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Descartes, réservées pour quelque espèce privilégiée, elle les a bien plutôt prodiguées sans mesure comme une mère féconde (*). Sans doute, plus on s’élève sur l’échelle des êtres et plus les formes sont parfaites, mais s’ensuitil de ce que l’homme y occupe le premier rang, qu’il participe seul à la vie et que les animaux doivent en être exclus ? Descartes l’a pensé et l’on sait quelle physique violente il avait inauguré sur ce principe. On De voyait plus que des animaux sans vie, des plantes sans formes, des êtres sans unité de composition. Leibniz, frappé des inconvénients du mécanisme, et partisan du sens commun, restitue les âmes des bêtes. « Il vous sera difficile, écrit-il à Arnauld, d’arracher au genre humain cette opinion, reçue toujours et partout, et catholique s’il en fût jamais, que les bêtes ont du sentiment. » Avec les animaux, la vie reparaît sur le globe. Mais Leibniz étend déjà ses vues sur toute la nature. « Je n’ose pas assurer, écrit-il dans une première lettre, que les plantes n’ont point d’âme, ni vie, ni forme substantielle.» Plus tard, il sera plus explicite, et fondé sur la loi de l’analogie, il écrira : « M. Malpighi a beaucoup de penchant à croire que les plantes peuvent être comprises sous le même genre avec les animaux et sont des animaux imparfaits. »
Le microscope, cet instrument merveilleux que Descartes n’a pas connu, devient l’organe de sa philoso-
(>) « Je croys aussi que de vouloir renfermer dans l’homme presque seul la véritable unité, ou substance, c’est estre aussi borné en métaphysique que l’estoient en physique ceux qui enfermoient le monde dans une boule. » Page 253.
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phie , et lui permet de jeter un premier regard , confus mais profond , sur le monde des infiniment petits.
« L’expérience, écrit-il à Arnaud, favorise cette multitude des choses animées. On en peut faire mourir des millions tout d’un coup , et tant les grenouilles des Égyptiens que les cailles des Israélites, dont vous parlez, monsieur, n’en approchent point» La vie est partout. Il voit, il suppose d’invisibles multitudes. «Ceux qui connaissent les expériences de Lœwenhœck concevront, dit-il à Arnauld, qu’il y a quasi une infinité d’animaux dans la moindre goutte d'eau. — Je croy, écrit-il encore, que tout est plein de corps animés, et chez moi, il y a sans comparaison plus d’âmes qu’il n’y a d’atomes chez M. Cordemoy, qui en fait le nombre fini, au lieu que je tiens que le nombre des formes, ou au moins des âmes, est tout à fait infini. » Ce terme d’infinité, dont il abuse, ne lui parait pas trop fort pour marquer la pluralité des êtres que nous appelons un seul corps.
La vie se manifestant dans le monde sous des formes multiples et variées, et ne laissant rien d’inculte ni de désert dans son vaste domaine, le plus puissant effort de la méthode dialectique sera donc d’imiter la vie, de découvrir, en s’élevant au-dessus de la matière, le rapport des formes entre elles, de ne point laisser subsister de vide ou d’espace vague dans la métaphysique , ne delur vacuum formarum, et de monter par gradations insensibles avec la vie au degré de l’infini. Ce que Leibniz appellera plus tard une monadologie n’est que le dernier résultat de l’analyse des substances et la méthode du développement des formes. Mais ce développement est commencé dans la correspondance. L’étude des carac-
tères qu'elles présentent remplit les deux tiers de ses lettres à Arnauld. Elle nous fait pressentir je ne sais quelle analyse supérieure et cachée, et nous mène insensiblement à l'unité tant cherchée parles sages, et que Leibniz, qui croit l’avoir trouvée, appellera du nom de monade. Si donc, par monadologie, il faut entendre une analyse qui calcule les forces , qui trouve les lois cachées sous les formes et cherche à se rendre compta de l'organisation des êtres, il y a toute une monadologie en germe dans la correspondance , et si le caractère de la transcendance est la marque de l’infini, il y a même un commencement d’analyse transcendante dans ses lettres. Comment, en effet, ne pas reconnaître sous ces formes multiples les monades en nombre infini? On suit, pour ainsi dire, la filière par laquelle elles ont passé pour arriver à leur état définitif. On les voit naître et se former. 11 suffit, pour se convaincre de l’évidente analogie qu’elles présentent avec les formes, de comparer la monadologie et la correspondance.
