‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 68 sur 108 · LETTRES DE LEIBNIZ · texte numérisé non relu

LETTRES DE LEIBNIZ

SUR

Première Lettre.

Monsieur,

Puisque vous voulés bien que je vous dise librement mes pensées sur le cartésianisme , je ne vous dissim uleray rien de ce que je pense et qui se pourra dire en peu de mots; et je n’avanceray rien sans en donner ou pouvoir en donner raison.

Premièrement, tous ceux qui donnent absolument dans les sentimens de quelques auteurs tiennent de l’esclavage et se rendent suspects d’erreur; car de dire que Descartes est le seul des auteurs qui soit exempt d’erreur considérable, c’est une supposition qui pourra estre vraye, mais qui

(') Ces trois lettres, dont les originaux autographes sont conservés dans la Bibliothèque royale de Hanovre, sont inédites. L’éditeur a cru devoir suivre l’orthographe souvent bizarre des originaux.

n’cst pas vraisemblable. En effet, cet attachement n’appartient qu’à des petits esprits qui n’ont pas la force ou le loisir de méditer d’eux-mêmes ou qui ne s’en veuillent pas donner la peine. C’est pourquoy les trois illustres Académies de nostre temps et la Société Royale d’Angleterre qui a esté établie la première, et puis l’Académie Royale des Sciences à Paris et l’Académie dcl Cimento à Florence ont protesté hautement do ne vouloir estre ny aristotéliciens n y cartésiens.

Aussi ay je reconnu par expérience que ceux qui sont tout à fait cartésiens ne sont guères propres à inventer et ne font que le métier d’interprètes ou commentateurs de leur maître , comme les philosophes de l’École faisoient sur Aristote; et de tant de belles découvertes qu’on a faites depuis Descartes, il n’y en a pas une que je sache qui vienne d’un cartésien véritable.

Je connais un peu ces Messieurs-là et je les défie de m’en nommer une de leur fonds. C’est une marque ou que Descartes ne scavoit pas la vraye méthode ou bien qu’il ne la leur a pas laissée.

Descartes même avoit l’esprit assez borné de tous les hommes: il excelloit dans les spéculations, mais il n’a rien trouvé d’utile à la vie qui tombe sous les sens et qui serve dans la pratique des arts. Toutes ses méditations estoient ou trop abstraites, comme sa métaphysique et sa géométrie, ou trop imaginatives, comme ses principes de la philosophie natu-

relie. La seule chose dosage qu’il ait cru de donner, c’éloient ses lunettes d’approche, faites suivant la ligne hyperbolique avec lesquelles il promoltoit de nous faire voir dans la lune des animaux ou des parties qussi petites que des animaux. Jamais, par malheur , il n’a pas sçu trouver des ouvriers car pahles d’exécuter son dessein , et depuis même on a démonstré que l’avantage de la ligne de l’hyperbole n’est pas si grand qu’il avoit cru.

Il est vray que Descartes estoit un grand génie et que les sciences luy ont des grandes obligations, mais non pas de la manière que le peuple des cartésiens le croit. Il faut dqnc que j’entre un peu dans le détail et que je donne des échantillons et de ce qu’il a pris des autres, de ce qu’il a fait luy-même et de ce qu’il a laissé à faire. On verra par là si je parle sans connaissance de cause.

Premièrement, sa morale est un composé des . . . ... ....

sentimens des stoïciens et des épicuriens, ce qui

n’est pas fort diflicile , car Sénèque déjà les concilioi|. fort bien. 11 veut que nous suivions la raison ou bien la nature des choses , comme disoient les stoïciens, dont tout le monde demeurera d’accord. Il adjoule que nous devons ne nous pas mettre en peine des choses qui ne sont pas en nostre pouvoir. C’est justement le dogme du Portique qui établis— soit la grandeur et la liberté de leur sage tant vanté dans la force d’esprit qu’il avoit à se résoudra de se passer des choses qui tic dépendent

