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fermé à ceux qui n’emploient que les principes mathématiques; c’est du moins ce qu’il ne cesse de répétera Clarke, qui voulait introduire les principes de Newton en philosophie. « Le grand fondement des mathématiques, lui dit-il, étant le principe de la contradiction ou de l’identité, qui régit tous les possibles, pour passer de la mathématique à la physique, il faut encore un autre principe (*). » Et il cite Archimède, ce grand géo-
mathématiques n’ait point diminué, il n’a plus une foi aussi entière dans l’instrument qu’il manie si bien ; il ne croit plus que ce soit la clef de toutes les sciences, et il voit enfin le point délicat même au dix-septième siècle, qui est de concilier les sciences physiques avec la religion ; de purger, comme il l’écrit à Arnauld, les premières de la profanité qu’on leur impute, sans donner raison aux scrupules des timorés, a qui, déjà dans l'antiquité, prenaient les physiciens pour des impies, quand ils soutenaient que ce n’est pas Jupiter qui tonne , mais quelque matière qui se trouve dans les nues. » A cette époque, en effet, Leibniz a connu l’attrait et le danger de la science de la nature, et toutes ses lettres à Arnauld portent le témoignage de sa hardiesse spéculative et de la rectitude de ses intentions. C’est même un des principaux charmes de cette lecture de voir ce grand esprit partagé entre la crainte et l’attrait des sciences naturelles, et voulant toujours ics soumettre à la religion, lors même qu’elles l’entrainent bien au delà du siècle. EnGn dans ses dernières années, en 1715, époque de sa polémique avec Clarke, c’est le métaphysicien qui a triomphé du philosophe naturaliste et du mathématicien , et qui proclame le grand principe de lu raison suffisante par lequel il rattache les sciences à Dieu même ; mais, quelle que soit l’exactitude de ces derniers travaux, je préfère encore les lettres inédites à Arnauld, qui, par la hauteur des vues et la sincérité, sont l'expression 1a plus complète de sa philosophie, et nous livrent l’homme tout entier avec ses hardiesses et ses efforts pour tout concilier.
(>) Lettre à Clarke, éd. Erd., p. 748.
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mètre de l'antiquité, qui voulant passer de la mathématique à la physique, dans son livre de l’ Équilibre , a été obligé d’employer un cas particulier du grand principe de la raison suffisante. Il eût pu citer son propre exemple, car on voit par son témoignage qu’il avait essayé toutes les voies mathématiques pour sortir du possible, sans pouvoir atteindre la science’du réel, qu’il regardait alors la nature comme l 'horloge de Dieu, mais que bientôt ce stérile et froid mécanisme ne pouvant lui suffire, il l’avait rejeté et s’était fait des principes nouveaux dont nous avons ressaisi la trace dans la correspondance avec Arnauld(').
Ces lois, dont on a contesté la valeur, et qu’il érigeait en principes de l’ordre général, d’une application légitime à la nature, ont eu leur histoire, leurs combats, leur triomphe plus tard suivi d’une réaction violente, dont le philosophe de Kœnisberg fut le principal auteur. Je ne referai pas cette histoire, elle est partout. Pendant plus d’un siècle, en Allemagne, on a disserté sur le principe de la raison suffisante et le déterminisme qui en est la suite, sur le principe des indiscernables et la valeur illégitime que lui attribua Leibniz, en le faisant valoir comme principe de la nature , quand ce n’était qu'une loi de l'entendement. On a dit que c’étaient là des principes métaphysiques, sans valeur en dehors de l’esprit qui les conçoit , sans application à la science de la
(•) Il écrivait à Clarke, quatrième lettre : * Ces grands principes de la raison pure et de l’identité des indiscernables changent l’état de la métaphysique, qui devient réelle et démonstrative par leur moyen, au lieu qu'autrelois elle ne consistait presque qu’en termes vuides. » Page 756.
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nature, et bons à l’époque où la métaphysique aspirait à être la reine des sciences.
Deux choses m’empêcheront toujours de souscrire à cet arrêt : c’est d’abord le sentiment de l’harmonie universelle, sans lequel on n’est point philosophe, et que nous avons découvert dans l’âme de Leibniz avant même d’y trouver la science des mathématiques qui le précise, ou celle de la métaphysique , qui donne des principes aux autres sciences. Ce sentiment inné, universel, que les mathématiques ne donnent pas et que la métaphysique suppose, Leibniz a essayé de le traduire en une philosophie de la nature ; il est l'invisible support de son système d’harmonie qui, sans lui, s’écroule aussitôt sous les objections de Kant, mais qui, par la force de ce sentiment, résiste aux critiques dont le système est l’objet.
