LXXXVIII INTRODUCTION
redevenons monades chaque nuit, nous rentrons pour ainsi dire dans ce monde de perceptions sourdes, d’où les êtres sont sortis un jour, où ils rentreront de nouveau. Les observations scientifiques ont prouvé que, dans l’extase, il y avait une cessation partielle de la vie organique , une suspension , une oblitération des fonctions les plus nécessaires. L’exemple du ver à soie est un des plus vulgaires, mais aussi des plus frappants de cette loi des métamorphoses qui s’étend à toute la nature ; enfin, l’asphyxie n’est trop souvent qu’une mort apparente, comme la léthargie. Et, sans vouloir nier que, pour nos faibles yeux, un abîme sépare les états précédents de la mort même, il est certain qu’ils l’expliquent et la préparent, pour ainsi dire.
Mais si nous nous élevons de ces analogies tirées de la physique à un ordre de considérations plus hautes, nous dirons, eu nous appuyant sur les formes indestructibles, que si la mort n’est pour les animaux et les plantes qu’un retour en arrière, qu’une rétrogradation, elle peut être pour l’homme un progrès. Qu’est-ce, en effet, que ces mille perceptions de la vie sourde d’où résulte la vie, qu’une infinité de petites différences qui s’effacent et diminuent à mesure qu’elles s’approchent du point fixe et permanent qui est leur vraie limite. La mort ne serait donc pour nous qu’une imminutio differentiarum, et elle ne serait ainsi, dans un sens sublime et vrai et tout métaphysique, qu'une partie de cette analyse des substances qui divise la matière, qui sacrifie le divisible et le terrestre, pour retrouver et dégager de plus en plus l’incorruptible et le divin, l’indivisible et l’immatériel.
Enfin une induction plus forte que ces analogies lui
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permet de formuler la thèse de l’indestructibilité en ces termes : la mort n’est qu’apparente ; elle n’atteint pas les formes et n’est, au fond, qu’une véritable transformation • bien que la dissolution aille d’abord à des parties trop petites et dont on ne peut suivre le détail, l’analyse prouve que ces formes ne meurent point, puisqu’elles sont indivisibles.
J’avais dit en commençant que la correspondance avec Arnauld était son Parménide et son Timée, mais il fallait ajouter qu’elle était son Phédon. Il y a là les germes d’une théorie nouvelle de l’immortalité , où la nature elle-même, envisagée dans ses lois et d’après le principe de la continuité, ne s’oppose pas à ce que l’àme soit indestructible. Cette preuve ou ce commencement de preuve fondée sur l’indivisibilité des substances et la nécessité des transformations est ce que Leibniz appelait lui-même immortalitas physicè demonstranda , et ce dont il faisait le préambule d’une véritable science de l’immortalité. Elle repose sur l’analyse des formes qui, étant indivisibles, ne meurent pas. Elle s’appuie sur des analogies tirées du sommeil, de l’extase, de la mort apparente. Elle procède par une induction qui nous élève au-dessus de la matière et de la dissolution des parties jusqu’à l’indestructible et à l’ingénérable. Elle implique enfin la résurrection comme une nouvelle forme de la vie d’un même être transformé. Jamais, je crois, on n’a été plus près du dogme en s’enfonçant davantage dans les secrets de la nature.
Cette puissance de transformation qui est dans chaque être, et dont nous expérimentons tous les jours les effets, vient de ce que la nature est dans un continuel
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changement. La loi de ces changements est la continuité suivant laquelle il n’y a pas de brusque passage des formes ou âmes d'un corps dans un autre, mais une altération insensible des parties d’un même corps auquel l’àme est jointe. Nous sommes tous , comme disait Goethe, ce noble interprète de Leibniz, des chrysalides en proie à un travail glorieux. Nous filons la coque où nous serons ensevelis, puis, nous dégageant par ce travail même, nous nous transformerons en êtres plus nobles et plus beaux, sans cesser de garder les traces de tous nos états, empreintes, pour ainsi dire, dans notre substance.
Il y a donc en tout homme un chant de la Mort et de la Génération comparées, et pour le vrai philosophe seulement, ce chant finit par un hymne à l'Immortalité. Comme un homme sur le rivage de la mer entend le murmure confus des flots et ne parvient pas à distinguer le bruit qui monte du bruit qui descend, ainsi l’homme sur les rivages de la vie entend à chaque flot de la vie qui monte sur le globe la réponse de la mort, et distingue faiblement leurs voix : tant la mort et la génération sont deux puissances étroitement unies et mêlées dans les choses d’ici-bas !