pas de nous et à les supporter quand elles viennent malgré nous. C’est pourquoy j’ay coustumc d’appeller cette morale l’art de la patience. Le souverain bien estoit, suivant les stoïciens et suivant Aristote même, d’agir suivant la vertu ou suivant la prudence, et le plaisir qui en résulte avec la résolution susdite est proprement cette tranquillité de l’âme ou indoléance que les stoïciens et les épicuriens rendoient et recommandoient également sous des noms différens. On n’a qu’à voir l’incomparable manuel d’Epictète et l’Epicure de Laërce pour avouer que Descartes n’a pas avancé la pratique de la morale. Mais il me semble que cet art de la patience, dans laquelle il fait consister l’art de vivre , n’est pas encoije le tout. Une patience sans espérance ne dure et ne console guères, et c’est en quoy Platon, à mon avis, passe les autres. Il nous fait espérer une meilleure vie par de bonnçs raisons et approche le plus du christianisme. Il suffît de lire cet excellent dialogue de l’immortalité de l’âme ou de la mort de Socrate , que Théophile a traduit en françois, pour en concevoir une haute idée. Je croy que Pythagore faisoit 11 même chose et que la métempsycose n’estoit que pour s’accommoder à la portée du vulgaire. Mais parmi ses (j^ciples il raisonnoit tout autrement. Au^jji Oeellus Lucanus qui en estoit un et dont nous avons un petit mais excellent fragment de l’Univers n’en dit mot. ©n me dira : Descartes établit si bien l'exis-

tence de Dieu et l’immortalité de l’ame. Mais je diray que j’appréhende qu’on ne me trompe sous ces belles paroles : car le Dieu oul’estre parfait de Descartes qui n’a pas de volonté ni d’entendement, puisque, selon Descartes, il n’a pas le bien pour objet de la volonté ni le vray pour l’objet de l’entcndement('), n’est pas un Dieu comme on se l’imagine et comme on le souhaite, c’est à dire juste et sage, faisant tout pour le bien des créatures autant qu’il est possible, mais plus tost quelque chose d’approchant du Dieu de Spinosa, scavoir le principe des choses et môme certaine souveraine puissance qui met tout en action et fait tout ce qui est faisable. C’est pourquoy un Dieu fait comme celuy de Dcscartcs ne nous laisse point d’autre consolation que celle de la patience par force. 11 dit en quelque endroit que la matière passe successivement par toutes les formes possibles , c’est-à-dire que son Dieu fait tout ce qui est faisable et passe,

(') Aussi ne veut-il point que son Dieu agisse suivant quelque fin, et c'est pour cela qu'il retranche de la philosophie la recherche des causes finales, sous ce prétexte adroit que nous ne sommes pas capables de descouvrir les fins de Dieu au lieu que Platon qui a si bien fait voir que si Dieu est l’auteur des choses et que si Dieu agit suivant la sagesse, que la véritable physique est de sçavoir les lins et l’usage des choses. Car la scieuce est de sçavoir les raisons et les raisons de ce qui a été fait par entendement sont les causes finales ou desseins de celuy qui les a faites, lesquels paraissent par l’usage et la fonction qu’elles font. C’est pourquoy la considération de l’usage des parties est si utile dans l’anatomie. (Note ou ronvoi de la main de Leibniz.)

6 LETTRES SUR DESCARTfeS

suivant iitl ordre nécessaire et fatal, par toutes les combinaisons possibles. Mais à cela il suflisoit la seule nécessité de la matière, ou plus tost son Dieu n’est que cette nécessite ou cb principe de la nécessité agissant dans la matière comme il peut. Il ne faut donc pas dire que Dieu aye quelque soin des créatures intelligentes plus que des autres, chacune sera heureuse ou malheureuse selon qu’elle se trouvera enveloppée dans les grands torrents ou tourbillons, et il a raison de nous recommander la patience au lieu de félicités sans espérance.

Mais quelqu’un des plus gens de bien abusé par les beaux discours de son maistre me dira qu’il établit pourtant si bien l’immortalité de l’ame et par conséquent une meilleure vie. Quand j’entends ces choses, je m’étonne de la facilité qu’il y a de tromper le monde lorsqu’on peut seulement jouer adroitement des paroles agréables, quoyqu’on en corrompe le sens, car comme les hipocrites abusent de la piété et les hérétiques de l’écriture et les séditieux du mot de la liberté, de même Descaries a abusé de ce grand mot de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’ame. 11 faut donc développer ce mystère et leur faire voir que l’immortalité de l’ame suivant Descartes ne vaut guère mieux que son Dieu. Je croy bien que je ne feray point de plaisir à quelques-uns, car les gens ne sont pas bien aises d’estre éveillés quand ils ont l’esprit occupé

