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les ténèbres de la nuit que la lumière du matin dissipera bientôt. C’est ce que j’appelle avoir le sens de l’universel et de l’harmonie, qui est aussi celui de la nature et de l’art.
Leibniz avait au plus haut degré ce sens de l’universel. Non-seulement il percevait l’harmonie de l’ensemble et du tout, mais il découvrait des harmonies cachées sur lesquelles repose tout son système, qui en a gardé le nom. 11 faut pour le ^comprendre être persuadé de cette pensée, avoir éprouvé quelque chose de ce sentiment que nous appelons avec lui celui de l'harmonie universelle.
Je dis harmonie universelle et non harmonie préétablie, parce que, en effet, c’est le sentiment et non pas le système que ce mot plus vaste exprime. Le système a presque toujours quelque chose d'étroit et d’exclusif, que n’a pas dans sa haute généralité la grande pensée mère dont il est issu. C’est aux sources de l’harmonie préétablie que nous voulons nous élever, et ces sources sont supérieures à la dérivation que Leibniz a tentée de ce vaste fleuve auquel Platon, saint Augustin, saint Thomas et les scolastiques ont puisé.
Ajoutez que, par un malentendu dont on a peine à se rendre compte, presque partout l’harmonie préétablie de Leibniz est donnée pour un démembrement de l’occasionalisme des cartésiens de France, bien que par sa grandeur et son étendue elle le surpasse infiniment, et s'étende à de tout autres problèmes ; que, par ses origines historiques, elle soit précisément un effort de Leibniz pour dépasser l’horizon des cartésiens de France, et que, philosophiquement enfin, la divergence soit plus
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grande encore. Mais rien n’a pu prévaloir contre un préjugé généralement répandu. On a voulu voir par le besoin de rattacher Leibniz à Descartes une suite de la théorie cartésienne de l'occasionalisme dans l’harmonie préétablie de Leibniz. Sa comparaison des deux horloges a suffi pour accréditer cette erreur, malgré cette déclaration formelle à Rémond de Montmort que, dans les journaux de Paris et de Hollande, il s’accommode au style des cartésiens. Une critique subtile a été même jusqu’à profiter des moindres concessions qu’il leur faites, sans tenir compte de ses réserves et de sa sévérité à l’égard de ces explications commodes des car- |psiens, de leur deus ex machiné et de leurs miracles déraisonnables.
Laissons donc là ce mot discrédité d’harmonie préétablie, et remontons avec Leibniz aux véritables sources de l’harmonie universelle. Je dis qu’au-dessus du système il y a un sentiment sublime que tous les grands philosophes ont éprouvé, et sans lequel j’oserai dire qu’on n’est point philosophe.
Ce sentiment est celui de la vie universelle. Il y a des formes partout : la vie est partout ; elle est une, elle repose sur une harmonie ; l’accord des puissances de l’âme fait la vie de l’àme; celui des puissances du corps fait la vie du corps ; l'harmonie du monde enfin fait la vie de l'univers. Cette vie résulte dans l’homme du jeu des passions , des sentiments et des idées, mais ne se nourrit que de ce qu'il y a de plus pur et de plus saint dans ces formes de l’être. Elle a son miroir dans l’homme, qui devient à son image un monde en petit, un microcosme. Elle consiste à sentir, à con-
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naître et à aimer en dehors de soi, Dieu , le monde et l’humanité. Elle est en Dieu la plénitude de la sagesse et de l’amour ; elle est dans l’homme un certain écoulement de l’une et de l’autre. Elle est dans le monde la gravitation et l’attraction universelles. Dans l’homme , elle triomphe incessamment des discordes, des troubles qui éclatent entre l'àme et le corps ; elle les unit, elle les fond, pour ainsi dire, dans un même univers, et, nous dépouillant de plus en plus de ce qu’il y a de terrestre et d’humain dans le corps pour y substituer le céleste et le divin, elle arrive à réaliser la plus grande harmonie possible parmi les hommes. Voilà d’un mot le fond de Y Optimisme.
La vie universelle se manifeste aux hommes sous trois formes diverses : le Beau, le Bien et le Vrai. On peut varier et multiplier ces formes à l’infini, et dire que la vie universelle se manifeste aussi par la puissance, la liberté, le savoir et l’amour; mais ces formes rentrent dans les premières; c’est toujours la puissance, l’activité, ou l’amour du Beau, du Bien, du Vrai. Et j’affirme que les manifestations fondamentales de la vie universelle se bornent rigoureusement à trois, qui sont la Beauté, la Bonté et la Vérité, mais chacune se divise et se muliplie à l’infini. Il faut si peu de ces trois choses à l’homme pour occuper et absorber sa vie ! Que d’hommes passent leur vie entière sur l’atome de beauté ou de vérité, semblables à ces fourmis qui, en portant un grain de sable, portent tout un monde, relatif à leur sphère d’activité, de travail et de petitesse !