Mais alors, s’il est philosophe, il s’indigne, il se révolte contre le Devenir et la Mort, contre la nécessité de naître et de mourir sans cesse. Il veut voir au delà de ces fugitives apparences, et il arrive à cette conclusion, qui est la sagesse : le devenir nous trompe : c’est en vain que la nature joue l’éternité ; elle n’en est que l’ombre et la figure. Prœterit figura hujus mundi.
Mais il est une autre voix qui ne saurait mentir et qui
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promet l’immortalité. « Ossements arides , levez-vous, dit le Seigneur. Entendez ma parole. En vous j’infuserai l’Esprit, et vous vivrez. Sur vous j'étendrai les nerfs, je ferai croître les chairs et je vous revêtirai de peau. Je soufflerai sur vous et vous vivrez, et vous saurez que je suis le Seigneur ! »
« Et voilà qu’un bruit et une grande commotion se firent : et les ossements se rapprochèrent chacun en sa place et sa jointure. Et je les vis; et voilà que les nerfs et les chairs montaient et que la peau s’étendit sur eux; mais ils n’avaient point le souille. »
« Et Dieu dit ; prophétise à l'Esprit en ces termes : Des quatre vents, viens, ô Esprit! souffle sur ces morts. Et je prophétisai comme il me l'avait ordonné. Et l’Esprit s’introduisit en eux, et ils vécurent, et toute une armée innombrable se leva sur ses pieds. »
Voilà le souffle de la résurrection, qui est la dernière réponse au chant de la Mort et de la Génération.
Puissent les hommes entrer de plus en plus dans cette voie essentiellement philosophique de l’étude de la mort et de la génération comparées au point de vue de l’immortalité !
Les principes métaphysiques d’une science de la nature sont la plus importante partie du programme que Leibniz avait envoyé à Aruauld, et que celui-ci n’avait pas d’abord compris. Quand on rapproche ces principes d’une philosophie de la nature des découvertes de la science, on est frappé de l’intuition de génie qui a fait découvrir à Leibniz ces grandes lois de la nature. La conservation des formes sous lesquelles la vie se manifeste est attestée par les progrès d'une science que Leibniz
avait presque créée dans les montagnes du Hartz, la géologie. L’indestructibilité de ces mêmes formes a pour elle ce fait que les espèces abandonnées à elles-mêmes se perpétuent sans altérations notables. Enfin sa doctrine des transformations ou changements insensibles, paraît se confirmer aussi par les résultats de l’observation. Goethe en Allemagne et Geoffroy St-Hilaire en France l’ont développée. Un des plus grands naturalistes anglais, Owen, se prononce de même pour les métamorphoses d’un même être. Il paraît bien que la matière organisée a été douée de propriétés telles qu’elle puisse se transformer et se plier aux nécessités changeantes de son milieu. Il faut admettre que les espèces invariables , aussi longtemps que rien ne varie autour d’elles, peuvent néanmoins subir certaines modifications sous l’empire d’influences nouvelles ; qu’ainsi dans les plus grands soulèvements du globe des formes organiques échappent à la destruction, mais se modifient, leurs relations naturelles ayant changé. Et d’un autre côté la ligne de ces transformations est continue, celles qui atteignent les êtres engagés dans des voies divergentes ne peuvent s’opérer que dans une direction déjà donnée, et dès que leur essor est déterminé, aucune métamorphose ne peut les rejeter dans une voie différente. Et Leibniz a raison de dire : point de métempsycose, point d’éduction, point de traduction, point de génération équivoque, mais, au contraire, préformation, développement des germes et changement insensible des formes.
