DE LEIBNK ET D'ARNAULD
1 a cause réelle du mouvement du bras, et le corps non plus, ce sera donc Dieu. Mais je suis dans une autre opinion, je tiens que ce qu’il y a de réel dans l’état que l’on appelle le mouvement procède aussi bien de la substance corporelle que la pensée et la volonté procèdent de l’esprit- Tout arrive dans chaque substance en conséquence du premier état que Dieu lui a donné en la créant, et le concours extraordinaire mis à part, son concours ordinaire ne consiste que dans la conservation de la substance même, conformément à son état précédent et aux changements qu’il porte. Cependant on dit fort bien qu’un corps pousse un autre, c’est-à-dire qu’il se trouve qu’un corps ne commence jamais d’avoir une certaine tendance que lorsqu’un autre corps qui le touche en perd à proportion suivant les lois constantes que nous observons dans les phénomènes. Et en effet, les mouvements étant des phénomènes réels plutôt que des êtres, un mouvement comme phénomène est dans mon esprit la suite immédiate d’un autre phénomène, et de même dans l’esprit des autres ; mais l’état d’une substance n’est pas la suite immédiate de l’état d’une autre substance particulière.
Je n’ose pas assurer que les plantes n’ont point d’àme, ni vie, ni forme substantielle, car, quoiqu’une partie de l’arbre plantée ou greffée puisse produire un arbre de la même espèce, il se peut qu’il y soit une partie séminale qui contient déjà un nouveau végétable, comme peut-être il y a déjà des animaux vivants, quoique très-petits, dans la semence des animaux, qui pourront être transformés dans un animal semblable. Je n’ose donc pas encore assurer que les animaux seuls sont vivants et doués d’une forme substantielle. Et peut-être qu’il y a une infinité de degrés dans les formes des substances corporelles.
Vous dites, Monsieur, que ceux qui soutiennent l’hypothèse des causes occasionnelles disant que ma volonté
est la cause occasionnelle ’et Dieu la cause réelle du mouvement, ne prétendent pas que Dieu fasse cela dans le temps par une nouvelle volonté, qu’il ait chaque fois que je veux lever mon bras ; mais par cet acte unique de la volonté éternelle, par laquelle il a voulu faire toute® qu’il a prévu qu’il serait nécessaire qu’il fît. A quoi je réponds, qu’on pourra dire par la même raison que les miracles mêmes ne se font pas par une nouvelle volonté de Dieu, étant conformes à son dessein général ; et j’ai déjà remarqué dans les précédentes que chaque volonté de Dieu renfermetoutes les autres, mais avec quelqueordre de priorité.
En effet, si j’entends bien le sentiment des auteurs des causes occasionnelles, ils introduisent un miracle, qui ne l’est pas moins pour être continuel. Car il me semble que la notion du miracle ne consiste pas dans la rareté. On me dira que Dieu n’agit en cela que suivant une règle générale et par conséquent sans miracle; mais je n’accorde pas cette conséquence, et je crois que Dieu peut se faire des règles générales à l’égard des miracles mêmes, par exemple si Dieu avait pris la résolution de donner sa grâce immédiatement ou de faire une autre action de cette nature ; toutes les fois qu’un certain cas arriverait, celte action ne laisserait pas d’être un miracle, quoiqu’ordinaire. J’avoue que les auteurs des causes occasionnelles pourront donner une aulrp définition du terme ; mais il semble que, suivant l’usage, le miraple diffère intérieurement et par la substance de l’acte d’une action commune, et non pas par un accident extérieur de la fréquente répétition ; et qu’à proprement parler Dieu fait un miracle, lorsqu’il fait une chose qui surpasse les forces qu’il a données aux créatures et qu’il l’y conserve ('). Ainsi de même il faut dire que, si la
(') Le manuscrit de Hanovre porte : « Par exemple, si Dieu faisait qu’un corps, étant mis en mouvement circulaire par le moyen d'une fronde, continuât d'aller librement en ligne circulaire quand il sera
DE LEIBNIZ ET d’aRNAULD.