ët Le Cartésianisme.

d’un songe agréable. Mais que faire? Descartes veut qu’on déracine les fausses pensées avant que d’y introduire les véritables; il faut suivre son exemple et je croiray de rendre un service au public si je pouvois les désabuser de dogmes si dangereux. — Je dis donc que l’immortalité de l’ame telle qu’elll est établie par Descartes ne sert de rien et nous sçauroit consoler en aucune façon ; car supposons que l'ame soit une substance et que point de substance ne dépérisse ; cela estant l’ame ne se perdra point, aussi en effet rien ne se perd dans la nature ; mais comme la matière , de même l’ame changera de façon et comme la matière qui compose un homme a composé autresfois (Üs plantes et d’autres animaux, de même cette ame pourra être immortelle en effect, mais elle passera par mille changemens et ne se souviendra point de ce qu’elle a esté. Mais cette immortalité sans souvenance est tout à fait inutile à la morale; car elle renverse toute la récompense et tout le châtiment. A quoy vous serviroit-il , monsieur, de devenir roy de la Chine à condition d’oublier ce que vous avés esté? Ne seroit-ce pas la même chose que si Dieu en même temps qu’il vous détruisoit , créoit un roy dans la Chine. C’est pourquoy afin de satisfaire à l’espérance du genre humain , il faut prouver que le Dieu qui gouverne tout est sage et juste et qu’il ne laissera rien sans récompense et sans châtiment ; ce sont là les grands fondeutens de la morale ; mais

le dogme d’un Dieu qui n’agit pas pour le bien et d’une ame qui est immortelle sans souvenances ne sert qu a tromper les simples et à pervertir les personnes spirituelles.

Je pourray pourtant monstrer des défauts dans la démonstration prétendue de Descartes, car il y a encore bien des choses à prouver pour achever. Mais je croy qu’il est à présent inutile de s’y amuser, puisque ces démonstrations ne serviroient guère, comme je viens de prouver, si mesme elles estoient bonnes.

Il me reste de toucher quelque chose des autres sciences que Descartes a tentées pour faire voir des échantillons de ce qu'il a fait ou de ce qu’il n’a pas fait. Je commenceray par la géométrie , puisqu’on croit que c’est le fort de M. Descartes.

Il faut luy rendre justice, il estoit habile géomètre, mais non pas jusqu’à effacer les autres. Il dissimule d’avoir lu Viete, cependant Viete a dit beaucoup, et ce que Descartes a adjouté c’est premièrement une recherche plus distincte des lignes courbes solides ou qui passent le solide par le moyen des équations accommodées aux lieux; et secondement la méthode des tangentes par les deux racines égales. Cependant il parle dans la géométrie avec une hauteur insupportable. Il dit hardiment que tous les problèmes se peuvent résoudre par sa méthode. Cependant il a esté obligé d’avouer dans les rencontres, premièrement que les problèmes de l’arithmétique de

Diophante n’estoientpas dans son pouvoir,^! secondement que l’inverse des tangentes le passoit aussi. Cependant ces inverses des tangentes sont la partie la plus sublime et la plus utile de la géométrie. Je croy que peu de cartésiens entendront ce que je veux dire, car il y a très-peu d’excellens géomètres parmy eux ; ils se contentent de résoudre quelques petits problèmes par le calcul de leur maistre , et deux ou trois grands géomètres de uostre temps qu’on compte vulgairement parmy eux reconnoissent trop bien les choses que je viens de dire pour pouvoir estre jugés cartésiens.

