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ORIGINES PII SYSTÈME. CXV

comprend la liaison des choses et la transforme en une connaissance qui finit par illuminer la raison, quand elle est devenue de confuse et d’obscure, claire et distincte. La vérité est ainsi la vue même de l’harmonie.

Nous sentons ici l’effort psychologique pour faire du sentiment de l’harmonie la perception même du vrai. J’insiste sur ce point, En travaillant à développer ce sentiment dans les âmes, Leibniz croyait sérieusement travailler à faire la lumière dans les esprits. Avait-il tort, et ne faut-il pas croire avec lui que nous faisons la vérité, quand nous appliquons les forces de notre intelligence à découvrir des rapports cachés, et à les énoncer sous une forme daire et précise ? Ces lueurs d’harmonie qui brillent dans le monde sont vraiment digues du nom de vérités. Les inventions les plus sublimes ne sont pas autre chose. Un point obscur de l’intelligence humaine, couvé sous les ailes du désir, échauffé par la grâce visible de la Beauté, touché du rayon divin, va croître et se développer, remplissant l’esprit, le cœur, l'âme entière. Bientôt ce point luira pour le monde, brillant soleil des intelligences, et fera lui-même partie de l'éternel et de l’infini. L’inventeur ne fait que découvrir une harmonie cachée.

Ainsi nous avons dégagé l'essence de la vie universelle, celte essence qui est identique au beau, au vrai et au bien. Nous avons analysé ses manifestations dans le monde, et maintenant il nous resterait à parler des obstades qui l’entravent. Il y a des obstacles à la vie universelle eu effet, l'égoïsme en est un, et généralement tout ce qui nous éloigne de Dieu peut être considéré comme uu empêchement qu’il faut lever. Mais il est un

point sur lequel Leibniz, qui jusqu’ici s’est toujours trouvé d’accord avec Platon et les grands spiritualistes, fait une scission glorieuse. Le corps est-il un obstacle à la vie universelle, se sont-ils demandé? Et presque toujours ils ont répondu : Oui. Non, reprend Leibniz, le corps n’est pas un obstacle à la vie universelle, il en est plutôt le véhicule; car il nous fait sympathiser avec l’univers, il nous empêche d’être les déserteurs de l’ordre établi. La matière est un lien sans doute, mais elle l'est dans un double sens ; elle est le lien de notre captivité, suivant Platon, mais elle est aussi le lien de notre alliance, suivant Leibniz : elle nous rend frères, solidaires, copartageants d’une même humanité. L’idée même d'échange et de mutualité, d’un commerce et d’une alliance, est écrite dans les lois du corps humain. C’est par là qu’il reçoit la vie et qu’il la conserve, qu’il se renouvelle et se rajeunit, qu’il se perpétue enfin. La solidarité des parties de mon corps m’avertit de celle de l’univers. Quand une partie souffre, tout souffre ; si votre œil est mauvais, il infecte tout le corps, dit l’Evangile. Shakspeare savait cela quand il fait dire à Hamlet qu’il suffit d’une parcelle d’alliage pour vicier toute la substance noble. Je sens dans mon corps une loi de corruption, suivant l’apôtre, mais j’y reçois aussi le retentissement sensible des maux, et des douleurs de mes frères, et je sens se former en moi ces entrailles de charité qui sont en tout homme qui s’élève à la vie de l’ensemble. Le cœur est en chaque homme une partie courageuse et fière, impérieuse, indomptable; mais c’est aussi je ne sais quoi de doux et de compatissant qui s’émeut de pitié et qui ressent les affections les plus sociables et les plus douces.

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Ah ! sans doute, pour celui qui contemple les corps dans l’ordre pur des causes efficientes, il n’y voit rien de semblable, bien qu'il y voie déjà quelque chose d'admirable et d’ordonné. Mais enfin tout se réduit à un grossier équilibre du mouvement et du repos, du chaud et du froid, du sec et de l’humide. Nous sommes dans toute la bassesse de ces mélanges purement physiques, dans la succession indéfinie des actions et des réactions, dans le domaine de la chimie. On dirait qu’une nature brute travaille sourdement à réparer la vie.