Les caractères sont les mêmes. Les formes sont indivisibles et simples, et les monades le sont aussi. Ni les unes ni les autres ne composent la matière par agrégation de parties; elles la soutiennent et la préservent par une force spirituelle. Ce ne sont pas les phénomènes du mouvement ou de la durée plus que les monades ne sontdes modificationsde la matière, ce sont les forces qui produisent l’un et l’autre. Les formes indivisibles l’obligent à recourir aune analyse supérieure; les formes ingénérables le contraignent de chercher leur lot de génération en dehors de l’espace et du temps; les formes indestructibles le forcent à reconnaître que la mort
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n’est qu’apparente, qu’elle est le phénomène de transformation d’un même être qui subsiste toujours. Ges formes qui ne naissent ni ne meurent, et ne sont soumises ni à l’espace ni au temps, sont donc bien ces premiers principes de la composition des choses, ces derniers termes de l’analyse des substances qu’il appellera plus tard ses monades. L’analyse supérieure qui s’applique aux premières est bien celle qui le conduit aux secondes.
Mais alors, un des principaux reproches qu’on adresse à la monadologie tombe de lui-même. On trouve ces thèses bien étranges, les vérités qui s’y cachent pénibles à déchiffrer. On ne veut pas entendre parler d’analyse, de calcul infinitésimal en philosophie. A quoi bon tant de mathématiques ? Eh quoi ! les preuves de Dieu seraient basées sur un calcul ! on aurait attendu quatre mille ans les découvertes géométriques d’un Leibniz pour pouvoir parler de Dieu et de ses divins attributs ! Je ne répondrai qu’une chose : la monadologie, la méthode infinitésimale elle-même ne sont que des applications de l’analyse des formes. Cette analyse supérieure, qui double les forces de l’esprit, n’avait pas attendu Leibniz pour montrer, par d’assez beaux résultats, sa force et sa fécondité. Elle est commencée dans Platon (*); elle ne fait que se continuer et se préciser dans Leibniz.
Platon, le premier dans l’antiquité, s’élevant au-dessus d’un grossier empirisme, avait dégagé de l’idée de per-
(*) Dans ce dialogue même du rhédon que Leibniz a traduit. « Cœpi nimirùm (c’est Socrate qui parle) à rerum ipsarurn conlemplatione ad formas sive rationes per se consideralas revoeare tnentem : quæ his non cousonant, audacler falsa esse dico ; quæ ex illis eonsequuntur vera, caetera tantisper in medium relinquo. » — Voir
pétuel devenir, énoncé par Héraclite, une vérité sublime. Héraclite, en effet, ne voyait rien au delà d’un mutuel commerce de la vie et de la mort s’engendrant l’une l’autre. Platon, aussi grand géomètre que grand philosophe, en extrait dans le Phédon la loi du mouvement en cercle et d’une circulation générale des choses (*). Il voit la naissance et la mort s’unir par leur sommet (2) , et il dégage dans le même dialogue de ces deux formes du devenir, inséparables et continues, l’idée de la préexistence et par conséquent aussi celle d’une existence possible après la mort. Cette idée soutient sa première preuve de l’immortalité, qui supporte la troisième et dernière, fondée sur l’identité de l’âme avec la vie.
Leibniz continue Platon et le transforme à son tour comme Platon lui-même avait transformé Héraclite. De la loi du mouvement en cercle, entrevue par Platon, il dégage sa loi de continuité, qui lui fera faire toutes ses découvertes eri mathématiques, en physique et même
(') Et certè, nisi circulus in his esset, alterumque ex altcro reproduceretur, directa tantum progressio foret, omniaque ad idemdevenirent. (Phédon, traduit par Leibniz, p.57.)
