ATTAQUE AU CARTESIANISME. CLXV
pas polémique, mais purement philosophique, bien éloigné de faire sonner ses titres à la reconnaissance d’un recueil auquel il avait communiqué ses plus belles découvertes, et d’un homme qui se disait son élève dans la science de l’infini et qui le trahissait par sa négligence, il conclut qu’il y a nécessité de préparer le lecteur à sa philosophie par des écrits exotériques, si l’on veut qu’elle soit goûtée du public. «Les journaux m’ont servi jusqu’icy, lui dit-il, mais je vois bien que le vostre, parvenu à un certain âge où l’on ne se soucie plus des bagatelles, ne veut plus que des pièces de poids et qui ayent corps. Je voudrois estre toujours en estât de vous en envoyer de cette force, mais mon esprit est devenu moins propre à porter le travail des calculs et des figures; il croit qu’il lui est permis maintenant de s’égayer un peu, sauf aux autres de mépriser ses productions tardives. Je suis le premier à me rendre justice là-dessus, et je trouve toujours des gens qui me font plus d’honneur que je ne mérite, puisqu’il est vray que même « un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire. »
Ces difficultés qu’on lui suscitait, ce mauvais vouloir dont on fit preuve, rendaient notre tâche plus délicate. Il est bien évident que ce n’est qu'à force de recherches patientes et continues qu’on peut arriver à ressaisir les traces de l’action exercée sur les esprits en France par une philosophie qui y était très-com battue. 11 faut pour cela étudier les doctrines des cartésiens français, conférer les différentes éditions d’un même ouvrage sorti de leur école, voir les développements divers qu’ils ont donnés souvent à une même pensée, noter la rectification en apparence la plus insignifiante, lire avec soin
CLXYI INTRODUCTION.
toutes les correspondances que Leibniz entretint avec des savants français, suivre enfin dans les journaux, dans celui des Savants, dans les Actes de Leipzig, dans les Nouvelles de la république des lettres, dans le Journal de Trévoux, le mouvement et les résultats des polémiques de Leibniz.
Telle est la méthode que j’ai cru devoir appliquer. J’ai pris successivement les principaux centres cartésiens : Port-Royal et les jansénistes, l’oratoire et les cartésiens d’origine augustiuieuue ; j’ai comparé les diverses éditions de ces écrits; j'ai consulté les correspondances, j’ai feuilleté les journaux, et partout j’ai recherché les moindres traces du leibnizianisme , comme un chimiste cherche à découvrir les moindres indices d’une substance qui avait échappé jusque là à toutes ses analyses. Je donnerai les résultats de ce travail entrepris sur les principaux cartésiens et philosophes contemporains ou successeurs de Leibniz, et notamment sur Malebrancbe, sur Arnauld, sur Spinoza et sur Bayle.
Ceux qui s’attendent à de grands changements, à de brusques retours au leibnizianisme, ceux-là, outre qu’ils ne tiennent pas compte des obstacles, ne comprennent pas la nature de cette philosophie ; sa loi même , par opposition au cartésianisme, est de ne se développer que lentement. Elle agit, mais c’est d’abord d’une manière imperceptible. Aussi , tandis que le cartésianisme va par bonds et fascine la ville et la cour, le leibnizianisme met trente ans à germer dans le cerveau de son auteur et trente ans à s’y développer. Cette philosophie n’est, à vrai dire, qu’une poignée de germes que Leibniz a semés sans espoir de les récolter jamais. Descartes