Mais que l’on s’élève à l’ordre des causes finales, tout grandit : les actions et les réactions ont un sens. La vérité, la bonté et la beauté descendent aussitôt dans le monde des corps, et ces formes par où la vie se manifeste se revêtent du plus pur éclat: toute une première création matérielle et grossière est pour ainsi dire abolie et fait place à une création seconde et plus merveilleuse. L’œil de l’homme dissipe les ombres corporelles. Le corps nous apparaît* tout à la fois aimable et redoutable, suivant sa double destination : instrument divin et vraiment ailé , doué d’un tact, merveilleux dans un cas, et dans l’autre instrument de mort plus fatal mille fois que l’arme la plus dangereuse. Les corps sont les fils dont le tisserand, habile à en former le mélange suivant les règles de l’art, compose le vêtement de notre immortalité, ou bien, quand ils suivent les lois de la corruption, ce sont les câbles qui nous rivent au tombeau et nous rendent la proie des vers.

Et maintenant quel est le dernier mot de la vie universelle? — Dieu en est le type. Supposez qu’elle puisse se représenter, ainsi que le voulait Carus, par les cercles

que décrit une goutte d'eau tombant dans un bassin et qui se répand de proche en proche du centre à la périphérie, c’est en Dieu que sera la plénitude de l’océan dont les gouttes qui tombent font osciller et onduler la vie dans le monde. Supposez qu’elle soit une force volcanique qui produise incessamment de nouvelles matières enflammées, de nouveaux dégagements de gaz et les lance à toute portée ; Dieu est le foyer central toujours subsistant, le feu toujours vivant auprès duquel cette force même n’est qu’une étincelle à peine visible. Dieu n’est pas seulement le type de la vie universelle par l’étendue et la puissance, il l’est aussi par l’ordre et l’harmonie. Il estlabonté, la beauté, la vérité souveraine ; de sorte que la vie universelle, c’est en quelque façon, mais sous une image, Dieu descendu dans le monde et devenu visible. Oui, la beauté descend dans ce monde, et là elle nous parle sous le voile de la création qui est son premier et ineffable langage ; langage plein de fraîcheur et de nouveauté, comme il convientàune divine enfance. Elle parlera plus tard celui de la jeunesse et de l’amour, de l’art, de la poésie et de la philosophie, et il se fera dans le monde une création nouvelle par les œuvres de l’esprit •, langue charmante dont les beautés sont saisissables pour l’oreille même* sorte de musique qui élève l’esprit et le cœur, et devient l’accompagnement des études et du travail pour l’éducation des hommes. Enfin elle nous parlera le langage de l’homme fait, ou plutôt de Dieu même, parole plus simple, plus énergique et plus féconde qui est lancée sur le monde comme une poignée de germes pour y faire croître des moissons.

Dieu est le type de la vie universelle; là science tend

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à le démontrer de plus en plus. Leibniz a dit de lui pour mieux marquer celaune grande parole qu’il faut comprendre; iladit: «Dieu, c’est l'harmonie universelle, » Deus, seu harmonia universalis. En vérité, l’homme se perd dans ses propres pensées quand il cherche à rendre sensible par un éther partout diffus l'éternelle présence de Dieu dans le moindre de ses ouvrages. Dieu est présent partout; il soutient sou œuvre; il la crée continuellement de nouveau. C’est lui qui fait le lien des agents pondérables et impondérables dans le monde, en ce sens qu’il les détermine; c’est lui qui égalise les différences de temps et de lieu, en ce sens que le fonds commun de tous les rapports de temps, d’espaces et de causes doit être cherché en lui. C’est lui qui est le lien des corps et des esprits, en ce sens que son infinité peut seule unir deux choses aussi dissemblables, et, sans les confondre, manifester par l’une ce qu’il a lui-même renfermé dans l’autre, et rendre l’àme visible aux yeux.