L’astronomie de Descartes n’est dans le fond que celle de Kepler à laquelle il a donné un meilleur tour, en expliquant plus distinctement la convexion des corps mondains par le moyen de la matière fluide qui est poussée par leur mouvement ; au lieu que Kepler ayant quelques règles de l’École employoit encor quelques vertus imaginaires. Mais Kepler avoit si bien préparé cette matière que l’accommodement que monsieur Descartes a fait de la philosophie corpusculaire avec l’astronomie de Copernic n’estoit pas fort difficile. Je dis la même chose de la philosophie magnétique de Gilbert , et je reconnoy néanmoins que ce que dit Descartes sur l’aimant, sur le flux et le reflux de la mer et sur les météores est tout à fait ingénieux et passe tout ce que les anciens ont dit là dessus. Cependant je. n’ose pas encor dire s’il a bien rencontré. Sa Diop-

LETTRES SUE UESfcÀRTÈS

trique a des endroits admirables , mais elle en à d’autres insoutenables. Par exemple, il a bien rencontré en establissant la proportion des sinus, mais c ’estoit en tastonnant, car les raisons qu’il en a apportées pour prouver les loix de la réfracliori ne vaillent rien. Je croy mesme que les habiles géomètres en demeurent à présent d’accord.

Pour l’anatomie et la connaissance de l’homme, M. Descartes a bien de l’obligation à Ilarvée, auteur de la circulation du sang ; mais je ne trouve pas qu’il ait rien découvert qui soit d’usage et démonstratif. Il s’amuse trop à raisonner sur des parties invisibles de nostre corps avant que d’avoir bien recherché celles qui sont visibles. Monsieur Stenon (') a fait voir aux yeux que monsieur Descartes s’est trompé tout à fait dans l’opinion qu’il avoit du mouvement du cœur et des muscles. Par un grand malheur pour la physique et pour la médecine, mons. Descartes a perdu sa vie en se croyant trop habile en médecine et différant d’écouler les autres et de se faire soigner lorsqu’il tomba malade en Suède. Il faut avouer qu’il estoit grand homme, et s’il avoit vécu peut-estre seroit-il revenu de quelques erreurs si son arrogance l’avoit pu permettre. Il auroit toujours fait asseurement quelques décou-

(') Stenon, célèbre naturaliste suédois et grand géologue, dont la conversion au catholicisme lit grand bruit en Allemagne. Leibniz le connaissait beaucoup : il en parle avec éloge dans sa Théodicée, éd. Erdman.

et le Cartésianisme. 11

vertes importantes. Mais aussi il est seur qu’il n’auroit pas la réputation qu’il avoil de son temps où il y avoit peu d’habiles gens capables de lui tenir teste, ou bien c’estoit des jeunes gens qui ne faisoient que commencer. Mais depuis on a trouve des choses en géométrie que Descartes croyoit impossibles; en physique on a fait des découvertes qui passent en utilité toutes ces jolies fictions de ses tourbillons imaginaires. Outre cela nions. Descartes ignoroit la chymie sans laquelle il est impossible d’avancer la physique d’usage. Ce qu’il dit des sels fait pitié à ceux qui s’y entendent, et on voit bien qu’il n’en a pas connu les différences. S'il avoit eu moins d’ambition pour se faire une secte et plus de patience à raisonner sur les choses sensibles, et moins de penchant à donner dans l’invisible, il auroit peut-estre jetlé les fondements de la vraye physique, car il avoit le génie admirable pour y réussir; mais s’estant égaré du vray chemin, il a fait tort à sa réputation qui ne sera pas si durable que celle d’Archimède. On oubliera bientost le beau roman de physique qu’il nous a donné. C’est donc à la postérité de commencer à bastir sur des meilleurs fondemens que les Académies sont occupées de jetter en sorte que rien ne les puisse ébranler. Suivons donc leur exemple , contribuons à de si beaux desseins, ou bien si nous ne sommes pas propres à inventer, gardons au moins la liberté d’esprit si nécessaire pour estre raisonnable.

Mons. Descartes a fait comme les charlatans qui, pour attirer le monde et donner du débit de leur remèdes, mettent des théâtres en public où ils font voir des bouffonneries et autres choses extraordinaires mais peu nécessaires. Ainsi tout ce qu’il a dit qu’on doit douter de tout, qu’on doit mettre les choses douteuses pour fausses n’ont servi qu’à le faire écouler, à faire du bruit, à attirer le monde par la nouveauté et à se faire môme contredire pour estre plus célèbre. Mais il a eu soin de se conserver un moyen d’expliquer raisonnablement ses paradoxes ('). v

Deuxième Lettre.