(*) Moitep tx j«iî xcputpü; ouvxu.u.evo» Sù Sm, dit Socrate en parlant du plaisir et de la douleur, que Dieu, nepouvaut unir autrement, a joint par leurs pointes et leurs extrémités, apices conjungendo, dit Leibniz, et non comme deux prisonniers attachés à une même chainc, ainsi que traduit M. Cousin, infidèle cette fois à l’élégance du texte grec. On trouve dans les Nouveaux Essais une application ingénieuse et suivie de celte pensée aux modes du plaisir et de la douleur. Elle est destinée dans le Pliédon à donner le ton à tout ce dialogue, qui traite du passage d'un état à un état contraire en apparence. C’est encore une de ces lumières qui avaient vivement frappé Leibniz traduisant ce dialogue. Sa correspondance avec Arnauld en a gardé des reflets.
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en philosophie (*) . De l’idée de perpétuel devenir il ex-
(') Nous montrons ailleurs (Note sur la loi de continuité, à la On du volume) comment les antécédents logiques de cette loi célèbre sont contenus dans la première preuve du Phédon, que Leibniz a traduit. Cette preuve a trois parties : la génération des contraires, qui suppose le passage continu de l'un à l’autre, la loi du mouvement en cercle ( circulus œterni motus), qui en est dérivée par Platon, et enfin l’idée de la préexistence, qui appelle celle de la postexistence des âmes, et qui, d’après Platon, achève toute la preuve. Ce sont aussi les trois mouvements de la dialectique leibnizieunc qui s’élève de l’idée de perpétuel devenir par une circulation harmonique jusqu'aux forces et aux lois qu’elle suppose. C’est là ce que Leibniz appelle sa loi de continuité. C’est toute sa méthode. En l’appliquant aux âmes on obtient une élaboration supérieure du dialogue de Platon. Comment se fait le transport des âmes? Est-ce un brusque passage du néant à l’être suivi d’un brusque retour de l’être au néant? N’y a-t-il pas là, au contraire, ce que Leibniz appelle quelque part sériés transitus, comme une série du transport des âmes ou de transitions douces d’un état à un autre? Telles sont les pensées que fait éclore la lecture du Phédon, quand on a dans ses mains le fil de la loi de continuité. Mais au lieu que Platon conserve des fables grossières et qu’on s’étonne de relrouver dans ce dialogue d’un transport des âmes presque matériel, Leibniz s’élève en vrai philosophe à l’idée d’un transport immatériel, qui s’accomplit suivant la loi de continuité par la série des transitions dont la naissance et la mort ne sont que les extrémités apparentes. Chez lui, la raison même postule l’existence en dehors de l’espace et du temps, et l’on peut dire que sa loi de continuité tout entière repose sur ce postulat de l’immortalité, car il s’exprime en ces ternies : « Proposito transitu quocumque continuo, inaliquem terminum desinente, liceat terminum ultimum cominuni ratione comprehendere, b c’està-dire un transport conduit vers un point nous force à supposer l’existence de ce point comme terme premier et dernier. C’est ainsi qu’il traduit les idées innées et la préexistence des platoniciens. On voit par cet aperçu quelle profondeur acquiert la doctrine du Phédon, renouvelée par Leibniz dans les lettres à Àrnauld.
LXXIV INTRODUCTION
trait celle de la mort et de la génération comparée?, qu’il applique au problème de l’immortalité. Enfin, il accepte, en les purgeant de toute métempsycose, le dogme de la préexistence et la loi des transformations qui en est la suite.
