ATTAQUE AU CARTESIANISME. CLXVII
est un converti de la philosophie et il fait des conversions, C’est un charme qui agit tout à coup. On tombe thomiste, moliniste, gassendiste, et l;on se relève cartésien. Leibniz, au contraire, n’agit qu’à la longue et par changement insensible. On devient leibnizien ; et c’est pourquoi dans l’histoire de la philosophie de Leibniz nous ne trouvons pas de ces conversions éclatantes qui renversent les esprits et renouvellent toutes choses; mais nous ressaisissons au contraire la trace d’un progrès lent ruais continu, qui, pour être plus caché, ne fut pas sans action sur les destinées de l’esprit. Voyez : cette philosophie a mis plus d’un siècle à se développer en Allemagne, et elle s’y développe encore. Comment voulezvous la retrouver toute formée au dix-septième siècle, en France?
Malebranche, le plus grand des cartésiens français , n’avait jamais été étudié jusqu’ici sous ce point de vue toqt nouveau, qui consiste à rechercher dans sa philosophie les germes de leibniziauisme qui s’y trouvent contenus. J’avoue même que l’analyse de son principal ouvrage, la Recherche de la vérité, ne donne d’abord que de très-faibles indices. En effet, le premier volume de la Recherche parut en 1674; le deuxième, l’année suivante, 1675. Or, si l’on se pose la question de savoir quelle pouvait être à cette époque l'influence de Leibniz sur Malebrancjhe, on reconnaît qu’elle était sinon tout à fait nulle, du moins très-faible. Leibniz avait connu Malebranche à l’époque de son séjour à Paris, pendant les années qui précédèrent la publication de la Recherche. Il y avait même discuté avec lui par lettres et de vive voix, sur l’essence (je la matière; et là, pendant qu’il habitait
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l’hôtel de Saint-Quentin, à la suite d’une première conférence, il avait pris la plume et essayé par ses objections contre l’étendue pure des cartésiens d’amener son antagoniste à une discussion réglée. Mais Malebranche, à la fois obstiné et timide comme les solitaires, et toujours évasif, comme l’a si bien dit M. Cousin, prenant d’ailleurs Leibniz plutôt pour un géomètre que pour un philosophe, paraissait peu disposé, si l’on en juge par ses réponses, à se laisser amener sur ce terrain d’une discussion réglée que souhaitait Leibniz. Je ne m’étonne donc pas que ceux qui s’arrêtent à ces premières lettres n’aient point vu dans Leibniz, retenu par le respect que lui inspirait Malebranche, le futur réformateur du cartésianisme. Et d’ailleurs il suffit d’ouvrir la Recherche de la vérité pour s’apercevoir que Malebranche y professe la physique cartésienne pure, sans épargner (liv. I, ch. xvi) les formes substantielles, « ces substances fécondes qui font tout, quoiqu’elles ne subsistent que dans l’imagination de notre philosophe. »
Toutefois ces courts entretiens, ce commerce d’abord noué, puis bientôt rompu dans ie moment même de la publication de la Recherche de la vérité, devaient se reprendre etne plus cesser jusqu’à la mort de Malebranche. Dans les premiers jours de l’année 1679, Leibniz saisit la première occasion de renouer avec lui. Chose singulière ! c’est par une attaque au cartésianisme qu’il débute dans sa lettre du 13 janvier 1679; et il cherche très-sérieusement à le détacher de Descartes. « Je voudrais que vous n’eussiez pas écrit pour les cartésiens seulement, comme vous avouez vous-même, car il me semble que tout nom de secte doit être odieux à un amateur de la