ATTAQUE AU CARTESIANISME. CLX1II
et le fol entêtement des cartésiens stricts arrêtèrent toujours les progrès.
Leibniz eut à lutter contre des difücultés presque insurmontables. J’en veux donner quelques exemples, qui prouveront à quel point l’esprit de secte est contraire à celui des sciences. Leibniz n’habitant pas la France n'avait jpour y répandre sa philosophie que les seuls journaux , et l’on voit que, sans se laisser décourager par l’apparente infériorité que devait lui donner aux yeux du public son langage, qui sentait toujours un peu l’étrauger, il tâchait même, quand il y écrivait, de s' accommoder au sliledes cartésien s (*), sans quoi il n'eût pas été lu ni compris. Mais ce qu’on ignore et ce que M. Cousin, si prompt à relever les torts de Leibniz envers Descartes, n’a pas dit, c’est que ces journaux lui furent très-sévères. Leibniz eut souvent des articles refusés au Journal des Savants. Il n’avait eu qu'à se louer du président Cousin, qui làisait autrefois le journal, et il y avait souvent inséré des extraits de sa philosophie; mais il eut à se plaindre de l'abbé Bignon, qui lui avait succédé, et se montrait moins empressé de lui offrir une place dans son recueil, devenu plus étroit par la faute de celui qui le dirigeait. « M. l’abbé Bignon, écrit-il à René de Monlmort,
{') a J’ai espéré que ce petit écrit contribuerait à mieux faire entendre mes méditations en y joignant ce que j'ai mis dans les journaux de Leipzig, de Paris et de Hollande. Hans ceux de Leipzig, je m’accommode assez au langage de l’école ; dans les autres, je m’accommode davantage au style des cartésiens, et, dans cette dernière pièce, je tùche de m’exprimer d’une manière (fui puisse ètTe entendue de ceux qui ne sont pas encore trop accoutumés au style des uns et des autres. » (Lettre à Monlmort, 704.)
conseiller de chambre, qui est son correspondant et son ami, M. l’abbé Bignon m’avait promis qu’on mettrait un extrait de ma Théodicée dans le Journal des Savants ; mais jusqu’ici ceux qui travaillent à ce journal ne l’ont point fait. » Ainsi, la Théodicée n’avait pu trouver grâce devant ces sévères censeurs. Les lettres à Fontenelle, que nous avons publiées dans un premier volume, contiennent de curieux détails sur un refus du même genre dont il fut l’objet de la part du même journal, et qui amena quelque aigreur entre Leibniz et Fontenelle. Leibniz avait envoyé, vers 1703, au secrétaire de l'Académie, qui se disait son ami, et s’avouait son disciple en géométrie, un écrit pour servir de réponse à un cartésien français, le P. Lami, qui avait, dans sa Connaissance de Dieu, attaqué le système de l’harmonie préétablie. Comme l’article ne paraissait pas, Leibniz crut pouvoir en demander des nouvelles. Et Fontenelle lui écrivit assez durement : « Quant à vostre écrit pour répondre au P. Lami, M. l’abbé Bignon n’a pas jugé à propos de le mettre dans son journal, parce qu’on n’y met rien de polémique... Quand vous voudrez nous envoyer quelque morceau de vous, quelques échantillons de vos sublimes découvertes en géométrie, l’Académie ouvrira ses mémoires avec un extrême plaisir, et fera sonner bien haut que vous êtes de son corps. » Ainsi ce n’est pas assez qu’on refuse un extrait de sa Théodicée au Journal des Savants, on lui ôte, en colorant ce refus d’un prétexte, le droit d’y défendre son système, attaqué par un cartésien, le P. Lami. La réponse de Leibniz à Fontenelle est un chef-d’œuvre de bon goût. Après lui avoir répondu que l’excuse est mauvaise, que sa réponse n’est