SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ. XLIX
fatalisme de Baïus et de Jansénius n’avait-il pas été celui de Luther (*)?
D’autres y verront le spinozisme; je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit pour réfuter le spinozisme de Leibniz; il est évident, d’après la teneur de ce morceau, que ce n’est pas Spinoza, mais Descartes qu’il avait en vue. En effet, c’est Descartes et non Spinoza qui est cité pour avoir à répondre d’une phrase fataliste de ses principes. C’est Descartes encore et non Spinoza qui l’est de nouveau à la page suivante, pour n’avoir pu concilier le libre arbitre avec la providence de Dieu, et avoir violemment tranché le nœud gordien de la philosophie.
Quoi qu’il en soit, le danger fut réel. Il y a un mot dans le texte qui dit beaucoup : ab hoc prœcipilio me relraxit , « ce qui me retira de cet abîme! » Ne voyezvous pas dans ces mots la pensée du naufrage et le souvenir du danger qu’il a couru? En effet , si Leibniz se fût arrêté dans le fatalisme, qu’eussions-nous vu que nous ne sachions par des exemples récents? C’était une intelligence perdue, forcée de se renier ellemême et de se reposer dans une complète indifférence, aussi éloignée de la véritable philosophie que du véritable christianisme. Et Leibniz qui a vu le danger, Leibniz qui sait que c’est le gouffre béant où ont été s’engloutir tant de philosophes, dans le passé, s’écrie : « Enfin, je sortis de l’abîme ! » Plus loin, il se compare à un voyageur égaré dans ce labyrinthe obscur
(*) Leibniz fait lui-même allusion dans son autobiographie à ces germes de protestantisme qu’il avait cultivé depuis, et qui devaient le conduire au fatalisme : « Mirifieè mihi placuerat liber Lutheri De servo arbitrio. »
et sinueux de la prescience et de la liberté. «Tout à coup, s’écrie-t-il, une lumière inattendue vint du côté où je l’espérais le moins. » Je ne pu» lire ces paroles si fortes et si précises sans m’étonner de la facilité qu’on a dans les expositions de son système à lui imputer le fatalisme. En vérité, s’il retourne à son ancienne erreur, après une dénégation si formelle, il faut supposer ou bien que Leibniz redeviendra fataliste sans le savoir, ce qui équivaut à un non-sens, quand il s’agit d’un tel homme, ou bien, quaprès avoir échappé à cette première crise, qui fut si terrible, il ira de nouveau se jeter dans ces abîmes dont il est heureusement sorti. Mais à quelle époque de sa carrière philosophique placer un© telle chute? Est-ce quand, accusé de fatalisme par Arnauld, il se défendait avec une telle énergie que ce dernier était obligé de retirer son attaque, ou bien quand, écrivant la Théodicée, il faisait luimême l'énumération des differentes sortes de destin, depuisle destin a la turque jusqu’à lanécessité spinoziste, bien décidé, sans doute, à ne pasy tomber de nouveau 1 Est-il naturel que, sauvé une première fois et désormni&c<MLvaLaaBu de l'activité libre des créatures, il aille de gaieté de cœur sacrifier les principes les plus certains, ceux qu’il tenait surtout à faire' triompher? Est- il croyable qu'il n’ait pas vu Les dangers qu’il a su éviter une première fois?-
Le fatalisme , il l’avait eoonu à vingt-quatre ans ; il avait failli même en être la victime, et ses lettres à Hobbes, qu’il désavoua plus tard, nous ont montré la grandeur du péril qu’il avait conru, et donné le spectacle d’une haute raison qui s’abaisse. Leibniz fata-