La simplicité féconde du Dieu créateur éclate dans la simplicité de ses lois. Il gouverne les sphères par le règne des nombres; il gouverne les corps par l’attrait de la vie; il gouverne la vie, l’âme, l’esprit, par sa parole qui est lui-même ; ce sont les degrés de ses créations superposées les unes aux autres. La conservation du monde est le moindre; elle suppose qu’il ne se trompe pas dans ses calculs. Si de grands géomètres ont créé, puis étendu cette science au delà des frontières du fini, que dire de l’éternel géomètre?Les lois de la vie sont déjà d'un autre ordre; et cependant quelques gouttes tombées de l’éternelle substance ont suffi pour remplir jusqu’au bord le vase où les êtres la puisent, pour alimenter les sources

par lesquelles elle circule. Il gouverne enfin les âmes par l’attrait de l’amour et de la justice. Il les retient par la crainte ; il les sollicite comme un père et il en forme la cité des esprits, dont il est le monarque. Quelle plus noble cité que celle qui est gouvernée par la parole de Dieu ! ,

Dieu vivant, toi seul as pu donner la vie, la donner avec surabondance ! Que j’ai pitié de ceux qui croient que la conservation de la substance est le but unique, quand c’est le moindre! Combien ils dégradent l’humanité tout entière ! En effet, si tel était le but unique, un pouvoir occulte et sans nom, vouloir instinctif de la nature, aurait suffi. Les êtres tendraient fatalement à l’accomplissement du but matériel et grossier; le droit et la justice seraient synonymes d’égoïsme et de tyrannie. La beauté, la bonté disparaîtraient de l’ouvrage de Dieu, pour faire place à l’instinct aveugle. Mais non, ce ne sont que des préparations qu’il fait dans l’abîme de ses conseils, ce n’est que le commencement de son œuvre, le germe de la vie éternelle.

Ah! si nous comprenions que ce qui fait le fond de la vi» intellectuelle du dix-septième siècle est la croyance à la présence de la divinité en chacun de nous, qu’il n’y a sur ce point aucune différence sensible entre Malebranche et Leibniz, qu’il est pour tous deux le lieu des substances, le lien des esprits et l’objet immédiat externe de nos perceptions; que chaque créature est, suivant ce dernier, le résultat d’une certaine vue de Dieu sur le monde, alors nous comprendrions l’ampleur et la beauté des théories que ces grands hommes ont laissées. Jamais le dogme de l’omniprésence ne fut mis dans une

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plus belle lumière. « Si un vaisseau, dit Leibniz qui exagère'à dessein, pousse l’eau en se mouvant et produit une grande quantité de cercles, on peut sans doute dans le détail recourir au vaisseau comme à la cause prochaine de mouvement; mais dans la précision métaphysique et en dernière analyse ces mouvements viennent de ce que toutes les substances sont des productions d’une même cause; savoir. Dieu. » « Si l’âme sent de la douleur dans le bras , dit-il encore , et si certaines pensées dans mon âme répondent à certains mouvements dans mon corps, c’est parce que Dieu a établi une correspondance générale entre toutes les substances, et, sans admettre une opération particulière de Dieu qui l’avertisse de la douleur, il faut en admettre une générale qui a réglé la nature de lame, en sorte qu’elle exprime ce qui se passe dans le corps. » « Comme toutes ces substances créées, ajoutait-il, sont une production continue du même souverain être selon les mêmes desseins et expriment le même univers ou les mêmes phénomènes, elles s’entreaccordent exactement (49). » «La liaison des résolutions de Dieu fait la certitude des événements humains sans impliquer pour cela la nécessité (10). » L’intervention divine, voilà le dernier mot de l’harmonie préétablie (l) !

(i) « Dieu produit diverses substances selon les différentes vues » qu’il a de l’univers, et par l’intervention de Dieu la nature propre < de chaque substance porte que ce qui arrive à l’une répond à ce c qui arrive à toutes les autres, sans qu’elles agissent immédiate- « ment l'une sur l’autre. » (15) « L’action d’une substance finie sur « l’autre ne consiste qu%dans l’accroissement du degré de son ex- € pression jointe à la diminution de celle de l’autre en tant que Dieu les « a formées par avance, en sorte qu’elles s’accommodent ensemble.»

iNTftODUCÏIÔH.

