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XCVIII INTRODUCTION

les corps M'étendue pure? Il prouve au contraire que c’est l’erreur de Descartes d’avoir soutenu ce principe dont il a démontré la fausseté, et s’il fait égal à zéro le corps réduit à l’étendue pure, il l’oppose à Descartes comme une réfutation victorieuse.

Leibniz réfute indirectement le cartésianisme par l’excès de son principe, mais comme il lutte contre une école entêtée des explications mécaniques et qui affecte la rigueur de la méthode, il pousse encore plus loin que cette école les explications mécaniques, et l’on croit qu’il partage ses errements.

Ce que Leibniz faisait évanouir, c’était la chimère des cartésiens, et le fantôme de l'étendue pure, ce qu’il privait de toute réalité, c’était le corps séparé, et la matière dépourvue de forme des cartésiens , ce que lui-même enfin appelait le cadaver (*),

(') Les textes le prouvent et jettent sur tout ceci une lumière inattendue. — Je ne sais pas si le corps, quand l'âme ou la forme substantielle est mise à part, peut être appelée une substance. Ce pourra bien être une machine. Appendice, p. 285. — Vous objectez, monsieur, qu’il pourra être de l’essence du corps de n’avoir pas une vraie unité, mais il sera donc de l’essence du corps d'être un phénomène dépourvu de toute réalité, comme serait un songe réglé. Ibid., p. 252. — J'avoue que le corps à part sans l’âme n'a qu’une unité d’agrégation. Ibid., p. 255. — Je crois d’avoir fait voir que toute substance est indivisible, et que, par conséquent, toute substance corporelle doit avoir une âme ou au moins une forme qui ait de l’analogie avec l’àme, puisque autrement les corps ne seraient que des phénomènes. Ibid., p. 241. — Arnauld lui avait objecté que notre Ame et notre corps sont deux substances distinctes, objection cartésienne pure. Leibniz répond : « A mon avis, notre corps en luy-méme, l’ame mise à part ou ie cadatw ne peut être appelé une substance que par abus, comme une machine ou un tas de pierres, » Ibid., p. 238.

ORIGINES DU SYSTÈME. XCIX

Voilà le corps que Leibniz rejette dans le néant d’où cherchait à le tirer Descartes par la force de son génie.

Si Descartes avait eu l’idée de la nature , pleine de formes et de lois, il ne l’aurait point réduite à de l’étendue pure. Il aurait vu que si la matière première en puissance et complètement passive n’est rien, ou du moins n'est qu’un être vil, la matière seconde douée de résistance et déjà déterminée dans son être est quelque chose de réel et de vivant.

Leibniz, qui avait reconnu la fausseté de la physique cartésienne, ne cessait de pousser aux formes et aux eutélechies, et voulait instituer, comme il le dit, une analyse de la matière par les formes : Instituta resolutio mater iœ in formas.

Voilà pourquoi, tout en acceptant l’idéalisme ou le nominalisme cartésien, en étendant même au mouvement, à la figure, a l’étendue, ce qu’il avait dit du nombre, du temps et du lieu, en appliquant à toutes les qualités sensibles ce qu’il démontrait seulement pour les couleurs, Leibniz échappe à l'idéalisme de Berkeley qui eût été celui de Malebrunche, si Malebranche eût été conséquent. Voilà pourquoi , très-supérieur à Arnauld, il l’étonne et l'effraye par ces analyses d’un spiritualisme très-avancé, qui détruisent la physique cartésienne.

Mais on avouera qu'on ne saurait lui imputer les conséquences idéalistes d’une doctrine qu’il repousse, et prendre pour des thèses qui lui soient propres la réduction à l’absurde du système qu’il combat. Descartes, tout occupé de prouver la réalité de l’esprit, avait sacrifié celle du corps. La principale étude de Leibniz fut de la

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rétablir, et c’est un travail sur la nature de la substance corporelle, sur ce qu’il y a de réel dans le corps, qui est une des gloires de ce philosophe.

Nous avons suivi les formes depuis leurs plus humbles commencements jusque dans l'étude de leurs caractères les plus élevés. Nous avons trouvé leur berceau dans la scolastique et leur achèvement dans la Monadologie. Nous avons reconnu : 1° que ces formes indivisibles, ingénérables, indestructibles de la correspondance avec Arnauld, ces formes qui ne naissent ni ne meurent, qui ne sont soumises ni à l’espace ni au temps, mais sont les principes mêmes de la composition des choses et leur véritable unité, sont les monades, 2° qu'elles ont été obtenues par la méthode dialectique renouvelée par Leibniz et devenue l’analyse des formes, 3° que ce calcul des forces s’étend à la nature entière, qu’il découvre sous les phénomènes variables et multiples de la génération la force génératrice constante; qu’il s’applique à la mort et découvre sous la corruption et la dissolution des parties la loi de conservation des formes, ou le germe de leur indestructibilité. Nous les avons vues discutées par Arnauld, se défendre et témoigner de leur vitalité dans les polémiques plus récentes dont la Monadologie fut le sujet. Nous les retrouverons bientôt dans l’harmonie préétablie, et c’est là que nous admirerons surtout combien s’est accru et développé, en partant de ces petits commencements si faibles en apparence, le plus vaste système de métaphysique transcendante.

