DES PREUVES DE DIEU. CXCIX
tésiensqui l’avaient induit dans l’erreur, (le rejeter tout ce panthéisme plus nuisible qu’utile à la véritable démonstration de l'existence de Dieu. Le procédé qui le démontre en effet, bien loin de rien détruire, consiste à affirmer quelque chose au delà du fini , à chercher dans les êtres ce qu’il y a de réel, à n’elïacer que les limites, et à ne supprimer que des bornes; Leibniz l’appliquait si peu à l’élimination des êtres qu’il l’employait uniquement à la découverte des réalités, et qu’il définissait ainsi l’idée de Dieu : « L’idée de Dieu renferme l’Etre absolu, c'est-à-dire ce qu’il y a de simple dans nos pensées, d’où tout ce que nous pensons prend son origine ('). »
(i) Discours sur l’existence de Dieu, p. 25.
CONCLUSIONS
Recomposer, à l’aide de fragments, un système où tout se tient, considérer les écrits de Leibniz dans leur source, faire commenter l’auteur de la Monadologie par lui-même et rendre à sa philosophie une nouvelle saveur en l’écrivant avec des documents nouveaux, tels ont été la pensée première et le but de cette publication.
Un fait nous semble désormais hors de doute : les Dialogues de Platon traduits nous ont mis sur la voie d’une des principales sources où Leibniz a puisé. Évidemment il s’est inspiré du génie de la Grèce. Un souffle ardent de Platonisme, précurseur des grandes tentatives de la pensée, l’a soutenu. Leibniz doit à la Grèce, dont il sut apprécier les œuvres, d’avoir porté le sentiment profond de l’art et de la poésie dans les problèmes les plus épineux de la scolastique. Quand on entre dans l’esprit de ses découvertes, parmi tant d’autres mérites admirés des savants, on est frappé de leur incomparable beauté et l’on y respire une secrète harmonie; soit qu’il unisse la dialectique platonicienne à la scolastique restaurée, soit qu’il ressuscite les thèses oubliées des écoles d’Élée et d’Ionie, ii le fait avec un art infini et comme en se jouant de la difficulté des problèmes. La Monadologie tout entière peut se réduire à une théorie de Vex-
CONCLUSIONS
pression dont la perception naturelle, le sentiment animal et la connaissance intellectuelle sont les degrés. Sa méthode elle-même a gardé quelque chose de la pureté des formes grecques. Il l’a définie par ces mots d’une lettre à Fardella : Instiluta resolulio matcriœ in formas, c’est-à-dire l’art de trouver les lois et d’atteindre la forme des faits comme un artiste saisit l’ensemble des traits qui composent une de ses figures.
Quand on lit à la dernière page de ce volume l’étonnant portrait qu’il a tracé de lui-même (l), parmi ces traits d’une pénétrante anatomie, on est frappé de ce que certaines natures philosophiques offrent de congénial malgré la distance des temps. Il faisait régner l’ordre, l’esprit de conciliation et la tranquillité partout en lui-même et au dehors. Sa tête n’était pas plus ennemie du désordre que son cœur ne l’était des préjugés de secte ou des préventions de parti, et de même que les matières les plus embarrassées s’v arrangeaient en entrant, les opinions les plus disparates s’harmonisaient en lui. «On ne le vit jamais, nous dit-il, ni triste ni gai avec excès; » modérant ses joies et ses douleurs, timide au début de ses entreprises , audacieux à les poursuivre , joignant la profondeur à la sagacité et unissant deux qualités presque incompatibles, l’esprit d’invention et celui de méthode, il était également propre à découvrir les vérités les plus sublimes et à supporter le poids des calculs les plus ardus. Dans ses dernières années seulement, les matières sèches et abstraites auxquelles il s’était livré dès sa jeunesse en-
(') Appendix, p. 563 « Imago Leibnizii à se ipso. *
flammaient son cerveau et causaient la fatigue du corps et celle de l’esprit ; il aimait alors à se récréer par de belles pensées et des sujets plus humains; il écoutait, comme Socrate, l’oracle intérieur qui lui conseillait de s’adonner à l’harmonie vers la fin de ses jours.
L'Histoire de sa vie racontée par lui-même a confirmé le témoignage des dialogues qu’il a traduits, et nous l’a montré se pénétrant dès l’enfance du génie de l’antiquité profane et sacrée. Nous le voyons ensuite de vingt à trente ans tout agité de la pensée des réformes, appelant le triomphe de la vérité, prévoyant la mauvaise philosophie du dix-huitième siècle avec des accents prophétiques , et publiant par fragments les première et imparfaits commencements de sa réforme des sciences. Ses Lettres à Ilobbes portent la trace d’une fermentation d’idées extraordinaire. Il aborde tous les problèmes politiques et sociaux, et conçoit le projet d’une réforme du droit. Bientôt ce sera celle de la philosophie tout entière.