Supposez Kepler et Newton , l’un l’esprit encore embarrassé par les intelligences célestes, les rayonnements sympathiques et les nombres mystiques, découvrant la forme des orbites parcourues par les différentes planètes autour du soleil, l’autre élevé à la conscience nette de la méthode, extrayant des ellipses de Kepler, par le calcul, la loi delà gravitation universelle, tel je me représente Leibniz par rapport à Platon : Platon, l'esprit encore préoccupé de la métaphysique d'Elée et de la physique d’Ionie, et toujours engagé dans les Ames du monde et les nombres mystiques chère aux néoplatoniciens, mais cherchant déjà le mouvement régulier des oscillations de la vie dans le monde ; puis Leibniz, dégageant de la gangue impure encore attachée à la naissance des idées une idée générale et rationnelle , extrayant par le raisonnement et le calcul les lois de la vie du mouvement en cercle, qu’affectent, suivant Platon, ses diverses manifestations : Platon , cherchant déjà sous ses modes transitoires la forme de vie qui ne meurt pas: Leibniz, précisant davantage, et à cette forme de vie en général substituant les formes indivisibles, ingénérables et indestructibles de la correspondance avec Arnauld : I’ud concluant aux idées et l’autre aux forces.
Cette correspondance nous livre ainsi les membres épars d’une sorte de dialogue platonicien dont Arnauld, seul interlocuteur avec Leibniz, a quelque rapport avec
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Cébès, l’homme le plus difficile à convaincre qu’ait rencontré Socrate.
Arnauld en effet n’avait point épargné à Leibniz les deux grandes objections que tout philosophe empirique se croit en droit de lui adresser : contre les formes indivisibles, il attestait la divisibilité de la matière; contre les formes iugénérables, la naissance ou la génération; contre les formes indestructibles, la mort. Mais Leibniz , averti par de nombreuses analogies, et soutenu par sa méthode, ne pouvait sacrilier ainsi sa plus belle découverte. Les formes attaquées vont être mises en demeure de se défendre, elles vont montrer leur ingénérabilité sous la génération, leur indestructibilité sous la mort. Elles vont réagir avec une audace et une fécondité merveilleuses, et sortir de cette lutte agrandies et déjà préparées pour la monadologie. Si la nature paraît leur résister, elles soumettront la nature et montreront bien, par quelque secrète vertu, qu’elle ne peut leur être contraire, puisqu’elles forment son ordre et sa loi.
Et d'abord il est beau d’avoir à lutter sans cesse contre ces deux grands ennemis de toute chose parfaite, le devenir et la mort.
Le devenir est ce qui parait livré aux changements, il s’exprime dans la nature par les phénomènes de la génération qui nous emportent comme un fleuve rapide vers celte lin des choses que nous prenons pour leur véritable terme. C’est un poids qui déprime vers tout ce qui est bas le regard de l’esprit. Il faut le soulever pour que l’esprit se tourne de ce qui devient vers ce qui est. Si le devenir est un obstacle, si la génération est un poids, si le mot de Platon, qui a frappé Leibniz et qu’il
cite comme quelque chose de capital, est vrai, « que le « sophiste va vers le paraître et que le philosophe va vers « l’être », il faut donc retirer son âme de ce qui passe et de ce qui coule, et la relever vers ce qui est ; et c’est accomplir le but de la vraie philosophie que de vaincre l’obstacle, que de soulever ce poids de chair et de sang, et de développer en nous-mêmes le sens de l’ingénérable et de l’immortel.
C’est ce que fait Leibniz par son analyse des formes, qui remonte aux causes du devenir et de la génération, sans se soucier des apparences matérielles et grossières que nous présente le spectacle des choses sensibles, si ce n’est comme de symboles et d’images, qu’il faut percer avec l’œil de l’esprit pour s’élever au-dessus. Leibniz a remarqué la transcendance de l’acte générateur. Il a saisi dans leur germe ces fulgurations incessantes et rapides, qui sont les premiers principes de la naissance. Il a analysé cette force produite par l’amour et traité par la transcendance ces humbles commencements de la vie(‘).