La substance de nos idées et le ibhd de la vie, c’est Dieu lui-même présent en chacun de nous. Il y a mis la puissance, il y a mis la connaissance et l’amour. Rien n’est plus sacré que la puissance, rien n’est plus divin. Elle est l’origine de tout; elle coule de la source divine. Elle est en chacun de nous source de perceptions sourdes, d’idées confuses, de lueurs et d’instincts d'où sortira toute lumière et toute chaleur. Nous sommes le trépied dont il est la flamme. L’air battu par les organes de la voix produit la parole, c’est un lien puissant qui unit tous les hommes depuis le commencement du monde et les aide à recevoir des vérités sublimes. Eh bien, de même il y a un air immatériel et divin, qui, incessamment battu par le Verbe , porte jusqu’à nous les inspirations et les conseils de la divine sagesse. Cet air , nous le respirons en naissant , nou3 y sommes plongés; il est tout à la fois la parole et le souffle qui nourrit les âmes et se communique à tous nos membres.

Oui, nos corps mêmes sont plongés dans l’infini de Dieu et sont soutenus par lui. Il y a dans le monde des corps

J’ai rapproché à dessein tous ces textes de la correspondance avec Arnauld qui semblaient ôter toute efficacité aux causes secondes, mais qui paraissaient innocents dans la langue philosophique du dix-septième siècle. Tant on y était habitué à cette intervention de Dieu dans la Science! Qu’on n’oublie pas, d’ailleurs, l'énorme différence qui, sur tous ces points, sépare Leibniz de Spinoza. « Les hommes, dit Spinoza, considèrent l'homme dans la nature comme un empire dans un empire ; c’est une erreur, il y est comme Une partie dans un tout. » « A mon avis, répond Leibniz, chaque sub- < stance est un empire dans Un empire, mais dans un juste concert * avec tout le reste.» Voir Réfutation inédite dé Spinoza, par Leibniz. Lagrange, 18îM.

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des rejaillissements et des l'ulgurations, des lumières et des électricités qui ne s’expliquent pas sans lui. Il est en chaque organe ce point vivant qui attire à lui la force et la vie et qui les réfléchit. Il est dans chaque miroir actif et vivant la force de concentration qui réunit au foyer tous les rayons. II est en chaque substance créée la substance simple originaire. Cessons de nous étonner que le dix-septième siècle soit un des grands siècles de l’esprit humain. Il est plein de la pensée de Dieu. Il le porte en lui-même, il lui demande la raison de tout. Ses erreurs mêmes ne sont que l’excès dé son zèle à étendre sa puissance, à accroître son empire. C’est une réverbération dont il est ébloui.

A cette divine lumière, le sage de Hanovre prévoit cet état où toutes les différences de temps, de lieu, de mœurs, de religion, cesseront, où tous les esprits seront consommés dans l’unité. Il s’élève à l’éternel, à l’infini. Il ne voit plus dans les êtres que leur dignité incomparable, il ne sent plus dans le monde que la vie universelle grande et élevée, avec les objets intelligibles et divins pour principes de son mouvement. « Les corps, s’écrie-t-il, sont des machines admirables faites pour conserver la contemplation. » Et dans une autre lettre il développe cétte idée en ces termes ; « Je mets en fait que la pensée est la fonction principale et perpétuelle de nostrq âme. Nous penserons toujours, mais nous ne vivrons pas toujours icy. C’est pourquoy ce qui nous rend plus capables de penser aux plus parfaits objets et d'une manière plus parfaite, c’est ce qui nous perfectionne naturellement. Cependant l’estât présent de nostre vie doüs oblige à quantité de pensées confuses qui ne nous