Le grand fait qui se détache pour nous de cette étude sur les origines de la monadologie, c’est que la partici-

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pation de la nature aux formes et à la vie repose sur uue loi qui n’est pas moins profondément écrite dans le cœur de l’homme que dans la marche de la nature entière vers sa fin. Cette loi, c’est que toutes les natures inférieures, incomplètes et bornées, doivent entrer en partage d’une nature supérieure qui leur donne leur forme , leur achèvement , qui soit euûu le principe de leurs transformations. Toute nature imparfaite crie pour qu’il lui soit donné plus de perfection qu’elle n’en a. Depuis l’humble plante jusqu’au cèdre, tout monte et semble vouloir atteindre quelque chose de supérieur et d’élevé. Depuis la plus humble des créatures jusqu’à l’homme, tout gémit, tout fait entendre une plainte. Et si Dieu n’eût pas fait descendre son Esprit sur la terre, il semble que le gémissement des créatures l’y eût attiré d’en haut. Le devenir et la mort même appellent la vie. Le corps ne peut vivre séparé de toute âme, de toute forme de vie. Il faut pour subsister que la pluralité, la mobilité, le changement, deviennent en quelque sorte participants de l’unité. Il faut que le corps matériel et divisible entre en communication avec la puissance, la connaissance et l’amour, qui doivent le simplifier et l’unir de plus en plus. Appelez cette limite dont tout s’approche sansl’atteindrejamaisetquiest pourtant le principe de nos actes et de nos mouvements, cet objet plus grand que tout objet terrestre et seul capable de combler le grand vide de la création, appelez-le, avec saint Thomas, félicité suprême, appelez-le source de vie, cœur, amour, Dieu ! il n’y a pas de nom pour cela dans la langue des philosophes, et Leibniz a bien été forcé d’en inventer un.

INTRODU CTIOIf •

Oui, ces monades simples et pourtant changeantes, qui ne naissent ni ne meurent, bien qu’elles soient enveloppées dans la naissance et dans la mort, abîme de contradictions qui ne se terminent qu’à l’infini, ces monades qui s’élancent continuellement du trône de Dieu, et qui tombent en partage aux forts comme aux faibles, aux bons comme aux méchants, à la plante comme à l'homme, à toute la nature enfin, c’est le sentiment qui est lui-même un assemblage de contradictions infinies, puisqu’il exprime dans une indivisible unité tout ce qu’il y a de plus mobile et de plus divers : le sentiment, source de nos tendances, de nos perceptions et de nos désirs ; invisible médiateur du monde des corps avec celui des esprits. C’est lui qu’a cherché et qu’a retrouvé Leibniz dans ce dédale des pensées sourdes, des per. ceptions confuses, dont la force à ses yeux était telle qu’il en faisait le lien des substances et la base de son harmonie préétablie.

11 y fut conduit par le besoin de mettre en communication et en concours ces deux mondes que Descartes avait pour toujours séparés ; il lui sembla digne de la philosophie de relever ce que ce philosophe avait négligé, et d’édifier sur la base des petites perceptions un système qui embrassât la nature entière ; il y découvrit l’agent caché et le lien de toutes les natures inférieures avec les supérieures.

Ainsi cette participation de la nature aux idées, qui dans Platon restait idéale et abstraite , devient pour Leibniz une manifestation plus réelle de la Divinité dans le monde par ces traits vifs et perçants, par ces fulgurations rapides et incessantes qu’il appelle des Monades.

ORIGINES Dü SYSTÈME. C1II

Il prend l’homme fait à l’image de Dieu, et le plus parfait ouvrage de ses mains, et il l’imprime sur la face de la création tout entière comme un sceau divin; il fait les animaux, les plantes mêmes jusqu’à un certain degré, participants de notre humanité, et les éclaire de nos propres reflets en leur donnant de la perception et du sentiment. C’est ainsi qu’il appelle les natures inférieures au partage d’une nature supérieure, qu'il les élève, qu’il les transforme par l’amour et par la connaissance, et qu’il infuse une vie nouvelle dans le globe ainsi transfiguré. C’est en contemplant ce signe nouveau, qu’il a introduit dans la science, que Faust s’écrie :

« Comme tout se meut pour l’œuvre universelle ! a Comme toutes les activités travaillent et vivent l’une « dans l’autre! Comme les forces célestes montent et a descendent et sc passent de main en main les seaux « d’or, et, incessamment portées du ciel à la terre sur « leurs ailes d'où la bénédiction s'exhale, remplissent « l'univers d’harmonie 1 »