Mais je sais que de modernes interprètes en Allemagne ont vu dans son système des doctrines dangereuses, l’Eternité des forces de la nature , le Panthéisme par mèla-
ORIGINES Dü SYSTÈME.
m orphoses, l’Infinité du monde. Arnauld lui-même y avait vu d’abord un soupçon de fatalisme, et le fatalisme pour lui, c'est le panthéisme pour nous. Mais Arnauld, bientôt détrompé par les explications de Leibniz, reconnut ses préventions mal fondées. Les interprètes modernes sont plus explicites. La correspondance avec Arnauld nous permet déjà de contester la valeur de leurs prétendues découvertes. 1° Quant aux forces, en effet , Leibniz dit bien qu’elles sont indivisibles, ingénérables, indestructibles, mais il ne dit nulle part qu’elles soient éternelles. Il dit partout, au contraire, qu’elles n’ont pu commencer que par une création et qu’elles ne pourraient finir que par annihilation. Rien ne prouve donc qu’il refusât d’admettre la création, et qu’en en parlant il prétendît l’éluder au fond. 2° Quant aux métamorphoses qui établiraient en effet une sorte de panthéisme très-nouveau par la continuité des changements, par la perpétuelle transformation des choses, Leibniz déclare formellement que ces métamorphoses, qu’il substitue aux transmigrations des pythagoriciens, et dont la nature offre des exemples, n’atteignent pas les âmes des hommes. « Les anciens, écrit-il à Arnauld, se sont trompés d’introduire les transmigrations des âmes au lieu des transformations d’un même animal qui garde toujours la même âme. Ils ont mis melempsychoses pro metaschematismis. (‘) » Et comme s’il eût craint que ces transformations ne parussent suspectes , il ajoute : « Mais les esprits ne sont pas soumis à ces révolutions, ou bien il faut que ces révolutions des corps servent à (*)
(*) Voir Appendice, p. 235.
l’économie divine par rapport aux esprits. Dieu les crée quand il est temps et les dégage du corps, au moins du corps grossier par la mort, puisqu’ils doivent toujours garder leurs qualités morales et leur réminiscence, pour être citoyens perpétuels de cette république universelle toute parfaite dont Dieu est le monarque. » Ainsi les esprits sont exempts des révolutions de la nature par une exception glorieuse et une loi providentielle. Sur ce point encore, à moins de suspecter sa bonne foi, il est à l'abri de tout reproche. 5° Enfin cette infinité du monde, que Descartes avait déjà soutenue, màis que ’ Leibniz n’admettait pas â parle antè et qui n'était pas chez lui réductible à la thèse de l’éternité de la matière , cette infinité, dis-je, n’est en ce qui concerne le monde qu’une imitation, qu’un reflet de l’infinité divine. C’est précisément cette continuité dans le changement, cette permanence du fluide, cette coïncidence des contraires dont il avaitété frappé et d’où résulte lejeu de la nature. En admettant même avec lui que cette force soit constante, qu’elle ne varie point dans le monde, de là à dire qu’elle est Dieu, il y a un abîme.
Le reproche de panthéisme écarté, et il devait l’être, puisqu’Arnauld l’avait accusé de fatalisme, je pourrais me dispenser de combattre celui de matérialisme. Leibniz proposait à Arnauld, dès le début de cette correspondance , la réhabilitation des causes finales , dans le but de soustraire les sciences physiques aux tendances trop matérielles ou purement mécaniques, que favorisaient le nom et l’autorité de Descartes. « C’est trop donner à la nécessité de la matière, disait-il en commençant, que de se servir uniquement de ses propriétés pour
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expliquer les phénomènes. » Avec une finesse trop peu remarquée et par un habile emploi de ce dialogue de Platon qu’il avait traduit, il avait pris vis-à-vis de Descartes, expulsant de la physique les causes finales comme des vierges stériles, la position de Socrate vis-à-vis d’Anaxagore, ce grand philosophe du passé, qui prétendait tout expliquer par l’esprit et qui, en définitive, en revenait à un mélange de terre et d’eau.
Si les textes de la correspondance avec Arnauld ne suffisaient abondamment à mettre cette vérité hors de doute, je renverrais à deux autres morceaux que j’ai donnés dans ce même volume. L’un est cette démonstration contre les atomes que j’ai trouvée parmi ses écrits de métaphysique, et qui prouve combien il était éloigné de ces opinions des matérialistes qui expliquent tout par le mouvement de la matière. L’autre est une lettre à Fardella, qui contient un jugement énergique et court, qu’il a porté sur cette philosophie : « Ceux qui ont établi les atomes , dit-il , ont vu une partie de la vérité ; ils ont reconnu qu’il fallait arriver à quelque chose qui soit indivisible et un, pour être la base de la multitude ; mais ils se sont trompés en cherchant celte unité dans la matière et en croyant que le corps pouvait être une substance une, indivisible ('). » L’erreur des philosophes matériels , avait-il dit, quelques lignes plus haut, est de recourir aux atomes comme aux derniers termes de l’analyse, ad atomos confugere lanquàm terminos analyseos. En présence de ces textes, il est évident que l’accusation de naturalisme ou d’atomisme ne saurait l’atteindre.