Ces formes de la vie universelle produisent l’harmonie dans le monde. Religion, beaux-arts, poésie, philoso-
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phie, morale, sont les sphères différentes où elles s’exercent, suivant les aptitudes et les forces de chacun. Elles sont toutes sœurs, et se pénètrent sans se confondre. L’homme, il est vrai, porte le sentiment de ses divisions et de ses limites jusque dans ces sphères harmonieuses. Il a inventé les schismes, les erreurs, les vices, les laideurs, tous les contrastes et toutes les dissonances. Mais il a beau faire, le sentiment de l’harmonie prévaut dans Je monde; ses formes sont universelles; c’est une langue qui réunit tous les hommes et que tous comprennent. Phidias et Platon, les tragiques grecs, saint Augustin, Leibniz, Raphaël et Lamartine parlent cette langue du cœur de tous, et leurs œuvres s’appellent harmonies de la nature et de l’art, de la nature et de la grâce, du vrai et du bien, ou de la beauté et de la bonté, mais toujours harmonies.
En présence de ce spectacle et de cette lumière, l'homme cherche à attirer la vie universelle : quoi de plus juste et de plus naturel ! Mais il faut pour cela que, dépouillant sa vie propre, il vive de celle de tous. La sentiment de l’harmonie est donc dans l’âme le pôle opposé à celui de l’égoïsme, ou plutôt c’est un double rhythme qui fait celui môme de toute vie. Percevoir la vie universelle, puis la rendre sous la forme du bien, du beau et du vrai, il n’y a de vie que là; il n’y a d’activité que celle-là. Mais qu’arrive-t-il le plus souvent? c’est que l’homme aveugle, au heu de la répandre au dehors, cherche à thésauriser la vie : des penchants grossiers s’opposent à ce quelle soit harmonique, et les sentiments sublimes qui la donnent périssent étouffés dans les intérêts de la terre. Voilà l’histoire de la vie univer-
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selle et de l’harmonie parmi les hommes. Elle est incessamment troublée par les passions inférieures ; et comme il n’y a que les passions supérieures, celles qui nous attirent en haut, là où est la racine de notre âme, qui produisent l’harmonie, l’homme livré aux plaisirs mondains qui la dépriment vers la terre ne fait point l’harmonie,
Tous les grands philosophes ont le sentiment de la vie universelle; Platon en est rempli. Leibniz, nous l’avons vu, reconnaissait de grandes harmonies dans Platon. En effet, elles y sont toutes, au moins dans leur germe : harmonie de Dieu et du monde qu’il a fait semblable à lui et qui s’efforce d’imiter ce divin modèle; harmonie des êtres au sein d'un mémo univers à qui il attribue la forme circulaire, parce que c’est la plus belle, qu’il va même, par une erreur que ne partage pas Leibniz, j usqu’à douer d’une seule âme dont il fait un vivant animé : Çwàv il; harmonie de l’âme en ses trois parties; union de l’âme divine avec l’âme humaine, du bon, du beau, du juste et du saint avec l’âme, travaillant (ce sont ses propres expressions) à corriger en elle « par la contemplation de l’harmonie et des mouvements du tout ses mouvements propres et déréglés. » Leibniz retrouvait dans cette philosophie qu’il opposait à Descaries les premiers germes d’harmonie et l’heureux effort de la science pour s’élever à cet ordre général dont les idées sont les types et les modèles, à ce soleil des intelligences qui donne la vie et la croissance dans le bien. Quand, après toutes les preuves que nous avons données, on entend Leibniz commencer le Discours de métaphysique presque dans les mêmes termes que le limée, proclamer
comme lui le principe de la bonté, de l’excellence de la nature et des opérations divines , et confirmer par son témoignage la théorie platonicienne de l’6|iou!mî xt[> ©eu, comment douter que ces paroles du Timée : a II était bon et il a fait toutes choses semblables à lui, » ne soient la vraie devise de l’optimisme?
