ATTAQUE AU CARTÉSIANISME. CLV
et Locke eu Angleterre (Descartes avait été moins explicite), eut de graves inconvénients : elle réduisait le théologien à n’avoir plus contre le libertinage que l’organe de la foi, et faisait prendre au philosophe une position nouvelle en face de la tradition et de l’autorité au nom de la seule raison. On vit alors ceux qui se piquaient de philosophie se faire une règle commode de ne rien croire que ce qui leur était attesté par leur raison et dont ils avaient des idées claires ; sur ce seul fondement ils s’habituaient à approuver ou à rejeter tout ce qu’ils voulaient. Mais cette sorte de critérium, qui est légitime et vrai quand on l'applique bien, rendait la philosophie ou dangereuse ou trop facile, et l’exposait à manquer de preuves si on l’étendait à tout. C’était réduire l'esprit aux forces de la seule raison; c’était méconnaître ce mystérieux organe du sentiment, qui rachète bien souvent par la richesse des résultats l’obscurité du point de départ, de même que la raison ne tire bien souvent de la clarté de ses principes qu’une lumière stérile; c’était étendre à tout le droit de discussion, sans donner à l’analyse une règle sûre ; c’était enfin déchirer la charte philosophique du dix-septième siècle, formulée par Descartes lui-même dans son épître dédicatoire en tète de ses Méditations, et qui n’admet pas deux vérités. Tous les grands esprits reconnurent le danger de cette méthode soi-disant cartésienne, et protestèrent contre cette séparation absolue de la théologie et de la philosophie. Nous avons vu Bossuet prédire les maux et les désordres qui allaient naître de ce rationalisme précoce, mais il faudrait joindre à Bossuet Arnauld , Malebranche , Fénelon, pour la France, et cette Imnjère dp clergé pro-
testant, le savant prélat Stillingfleet, dont nous avons précédemment raconté la dispute avec Locke, pour l’Angleterre ('). Mais nul ne se montra plus précis et plus terme à maintenir l’accord de la philosophie et de la théologie, et les rapports de la raison et de la foi que Leibniz. Bien loin d’accepter en aveugle ce théorème rationaliste des idées claires, qui n’était qu’une sorte de protestantisme déguisé sous un autre nom, nous le verrons prendre en main et gagner la cause des idées confuses et générales, si témérairement exclues par les cartésiens.
Pour redonner à cette école une vie et une splendeur nouvelles, il eût fallu un homme dont le génie tempérant et vigoureux comme celui du maître arrêtât ce déclin et prévînt les symptômes d’affaiblissement; qui prît en main cette philosophie et la fécondât par de nouvelles découvertes; qui sût réagir enfin contre le fol entêtement de l’esprit de secte et contre les dangers non moins grands d’un sécularisme absolu. Mais ce n’étaient ni Rohault ni Regis qui pouvaient tenir cette place, et le déclin fut rapide dans les dernières années du dix-septième siècle. C’est l’âge caduc en philosophie comme en politique.
Or, à la même époque où les cartésiens de France, aveuglés par l’esprit de secte, compromis par leurs frères de Hollande, affaiblis par la guerre, qui causait la disette des savants, baissaient de plus en plus dans l’estime du monde, s’élevait sur les bords du Rhin la voix d’un philosophe qui dénonçait à Amauld la pire des hé-
(i) Lettres et Opuscules inédits de Leibniz, 1854.