‹ Nouvelles lettres et opuscules inédits précédes d'une introductionChapitre 70 sur 108 · DE L’EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

DE L’EXISTENCE DE DIEU

C’est à dire en un mot, car je ne scay pas encor pour cela un tel estre est possible ; car s’il ne l’estoit pas, il n’y en auroit point d’idée. Cependant j’avoue que Dieu a un grand avantage icypar dessus toutes les autres choses. Car il suffit de prouver qu’il est possible, pour prouver qu’il est, ce qui ne , se rencontre pas autre part que je scache. De plus j’infère de là qu’il y a présomption que Dieu existe. • Car tousjours il y a présomption du costé de la possibilité ; c’est à dire toute chose est tenue possible jusqu’à ce qu’on en prouve l’impossibilité. 11 y a donc présomption aussi que Dieu est possible, c’est à dire qu’il existe, puisqu’en luy l’existence est une suite de la possibilité. Cela peut suffire pour la practique de la vie, mais il n’en est pas assés pour une démonstration. J’ay fort disputé là dessus avec plusieurs cartésiens; mais enfin j’ay gagné cela sur quelques uns des plus habiles qui m’ont avoué ingénuement après avoir compris la force de mes raisons que cette possibilité estoit encor à démonstrer.

11 y en a même qui après avoir esté sommés par moy ont entrepris cette démonstration, mais ils ne l’ont pas encor achevée.

Yostre Altesse estant éclairée comme elle est voit bien par là où nous en sommes, et qu’on n’a rien fait si on ne prouve pas cette possibilité.

Quand je considère tout cela, j’ay pitié de la faiblesse des hommes, et je n’ay garde de m’en excepter. Mons. Des Cartes qui estoit sans doute un des

plus grands hommes de ce siècle s’est trompé d’une manière si visible et tant d’illustres personnages avec luy : néanmoins on ne doute pas de leurs lumières ny de leurs soins. Tout cela pourroit donner mauvaise opinion à quelqu’un de la certitude de nos connoissances en général. Car dirat-on si tant d’habiles gens n'ont pas évité le piège qu’esperay-je moy qui ne suis rien au prix d’eux. Néanmoins il ne faut pas perdre courage. Il y a un moyen de se garantir des erreurs dont ces Messieurs n’ont pas daigné de se servir ; cela auroit fait tort à la grandeur de leur esprit, au moins en apparence et chez le peuple. Tous ceux qui veuillent paroistre grands personnages et qui s’érigent en chefs de secte ont quelque chose de bateleur. Un danseur des cordes n’a garde de se laisser attacher pour se garantir de tomber : il seroit seur de son fait , mais il ne paroistroit pas habile homme. On me demandera où donc ce beau moyen qui nous peut garantir des cheutes? J’ay quasi peur de le dire et cela paroist trop bas mais enfin je parle à Votre Altesse qui ne juge pas des choses par l’apparence. C’est en un mol de ne faire des argumens qu’m forma. Il me semble que je ne voy des gens qui s’écrient contre moy et qui me renvoyent à l’école. Mais je les prie de se donner un peu de patience, car peutestre ne m’entendent-ils pas ; les argumens in forma ne sont pas tousjours marqués au coin de barbara celarent. Toute démonstration rigoureuse qui

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n’obmet rien qui soit nécessaire à la force du raisonnement est de ce nombre, et j’ose bien dire qu’un compte d’un receuveur et un calcul d’analyse est un argument in forma puisqu’il n’y a rien qui y manque et puisque la forme ou la disposition de tout ce raisonnement est cause de l’évidence. Ce n’est quel» forme qui discerne un livre des comptes fait suivant la practique qu’on appelle communément (Italienne) dont Stewart a fait un traité tout entier d’un journal confus de quelque ignorant en matière de négoce.

C’est pourquoy je soutiens qu’à fin de raisonner avec évidence partout il faut garder quelque formalité constante. Il y aura moins d’éloquence, et plus de certitude, mais pour déterminer cette forme qui ne feroit pas moins en métaphysique ou physique et en morale que le calcul ne fait en mathématiques et qui monstreroit mesme les degrés de probabilité lorsqu’on ne peut raisonner que vraisemblablement, il faudroit rapporter icy les méditations que j’ay sur une nouvelle charactéristique, ce qui seroit trop long. Je diray néantmoins en peu de mots, que cette charactéristique représenteroit nos pensées véritablement et distinctement et quand une pensée est composée de quelques autres plus simples, son caractère le seroit aussi de mesme. Je n’ose dire ce qui s’en suivroit pour la perfection des sciences si cela paroistroit incroyable : et néantmoins il y en a démonstration . Seulement je diray icy que puisque ce

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que nous scavons est raisonnement ou expérience, il est tout asseuré que tout raisonnement après cela en matières démonstratives ou probables ne demanderoit pas plus d’adresse qu’un calcul d’algèbre, c’est-à-dire on tireroit ex datis experimentis , tout ce qui s’en peut tirer, tout de même qu’en algèbre. Mais à présent il me suffit de remarquer que ce qui est le fondement de ma charactéristique l’est aussi de la démonstration de l’existence de Dieu. Car les pensées simples sont les élémens de la charactéristique et les formes simples sont la source des choses. Or je soutiens que toutes les formes simples sont compatibles entre elles. C’est une proposition dont je ne scaurois bien donner la démonstration sans expliquer au long les fondemens de la charactéristique, mais si elle est accordée, il s’ensuit que la nature de Dieu qui enferme toutes les formes simples absolument prises est possible. Or nous avons prouvé cy dessus que Dieu est, pourveu qu’il soit possible, donc il existe; ce qu’il falloit démonstrer.

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