Le second point, c’est de savoir quelle est la méthode qui l’a conduit à ces lois de la nature , à ces principes d’harmonie universelle. Toute l’argumentation de Kant, en effet, dans sa Critique de la raison pure, repose sur cette seule idée que Leibniz, parce qu’il était un philosophe dogmatique, a dû suivre une méthode rationnelle déductive à priori, et se forger des principes qui ne sont pas fondés dans la nature des êtres. Mais s’il est démontré que Leibniz, à qui l’on reproche d’avoir forgé des règles arbitraires et de se perdre dans les nuages d’une métaphysique subtile, a suivi une certaine marche naturelle très-simple et que l’observation de la nature a pu seule lui révéler, en vérité l’on ne sait ce qui reste des critiques de Kant, que tant d’autres ont suivi.
Leibniz est parti du fait de la variété infinie que nous
offre la nature, cette mère féconde des différences, œternarum varietatum parens nalura. Il en a fait même un principe de sa philosophie, le principe des indiscernables, qu’il exprimait ainsi : « Il n’y a pas dans toute la nature deux gouttes d’eau, il n’y a pas deux feuilles d’un arbre qui se ressemblent. » Puis, tournant le feuillet, il a lu, sur la seconde page du livre de la nature, une loi qui paraît renverser la première : Omnia in nalurâ analogica sunt , la loi de l’analogie, qui permet à l’esprit de saisir les rapports cachés sous les différences et de trouver de secrètes conformités dans les choses, parce qu’elles sont les productions d’un même être suivant les mêmes desseins. L’ordre et la constance de la nature, qui ramène la variété et la mobilité même à la permanence et à l’uniformité, lui avaient alors enseigné la loi de la continuité.
Quelle est cette loi de laquelle on ne parle pas, bien que Leibniz y revienne souvent et avec insistance, qu’il en parle même avec un légitime orgueil, et qu’il ait soin de réclamer la priorité (') ?
Plusieurs auteurs ont remarqué que Leibniz avait eu, par cette loi, une très-grande et très-légitime influence sur le développement des sciences naturelles, et M. Flourens a été jusqu’à dire, en commentant le mot de Fontenclle (*), que sa philosophie n’a qu’un principe , celui de la continuité. Il semble que Leibniz n’y eût pas contredit, car il a plusieurs fois rattaché à cette loi ses
(*) Voir à la Go du volume une note sur la loi de continuité.
(*) • Avec M. Leibniz, disait Fontanelle, on aurait vu le bout des choses ou qu’elles n’ont pas de bout. > Éloge de Leibniz.
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principales découvertes en physique et en mathématiques. Il suffit de citer ce texte peu connu où, soit comme fondateur du calcul différentiel, soit comme auteur d’une philosophie de la nature, il embrasse le tout sous ce seul nom de la Loi de continuité : « Est autem mihi præter calculum mathematicum infinitesimalem usurpata etiam in physicis methodus , specimine olim illustrata in novellis reipublicæ literariæ ; et ulrumque complectur Lege continuitatis (*). »
La loi de la continuité a, dans la philosophie de Leibniz, deux sens qui , au fond , se ramènent à un seul, mais qu’il faut cependant indiquer séparément : un sens physico-mathématique, qui intéresse surtout la marche et les progrès des sciences naturelles, et un sens plus spécialement philosophique, qui intéresse le développement même de l’esprit humaiu; et si, dans la première acception, plus naïve, plus populaire, plus accessible à tous, mais déjà très-profonde, Leibniz l’exprime ainsi : Nalura non facit saltum, c’est-à-dire, la nature va par degrés et ne fait point de sauts ; dans la seconde, il la formule ainsi : « Les règles du fini réussissent aussi
{') En effet, par son analyse infinitésimale ou son calcul différentiel, Leibniz aspirait à franchir le passage de mathématique en physique , à faire, comme il le dit sans cesse, une science physicomathématique, c’est-à-dire à dépasser les limites de l’expérience en physique et à réaliser les mathématiques. Mais son calcul différentiel n’était lui-même que l’expression de la loi de continuité qui s’applique aux deux et en fait le lien. Le texte de Leibniz est surtout très-précieux pour montrer cet accord des deux sciences sous la loi de continuité. On voit pour ainsi dire à l’œil de l’esprit la mathématique se continuer dans le ciel physique, et diriger le mouvement des astres.