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SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ. XLI

méthode géométrique que Hobbes employait et qu’il retrouvait chez les anciens jurisconsultes romains, méthode qui lui paraissait presque démonstrative, et qu’il le louait d’appliquer aux questions de droit et de philosophie. Leibniz, encore jeune et plein d’audace, saluait dans le philosophe anglais le continuateur des Pandectes, le premier auteur d’une philosophie du droit. Voilà ce dont il le louait dans ses lettres.

Mais il est un autre motif qui le rapprochait encore de ce philosophe, et dont nous sommes loin de nous dissimuler la gravité. Leibniz énonce dans une de ses lettres à Hobbes une étrange hypothèse. Il soupçonne , et il le lui dit , qu’il a voulu élever sur ces principes du droit naturel une cité idéale, et bâtir une sorte de république à la Platon, bien que sur un autre modèle. « Si quelqu’un vouloit , lui écrit-il , appliquer vos déo monstrations sur la cité ou sur la république à toutes « les sociétés qu’on appelle de ce nom , transporter les « attributs de la souveraine puissance reconnus par vous « à tous ceux qui s’arrogent le titre de roi, de prince, « de monarque ou de majesté, étendre enfin vos remar- « ques sur la licence absolue de l’état de nature à tous « les citoyens des divers Etats, celui-là, si mes prévisions « ne me trompent pas, recevroit de vous un solennel dé- « menti (*). » Et en effet, quelques lignes plus bas, il ajoute : « Quel malheur de penser que le genre humain « va perdre peut-être tout ce qu’il eût pu en retirer d’utile « et de profitable à son bonheur, si vous refusez de l’af-

« fermir, par vos travaux, dans l’espérance de l’immor- « talité : in firmandâ immortalitatii spe('). »

Je ne veux ni pallier ni justifier cette erreur de Leibniz, qui lui faisait prendre Hobbes pour un grand philosophe; lui-même, désabusé ou mieux informé, est revenu sur ces éloges excessifs, et après s’ôtre inscrit en faux contre la conscience du genre humain qui avait prononcé sur le matérialisme de Hobbes, il a souscrit à cet arrêt , quand il en a reconnu la justice, avec une candeur et une netteté vraiment admirables (*).

C’est ainsi qu’il a su rendre ses erreurs même profitables, et que la lecture de ses lettres me parait devoir inspirer deux réflexions, l’une qui touche h la nature de ses travaux et de ses réformes, l’autre qui se rapporte plus particulièrement à la situation de son esprit, pendant cette période de sa jeunesse.

(>) P. 191. Cf. p. 187. Ac proindè non reclè nonnullos hypothesibus luis licentiam impietatemque impingere.

(•) Conférez sur ce point ses réflexions sur le litre de Hobbes, publiées par Erdmaun, p. 629. Ce morceau peut passer pour une noble rétractation de Leibniz désabusé. J'en veux citer deux passages, pour prévenir le lecteur contre tout malentendu : « Il faut « avouer qu’il y a quelque chose d’étrange et d’insoutenable dans les

< sentiments de M. Hobbes. > Et vers la fin : * Si M . Hobbes était en « vie , je n’aurois garde de lui attribuer des sentiments qui pour-

< roient lui nuire, mais il est difficile de l'en exemter. Il peut s’être

< ravisé dans la suite; car il est parvenu à mi grand âge. Ainsi |’es- € père que ses erreurs n’aimiol point été perninicieuses pour lui ;

< mais comme elles le pourraient être à d'autres, il est utile de donner

< des averlisseinens à ceux qui liront cet auteur. > On sent sous cette forme bienveillante une allusion à ses souvenirs personnels, et à l’égarement momentané que cette lecture avait produit, et dont ses deux lettres sont la preuve.

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Leibniz, comme Platon , comme Thomas Morus , . comme Campaneila, comme Hobbes même, s’il faut l’en croire, avait dès lors formé dans son esprit le plan d’une cité idéale, qui ne pouvait être pleinement réalisée dans les limites de l’espace et du temps ; c’était cette merveilleuse cité des esprits dont Dieu est le monarque et le père, et dont le nom revient sans cesse dans ses écrits, véritable cité de Dieu, en effet, dont celle de saint Augustin est l’image et la république de Platon la figure. Cette cité, recueillie dans le sein de l’éternel et de l’infini, est le type que consulte le philosophe et le politique, et dont les cités de la terre ne sont toutes que d’imparfaits développements. Jésus-Christ est venu l’apporter aux hommes, et leur enseigner ainsi les lois admirables du royaume des cieux et la grandeur de la suprême félicité que Dieu prépare à ceux qui l’aiment. Mais comme il est toujours vrai de dire que les hommes ne l’ont point compris, cette cité se développe à côté de celle qu’ont bâtie l’égoïsme et les mauvaises passions sans être reconnue que du petit nombre des élus. C’est elle qu’entrevit le moyen âge dans ses rêves de concorde et ses projets de paix universelle. Et maintenant Leibniz, reprenant ces idées, que l’on croyait pour jamais évanouies, élevait, sur des bases théologiques et morales, un système et comme un État général des peuples chrétiens, avec un sénat ou conseil supérieur à sa tête, en possession du droit des gens pour fonder la paix éternelle. Entrevoyait-il, aux lueurs de sa raison, la possibilité d’une Église universelle, invisible, dont le catholicisme éternel opérerait la réunion des Églises et rétablirait la paix des esprits? On l’a dit, et rien ne con-

tredit dans sa conduite ces vues d’universalité. Une pensée d'harmonie universelle l’inspirait alors comme elle l’inspira trente ans plus tard quand il dégagea de ces premières idées, encore confuses, son système d’harmonie préétablie. Mais ce que nous révèle sa correspondance avec Hobbes, c'est que Leibniz cherchait partout les fondements scientifiques de sa grande entreprise; un moment il crut les avoir trouvés dans les démonstrations exactes et rigoureuses du philosophe anglais, il crut qu’il suffirait, pour ainsi dire, de changer la clef de son système, et qu’en mettant partout Dieu à la place de l’homme, il verrait reparaître l’ordre et la justice pour toujours exilés de la cité du second. Leibniz se trompait. Cette cité idéale du philosophe anglais, qu’il voulut transformer, n’était que la cité du mal, de la misère et de la haine. Et comme la base était ruineuse, lui-même, à force de génie, n’arrivait ainsi qu’à substituer à l’autocratie despotique du premier un mélange de république et de théocratie qui n’était pas la véritable cité de Dieu.

Mais pour s’expliquer l’insuccès de cette grande réforme, dans de telles conditions de génie et avec une telle audace de pensée, pour mieux se rendre compte de cette méprise qui le portait à s’adresser à Hobbes pour fonder la paix et le bonheur des hommes, il faut pénétrer plus avant dans son âme, et découvrir, dans ses plus intimes pensées, le germe de mort et la tentation qui s’y cachaient alors. Un nouveau manuscrit va nous servir à éclaircir ce mystère et à caractériser ce mal dont ses lettres à Hobbes, en 1670, nous paraissent être le symptôme.

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