rendent pas plus parfaits. Telle est la connoissance des coustumes, des généalogies, des langues, et même toute connoissance historique des faits tant civils que naturels qui nous est utile pour éviter les dangers et pour manier les corps et les hommes qui nous environnent, mais qui n’éclaire pas l’esprit. La connoissance des routes est utile à un voyageur pendant qu’il voyage ; mais ce qui a le plus de rapport aux fonctions où il sera destiné in palriâ luy est plus important. Or, nous sommes destinés à vivre un jour d’une vie spirituelle où les substances séparées de la matière nous occuperont bien plus que les corps... Cette connoissance seule est bonne par elle-même; tout le reste est mercenaire et ne doit estre appris que par nécessité, à cause des besoins de cette vie et pour estre d’autant mieux en estât de vaquer par après à la perfection de l’esprit, quand on a mis ordre à sa subsistance. Cependant le déréglement des hommes et ce qu’on appelle le soin de pane lucrando et souvent aussi la vanité fait qu’on oublie le Seigneur pour le valet et la fin pour les moyens. C’est justement selon le poète : pr opter vitam vivendi perdere causas. A peu près comme un avare préfère l’or à sa santé, au lieu que l’or n’est que pour servir aux commodités de la vie. Or, puisque ce qui perfectionne nostre esprit (la lumière delà grâce mise à part) est la connoissance démonstrative des plus grandes vérités par leurs causes ou raisons, il faut avouer que la métaphysique ou la théologie naturelle qui traite des substances immatérielles, et particulièrement de Dieu et de l’àme, est la plus importante de toutes. »

A ces hauteurs où il plane, Leibniz aperçoit quelque chose de l’ordre universel ; il conçoit que, dans cette

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œuvre immense, le temps et le lieu sont le terrain et la dépense, que la variété des formes répond à l'élégance et à la commodité, que le monde des possibles ou la région des idées est le répertoire des plans du souverain architecte. Il affirme que sa règle est de produire les plus grands effets avec la moindre dépense, de ne pas laisser d’espace vide, de répandre les formes partout. Mais s’il y a une métaphysique de la machine du monde, il y a aussi une perfection physique de la cité des esprits, une hiérarchie, des proportions exactes, une réelle harmonie, une loi môme de la souffrance pour le bien des corps et des esprits. Il y a un nombre des justes, des déplacements de bonheur, de nouvelles combinaisons de la félicité : il y a des êtres destinés au bonheur qui tombent par leur faute dans des abîmes de maux , mais d’autres sont élevés à leur place, et ces grands vides qui s’opèrent dans l’empire de Dieu sont aussitôt comblés, les rangs de l’armée du Seigneur se recrutent de nouveau et tout marche en concert vers le but du Roi des cieux. Et qu’on n’objecte pas que le monde serait ainsi, suivant le rêve de l’optimisme, un paradis terrestre, où Leibniz fait couler prématurément des ruisseaux de lait et de miel. Sans doute, il y a déjà bien des substances parvenues à leur perfection , mais à cause de la divisibilité du continu à l’infini, que de points morts dans l'abîme des choses, que de parties engourdies qu’il faut exciter à produire (')! La culture en est l’image ; sans doute elle s’empare de plus en plus du globe

(■) Seinper in abysso rerum superesse partes sopitas adbuc excitandas, et ad majus meliusque, et, ut verbo dicam, ad meliorem cultum provebendas.

CXJCVl INTRODUCTION*

et le couvre de moissons, et cependant que de parties encore incultes, que de ronces et d’épines, que de rochers nus et stériles 1

On reproche au philosophe de manquer le but en s’élevant trop haut, mais craignons aussi de le rabaisser en le déprimant trop bas. Assez d’autres ne saisissent que les sons discordants et les notes fausses. Il faut que le regard du philosophe plane au-dessus des imperfections et des erreurs, qu’il cherche en tout l’ordre et la beauté; il faut que, sublime contemplateur de l’œuvre de Dieu, il eq saisisse les proportions cachées et fasse part aux autres hommes de eps nouvelles découvertes qui nous font pénétrer de plus en plus dans les secrets divins.