Ce n’est donc point par la nouveauté du sentiment de l’harmonie, c’est bien plutôt par l’extension originale et inattendue qu’il lui donne que Leibniz a renouvelé la philosophie. Cette muse de la philosophie grecque avait en effet plutôt l’instinct que la science de l’harmonie. Un simple joueur de lyre s’essayant à faire résonner les cordes à l’unisson en remontant celle qui se relâche, et en descendant celle qui rend des sons trop hauts; quelquefois aussi un poète saisi du divin délire et exprimant la fureur de l’amour, xlç, par les pages brûlantes du Phèdre et du Banquet, voilà l’image de cette philosophie qui, par un art inimitable, sut tirer d’immortels accords de l’instrument qu’elle a manié. Régler l’enthousiasme platonicien, donner à ce sentiment confus de l’harmonie toute sa puissance, en lui faisant exprimer l’infini, se pénétrer du génie de la Grèce, qui est celui de la musique et des arts, pour l’unir au nôtre, qui est celui de la morale et des lois, et pressentir toute une science du beau dont le germe est dans Platon, mais dont la première ébauche est dans Leibniz, voilà ce qu’a fait Leibniz. Aussi, quand, pour la première fois, il veut exprimer l’idée de son harmonie préétablie, c'est par le mythe gracieux de plusieurs bandes de musiciens et de chœurs jouant séparément leurs parties, qui, sans se voir et s’entendre, s’accordent parfaitement en suivant
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fait Leibniz. Aussi, quand, pour la première fois, il veut exprimer l’idée de son harmonie préétablie, c’est par le mythe gracieux de plusieurs bandes de musiciens et de chœurs jouant séparément leurs parties, qui, sans se voir et s’entendre, s’accordent parfaitement eu suivant leurs notes, chacun les siennes, en sorte que celui qui les écoute tous, y trouve une harmonie merveilleuse (*). On dirait qu’il a conçu le premier ces vastes ensembles portés par la loi du rhy thme et de la mesure où diverses bandes de musiciens exécutent sur des instruments divers les plus difficiles symphonies. L’invisible chef d’orchestre, qui règle et tempère cette puissante harmonie a remplacé le joueur de lyre de Platon. Les cordes se montent au degré de l’infini ; sous la loi de la Monade dominante, les monades créées développent les règles de symphonie cachées dans les Ames. Tout vibre, et l’écho soudain des mondes fait tressaillir. Pourquoi faut-il que ce ne soit encore qu’une image? La philosophie n’eslellc donc destinée qu’à transformer sans cesse les ombres et les fantômes divins, et à les préciser davantage, sans percer jamais le miroir et faire tomber les derniers voiles ?
Quoi qu’il en soit, Leibniz a profondément exprimé la force de l’harmonie, il l’a traduite en philosophie, et il nous fait pressentir les lois d’une science du beau, encore confuse et latente, mais déjà susceptible d’applications fécondes à l’art, à la morale, et de rapports avec la science du vrai. Il distinguo le sentiment confus et la vue claire de l'harmonie. Le sentiment confus de l’har-
(') Voir ses lettres à Arnauld, p. 249.
monie, nous le portons tous en nous-même, et nous le ressentons avec plus ou moins de vivacité à la vue d’un beau tableau ou d'une belle statue, à l’audition d’uDe belle mélodie. On dirait que l’auteur des choses a pris cette voie de mettre en communication tous les hommes avec la beauté, et de multiplier ainsi leurs plaisirs. « La musique nous charme, dit excellemment Leibniz dans ses Principes de la nature et de la grâce, quoique sa beauté ne consiste que dans les convenances des nombres, et dans le compte dont nous ne nous apercevons pas, et que l’àme ne laisse pas de faire, des battements ou vibrations des corps sonnants qui se rencontrent par certains intervalles. Les plaisirs que la vue trouve dans les proportions sont de la même nature, et ceux que causent les autres sens reviendront à quelque chose de semblable, quoique nous ne puissions pas l’expliquer si distinctement. » Ce sentiment confus est la source cachée de tous nos plaisirs. Le plaisir, en effet, est toujours le sentiment de quelque harmonie ; en sorte que notre bonheur ou nos souffrances résultent d’un repos ou d’un trouble dans l’accord du tout dont nous faisons partie : la félicité de l’homme en dépend ; la vertu même s’y rapporte. Mais ces plaisirs lumineux et purs que Leibniz considérait comme les seuls dignes d’un sage tiennent encore quelque chose des sens; et les sens ne sont pas juges en dernier ressort de l’harmonie ; ils nous en donnent l’image ; ils n’en connaissent point la notion vraie. L’esprit seul, en remontant des effets aux causes, s’élève du sentiment confus à la vue claire de l’harmonie. Les sens perçoivent confusément, mais l’esprit, appuyé sur des principes de logique qui lui sont innés,
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