‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 33 sur 108 · CXXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CXXXVI INTRODUCTION

dans l'infini, et réciproquement... C’est que tout se gouverne par la Raison. »

Cette loi qui, dans sa généralité la plus haute, règle le passage d’un état à un autre, soit dans les sciences, soit dans la nature, et comprend tous les cas du passage du petit au grand, de l’inégalité à l’égalité, du mouvement au repos, de ce qui change à ce qui demeure, des effets aux causes, d’une perception à une autre, du contingent au nécessaire, de l’idéal au réel, du fini à l’infini, et réciproquement ; cette loi qui, pour effectuer ce passage, part de la tendance à l’infini, et se fonde sur cette tendance naturelle pour soumettre ce dernier terme au calcul ou au raisonnement; cette méthode, justifiée par ses résultats, et qui s’appuie d’ailleurs sur un postulat de la raison ; cette logique vivante, qui développe tout et qui est tout ensemble vie et lumière ; « ce principe de l’ordre général d’un grand usage dans le raisonnement, absolu nécessaire en géométrie, et qui réussit encore dans la physique; » cette loi, qui est, en effet , l’expression du gouvernement de la raison dans la nature, et nous fait réellement passer de mathématique en physique, qui démontre sa rigueur en géométrie, qui s’applique en physique, qui a été appliquée depuis par de grands naturalistes dans les sciences naturelles, qui l’a été par Leibniz à la science de l’âme, et qui est le grand principe de la physiologie; cette loi, qui n’est ni le panthéisme, puisqu’elle soutient la continuité de loi et non d’être entre le fini et l’infini, ni l’idéalisme, puisqu’elle nous fait passer de l’idéal au réel avec exactitude , ni le mécanisme , puisqu’elle n’exclut pas les causes finales et qu’elle ne contredit pas le grand principe

ORIGINES Dü SYSTÈME. CXXXVII

de la raison suffisante, mais qui est surtout harmonie, sagesse et raison ; cette loi, dis-je, est la découverte fondamentale de Leibniz, et je ne m’étonne pas qu’il en parle avec un certain orgueil , comme d’une loi qu’il a le premier mise en lumière, dont, avant lui, on n’avait pas assez considéré la force , qui fait le lien de l’idéal et du réel, et qui peut enfin devenir un principe d’harmonie entre les deux. Mais aussi je ne m’étonne plus que Kant, qui a creusé un abîme infranchissable entre ces deux mondes, et qui déniait absolument à la raison la faculté de passer de l’un à l’autre, n’ait traité qu’incidcmment de la loi physico-mathématique découverte par Leibniz, suivant laquelle ce passage s’exerce avec régularité. La loi de continuité, avec ses applications, combat, en effet, la principale découverte de Kant, à savoir que l’esprit ne peut passer avec certitude d’une sphère dans l’autre sphère (*).

Mais aussi, on l’avouera , une méthode qui, depuis Leibniz, occupe une grande place dans l’histoire philo-

(t) Le procédé éminemment rationnel que Leibniz emploie, consistant à ramener autant que possible les choses à leurs éléments ou à les en dériver, à remonter en mathématiques (pour prendre un exemple où ce procédé a démontré sa rigueur), aux principes des grandeurs en supprimant l’espace et le temps, contredit la principale loi de Kant, d’après laquelle l’espace et le temps sont des conditions nécessaires de toute intuition sensible et des sources importantes de nos connaissances. Et pourtant Kant, qui a dénaturé la loi de la continuité en ne lui laissant qu’une valeur purement logique, l’admire et la cite comme le plus grand effort de la raison cherchant à systématiser les diverses branches de ses connaissances. (Voir la Critique de la raison pure , t. Il, et la note à la fin de ce volume.)

Page 1