Leibniz voulait faire de l’harmonie une science, c’està-dire de tout ce qu’il y a de plus vague, de plus illimité dans le cœur de l’homme , quelque chose de clair et de précis, capable de subjuguer son esprit et de s’imposer à sa raison. Mais une telle science ne pouvait se soutenir sans les mathématiques, C’est ainsi que l’ont compris Platon et saint Augustin. Leibniz a fait plus, il en a démontré le rapport. Il cherche à traduire en un langage précis cette vérité, qu’il y a de l’ordre et de la géométrie partout, Les formes et les lois pouvant être exprimées par les nombres, il étend à tout {'univers le règne des nombres entrevu par Platon et par saint Augustin, « Partout où il y a de l’harmonie, disait-il, il y a du nombre et de la proportion. La musique elle-même est une arithmétique de l’àme qui ne s’écoute pas compter, Musica arilhmelice animi numerare se nescientis. En poésie, dans le genre qui paraît le plus affranchi des lois, dans l’ode, tout est réglé, toute syllabe est comptée. Le

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rhythme, cette modération générale d’une âme sujette à l’enthousiasme, la série des images, la place des mots produisent un ordre pour l’oreille et pour l’esprit. Ce qui fait la valeur, la lumière et la beauté d’un tableau, résulte de proportions et de lois qui régissent l’œuvre du peintre, comme elles s’imposent à la raison du géomètre. Mais alors, s’il y a de la géométrie partout, et si la science de l’harmonie dépend de la méthode des mathématiques, pourquoi Leibniz craindrait-il de traiter en géomètre de l’ordre et de la proportion du monde? Ce qui est vrai d’une courbe ne l’est-il pas de toutes les courbes ? Et les vérités qu’il a découvertes ne sont-elles pas des vérités universelles?

Deux des manuscrits que nous publions, ses Lettres à Fardella et le fragment De Libertale , paraissent être favorables à la supposition que Leibniz a non-seulement développé le sentiment de l’harmonie en philosophie, mais qu’il a voulu en construire ô priori la science mathématique, de sorte que l’harmonie préétablie serait en quelque façon la traduction en langue philosophique des vérités qu’il avait d’abord découvertes dans un autre ordre. On ne peut guère douter de sa tentative d’organiser géométriquement la science de l’harmonie, quand on le voit , dans ses Lettres à Fardella , employer les séries infinies en traitant de l’ordre de l’univers, et qu’on y retrouve ses opinions rédigées sous la forme de propositions mathématiques, avec les doutes du R. P. Fardella au-dessous et les scolies explicatives de Leibniz. Le fragment De Libertale confirme en partie le témoignage de ces lettres, et nous fait même, en un sens, pénétrer plus avant dans ces profondeurs où il lui

fut donné d’entrevoir la possibilité d’une harmonie universelle. Il signale môme le fait en ces termes : « Enfin, une lumière nouvelle et inattendue me vint du côté où je l’espérais le moins, à savoir des considérations mathématiques sur la nature de l’infini ('). » Ce morceau, qui contient toute une théorie de la connaissance du nécessaire et du contingent, ne permet pas de douter que Leibniz ait admis de nombreuses analogies entre les mathématiques transcendantes et la métaphysique : analogies dérivées d’une même source, l’infini. Il suffirait, pour le prouver, de cette idée très-ingénieuse et très-neuve d’y comparer les vérités contingentes qui, par leur nature, sont indémontrables et complètement en dehors de la déduction, avec les séries infinies ou indéfinies, ou des incommensurables géométriques, et d’en chercher la raison dernièro en dehors de la série, c’est-à-dire en Dieu. Il y a là, avec beaucoup de finesse et de perspicacité, un recours constant aux analogies mathématiques, pour aider la raison à sortir, comme il le dit, de ce labyrinthe fameux où elle s’égare trop souvent, et qu’il appelle, dans sa Théodicée, la grande question du libre et du nécessaire. C’est donc déjà, et sur un point particulier, une tentative de conciliation des vérités qui paraissent inconciliables, en se servant de la considération de l’infini (2).