S’il est vrai, comme le dit Pascal, que l’homme est plongé entre deux infinités, l’une de grandeur et l’autre de petitesse, qui l’environnent de toutes parts et qui le passent, sa Raison est elle-même plongée entre deux infinis et l’irrationnel le déborde de tous côtés. La raison de l’homme est semblable alors à un voyageur parvenu à un certain degré d’élévation sur une haute montagne ; des nuages lui en dérobent le sommet et le pied, et la route paraît fermée en haut comme en bas. Le même soleil qui dissipe les vapeurs condensées au sommet, lui découvre dans l’air libre tout l’horizon d’en bas et lui montre en petit tout un monde inférieur étendu sous ses pieds, de même qu'il lui dévoile toute une sphère supérieure qui se déroule sur sa tête. C’est là ce que tout homme, par une sorte de conscience instinctive de cette analogie, appelle plonger dans l’Infini.

Si l’on observe ce qui se passe dans la sphère du sensible, où nous avons voulu nous placer, le voici : tous les objets sont rapetissés et n’arrivent à notre esprit que d’une manière confuse ; nous ne pouvons dire d’aucun distinctement : Ceci est un arbre, un animal, un homme; mais cette diminution des objets nous permet de percevoir d’un coup tout un admirable ensemble, et la capacité de notre œil, qui se dilate pour le percevoir, en est augmentée. Notre âme se dilate à son tour et perd de plus en plus le sentiment de ses limites. Notre esprit lui-même est en travail. Il cherche à fixer dans sa mémoire une image de ce tableau qui

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en égale la grandeur, et il se transforme en quelque sorte lui-même sous l'excitation de la lumière. En perdant le sens du particulier, il acquiert celui de l’universel. Il a dans cette seule vue une certaine image de l’ensemble, il perçoit le sentiment de l'harmonie.

Cette vue mène à Dieu. Qui ne l’a éprouvé dans ces rapides instants passés sur les hauteurs, sans se rendre compte peut-être d’un élan qui semble aussi naturel que celui de la marche, et de la vie dans l’air pur ? Qui ne l’a senti à cette légèreté du corps, à cette vitalité du cœur, à cette plénitude de la vie, qui résultent de l’alfacement de nos limites? L’àme, en un moment , parcourt une série de sensations et de sentiments inconnus qui, du centre de la terre, s’élèvent jusqu’aux cieux. Elle touche en quelque sorte Dieu dans l’immensité.

Pour l’observateur, en effet, il y a quelque chose de plus admirable que l’étendue de ce spectacle , c’est cette faculté de l’œil de l’homme qui résume cet ensemble et absorbe tous ces rayons dans une seule lumière : c’est ce sens de l’universel qui nous permet de ramener à l'unité la variété des choses sensibles et nous fait découvrir le permanent sous le variable et Dieu sous le manteau de sa divinité. La perception du tout, le sentiment de l’harmonie, voilà le grand fait psychologique qui se détache pour nous de ce spectacle.

Analysez cette perception, décomposez ce sentiment. L’harmonie est produite par une infinité de petites différences de temps, de figure, de lieu, de forme et de mouvement , qui se fondent en un seul tableau comme les couleurs sous le pinceau d’un artiste , et par l’impression d’une lumière unique qui revêt les ob-

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jets , en arrondit les contours et en efface les inégalités. Et de même la perception totale de cette harmonie dans notre âme résulte d’une foule de petites perceptions insensibles, qui forment en nous je ne sais quelle image de l'Infini. Vous voyez la richesse de ce fond d’harmonie qui réside dans l’àme humaine, et qu’éveille la vue de la nature.

Voilà quelque image de ce qui se passe dans les âmes. Il y a des esprits retenus à terre qui voient avec une grande netteté les premiers plans, mais ne soupçonnent rien au delà. D’autres, à la vue de ces limites, cherchent à s’élever sur uue haute montagne , et parvenus à des degrés d’élévation fort divers, suivant leurs forceg, aperçoivent quelque chose de l’ensemble et prennent en pitié ceux qui sont en bas, en voyant dans quelles limites ils se dilatent : quanlis dilatantur angmliis. Mais, parmi ceux qui s’élèvent , deux tendances sont la source d’illusions et de vertiges : les uns, oubliant celte belle loi que l’homme ne s’élève que par degrés, montent d’un vol présomptueux à une hauteur trop grande où tout disparait à leurs yeux dans une confusion, dans un tournoiement sans fin, comme celui d’un gouffre ; les autres, surpris par la nuit ou les brouillards, voyant tous les objets blêmes, diminués et les formes s’effacer, s’effrayent des ténèbres et nient l’infini, dont ils ne sont séparés que par une trompeuse et passagère obscurité.

Je dis que pour comprendre l’harmonie universelle, il faut s’élever par degrés jusqu’à ce point où les deux infinités nous environnent, sans dépasser celui où le vertige commence, mais sans se laisser déconcerter par

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