J’estime infiniment M. Des Cartes, et je connois la grandeur de son mérite, mais je ne conviens pas des exagérations de certaines gens, et je ne sçaurois approuver le cartésianisme. L’esprit de secte et l’ambition de celuy qui prétendra s’ériger en chef de parti fait grand tort à la vérité et aux progrès des sciences. Un auteur qui a cette vanité en teste tâche de rendre les autres méprisables, il y cherche à faire paroistre leurs défauts ; il supprime ce qu’ils ont dit de bon et tâche de se l’attribuer sous un

(<) Pensée de Leibniz, qui se trouve écrite de sa main à ia Gn de celte première lettre.

habit déguisé. Et il ne songe pas qu’en payant d’ingratitude ses prédécesseurs il laisse un mauvais exemple à la postérité , et pourra estre traité de même ; il lève la gloire à ceux qui la méritent et rebute d’autres qui pourroient estre animés par leurs exemples à bien faire ; il fait naistre des jalousies et des contestations avec perte d’un temps prétieux et du repos nécessaire pour les découvertes de conséquence... Les sectateurs d’un tel auteur n’étudient ordinairement que les écrits du maistre au lieu du grand livre de la nature ; ils s’accoustument au babil, à des faux-fuyans et à la paresse ; ils ignorent ce qu’il y a de bon chez les autres et se privent des avantages qu’ils en pourroient recevoir, car ils sont tousjours déterminés à penser la même chose d’une même façon ; ils ne trouvent jamais de vérités nouvelles , et cet esprit servit, qui les tient enchaînés, les rend d’ordinaire incapablesde s’élever à des inventions et de faire des progrès de conséquence.

Tout cecy est arrivé à Des Cartes et à beaucoup de cartésiens. Ce philosophe cherche d’abord de faire mépriser tous les autres; il parle d’une étrange manière dans ses lettres des plus habiles hommes de son temps, et il paroist une vanité étrange dans ses expressions accompagnée de quelques finesses peu louables. Il cherchoit avec passion d’entrer en lice avec les Jésuites , et prenoit pour un mépris la réserve qu’ils firent paroistre à luy répondre.

Il cita l’arement les auteurs, et il ne loue presque jamais. Cependant une grande partie de ses meilleures pensées estoit prise d’ailleurs : à quoy personne ne trouverait à redire s'il l’avoit reconnu de bonne foy.

Aristote a fort bien expliqué le plein et la division du continu contre les atomistes. Démocrite avoit monstre que tous les phénomènes de la physique peuvent estre expliqués mécaniquement, et M. Des Cartes le voulant rendre méprisable pour luy paroistre moins redevable, a tort de luy imputer l’erreur d’Epicure, qui s’imaginoit que les atomes avoient une pesanteur. Leucippe avoit enseigné les tourbillons. L’explication delà lumière par la comparaison d’un baston qui touche ce qui est éloigné estoit déjà des anciens rapporté par Simplicius, philosophe grec. Platon explique divinement bien fes substances incorporelles distinctes de lamatièreetles idées indépendentes des sens. Il faut môme avouer que les raisonnemens des académiciens et les objections des sceptiques contre les sens et contre les choses sensibles sont de grande importance pour faire reconnoistre ces vérités. La morale de Des Cartes est sans doute celle des stoïciens. Et quant aux mathématiques où il avoit acquis le plus d’autorité, il s’en faut beaucoup que les éloges excessives de ses sectateurs ayent lieu. Il avoue luy-même dans scs lettres qu’il n’a pas entrepris de donner la mathématique universelle, parce qu’il trouvoit bien

BT LE CARTÉSIANISME. 16

de la difficulté dans les problèmes des nombres tels que M. Fermât et M. Frenicle proposoient. Et dans la géométrie même, il se trouve pris lorsque M. de Beauncluy propose les problèmes de la converse des tangentes ; il se trompa fort quand il crut qu’on ne trouverait jamais la proportion d'une courbe à une droite. Et ayant reconnu que les anciens avoienl eu le tort de donner des bornes à la géométrie en excluant les lignes des plus hauts degrés , il tomba dans le môme défaut ou voulut bien y tomber on excluant de la géométrie les lignes qui ne se peuvent expliquer par une équation d’un degré déterminé, parce qu’il ne pouvoit pas les assujetir à sa méthode par laqucllo il prétendit de pouvoir résoudre tous les problèmes de géométrie ; il commence la sienne par une rodomontade qui est bien éloignée de Ja vérité, comme s'il avait donné moyen de réduire tous les problèmes à des équations d'un certain degré, et par conséquent le moyen de les construire par des lignes courbes convenables.

