‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 38 sur 108 · ATTAQUE AU CARTESIANISME. CXLV · texte numérisé non relu

ATTAQUE AU CARTESIANISME. CXLV

aurait pu faire, sont un résumé de ce que Sénèque avait dit de mieux sur la vie heureuse.

Nous ne croyons pas qu’il doive les tourbillons àLeucippe, les explications mécaniques des choses à Démocrite, le plein et la division du continu à Aristote, la réduction des équations carrées aux cubiques à Ludovicus Ferrarius, son analyse à Viète, sa dioptrique à Kepler et la règle des réfractions à Snellius, car il ne lui resterait rien en propre, et c’est vraiment trop peu pour uu tel inventeur. Et d’ailleurs que resterait-il à Leibniz si on lui appliquait ce même procédé d’analyse et qu’on lui fît restituer comme autant de larcins, larcins de génie sans doute, les monades à Bruno, la théorie des germes et l’idée d’une philosophie de la nature à Paracelse et à Van- Helmont, sa métaphysique à Descartes, ses découvertes mathématiques à Newton et à Cavalieri, ses idées sur l’anatomie à Swammerdam et à Malpighi, ses applications microscopiques à Lœwenhœcke et à Hartsœcker, etc. Evidemment il n’y a pas de philosophie qui pût résister à un tel procédé de décomposition. Mais ce que je crois vrai pour Descartes, c’est qu’avec un art infini et une fois pour toutes il avait décrété qu’il ne devrait rien à personne, et qu’il poussait un peu loin cet oubli des autres. Ce que je crois, c’est que, sous le tour paradoxal qui lui est propre, Leibniz nous a [donné de grandes ouvertures sur l’ensemble de cette philosophie et sur le travail de décomposition qui s’y fit du vivant même de son auteur, lorsqu’il y trouvait, à côté d’un spiritualisme outré et d’une foi souvent aveugle dans l’invisible, un mélange hétérogène de la philosophie corpusculaire et certaines vues d’Epicure, et lorsqu'il a pressenti le naturalisme

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jusquedanscet effort d’un spiritualisme exagéré dans son principe et plus d’une fois inconséquent dans sa marche.

Mais quelles que soient les défaillances, ou même les écarts de cette généreuse pensée, et quelque clairvoyance que Leibniz ait pu mettre à ressaisir les doctrines ésotériques de ce grand homme, n’oublions pas qu’il est le père de la philosophie moderne et de l'un des plus vastes élans de l’esprit humain.

Nous avons cru néanmoins devoir publier ces lettres de Leibniz, qu’on peut trouver offensantes à la mémoire de Descartes. Nous nous sommes rappelé que notre rôle était d’instruire un grand procès peu connu et d’en donner toutes les pièces. C’est aux lecteurs, qui seuls jugent en dernier ressort, de les lire avec soin et d’en tirer les conséquences. Qu’ils n’oublient pas seulement qu’après la critique de Leibniz, il faut se reporter à sa réforme qui l’explique et la justifie, et qu’ils doivent avoir la palienco de suspendre leur jugement jusqu’à la fin. En effet, s’il leur est prouvé que Leibniz ne fait cette violente sortie que pour proposer des réformes salutaires et devenues indispensables, et substituer une philosophie nouvelle, utile aux hommes, à celle qui était alors dominante, les causes de l’attaque étant connues, ils modifieront sans doute leur jugement définitif.

Or, la réforme du cartésianisme était devenue nécessaire, et Leibniz l’entreprenait pour deux motifs : l’un très-noble et très-élevé, qui était le principal, car il le faisait parler au nom de l’avenir des sciences; l’autre plus politique, plus personnel, qui était l’ambition permise de substituer une nouvelle philosophie à celle qui était alors dominante.

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ATTAQUÉ AÜ CAtlfÉêlANISME.

M. Cousin, dont cette polémique si vive que Leibniz entretenait d’Allemagne contré Descartes a éveillé ia susceptibilité, a résumé avec fcâ pénétration habituelle les motifs secondaires qui le faisaient agir. « Il aimait passionnément la gloire* nous dit-il, et puis il voulait être bien avec les puissances, et toutes Celles du jour, religieuses et politiques, étaient déclarées contre Descartes. Sans se mettre ouvertement dans le parti anticartésien, il n’était pas fâché de ses succès, il lui fournissait des armes, et au lieu de défendre contre d’obscurs détracteurs cet illustre libérateur de la raison humaine, il avait la faiblesse de se joindre à eux (l). » Il ne manque à ce jugement pour être exact que d’être plus complet ; et l’on regrette de ne pas voir même indiqués les motifs plus élevés qu’il avait de ne pas se ranger du parti des cartésiens, motifs sur lesquels sa correspondance avec Arnauld ne permet plus de doute. M. Cousin ne remarque pas qu’on voulait bien un peu dans l'école asservir la raison au nom de son illustre libérateur, et qu’autcur d’une pliilosophie plus complète et plus vaste comme était la sienne, Leibniz ne pouvait se laisser assujettir dans la période même de son développement sans compromettre les intérêts de la philosophie.

Dans ses Fragments de philosophie, M. Cousin ajoute à sa discussion uné partie pathétique : il nous représente « Leibniz tranquille cl heureux à Hanovre, lorsque l’Oratoire était près de succomber sous les attaques violentes des Jésuites et sous la double accusation de cartésianisme et de jansénisme, ayant le courage d’adresser ê

p) Lettres de Leibniz et de Malebraücbe.

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Malebranche oratorien , janséniste et cartésien bien connu, des objections générales contre Descartes, qui n'épargnaient ni sa mécanique, ni sa physique, ni sa géométrie. »

En vérité l’on croirait que Leibniz frappait à coups redoublés sur un ennemi à terre, et que c’était par des coups publics, quoiqu’il secontentâtde faire des remarques qu’il n’a pas même pris le soin de publier, ou d’écrire des lettres dont le but avoué et très-légitime était de retenir sur la pente des hommes qui allaient évidemment trop loin. Leibniz, en adressant à Malebranche des objections fondées contre Descartes; Leibniz, en n’épargnant ni sa mécanique, ni sa physique, ni sa géométrie et encore moins sa métaphysique, usait d’un droit que personne ne saurait lui contester. Une philosophie , fût-elle même autorisée d’un grand nom, n’est pas un pouvoir irresponsable, et la, cause de la bonne et saine philosophie exigeait que celle de Descartes fût très-sérieusement discutée entre hommes capables de le faire. Malebranche et Leibniz étaient merveilleusement posés pour cela; et je ne trouve celui-ci ni bien indiscret ni trop osé de l’avoir fait.

M. Cousin nous paraît, dans toute cette partie de ses fragments de philosophie cartésienne, avoir une déférence trop marquée pour Regis, l’un des principaux cartésiens, mais assurément aussi très-inférieur à son rival. Regis avait eu communication des lettres de Leibniz à Nicaise, et il avait répondu dans le Journal des Savants, 1697, en gardant l’anonyme : « Il y a longtemps que M. Leibniz veut établir sa réputation sur les ruines de celle de Descartes. Les fragments qu’il a mis de temps en temps dans le Journal de France en sont une grande

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