(') Leibniz appliquait encore ici, en les précisant, les idées de Platon. L'étal de perpétuel devenir où sont tous les êtres est tel que s'il ne se faisait à chaque instant en eux une circulation insensible de mouvement et d'être, tout retournerait au néant. Cette circulation entrevue par Platon, et dont la physiologie démontre aujourd’hui le double et incessant mouvement produit par la force réparatrice tendant à équilibrer la force contraire, Leibniz la précise déjà par ses idées sur la génération des quantités. II applique la loi de continuité d’après laquelle tout naît de petits commencements, et il extrait suivant cette loi, par l’analyse infinitésimale, de la circulation générale de la vie, les forces, les lueurs, les instincts qui la produisent à l’état latent, ce qu’il appelle les petites perceptions « dont l’efficace est plus grande qu’on ne pense. »
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La genèse de l’amour l’a conduit aux formes ingénérables, qui n’ont point commencé dans le temps, et qui président à la naissance et à la vie. Il en a trouvé les premiers germes dans ces instincts, ces tendances et ces sentiments que la nature nous inspire, et qui sont les premiers mobiles. Il a entrevu cette mystérieuse puissance de l’amour et de ses lois qui transforment les êtres. Il a cherché de toutes ces choses des expressions mathématiques , et s’est élancé par l’analyse et la recherche des causes jusqu’aux lois admirables de sagesse et de prévoyance qui règlent les instincts.
Une vérité entrevue par les sages depuis la plus haute antiquité, mais qui, mal exprimée et mal comprise, avait été la source de bien des erreurs, vérité que lui attestait de plus en plus ce prodigieux rayonnement de la vie universelle et à laquelle les découvertes dues au microscope donnaient une force de plus en plus grande, lui sert à déchiffrer cette énigme de la nature qu’on appelle la génération. Parménide, Melisse, Hippocrate, Aristote, parmi les anciens, Jean Bacon, saint Thomas, parmi les modernes, sont pour lui des témoins incomplets mais précieux de cette loi de la nature ('). Ils ont tous vu, nous dit-il, une partie de la vérité, mais ils De l’ont pas assez développée ? Qu’est-ce donc qu’ils n’ont point vu
p) * Je viens à l'article des formes ou âmes que je tiens indivisibles et indestructibles ; je ne suis pas le premier de cette opinion. Parménide, dont Platon parle avec vénération, aussi bien que Melisse, a soutenu qu’il n’y avait pas de génération ni corruption qu’en apparence. Aristote le témoigne, liv. Du Ciel, cbap.u. Et l'auteur du liv.I*' DeDiœla, qu'on attribue à Hippocrate, dit expressément qu’un animal ne saurait être engendré tout de nouveau, ni détruit tout à fait. Albert le
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ou qu’ils n’ont vu qu’en partie ces philosophes du passé, que Leibnis, plus exact et plus précis, a, pour ainsi dire, exprimé avec une rigueur mathématique ? Le voici. Quand on étudie la nature, on est étonné, effrayé même de sa puissance do transformation. Cette continuelle recrue des molécules , ces embryons à peine formés qui se développent, ces germes partout enveloppés, ces mondes en mouvement dans une seule goutte d’eau, qu’ est-ce tout cela, si ce n’est une image de cette faculté de transformation? La génération qui procède de l'amour violerat-elle seule cette loi universelle et constante de la nature? Faut-il admettre que les êtres naissent spontanément par une brusque saillie, sans germe préformé, quand tout semble attester, au contraire, que rien ne naît que d’un germe qui se développe, quand la Genèse mentionne la fécondité des semences, quand la nature elle-même suit par tout un ordre progressif et continu? Non, la génération ne viole ni la loi de transformation, ni celle de la continuité qui se retrouve sous la première. Elle en est, au contraire, un cas spécial. La génération n’est qu’une transformation, qu’un accroissement de formes (*)•
L’analyse de Leibni* lui faisait découvrir sous les
• Grand el Jean Bacon semblent avoir cru que les formes substantielles étaient cachées dans la matière de tout temps. Fernel les fait descendre du ciel, pour ne rien dire de ceux qui les détachent de l’âme du monde. Ils ont tous vu une partie de la vérité, mais ils ne l’ont point développée. »
(') Leibniz n’énonce d’abord son opinion qu’avec scrupule : « J’ay beaucoup de penchant à croire, écrit-il, que toutes les générations des animaux dépourvus de raison, qui ne méritent pas we
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phénomènes de transformation qui accompagnent la naissance des individus les germes d’où ils sont formés et la loi de leur développement. S’il y a transformation d’un animal, disait-il, il faut qu’il y ait préformation de cet animal. S’il y a préformation , il y a donc des formes préexistantes, des formes ingéoérables, puisque ce n’est pas la génération qui les a produites. En effet, dire que les formes sont ingénérables, c’est dire qu’il y a une force génératrice constante de laquelle dépendent les phénomènes delà vie, et dont les différentes transformations de l’individu sont les effets. C’est suivre à travers tous ses changements un même être qui se développe , c’est imiter l'ordre de la natuf e bien loin de le violer. La nature elle-même efface à chaque pas les traces de la naissance et de la mort et se rajeunit perpétuellement elle-même , imitant son souverain auteur par l’art sublime des transformations.
