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SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ. XLV

Un tel développement ne se fait pas sans quelque crise décisive et dernière ; heureux , quand il peut, comme Leibniz, et aussi comme Descartes, en sortir par UDe victoire! Celui qui veut des réformes dans l’ordre de la pensée est soumis à des luttes et à des défaillances; et quelles que soient cette égalité parfaite et cette tranquille assurance dans l’optimisme où s’est reposé Leibniz, déjà parvenu, si l’on pouvait lire dans son âme, on y trouverait la trace des combats et des travaux qu'il a subis. Je parle des doutes dont la vérité philosophique est l’objet.

S’il trouvait dans Platon des germes d’unité qu’il cultiva plus tard, la liberté restait tout entière à expliquer dans l’un et l’autre système. Plus d’une fois même on lui fera le reproche de fatalisme , et ses lettres à Hobbes justifient ceux qui l’accusent. L’accord de la liberté avec la Providence pouvait être pour lui, comme pour tant d’autres, un écueil. Leibniz s’est-il élevé du fatalisme à la liberté, et si d’abord il avait été retenu dans les liens de la nécessité, comment les a-t-il brisés?

Un morceau où il ferait l’aveu de ses doutes philosophiques serait une page curieuse de ce nouveau Discours de la Méthode que nous cherchons dans les écrits inconnus de Leibniz, pour raconter avec luimême l’histoire de sa pensée; mais si ce morceau donnait quelque lumière sur la voie qu’il a suivie pour sortir du fatalisme et s’élever à la liberté, cette

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coïncidence serait d’un grand prix pour l’histoire de son système.

La bibliothèque de Hannover tenait en réserve ce témoignage précis , irrécusable que nous cherchions. Mais, avant tout commentaire, je veux le traduire ici, du moins en partie, pour eu bien faire apprécier le sens et le caractère.

« C’est un doute aussi ancien que le genre humain, dit Leibniz, de savoir comment la liberté et la contingence peuvent subsister avec l’enchaînement des causes et la Providence; et la difficulté n’a fait que s’accroître par les recherches des chrétiens sur les voies que suit la justice de Pieu pour procurer le salut du monde.

« Or, quand je vins à remarquer que rien ne se fait par hasard ou par accident, et sans égard à certaines substances particulières, que la fortune séparée du destin n’est qu’un vain nom, et que rien n’existe sans principes, et que l’existence des êtres n’est qu’une suite de tout ce qui précède, je n’étais pas éloigné de l’opinion de ceux qui croient que tout est nécessaire, d’une nécessité absolue, et pensent qu’il suffit, pour la liberté, d’être à l’abri de la contrainte, fût-elle d’ailleurs soumise à la nécessité , qui enfin ne distinguent pas l’infaillibilité, ou la certitude du vrai, de ce qui est nécessaire.

« Mais ce qui me retira de ce précipice fut la considération de ces possibles qui ne sont pas, qui n’ont pas été et qui ne seront jamais, En effet, si certains possibles ne viennent jamais à l’existence, il suit que les existants ne sont pas toujours nécessaires, autrement il serait impossible que d’autres fussent venus à

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leur place, et par conséquent tout ce qui n’existe pas serait impossible. Mais on ne peut nier que bien des fables, du genre de celles qu’on appelle romanesques, sont possibles, bien qu’elles ne trouvent point place dans celte suite de l’univers que Dieu a choisie, à moins de s’imaginer que dans cette vaste étendue de l’espace et du temps il y a certaines contrées habitées par les poètes, où l'on pourrait voir errer par le monde Artus de la Grande-Bretagne, Amadis de Gaule et Théodoric de Vérone , rendus fameux par les fictions des Allemands. Et c’est une opinion dont ne paraît pas éloigné un philosophe fameux de notre temps, qui dit expressément, quelque part, que la matière revêt successivement toutes les formes dont elle est capable. (Descartes Principes de philos., p. m, art. 47), opinion qui ne saurait se défendre, car elle enlèverait toute la beauté du monde et toute idée de choix dans les choses, pour taire d’autres motifs qu’il y a d’affirmer Je contraire.

o Ayant donc reconnu la contingence des choses, je cherchais à me faire une notion claire de la vérité, j’en espérais, non sans quelque raison, un peu de lumière pour arriver à discerner les vérités nécessaires des contingentes. Je voyais que c’était la marque commune à toute proposition vraie, affirmative, universelle et singulière, nécessaire ou contingente, que le prédicat soit dans le sujet ou que la notion du prédicat soit enveloppée de quelque façon dans celle du sujet ; que c’est là le principe de la certitude dans tous les genres de vérités, dans celui qui connaît toutes choses d priori. Mais cela ne faisait, à première vue, qu’augmenter la difficulté, car si la notion du prédicat, dans un temps donné, est

renfermée dans la notion du sujet, comment, sans contradiction ou impossibilité, le prédicat peut-il être séparé du sujet sans en compromettre la notion ?

« Enfin, une lumière nouvelle et inattendue est venue du point d’où je l’espérais le moins, à savoir de considérations mathématiques sur la nature de l’infini ('). »

Nous nous arrêtons ici. En effet, ce morceau renferme trois ordres d’idées très-distinctes. Il contient une attaque directe au cartésianisme que nous jugerons bientôt. Il donne une indication de sa méthode comparée avec la voie des mathématiques, et nous y reviendrons quand nous exposerons son système de l’harmonie préétablie. Enfin, il nous livre une confession philosophique trèscurieuse, et c’est là surtout ce que nous devons envisa-’ ger en ce moment. On y apprend en effet qu’avant d’avoir un système qui lui fût propre, Leibniz, trop élevé pour admettre que tout se fait au hasard, n’était pas éloigné de l’opinion de ceux qui pensent que tout est nécessaire, que ne pouvant croire au hasard, il croyait au destin, qu’il était fataliste, enfin.

De quel fatalisme veut-il parler? Une phrase paraîtrait insinuer que c’était celui de Jansénius et de Baïus. En effet, il le caractérise par une opinion condamnée dans ces deux hommes, quand il dit que la liberté lui paraissait sauve si elle était à l’abri de la contrainte, fûtelle d’ailleurs soumise à la nécessité. Son éducation protestante pouvait contribuer à le jeter dans cette philosophie commode, qui explique tout par la nécessité. Le

(') De Libertate Fragmentum, p, 178 et sq.

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