Son Attaque au cartésianisme peut être jugée à deux pointsde vue très-divers. Ceux mômes qui seront tentés, d’après les documents nouveaux, de rattacher avec nous Leibniz à Platon le verront aveo peine se séparer de Descartes. En le voyant saper par la base ce système célèbre, et découvrir le vice caché de sa psychologie qui manque d’étendue ; en l’entendant reprocher à ce philosophe d’avoir fini dans le naturalisme, où a commencé Spinosa, et poursuivre dans les cartésiens de son temps cet aveuglement de secte qui ferme leur esprit aux dépouvertes, on se récriera contre une injuste critique et des attaques violentes et passionnées. Pour nous, nous n’a-
conclusions.
vons jamais pensé à déprécier Descartes au profit de Leibniz, et nous ne voudrions pas enlever une seule admiration légitime à la gloire de ce grand homme ; mais il nous est impossible de ne point voir que si Descartes a sécularisé la philosophie, il n’a pas exempté ses disciples d’une sujétion presque aveugle à ses préceptes. L’époqqe où Leibniz a vécu est une époque de transition entre cet âpre dogmatisme et des tendances plus modernes, et son système est surtout un essai de transactions philosophiques entre l’esprit d’absolutisme et celui de liberté. Si l’époque où nous sommes est ellemême une ère de transition pour la philosophie, le nom de Leibniz peut être proposé comme un de ceux qui, tout en continuant le dix-septième siècle, s’associent le mieux aux tendances du nôtre.
L’Allemagne a vu naître au dernier siècle, de la philosophie de Leibniz largement interprétée, toute une philosophie du sentiment. Il l’avait le premier retrouvée sous le nom bien humble des pensées sourdes ou des idées confuses , et en cela même il se rapprochait plus de la vérité que ceux qui en ont fait depuis une sorte de critérium infaillible. « Les petites perceptions, nous dit-il, sont de plus grande efficace qu’on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts et ces images des qualités des sens, ces impressions que font sur nous les corps, cette liaison que chaque être a avec tout le reste, et cet univers voilé qui est en chaque àme. Il ajoute qu’elles font l’harmonie , ce qui était bien faire au mysticisme sa part.
La Correspondance avec Arnauld et le Discours de métaphysique qui la précède renferment les véritables ori-
gines de son système. On y retrouve l’emploi de la dialectique platonicienne joint à la connaissance profonde de la scolastique. C’est la scolastique qui lui a fourni la première idée de ses monades, et c’est la méthode dialectique qui a renouvelé et vivifié ces principes de métaphysique depuis longtemps stériles. Cette méthode élevée par Leibniz à un degré de précision supérieure saisit l’unité de vie sous ses manifestations les plus diverses, et, s’élevant dû plus bas degré jusqu’au plus sublime, retrouve partout dans le monde un écoulement de la puissance divine. Il lui doit cette analyse qui remonte de la divisibilité aux formes indivisibles, de la génération aux formes ingénérables, de la mort à l’indestructibilité. Il y montre une puissante synthèse qui lui fait concevoir et coordonner dans de simples lettres tous les germes du plus vaste système d’une philosophie de la nature, de l’histoire et de la religion, et les premiers commencements d’une théorie plus complète de l'immortalité ; il y emploie un procédé d’investigation qui lui fait découvrir dans le passé les traces d’une grande philosophie grecque et chrétienne, dont il renouvelle les principales thèses opposées au mécanisme de Descartes et au panthéisme de Spinosa. Les propositions de métaphysique que contiennent ces lettres, et qui sont relatives à la nature de la substance, à la spontanéité, à l’ingénérabilité et à l’incorruptibilité des formes simples, à l’harmonie des substances entre elles et à l’unité des êtres, transforment la philosophie et la transportent dans l'infini. Il les applique à l’union de l’âme et du corps, à l’activité des substances et à la coopération de Dieu, à la cause du mal, à l’accord de la liberté avec la
CONCLUSIONS
Providence et la certitude, et aux métamorphoses substituées aux métempsycoses, c’est-à-dire aux plus difficiles problèmes, dont quelques-uns même passent pour insolubles. On ne saurait dire que ces applications soient toujours satisfaisantes : qui oserait se flatter de ne plus laisser d’ombres en de tels sujets? Mais elles sont dignes de l’attention des savants et de celle des moralistes. C’est là cette analyse des idées et des notions principales de la philosophie, dont Leibniz avait découvert de beaux commencements dans Platon, et qu’il a poussée plus loin qu’aucun de ses devanciers. Il suffit d’indiquer ici celles de l 'espèce et de l'individu qu’il ramène à l’unité, de l’espace et du temps qu’il réduit à des rapports de coexistence et de succession, de Y étendue et du mouvement qu’il pousse jusqu’aux forces , et enfin cette théorie des idées innées qu’il défendra plus tard contre Locke et les sensualistes dans les Nouveaux Essais. Mais s’il accepte la vision en Dieu de Malebranche, tout entière du côté du ciel, et par rapport à Dieu, lumière des intelligences et seul soleil des esprits, il la restreint en ce qui touche à l’àme, n’admettant en aucun cas « que nous pensions par autrui, ou autrement que par nos propres idées. » Pour lui, ce qu’il aperçoit de plus réel sous la lumière de Dieu, c’est, au contraire, « l’étendue et l’indépendance de notre âme, qui est toujours pleine de formes; » la virtualité de notre intelligence, qui possède un fonds si riche, et cet éternel présent de l’esprit sur lequel viennent se grouper et se peindre toutes les pensées futures en traits confus que l’avenir y distinguera. Telle est en résumé la substance des lettres à Arnauld. C’est, de tous les documents émanés de lui,
CCVI INTRODUCTION.
