SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ. XXIX
formes essais dans le passé qui ne lui attestent l’effort de l’esprit. Il trouvait ce mouvement jusque chez les Arabes, en Orient ; il le pressentait chez les Chinois eux-mêmes, et il le devinait dans les pays les moins connus des voyageurs. Une simple note ajoutée par lui au dialogue du Théètète vient de nous prouver qu’il l’avait retrouvé dans Platon, qu’il le pressentait dans cette philosophie antérieure ou contemporaine dont les germes se trouvent enveloppés dans les immortels dialogues.
Leibniz n’est pas un éclectique qui effleure les différents systèmes et emprunte à chacun quelques idées neuves ; c’est un vigoureux esprit qui pénètre et devine pour ainsi dire les philosophies. Il a observé le mouvement général de l’esprit humain, et il s’est aperçu qu’il peut être ramené sous l’infinie variété de ses formes à quelques principes communs. Les philosophies sont nées du besoin de réduire les choses aux premiers éléments. L'Atome de Démocrite, le Un de Parménide , YEntélechie d’Aristote, l’Idée de Platon, expriment la même tendance. Nombres, idées, atomes, infiniment petits sont les degrés plus ou moins savants, plus ou moins élevés par lesquels l’esprit humain monte à la connaissance de l’invisible. Il appartenait au génie si riche et si varié de la Grèce de le poursuivre sous toutes ses formes et de montrer toutes les faces de ce problème. Parménide , Démocrite , Héraclite , Aristote et Platon sont les types divers de l’esprit à la recherche de sa méthode. Mais Platon est le plus grand. D’abord, il résume à lui seul les philosophes antérieurs, il montre leurs différentes tendances; ce que nous savons d’eux est tiré de ses écrits. Mais Platon lui-même a en quelque
sorte vécu dans un monde antérieur à la vérité, et par un mirage trompeur il croit qu’il suffit de se souvenir , pour parvenir à l’acquisition de la science. De là ce retour vers un passé ténébreux dont l’homme n’a point de conscience. De là cette fable de je ne sais quel continent perdu, d’une Atlantide imaginaire pour laquelle il écrit la République et les Lois. De là aussi ces migrations des âmes, ces métempsycoses qui nous font passer d’un corps dans un autre, et ces bizarres formules du Timie pour composer les êtres. Leibniz a dissipé les ombres qui lui sont restées de la caverne ; il a tiré de ces fables et de ces erreurs la part de vérité qu’elles contiennent, et en a rejeté tout le reste. Sous le voile de la réminiscence, il a retrouvé l’innéité, c’est-à-dire la force spontanée de l’esprit. Sous la grossière enveloppe de la métempsycose, il a su lire la loi du changement des êtres et calculer la vie. Platon n’a pas une géométrie entière. On y trouve des commencements , on y chercherait en vain des précisions sur les sciences depuis l’optique et l'acoustique, et d'imparfaites notions d’astronomie jusqu’à la physiologie et à la pathologie qu’il a le premier appliquées à la philosophie (*). Leibniz, plus exact, est entré comme lui dans la voie des sciences comparées, mais c’était pour arriver à la source des inventions utiles, et à cette science cachée qu’Aristote, déjà plus sévère que son maître, appelait -rJiv foxoupiyTvy , celle que l'on désire. C’est cette dialectique plus parfaite, et cette analyse plus achevée dont nous étudierons les progrès dans Leibniz, qui continuera Platon, mais en le transformant.
(>) Dans le Times.