‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 8 sur 154 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

AU ROI, A PIZZIGHITONB.

(Lyon, mai 1535.)

Monseigneur, plus l’on vous eslongne de nous et plus me croist la ferme espérance que j’ay de vostre deslivrance et bref retour; car à l’heure que ie sens des houmes se trouble ou desfault, c’est à l’heure que Nostre Seigneur fait son chef d’œuvre, coume celuv qui de tout bien veult avoir seul la gloire et l’honneur. Et nonobstant que nostre confiance est du tout en sa bonté et puissance , si ne laisse l’on riens à prouvoir par la vertu qu’il donne à Madame de sagement penser et connoistre tout ce qui se peult faire pour vous et vostre réaulme; n’estimant toutesfois que peine, labeur, force ny prudence y fasse rieus, sinon la voulenté de Dieu, qui plus vous aime que nous, car il est nostre premier et souverain père. Et si maintenant il vous despart de l’esperience des peines qu’il a portées pour vous, vous donnant d’aultrepart la grâce de les porter pacientement, je vous supplie,

■ Charles de Lannoy était sur le point de transporter son prisonnier en Espagne.

Monseigneur, croire sans riens en doubler que ce n’est que pour esprouver combien vous l’aimez , et pour vous donner le loisir de penser et connoistre combien il vous aime; car il veult avoir votre cueur entièrement, comme par amour vous a donné le sien, pour, après vous avoir unny à luy par tribulaciou, vous deslivrer à sa gloire et vostre consolacion par le mérite de sa victorieuse résurrecsion , afin que par vous son nom soit congnu et sanctifié, non seulement en vostre réaulme, mais par toute la cristienté jusques à la conversion des infidèles. 0 que bienheureuse sera vostre brefve prison, par qui Dieu tant d’ames deslivrera de celle d’infidélité et esternelle damnacion! Hélas! Monseigneur, je say bien que vous l’entendez trop mieux que moy; mais veu que en aultre chouse je ne pense que en vous , comme celuy seul que Dieu m’a laissé en ce monde, père, frère et mary *, ne pouvant avoir le bien de le vous dire et peu escripre, n’ay craint vous ennuyer de longue lectre, que tant m’est courte, pour le bien que ce m’est de penser parler à vous. Mais, pour la fin, vous veux bien asseurer que Madame est en très bonne santé en ce lieu des Celestins % où elle s’est guérie du tout et fortifiée de sa goutte ; et va souvent au jardin, afin que gardant sa santé, faisant chose à vous agréable , elle ne faille aux affaires dont la fin est tant desirée , et dont sans cesser en supplions le Roy celeste en la main duquel est la clef de vostre liberté.

' Le duc d’Alençon venait de mourir.

* Couvent de Lyon.

Vous assurant, Monseigneur, que s’il luy plaisoit s’accorder à nos demandes , il y auroit des vies données de bon cueur pour vous deslivrer; et de la sienne où trop auroit de gain en auroit bientoust fait joyeux sacrifice

Vostre très humble et très obéissante subjecte et seur Marguerite.

[Us. o° 118. J

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