avoir m’ont fait tenir seure l'esperance que j’en avois, et prendre la hardiesse de vous escripre tout ce que j’en sentois, m’a donné une merveilleuse crainte de vous advertir du contraire de l’attente que j’avois que Dieu me donneroit quelque chouse par qui vous et les vostres eussiez tiré service. Mais il luy a pieu aultrement, coume j’ay seu que incontinent ceux qui ont tout veu le vous ont escript; dont j’ay esté aultant malade d’avoir failiy à ce que je vous avois mandé, que de l’accident mesmes, dont je me treuve maintenant plus saine et forte que je ne faisois par avant. Et si n’ay failiy à ce bout de mois de connoistre 1 que Nostre Seigneur me veult encores fere esperer mieux ; ce que je n’ay voulu faillir de vous escripre. Car je suis seure, Monseigneur, que l’amour qu’il vous plest me porter est telle que vous ne desdaignez d’ouïr ce qui me touche, me reconnoissant pour vostre chair et sang, vivant de vostre mesme esprist. Et fault que je vous die, Monseigneur, que le bien que nous avons icy d’estre seurs de vostre bonne santé est ce qui fortifie la nostre, saichant certainement que, vivant en santé, vos affaires ne peuvent que aller très heureusement. Vous suppliant , Monseigneur, pour le principal de vos affaires , conserver cete santé de laquelle despend tout le bien
' La Reine écrivait dans la lettre il5 : « Vostre lettre est toute puissante, non seulement pour me réconforter d’avoir failiy à faire un enfant, mais pour me donner la force d’en faire ung nouveau, tant qu’il plaira à Dieu me donner la congnoissance d’estre femme. » On voit par cette lettre-ci que son incertitude à cet égard était dissipèé. La Reine avait cinquante ans.
de vostre réaulme. Et sitoust qu’il vous plera nous renvoyer le filz du bailly d’Orléans * que nous attendons en grande devocion, je vous envoiray Frotté, par lequel vous feray entendre au long couine tout va par dessa, qui est, Dieu mercy, très bien , et tous en grant désir d’avoir occasion de vous fere service. Et couine la plus innutile ne cesse et ne cesseray de fere prier pour vostre heureuse prospérité celuy que sans cesser supplie vous donner l’accomplissement de tous vos désirs, car en ce bien met son contentement
Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.