‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 4 sur 108 · SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ · texte numérisé non relu

SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ

En voyant Leibniz traduire ce3 dialogues avec amour et avec un soin de la forme qui ne lui ôtait pas ordinaire dans un siècle où la philosophie grecque était méprisée, et ou Malebranche s’étonnait qu’on parlât du divin Platon, il fallait qu’il eût quelque puissant motif de s’appliquer à cet auteur, et l’on sent qu’il jugeait nécessaire de répandre la connaissance de ses écrits pour ébranler l’autorité de Descartes qui devenait tous les jours plus impérieuse. Voilà pourquoi ni le nombre et l’ampleur de Platon, ni le tour si rapide de sa phrase, ni les vives clartés et les lumières de son discours qui effrayaient Cicéron, ne le détournèrent point de sa difficile entreprise. Cicéron, plus rhéteur que philosophe , craignait d’être vaincu en abondance et en ressources de bien dire. Leibniz, plus philosophe que rhéteur, le traduit, l’abrège même; il sait qu’il peut resserrer l’abondance de Platon sans danger, et qu’on verra mieux ainsi les précisions ou les inexactitudes de ses preuves dégagées de la pompe du style et réduites à leur expression rigoureuse.

Pour faire revivre Platon , il fallait non-seulement s’inspirer de ses écri|e, mais pour ainsi dire se transformer en lui. Il est très-probable que ces deux dialogues devaient, dans la pensée du traducteur, servir à l'éducation de quelque jeune prince (*). Il y a même un passage du Théétèle qui semble une allusion pleine de finesse à ce disciple, dont il était fier. Platon vou-

(') Il y avait alors dans les cours d’Allemagne et surtout dans celle de Brunswick, à laquelle appartenait Leibniz par sa nouvelle charge, un goût des lettres et de la philosophie qu’il contribua même à répandre en y formant des élèves.

XII INTRODUCTION

lant rendre tout ce qu’il y a de douceur et de grâce encere flexible dans l’àme d’un enfant docile et soumis à ses maîtres, recourt à une image qui rappelle l’Attique et ses bois d’oliviers. « Ce jeune homme, dit-il, en montrant Théétète qui revient de la palestre, marche à la science avec tant de douceur et d'une allure si dégagée, qu’ou dirait les flots tranquilles et doux d’une huile qui se répand avec abondance et facilité. » Leibniz a traduit heureusement : Hic vero ita suctviler et expedile ad disciplinas (jraditur, ut ne clubvicus quietusque olei/luctusmollior videatur (*) .Mais si ce passage fait penser à son jeune disciple, n’est-ce pas surtout parce que Leibniz s’est mis lui-même à la place de Socrate? Evidemment ce n’est plus ici Leibniz dissertant avec des savants dans un idiome barbare et scolastique, c’est Socrate lui-même aimant les enfants, et exerçant, comme il le dit quelques lignes plus bas, l’art d’accoucher leurs jeunes âmes.

Vous connaissez cette belle page du même dialogue où Socrate compare les politiques et les philosophes, et où il montre les premiers si ardents au forum , si habiles à manier les affaires publiques , faibles et déconcertés, inquiets comme des enfants, et forcés de payer rançon aux seconds, dès qu’il s’agit de la conduite de la vie, du bonheur ou de la mort. Cette page est si belle que Leibniz ne peut résister, nous dit-il (*), au plaisir de la donner en entier, même dans un abrégé. Mais ne voyez-vous pas encore ici reparaître sous les traits de Socrate le philosophe moderne, montrant à son élève la .***■

• (*) Voir p. 99.

(’) Voir p. Id9.

Page 1