(*) Voir Appendice, p. 323. Unitatera in materiâ quæsivêre.
Mais il est un autre danger auquel il paraît moins aisé de le soustraire, c’est celui de l'idéalisme (*), et j’ai dit qu’on en saisissait des traces dans cette correspondance.
Descartes touchait à l’idéalisme, il avait même renouvelé contre la réalité des qualités sensibles de la matière les objections des sceptiques. Pour lui, le corps n’a pas d’être véritable, la pensée pure triomphe de toutes ces qualités sensibles exposées à la vue, et au toucher. Et cela est si vrai, qu’il recourt à la véracité divine, que Malebranche est forcé de mettre en Dieu le principe de la corporéité sous le nom de son étendue
(>) Je devrais dire peut-être le danger du nominalisme, pour me conformer à la langue du temps où Leibniz écrivait, et à la position spéciale de son correspondant. On sait en effet qu'Arnauld, dans l’école cartésienne, inclinait vers un nominalisme mitigé. Et cela ne doit pas nous surprendre : Leibniz, dont nous aurons à apprécier la position vis-à-vis du réalisme, quand nous arriverons à Malebranebe, ne faisait aucune difficulté d’accepter les thèses nominalistes de Descartes, ainsi que le prouve le passage suivant d’une de ses lettres à Arnauld : « Cela n’appartient, dit-il, qu’à ceux qui s’arrêtent aux apparences, ou bien à ceux qui font des réalités de toutes les abstractions de l’esprit et qui conçoivent le nombre, le temps, le lieu, le mouvement, la figure, les qualités sensibles comme autant d’êtres à part ; au lieu que je tiens qu’on ne sauroit mieux rétablir la philosophie et la réduire à quelque chose de précis que de reconnoitre ces seules substances, ou êtres accomplis, doués d’une véritable unité avec leurs différents états qui s’entre-suivent, tout le reste n’étant que des phénomènes, des abstractions, des rapports. » (Appendice, p. 2j7.) Mais c’est précisément parce que ces idées dépassent de beaucoup l’horizon borné du nominalisme scolastique que le mot moderne d'idéalisme est celui qui convient pour caractériser de nouvelles tendances.
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intelligible, et que Spinoza fait de l’étendue un attribut de Dieu.
Leibniz paraît d’abord incliner vers l’idéalisme de Descartes (l). Il semble même aller encore plus loin. Il étend à toutes les qualités sensibles ce que celui-ci avait démontré seulement des couleurs ; il applique au mouvement, à la figure et à l’étendue ce que Descartes avait dit du nombre et du lieu, il y comprend même le temps et l’espace. 11 avoue enfin que la liaison des phénomènes lui paraît être la seule certitude qu’on ait du monde des corps. En présence de ces textes, Schelling et d'autres en Allemagne ont vu dans Leibniz le prédécesseur de Kant et de son scepticisme idéaliste.
Mais il serait curieux qu’on eût pris pour le dernier mot de Leibniz ce qui n’est chez lui qu'une critique indirecte du cartésianisme. Eh quoi ! l’on n’a pas vu que c’est le corps séparé, la matière informe des cartésiens (ce qu’il appelle la masse), qu’il se fait un jeu de faire évanouir, que c’est le rôle de Descartes et de Malebranche qu’il se charge d’accomplir, et non le sien?
Quelle est en effet la position de Leibniz vis-à-vis du cartésianisme? A-t-il à se défendre de tout réduire dans
(') Voici quelques textes idéalistes : 1° Il faudrait être assuré que les corps sent des substances et non pas seulement des phénomènes véritables, comme l'arc-en-ciel (Appendice, p. 209). La matière prise pour la masse en elle-même n’est qu’un pur phénomène, ou apparence bien fondée, comme encore l’espace et le temps. Elle n'a pas même des qualités précises et arrêtées qui la puissent faire passer pour un être déterminé {Ibid., p. 268). — Ce qu’on ne saurait trouver ni dans la figure ni dans le mouvement qui enveloppent même tous deux quelque chose d'imaginaire, comme je pourrais le démontrer. [Ibid., p. 240.) Et il le démontre ailleurs.