‹ Nouvelles lettres de la reine de NavarreChapitre 90 sur 154 · LETTRE XCV1I · texte numérisé non relu

LETTRE XCV1I

AU ROI

( Septembre ou octobre 1537.)

Monseigneur, vous m’avez tant fait d’honneur et de bien de m’avoir daigné si au long escripre par vostre lectre, tant de la seurelé de vostre santé que de la bonne ordre que vous mettez en vos affaires, qui sont les deux points qui plus donnent de contentement à tous ceux qui sont entièrement vostres , que je ne saurois assez

‘ Marguerite avait deux ans de plus que son frère.

très humblement vous en remercier, sinon en lieu de vous fere millieur service, incessaument prier Nostre Seigneur continuer la faveur qu’il a tousjours donnée à toutes vos entreprises; dont le bon coumencement de cete cy fait esperer asseureement que la fin en sera très heureuse. Et quant je voy par vostre lectre quelles sont vos forces, et combien prudemment elles sont conduites , ce qui ne peult estre aultrement là où vous estes en personne, je vous supplie. Monseigneur, penser qu’icy je m’en esjouis d’une part pour le désir que j’ay de vostre prospérité; que de l’aultre, le regret de ne le pouvoir voir n’est moindre que la joye de l’ouyr : car en tous vos affaires où femme peult servir, despuis vostre prison , vous m’avez fait cet honneur de ne m’avoir séparée de vous, que j’estime le plus grant que vous me sauriez faire. Et maintenant, Monseigneur, que la Roine est si saine et toute sa compagnie 1 que je ne vous y puis de rien servir, s’il vous plesoit me fere hospitalière de vostre camp, je prendrois cete peine à grant gloire, coume l’office de ce monde que plus j’estimerois. Et fault que je die, si vous passez sans que je soye en vostre compaignie, que je tiens la condition des femmes des Allemans millieure que la mienne : car en servant leurs maris, elles ont le bien de vous voir; et moy, qui ne desire aultre chose, ne le puis recouvrer. Qui me fera voulontiers pour ce voyaige renoncer le sang réal pour estre chamberierede vostre lavandière. Et vous promets ma foy, Monseigneur, que sans regretter ma robe de

Voyez t. I, la lettreïi 44 et les précédentes.

drap d’or, j’ay grant envie en habit incongnu m’essayer à fere service à vous, Monseigneur, qui, en toutes vos tribulations n’avez jamais tant tenu de rigueur que de séparer de vostre presence et du désiré moyen de vous fere service

Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne Marguerite.

[Ms. n° 79.]

Page 1