nouvelle création, ne sont que des transformations d’un même animal déjà vivant, mais quelquefois imperceptibles, à l’exemple des changements qui arrivent à un ver à soie et autres semblables, la nature ayant accoutumé de découvrir ses secrets dans quelques exemples qu’elle cache eu d’autres rencontres. » Dans une seconde lettre, c’est encore un peut-être. < Peut-être, écrit-il toujours à Aruauid, il y a déjà dos animaux vivants, quoique très-petits, dans la semence des animaux qui pourront être transformés dans un animal semblable. » Enfin, dans une troisième lettre, Leibniz n’hésite plus; l’observation semble confirmer cette conjecture; il s’empresse de te faire savoir à Arnauid : « i’ay appris que M. Leuwenhceecke a des sentiments assez approchants des miens, en ce qu’il soutient que même les plus grands animaux naissent par une manière de transformation. Et M. Swammerdam, autre grand observateur et aoalomiste, témoigne assez qu'il y avoit aussi du peuchanl. » Lettre, p. 873.
Ou comprendra mieux maintenant un point fort obscur de la Monadologie, et qui paraissait même inexplicable. Deux thèses empruntées à l’ancienne philosophie grecque y résument l’opinion de Leibniz sur la génération. C’est un mélange de l’opinion de Parménide avec celle d’Héraclite. Le premier disait que l’être seul est, que le devenir n’est rien, et tout plein de la pensée de l’Etre immuable et un, il ajoutait que la génération et la mort ne sont qu’apparentes. Leibniz traduisait sa pensée d’une manière expressive et fidèle dans cette thèse de sa Monadologie : « Il n’y a jamais ni génération entière, ni mort prise à la rigueur. » Héraclite, au contraire, affirmait que tout change, que tout coule, «àvra et il avait coutume d’exprimer cette excessive mobilité des choses par une image : « On ne se baigne pas , disait-il, deux lois dans le même fleuve. » Leibniz s’emparait aussi de cette pensée du philosophe grec et l’exprimait en ce termes : « Tous les corps sont dans un flux perpétuel , comme des rivières et des parties y entrent et en sortent continuellement. »
Comment ces opinions extrêmes, qui avaient été le mot d’ordre de deux grandes écoles en Grèce et qui avaient ému tout Elée et l’Ionie, se trouvaient-elles à quelques lignes l’une de l’autre, énoncées dans la Monadologie? Comment Leibniz espérait-il surtout concilier la seconde, celle d’une mobilité, d’un changement, d’une fluidité perpétuelle avec la première, celle de l’immobile unité, de l’Esprit éternel et un? Comment, enfin, supprimait-il le devenir et la génération, la mort et la corruption par la thèse 73 , après avoir étendu l’une et l’autre à toute la nature par la thèse précédente? J’ai
ORIGINES DU SYSTÈME. LXXX1
beau lire et relire la Monadologie, je vois là deux opinions contradictoires empruntées à deux écoles rivales , sans pouvoir en saisir l’accord et l’enchaînement.