celui qui contient le plus de métaphysique et qui est le plus propre à donner l'intelligence de son système. Ce document, toutefois, doit être soumis à une exacte critique , car il paraît parfois entaché d’un idéalisme tout moderne, et fut longtemps accusé par Arnauld de fatalisme ou de panthéisme.
Nous avons redressé l’imputation de fatalisme par un texte précieux du De Liberlate, où il nous enseigne la voie qu’il a suivie pour se retirer de cet abîme. Nous avons vu que le panthéisme assurément très-nouveau qu’ta lui impute de nos jours en Allemagne, et que nous avons défini le panthéisme par voie de métamorphoses, se réduisait à l’énoncé d’une loi de la nature, qu’il a le premier mise en lumière, et qui est la loi des transformations. Leibniz a pris soin de l’isoler (le toutes les tendances pantbéistiques, telles que la métempsycose. L’accusation d’idéalisme était plus difficile à combattre : Leibniz a idéalisé la nature et intellectualisé les phénomènes sensibles ; ses analyses savantes de l’étendue, du mouvement, de la figure, du temps et du lieu, le prouvent. Mais s’il a, par ce moyen, débarrassé la philosophie de tous les problèmes inutiles qui avaient fait le désespoir des scolastiques, et de toutes ces abstractions réalisées qui arrêtaient les esprits, et si d’ailleurs il a retrouvé partout, sous l’étendue, le mouvement et la ligure les forces qui y président, il faut avouer qu’il est loin de partager les tendances funestes d’un idéalisme absolu ou sceptique. Or, Leibniz a si bien reconnu l’existence des corps qu'il en a le premier mathématiquement déterminé la force, et que son grand travail a été de prouver contre Descartes que l’étendue ne suffit
CONCLUSIONS. CCVII
pas. Mais s’il a retrouvé ce qu’il y a de réel dans le corps, il le doit à son analyse transcendante et à cette méthode dialectique qui lui lit découvrir les forces et les lois sous les phénomènes et les apparences. La science de la nature était à ses yeux un art sublime qui demande des simplifications, des retranchements et des transformations sans nombre. L’analyse du spiritualisme serait ainsi celle de la physique générale, et Leibniz, en faisant prévaloir la notion de force dans la nature, aurait pour toujours rattaché cette science à la philosophie.
Leibniz la croyait possible, parce que la raison naturelle est un enchaînement de vérités qui se développent les unes des autres comme de leurs germes à partir d’une idée mère qui les résume toutes et les contient implicitement. L’iufiui est le principe de cet enchaînement, même pour les vérités finies, parce qu’il est « ce qu’il y a de simple dans nos idées. » « Les règles du Uni, disait Leibuiz, réussissent aussi dans l’infini, et vice vcrsâ. » C’était du même coup soumettre à Dieu la science de l’homme, et à la raison la science de Dieu. La mutuelle pénétration de ces deux mondes est si intime dans sa philosophie, que les vérités de la physique y dépendent souvent delà morale et de la métaphysique, et que celles de la foi suivent un ordre semblable, parce que tout se tient dans le coeur comme dans l’esprit, et que ceux qui détruisent la raison renversent aussi la religion naturelle.
L'idée de Dieu, qui les renferme toutes, est ainsi le fondement de la philosophie. Leibuiz en a donné la définition la plus complète en ces termes : « L’idée de Dieu renferme l’ètre absolu, c’est-à-dire ce qu’il y a do