continuation du mouvement surpasse la force du corps, il faudra dire, suivant la notion reçue, que la continuation du mouvement est un vrai miracle, au lieu que je crois que la substance corporelle a la force de continuer ses changements suivant les lois que Dieu a mises dans sa nature et qu’il y conserve. Et afin de me mieux faire entendre, je crois que les actions des esprits ne changent rien du tout dans la nature des corps, ni les corps dans celle des esprits, et même que Dieu n’y change rien à leur occasion, que lorsqu'il fait un miracle ; et les choses, à mon avis, sont tellement concertées, que jamais esprit ne veut rien efficacement que lorsque le corps est prêt de le faire, en vertu de ses propres lois et forces!1). Ainsi on ne doit pas être en peine , selon moi, comment l’âme peut donner quelque mouvement ou quelque nouvelle détermination aux esprits animaux, puisqu’en effet elle ne leur en donnejarnais, d’autant qu’il n’y a nulle proportion entre un esprit et un corps, etqu’il n’y a rien qui puisse déterminer quel degré de vitesse un esprit donnera à un corps, pas môme quel degré de vitesse Dieu voudrait donner au corps à l’occasion de l’esprit suivant une loi certaine ; la même difficulté se trouvant à l’égard de l’hypothèse d’une des causes occasionnelles, qu’il y a à l’égarJ de l’hypothèse d’une influence réelle de l’âme sur le corps et vice vertA. en ce qu’on ne voit point de connexion ou fondement d’aucune règle. Et si l’on veut dire, comme il semble que M. Descartes l’entend, que
délivré de la fronde, sans être poussé ou retenu par quoi que ce soit, ce serait un miracle ; car,' selon les lois de la nature, il devrait continuer en ligne droite par la tangente ; et si Dieu décernait que cela devrait toujours arriver, il ferait des miracles naturels, ce mouvement ne pouvant point être expliqué par quelque chose de plus simple. >
(>) Le manuscrit de Hanovre porte : a Au lieu que, selon les auteurs des causes occasionnelles, Dieu change les lois des corps à l’occasion de l’âme, et vice vend. C’est là la différence essentielle entre nos sentiments. >
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Pâme, ou Dieu à son occasion, change seulement la direction ou détermination du mouvement et non la force qui est dans le corps, ne lui paraissant pas probable que Dieu viole atout moment, à l’occasion de toutes les volontés des esprits, cette loi générale de la nature, que la même force doit subsister, je réponds qu’il sera encore assez difficile d’expliquerquelle connexion il peut y avoirentre les pensées de Pâme et les côtés ou angles de la direction des corps, et de plus qu’il y a encore dans la nature une autre loi générale, dont M. Descartes ne s’est point aperçu, qui n’est pas moins considérable, savoir que la même détermination ou direction subsiste toujours en scène dans la nature ; car je trouve que si on menait quelque ligne droite que ce soit, par exemple d’orient en occident par un point donné, et si on calculait toutes les directions de tous les corps du monde, autant qu’ils avancent ou reculent dans leslignes parallèles à cette ligne, la différence entre les sommes des quantités de toutes les directions orientales et de toutes les directions occidentales se trouverait toujours la même, tant en certains corps particuliers, si on suppose qu’ils ont seuls commerce entre eux maintenant, qu’à l’égard de tout Punivers, où la différence est toujours nulle, toutélantparfailementhalancéeetlesdirectionsorientaleset occidentales étant parfaitement égales dans Punivers. Si Dieu fait quelque chose contre cette règle, c’est un miracle.
11 est donc infiniment plus raisonnable et plus digne de Dieu de supposer qu’il a créé d’abord en telle façon la machine du monde que, sans violer à tout moment les deux grandes lois de la nature, savoir celles de la force et de la direction, et plutôt en les suivant parfaitement, excepté le cas des miracles, il arrive justement que les ressorts des corps soient prêts à jouer d’eux-mêmes, comme il faut, dans le moment que Pâme a une volonté ou pensée convenable, qu’elle aussi bien n’a eue que conformément aux