Reportons-nous maintenant à la correspondance avec Arnauld, et voyons si nous n’y trouverons pas quelques lumières sur ce point obscur de la Monadologie. La méthode qui l’élevait aux formes le forçait de reconnaître l'infinie divisibilité de la matière et la perpétuelle mobilité des corps. En vain il aurait voulu s’arrêter dans cette division, qui vérifiait à chaque pas le mot d’Héraclite. Ni le mouvement, ni la figure, ni la grandeur, ni aucune des qualités sensibles de la matière ne peuvent soutenir la dernière analyse. Les corps ne peuvent subsister par eux-mêmes : rien ne saurait arrêter leur perpétuel écoulement : itavra plsi. La correspondance avec Arnauld est , sur ce point , tellement explicite, que nous serons bientôt forcé de revenir sur cette analyse et de voir si elle ne pousse pas à l’extrême ce principe de divisibilité qu’elle emploie.
Mais une loi que n’a point connue Héraclite , un principe que Leibniz a le premier employé , la loi des transformations , le principe de la continuité l’élevait bientôt au - dessus de ce flux et de cette mobilité. Tout croît dans le corps de l’individu par un développement successif. Harvey définissait la nutrition une génération continue. Nous sommes engendrés à chaque instant de la durée par une foule de petits accroissements insensibles et lents, dont le total forme le corps humain. Cette tendance de l’organisme à se renou-
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veler par un accroissement de substances, ce travail de la nature qui engendre le corps sans cesse et par de nouveaux progrès, tous ces phénomènes observés depuis par les physiologistes les plus distingués , lui attestaient la continuité de la force génératrice qui agit en nous-mème avant de se projeter au dehors. Que lui importait alors que l’être prit et quittât sans cesse de nouvelles dépouilles? Que lui faisait cette perpétuelle recrue des molécules et ce continuel écoulement? Cette succession des phénomènes de la génération ne peut avoir pour point de départ qu’une force génératrice constante et qui soit elle-même ingénérable. La génération ou l’accroissement des êtres nous ramène nécessairement à des principes de ces accroissements plus petits que toute grandeur donnée et qu’il faut négliger comme d'infiniment petites différences de cette force pour la trouver. C’est ce que Leibniz exprime en disant que la génération n’est qu'apparente, c’est-à-dire qu’il y a une force génératrice continue sous le phénomène de la génération.
Ainsi cette même méthode qui divise la matière à l'infini lui faisait retrouver sous cette divisibilité quelque chose d’indivisible et d’un. Ce n’était pas sans doute l’immobile unité de Parméuide, qui est un et tout, êv xal niv; mais c’étaient ces formes indivisibles, ces premiers principes de la composition des choses, qui apparaissaient pourra première fois dans les lettres à Arnauld, à la suite d’un vigoureux essai de dialectique platonicienne. Or, et c’est là cette vérité profonde dont U avait cru entrevoir le premier germe dans Parménide et qu’il énonce dans la Monadologie, ce qui est vérita-
ORIGINES DD SYSTÈME
blement un ne saurait naître ni mourir ; ce qui est simple ne peut être soumis à la génération ; ce qui est
indivisible ne se corrompt pas. Donc si les formes sont indivisibles elles sont ingénérables et indestructibles; et nous voilà ramenés de la perpétuelle mobilité, de l'infinie divisibilité de la matière, aux formes qui échappent à la génération et à la mort; nous voilà revenus des paternités et des filiations de la terre à l’éternelle paternité dont nous sommes tous fils. Réfléchissez à cette loi de la génération par laquelle il est toujours vrai que le semblable engendre son semblable, et dites s'il n’y a pas dans cette constance et cette uniformité de la nature un principe supérieur au devenir et qui est l’être et la vie. Ainsi les formes mêmes sous lesquelles apparaît la vie dans le monde nous parlent de leur auteur, et sont un écoulement de sa puissance, une manifestation de sa réalité.
