‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 72 sur 154 · LETTRE LXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVI

AU ROI

(fisse.)

Monseigneur, pour ce que ce porteur est fils de l’ung de vos vieux serviteurs qui vous vint servir en Espaigne, et qu’il vous a pieu en plusieurs affaires dont vous luy avez donné cherge, vous contenter de sa suffisance, le roy de Navarre le vous envoya pour vous rendre conte de toutes choses dont il vous a pieu luy donner cherge de dessa; qui me gardera d’en faire redicte. Mais, Monseigneur, pour ce que le roy de Navarre estoit à la frontière à l’heure que le cordelier Salezart vint devers moy à Nérac, lequel je fis passer, selon que le cardinal de Bellay 1 m’escripvist estre vostre vou-

■ Jean du Bellay fut promu au cardinalat en i535.

loir, sans en parler à nul , il me semble que je ne vous doys celer la fin de son voyage. Et pour ce que la lectre seroit trop longue, je l’ay fait entendre à ce porteur pour le vous dire , afin qu’il vous plaise juger sur tous ces propous, si vous y pouvez avoir fiance ou non. Car la mortelle haine que l’Empereur vous porte me fait doubter non seulement des Espaignols, mais des François , principalement des gens de religion ; et ce beau père Salezart est homme de plus grant menée que je n’eusse pensé. S’il vous est aussy affectionné qu’il en jure et que je le voudrois, il a grand moyen de vous fere service par advertissemens; mais s’il est tel que je crains, il vous fera plus de dommaige que de service , car il ny a rien en vostre court qu’il ne saiche , jusques aux sécrétés amitiés , et en parle très bien. Le général de leur ordre est passé par icy et n’a voulu voir l’Empereur, ny le duc d’Albe, riy le visroy de Navarre, qui l’avoient mandé par Salezart : mais s’en va tout droit devers vous où que vous serez. 11 est Corse, et parent proche de César Fourgouze ', et dist que la pluspart des siens sont morts en vostre service. Il est entièrement au Pape , ennemy des Anglois et des Lutériens et de l’Empereur, le voyant pour certain joint à l’Anglois. Il s’en va recevoir le chapeau que le Pape luy a proumys; et saichant. Monseigneur, les bons propous que le Pape tient et l’amytié qu’il desire avoir à vous (chouse qui me semble très necessaire d’estre couservée , princi-

1 César Frégose , assassiné avec Antoine Rincon, le a juillet >54i , comme ils allaient en ambassade de la part de François I", l’un à Venise, l’antre auprès de Soliman.

LETTRES INÉDITES paiement en ce temps), je luy ay fait si bonne chère et l’ay tant asseuré de l’amour que vous portez à son maistre , qu’il n’a aultre désir que de vous y fere service. Et si vous luy portez quelque bonne parole et le visaige dont vous savez gaigner tout le monde , je suis seure que vous en tirerez très bon service, car il y a puissance , et luy semble , s’il voit uni le Pape avecques vous, qu’il sera en Paradis, et a belle envie de vous monstrer qu’il a désir et pouvoir de le fere. Salezart sera avecques luy; vostre prudence advisera s’il doit parler à vous ou non; mais il ne se veult fier que en vous, ou en madame d’Estampes, pour dire tout ce qu’il sait; car il craint quelques ungs pour les raisons que vous entendrez; qui me fera finer ma longue lectre, suppliant le Créateur vous ramener en santé, victorieux de vos ennemis : car jusques là ne peult estre sans peine

Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.

[Ms. n° 19.]

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