M. Fermât avoit déjà donné les lieux, plans et solides et le fondement de presque tout ce qui est contenu dans le premier livre de la Géométrie de Des Cartes. Aussi n’estoit-cc qu’une ressuscitation de la méthode des anciens. Et le môme M. Fermât a inonstré depuis que M. Des Cartes s’est fort trompé dans l’assignation des lignes propresà une résolution des problèmes ayant monstré que trente moyennes proportionnelles sa peuvent trouver pur une ligne

du huitième degré, au lieu que suivant Des Cartes, il en faudroit une du quinzième pour le moins. Et il l’avoit prévenu encor dans la méthode de maximis et minimis et des touchantes; car celle de Des Cartes qui est bien plus embarrassée et éclaire moins l’esprit est venue après coup, et peut passer pour un déguisement de l’autre, d’autant que lorsqu’une chose est trouvée, il est souvent facile d’y arriver par une autre route; de sorte qu’on peut dire : qu’encor le deuxième livre de la géométrie de Des Cartes n’est pas tout à fait nouveau ; et quant au troisième les Anglois ont découvert que l’ouvrage posthume de Thomas Harriot, imprimé l’an 1631, contient déjà presque tout ce qu’il y a de meilleur et principalement l’adresse de poser une équation égale à rien et de la produire par la multiplication des racines qui est le fond de tout ce livre troisième. Il a joué aussi d’adresse pour s’approprier la belle invention de la réduction des équations quarrées aux cubiques. L’auteur en estoit Ludovicus Ferrarius dont Cardan qui estoitison maistre et son ami nous a laissé la vie. Borelli nous en explique l’occasion; mais Des Cartes prit un autre tour moins naturel pour donner la même chose. Mais surtout il devoit nommer Yiete quand il seroil vray même qu’il ne l’eut jamais lu auparavant, comme il nous veut persuader dans une de ses lettres avec peu de vraisemblance.

Quant à la dioptrique , il avoue dans ses lettres

que Kepler a esté son maistre dans cette science et celuy de tous les hommes qui en avoit scu le plus, cependant il n’avoit garde de le nommer dans ses ouvrages, et bien moins Snellius dont il paroist avoir appris la véritable règle des -réfractions comme M. Isaac Yossius a découvert. Il se donne bien de garde aussi de nommer Maurolycus et de Dominis qui avoient ouvert le chemin à la découverte des raisons de l’arc-en-ciel. C’est Kepler aussi qui avoit trouvé que la ligne dioptrique approchoit de l’hyperbole, et un aussi habile géomètre que Des Cartes, après avoir appris la règle de Snellius, devoit trouver aisément que c’estoit l’hyperbole mesme. Kepler a aussi remarqué la ressection des mobiles par la tangente de la circulation et le moyen d’expliquer la gravité par la similitude d’un tourbillon d’eau dont l’agitation dans un vaisseau fait aller vers le centre les petites raclures de bois et autres particules qui sont moins solides que l’eau même ; ce qui est le fondement de ce qu’il y a de meilleur dans la physique de Des Cartes. Après cela on ne s’étonnera point qu’il n’a pas nommé Gilbert auteur de la Philosophie magnétique dont les pensées sans doute luy ont donné des ouvertures considérables, et encor moins que le chancelier Bacon et Galilée qu’il considéroit comme des rivaux de la gloire de la restauration de la philosophie. Il dit malignement de Bacon que les voyes qu’il propose pour la connoissance de la nature demanderoient les revenus de

trois grands rois; mais les illustres sociétés fondées par des grands princes ont bien fait voir qu’on peut réussira meilleur marché en suivant les avis de cet illustre chancelier qui n'avoit garde de donner dans le visionnaire. Il est bien vray que les expériences demandent des frais que les particuliers le plus souvent ne sont pas en estât de fournir. Mais il est vray aussy que c'est une témérité d’espérer la connoissancc du détail des corps naturels sans faire ou scavoir beaucoup d’expériences.