Renonçons donc à dire que le monde est éternel par la génération; n’allons pas à ces abîmes que les matérialistes ont ouverts, et où s’engloutissent les forces de l’animalité. Voulez-vous voir les véritables sources de la reproduction s’entr ouvrir et en découler la prodigieuse et divine variété des choses, élevez-vous au-dessus de loutce symbolisme générateur, à l’ingénérable, à l’indestructible. Le monde ne dure que par ce qu’il y a d’ingénérable et d’indestructible mêlé dans sa substance. Ce sont les formes invisibles, impalpables, retrouvées par Leibniz qui le soutiennent et le vivifient. Depuis les sourdes perceptions des plantes jusqu’aux vives clartés de l’esprit, depuis les simples instincts jusqu'aux plus nobles produits de l’art et de l’intelligence, tout croît et
se développe, suivant ces lois. Elles font la vie, l’ordre et la beauté des choses; sans elles, le laboratoire de la nature serait vide.
Mais il y a dans les entrailles de la terre une force qui proteste contre la vie et dont les hommes, frappés de ses effets, ont fait le symbole de la destruction. C’est une puissance sourde, inexorable, qui semble travailler sous nos pas à ébranler le sol, comme une taupe vigilante. L’homme ne saurait la plier à ses calculs; car elle se rit de sa prudence. Invisible et non moins mystérieuse que la vie, elle atteint son but sans s’inquiéter du temps ni de l’espace. Elle agit d’une manière soudaine , irrésistible , et ses promptes démarches sont l’étonnement et la terreur des hommes. La naissance a ses lois, la Mort paraît en être exempte. Elle s’avance par bonds, elle se précipite par impétueuses saillies. L’homme a tout prévu, l’inconstance des saisons, le mouvement des vents, la rapidité même de la foudre. La Mort seule se rit de ses prévisions, et le frappe sans qu’il le sache.
J’avoue que jusqu’ici en lisant les thèses de la Monadologie, la Mort m’avait toujours paru la grande objection contre ce système fondé sur les lois de la nature, et que cette seule objection me faisait douter de tout le reste. N’est-il pas évident en effet, quand même la génération , au lieu d’être la création de formes nouvelles, serait une continuation de l’ordre établi, que la mort semble troubler cet ordre et être une exception formidable aux lois de la vie ? Et de quel droit alors peut-on affirmer que les formes sont indestructibles, quand tous les jours des milliers d’animaux meurent
ORIGINES DU SYSTÈME
sous nos yeux; qu’elles ne se corrompent point, quand les symptômes de corruption se voient des deux yeux et se touchent des deux mains? Mais si nous avons eu déjà plus d’une occasion d’admirer l’art et la science de Leibniz et les ressources inlinies de son analyse, c’est surtout en cette rencontre où, pressé par Arnauld, il semble déjà que tout son système croule, tant il s’aperçoit avec perspicacité des côtés faibles de sa doctrine, tant il excelle à apporter à propos le remède , tant enfin ces pages, dont nous allons extraire quelques lignes, sont l'expression de la philosophie la plus haute ! Il explique pourquoi la mort paraît une exception aux lois de la nature et une violation de son principe, tandis que la génération peut être plus facilement ramenée à la loi de continuité. « C’est que La génération , dit-il , avance d’une manière naturelle et peu à peu, ce qui nous donne le loisir d’observer; mais la mort mène trop en arrière per saltum et retourne d’abord à des parties trop petites pour nous, parce que cela se fait ordinairement d’une manière trop violente, ce qui nous empêche de nous apercevoir du détail de cette rétrogradation. » Ainsi il y a dans la mort un changement soudain, Leibniz ne le nie pas ; il y a un retour en arrière : il l’avoue ; mais il y a un détail de cette rétrogradation, de ce changement comme dans la génération, et c’est là ce qu’il faut chercher. On saisit déjà dans ce texte la pensée féconde du système : c’est que la mort ne doit pas être séparée de la génération, qu’il y a là deux phénomènes corrélatifs et qui peuvent être expliqués l’un par l’autre. En effet, le problème de la mort n’est, pour ainsi dire, que l’inverse du problème de la génération. Et comme celui-ci