ATTAQUE AU CARTESIANISME. CLXI
lui protestant, avec une noble assurance à l’ordre des Jésuites.
La pensée était hardie. Vouloir faire de l’ordre puissant qui dirigeait l’éducation de la jeunesse en France et en Allemagne les fondateurs d’une philosophie, ou même les propagateurs de la sienne, c’était un plan qui ne manquait ni de grandeur, ni d'habileté. Leibniz en avait conçu le projet depuis longtemps. « Si j’étais pape, écrit-il (*), je voudrais distribuer entre les moines les recherches de la vérité, qui servent à la gloire de Dieu, et les œuvres de charité, qui servent au salut et au bien des hommes. » C’est cette même pensée qu’il avait soumise aux jésuites et qui, paraissant rencontrer quelque approbation dans l’ordre, était devenue sous sa plume un projet « qui parut si plausible, écrit-il, que quelques jésuites lui promirent de faire sous main que cela pourrait être vu de leurs supérieurs comme une curiosité jolie. »
Quel était ce projet? « Une nouvelle philosophie qui aurait effacé absolument celle de Descartes, » et pour laquelle il demandait le concours de la compagnie, «un ordre qui a tant de grands hommes excellents en toutes sortes de sciences, pouvant, s’ils travaillaient de concert, établir des propositions aussi assurées que celles d’Euclide. »
M. Cousin avait bien vu que Leibniz avait une politique contre le cartésianisme. Je lui dénonce ses alliés, ou, du moins ceux dont il avait fait choix, les jésuites. Mais les jésuites ne répondirent pas entièrement aux espérances qu’il avait conçues. S’il eût été pape, Leibniz, j’en
(i) Lettre au landgrave de Hesse.
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conviens, leur eût fait défricher en commun le champ de la science; mais il ne l’était pas, et c’est pourquoi lfe projet, Leibniz eu fait l’aveu, refeta Sur la table comme une curiosité jolie.
Ne nous hâtons pas cependant de voir dans l’alliance proposée sous main par Leibniz et dans l'insuccès de sa démarche un fait secondaire et sans importance dans l’histoire de la philosophie. Ce qui le rapprochait un moment des jésuites, ce qui faisait le fond de son projet, c’était cette attaque au cartésianisme qui présageait Sa réforme, c’était, comme il le dit lui-même, une nouvelle philosophie.
Prenons donc le cartésianisme constitué tel qu’il l’aborda de front par ses doctrines, et voyons ce qu’il a su faire, non par simple critique, mais par voie de réforme.
La réforme du cartésianisme entreprise par lui ne pouvait être aisée ni rapide quand oïl songe aux obstacles et aux difficultés qu’il dut éprouver de la part de ces es-^ prits prévenus, « tellement éblouis de la gloire de Descartes, comme il le dit, qu’ils ne donnent presque rien que des paraphrases deleurmaltreetnes’appliquentpasàfaire de nouveaux progrès. » Il ne faut donc pas s’attendre à de grands succès et à d’importants aveux dans l’école, mais à des progrès lents et insensibles, qui seront le fruit d’une persévérance et d’efforts inouïs. Je ne parle pas des mathématiques, où la marche fut rapide et où les découvertes de Leibniz, bien que très-combatlues, rencontrèrent dans le marquis de Lhôpital, dans Varignon, dans Fontenelle, des partisans et des propagateurs. Je veux parler seulement de sa philosophie, dont l’esprit de secte