La censure de Galilée n’a guères plus de justice, il méprise ses pensées comme si elles estoient inutiles ou mal fondées. Cependant l’expérience en a fait connoistre le grand usage ; et il parle des télescopes comme trouvés par hasard, et ce n’est que pour donner en passant une atteinte à Galtlée qui les avoit trouvées à force de raisonner sur le seul bruit de la découverte de Hollande. Aussi Kepler a remarqué que Porta en avoit donné quelques lumières qui estoient fondées plustot sur la raison que sur l’expérience et qui ont peut-estre servi à l’inventeur hollandais. Kepler luy-méme par la force de son génie a découvert les télescopes dont tous les verres sont convexes et qui sont bien plus excellens que les autres.

Enfin Des Cartes vouloit faire croire qu’il avoit peu leu et qu’il avoit plustot employé son temps aux voyages et à la guerre. C’est à quoy tendent les contes qu’il fait dans sa méthode. Mais on scait

qu’il avoit fait son cours dans le collège : le style faitconnoistre sa lecture; la guerre ne l’avoit guères occupé qu’autant qu’il falloit pour n’y estre pas entièrement ignorant. Et les voyages luy donnèrent la commodité d’estudier, devoir les bons auteurs et les habiles gens.

Ces défauts de ce philosophe qui n’estoient que les effects d’une vanité trop ordinaire aux gens d’élite ne nous doivent pas empêcher d’honorer son grand mérite. Il avoit un talent merveilleux de se bien expliquer , il a eu l’esprit d’amasser les meilleurs sentimens des anciens et modernes, quoyqu’il ne soit pas venu à bout des démonstrations qu’il promettoit touchant Dieu et l’âme. On luy est redevable d’avoir ressuscité les contemplations de Platon et des Académiciens, et d’en avoir fait voir l’importance (') : et quoyqu’il se trompe dans sa physique en posant pour fondement la conservation de la même quantité de mouvement, il a donné occasion par là à la découverte de la vérité qui est la conservation de la même quantité de force , qu’on scait estre différente du mouvement. On ne petit pas luy accorder que la lumière consiste dans un simple commencement ou dans une action ny qu’il

(') Il faut avouer que ce qu’il dit de l’étendue comme si elle faisoit l’essence des corps ne sçauroit estre soutenu même en philosophie pour ne rien dire de la religion. Il est vray néantmoins qu’il n’y a jamais d’étendue sans corps, et que le Vuide ne se trouve point.

[Note de Leibniz.)

ait donné la vraye raison des lois de la réfraction. Car s’il est vray que l’air à cause de sa flexibilité fait perdre une partie de la force comme [le tapis collé] au globule qui court là-dessus, cette force perdue ne sera point rendue lorsque le rayon sort de l’air et retourne dans l’eau. Cependant nous voyons que le rayon y reprend la première inclinaison.

Son premier élément et ses globules ne scauroient subsister; mais les tourbillons en général sont une chose fort belle , et il a poussé plus avant ce que d’autres avoient commencé. Car chaque système ou corps particulier ne se maintient que par le mouvement de ses parties qui repoussent celles des corps voisins. Quoyqu’il y ait encor beaucoup de difficulté dans son explication du flux et reflux à cause de celles qui se trouvent dans le mouvement de la lune , il a pourtant dit ce qu’il y a de plus plausible. Aussi quoyqu’il y ait encor un grand scrupule sur son explication de l’aimant parce qu’on n’en scauroit tirer cette déclinaison et qui n’est pas si irrégulière qu’on auroit cru en son temps, néantmoins il paroist avoir approché le plus de la vérité. Et tout son système du monde et de l’homme, quelque imaginaire qu’il soit, est pourtant si beau qu’il peut servir de modelle à ceux qui chercheront les causes véritables ; il manquoit d’expérience, il n’avoit pas assez de connoissance de la chymie, et ce qu’il dit des sels des minéraux et autres corps sensiblement homogènes est trop sec. Mais son génie y suppléoit

autant qu’il est possible. C’est grand dommage qu’il n’a pas vécu autant que M. Hobbes et M. Roberval, le genre humain luy auroit des grandes obligations, et il se seroit peut-estre corrigé en bien d’endroits. Jouissons de ce qu’il a de bon sans nous infecter de son système et de l’esprit de secte ; mais surtout tachons de l’imiter en faisant des découvertes ; c’est la véritable manière de suivre les grands hommes et de prendre part à leur gloire sans leur rien dérober.

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