Mais quelque ingénieuses que soient ces analogies tirées des mathématiques et qu’il recommandait aussi à (*)

(*) De Libertate, i>. 180.

(') Voir ta note à la fin du volume sur les trois sens du mot tnfini dans la philosophie de Leibniz.

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Weigel (*), ce serait une erreur de ne voir dans le De Libertate qu’une application des mathématiques à la science de l’harmonie que méditait Leibniz, et il n’est jamais entré dans son esprit de résoudre , par les mathématiques seulement, la question du libre et du nécessaire, par cette raison bien simple qu’elles ne s’occupent que du nécessaire. Il suffît de lire les paroles expresses par lesquelles il ouvre ce morceau : « Il faut donc que vous sachiez que toutes les créatures portent la marque de l’infinité divine, et que c’est la source de beaucoup de merveilles qui jettent l’esprit dans un profond étonnement, » pour voir qu’il recourt à l’infini réel et vivant de la métaphysique, dont il retrouve partout la marque et le caractère dans l’âme et dans le corps, et qui seul peut être un véritable principe d’harmonie pour le philosophe.

Mais si les applications mathématiques, même les plus ingénieuses, sont insuffisantes pour résoudre la question du libre et du nécessaire à laquelle est consacrée la Théodicée tout entière, cette question n’était elle-même qu’une partie du problème infiniment plus vaste que s’était posé Leibniz , sous le nom d’harmonie universelle. Ce problème , en effet , comprend l’accord de l’âme et du corps dans un même individu, la communication des substances entre elles dans un même univers, et leur accord en Dieu, c’est-à-dire l’harmonie de toutes les vérités nécessaires ou contingentes, démontrables ou indémontrables, dont le De Libertate ne traite qu’un seul cas. Il suffit de l’énoncer pour voir que

(') Antmadversionee ad Weigelium, p. 147,

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Leibniz ne pouvait espérer en devenir maître par les mathématiques seulement ; que les mathématiques devaient l’y aider, sans doute , mais qu’il ne s’agissait plus là d’un de ces problèmes dont il envoyait la solution à Bernoulli ou même à Newton, courrier par courrier, et dont il disait que les questions les plus difficiles étaient devenues des jeux pour lui.

Après avoir quelque temps aspiré à la mathèse générale et être souvent revenu daus ses rêves de caractéristique universelle, à la chimère d’une encyclopédie par les mathématiques, Leibniz a reconnu que l'harmonie des sciences ne saurait dépendre des seules mathématiques^), et que même le passage eu physiquo demeure.

{*) On suit avec intérêt, dans la correspondance avec Arnauld, la marche de ses idées sur ce sujet, et l’on mesure le chemin parcouru depuis ses rêves ambitieux de 1671 jusqu'il ses solides travaux de 1686, et à la réserve prudente, un peu académique de ses dernières années. En 1671 il a l’enthousiasme des mathématiques; il espère arriver è tout par cette science. Il l’écrit à Arnauld : « Videbam geometriam seu pbilosophiam de loco gradum struere ad pbilosophiam de motu seu corpore, et philosophiam de motu ad scienliam de mente. » C’est qu’il est inventeur en géométrie : « ln geometrià demuuslravi propositiones quasdam fondamentales quihus geometria indivisibilium, id est fons inventiouum et demonstrationum, nititur. » Et il espère bien appliquer ces découvertes à la science générale de l’esprit humain, h la métaphysique ; « Ex his porrô propositionibus ccpi fruclum ingentem, non tantùm in demonstraudis mollis legibus, sed et in doctrin&de mente. » La physique, ou science de la nuture, est reléguée sur le second plan. Il tient le même langage au duc Jean Frédéric, en lui envoyant l’inventaire de ses richesses acquises dans les différentes sciences ; inventaire effrayant par le nombre des articles et la prodigieuse variété des connaissances qu’il suppose. En 1686, époque de sa maturité, le ton change ; bien que son ardeur pour les sciences

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