DES PREUVES DE DIEU. CLXXXV
On savait déjà, par ses nouveaux essais et par ses re' marques au P. Lami, que Leibniz travaillait à perfectionner la preuve de Descartes. Le Discours que nous publions donne de nouvelles lumières sur sa critique et sur les perfectionnements qu’il entendait y apporter.
Ce discours est en forme de lettre à une princesse qui lui avait demandé son avis, et qui devait être la duchesse Sophie, ou sa fille, Sophie-Charlotte, reine de Prusse. On sait, en effet, qu’elles furent toutes deux les écolières ou les amies de Leibniz, qui avait souvent traité devant elles des preuves de Dieu dans les entretiens d’Herren- Hausen ou de Charlottenbourg, et je ne connais que ces deux princesses en Allemagne « qui fissent, comme il le dit en commençant, de ces graves questions l’objet de leurs plus profondes pensées et qui eussent des lumières extraordinaires sur ces sujets. »
Leibniz, en cela bien différent de ses modernes compatriotes, pour qui les preuves de Dieu ont fait leur temps et n’ont plus qu’une valeur historique, en reconnaissait si bien l’importance et la sublimité, qu’il croit devoir, avant de les aborder dans son discours, énoncer ses titres à la confiance de celle qui lui en demandait son avis, et faire précéder sa critique et son essai de l'exposé de ses travaux scientifiques, mettant pour ainsi dire en pratique la vérité qu’il énonçait dès le début, que les preuves de Dieu, bien loin d’être le commencement de la première philosophie, sont le couronnement de la plus sublime. Il serait même tenté de reprocher à Descartes de les avoir rendues banales en les rendant trop faciles, et d’avoir ainsi tourné la tête aux faiseurs de démonstrations qui pullulaient alors et discréditaient
la science de Dieu par la vulgarité et l’insuffisance des résultats. « Votre Altesse sçait, lui écrit-il, qu’il n’y a rien de si rebattu aujourd’huy que des démonstrations de cette existence; je remarque qu'il en est à peu près comme de la quadrature du cercle et du mouvement perpétuel : le moindre petit écolier de mathématiques et de la mécanique prétend à ces problèmes sublimes, et il n’y a pas jusqu’au plus ignorant distillateur qui ne se promette la pierre des philosophes. De même, tous ceux qui ont appris quelque peu de métaphysique débutent d’abord par la démonstration de l’existence de Dieu et de l’immortalité de nos âmes, qui, à mon avis, ne sont que le fruit de toutes nos études, puisque c’est là le fondement de nos plus grandes espérances. » Pour lui, il ne croit pas avoir trop de ses mathématiques, de ses mécaniques, de son analyse nouvelle en géométrie, de ses connaissances profondes en métaphysique pour aborder ce problème.
Il y a deux grandes familles de preuves : les unes appelées cosmologiques , qui remontent des effets aux causes et de la vue du monde ou de nous-mêmes à Dieu ; les autres tirées de l’idée de Dieu, et qui ont reçu dans l’école le nom d’ontologiques. La prédominance de ces dernières est très-sensible dans la philosophie de Descartes, qui a renouvelé même celle que saint Anselme avait mise sous la forme d’un syllogisme. Mais ceite preuve ne touche pas également tous les esprits, et tandis que dans l’école cartésienne le P. Lami en faisait l’argument absolu, ailleurs on la trouvait sophistique.
Leibniz, qui admettait, comme Descartes, une idée de Dieu innée dans nos âmes, ne pouvait être contre une