DE LEIBNIZ ET D’ARNAULD
précédents états des corps, et qu’ainsi l’union de l’âme avec la machine du corps et les parties qui y entrent ; et l’action de l’une sur l’autre ne consiste que dans cette concomitance, qui marque la sagesse^admirable du Créateur bien plus que toute autre hypothèse. On ne saurait disconvenir que celle-ci ne soit au moins possible, et que Dieu ne soit assez habile ouvrier pour la pouvoir exécuter ; après quoi on jugera aisément que cette hypothèse est la plus probable, étant la plus simple, la plus belle et la plus intelligible, et retranche tout d’un coup toutes les diflicultés pour ne rien dire des actions criminelles ; ou il paraît plus raisonnable de ne faire concourir Dieu que par la seule conservation des forces créées.
Enfin, pour me servir d’une comparaison, je dirais qu’à l’égard de cette concomitance que je soutiens, c'est comme à l’égard de plusieurs différentes bandes de musiciens ou chœurs, jouant séparément leurs parties et placés en sorte qu’ils ne se voient et même ne s’entendent point, qui i peuvent néanmoins s’accorder parfaitement en suivant seulementjeurs notes, chacun les siennes, en sorte que celui qui les écoute? tous y trouve une harmonie merveilleuse et bien plus surprenante que s’il y avait de la connexion entre eux. Il se pourrait même faire que quelqu’un, étant du côté de l’un de ces deux chœurs, jugeât par l’un ce que* fait l’autre, et en prît une telle habitude (particulièrement si l’on supposait qu’il pût entendre le sien sans le voir et voir l’autre sans l’entendre); que, son imagination y suppléant, il ne pensât plus au chœur où il est, mais à l’autre, ou ne prit le sien que pour l’écho de l’autre, n’attribuant à celui où il est que certains intermèdes, dans lesquels certaines règles de symphonie, par lesquelles il juge de l’autre, ne paraissent pas ; ou bien attribuant au sien certains mouvements qu’il fait faire de son côté suivantcertains desseins qu’il croit être imités par les autres, à cause du rapport à
cela qu’il trouve dans la suite de la mélodie, ne sachant point que ceux qui sont de l’autre côté font encore en cela quelque chose de répondant suivant leurs propres desseins.
Cependant je ne désapprouve nullement qu’on dise les esprits causes occasionnelles et même réelles en quelque façon des mouvements des corps, car à l’égard des résolutions divines, ce que Dieu a prévu et préétabli à l’égard des esprits a été une occasion qu’il aainsi réglé les corps d’abord* afin qu’ils conspirassent entre eux suivant les lois et forces qu’il leur donnerait ; et comme l’état de l’un est une suite immanquable, quoique souvent contingente et même libre, on peut dire que Dieu fait qu’il y a une connexion réelle en vertu de cette notion générale des substances, qui .porte qu’elles s’entr’expriment parfaitement toutes ; mais cette connexion n’est pas immédiate.
Si l’opinion que j’ai, que la substance demande une véritable unité, n’était fondée que sur une définition que j’aurais forgée contre l’usage commun, ce ne serait qu’une dispute de mots, si ce n’était que j’eusse remarqué et distingué par là une notion négligée mal à propos par les autres. Mais outre que les philosophes ordinaires ont pris ce terme à peu près de la même façon, distinguendo unum per se et unum per accidens, formamque substantialem et accidentalem , mixta imperfecta et perfecta, naturalia et arti/icialia, je prends les choses de bien haut, et laissant là les termes, je crois que là où il n’y a que des êtres par agrégation, il n’y aura pas même des êtres réels; car tout être par agrégation suppose des êtres doués d’une véritable unité, parce qu’il ne tient sa réalité que de celle de ceux dont il est composé ; de sorte qu’il n’en aura point du tout, si chaque être dont il est composé est encore un être par agrégation, ou il faut encore chercher un autre fondement de sa réalité, qui de cette manière, s’il faut tou-
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jours continuer de chercher, ne se peut trouver jamais.
J’accorde, Monsieur, que dans toute la nature corporelle il n'y a que des machines (qui souvent sont animées), mais je n’accorde pas qu’il n’y ait que des agrégés de substances, et s’il y a des agrégés de substances, il faut bien qu’il y ait aussi de véritables substances dont tous les agrégés résultent. Il faut donc venir nécessairement ou aux points de mathématique dont quelques auteurs composent l’étendue, ou aux atomes d’Epicure ou de M. Cordemoy (qui sont des choses que vous rejetez avec moi), ou bien il faut avouer qu’on ne trouve nulle réalité dans les corps, ou enfin il y faut reconnaître quelques substances qui aient une véritable unité.
J’ai déjà dit dans une autre lettre que le composé des diamants du Grand-Duc et du Grand-Mogol se peut appeler une paire de diamants ; mais ce n’est qu’un être de raison, et quand on les approchera l’un de l’autre, ce sera un être d’imagination ou perception, c’est-à-dire un phénomène; car l’attouchement, le mouvement commun, le concours à un même dessein ne changent rien à l’unité substantielle.
Il est vrai qu’il y a tantôt plus, tantôt moins de fondement de supposer comme si plusieurs choses faisaient une seule, selon que ces choses ont plus de connexion ; mais cela ne sert qu’à abréger nos pensées et à représenter les phénomènes. Il semble aussi que ce qui fait l’essence d’un être par agrégation n’est qu’une manière d’être de ceux dont il est composé; par exemple, ce qui fait l’essence d’une armée n’est qu’une manière d’être des hommes qui la composent. Cette manière d’être suppose donc une substance dont l’essence ne soit pas une matière d’être d’une autre substance. Tou te machine aussi suppose quelque substance dans les pièces dont elle est faite, et il n’y a point de multitude sans de véritables unités (’).
(•) Le manuscrit de Hanovre porte : « J’ai donc cru qu’il me serait
Pour trancher court, je liens pour un axiome cette proposition identique, qui n’est diversifiée que par l’accident : que ce qui n’est pas véritablement un n’est pas non plus véritablement un être. On a toujours cru que l’un et l’être sont des choses réciproques. Autre chose est l’être, autre chose est des êtres ; mais le plusieurs suppose le singulier, et là où il n’y a pas un être, il y aura encore moins plusieurs êtres. Que peut-on dire de plus clair ?
Je ne dis pas qu’il n’y a rien de substantiel ou rien que d’apparent dans les choses qui n'ont pas une véritable unité, car j’accorde qu’ils ont toujours autant de réalité ou de substantialité qu’il y a de véritable unité dans ce qui entre dans leur composition.
Vous objectez, Monsieur, qu’il pourra être de l’essence du corps de n’avoir pas une vraie unité ; mais il sera donc de l’essence du corps d’être un phénomène dépourvu de toute réalité, comme serait un songe réglé, car les phénomènes mêmes, comme l’arc-en-ciel ou un tas de pierres, seraient tout à fait imaginaires s’ils n’étaient composés d’êtres qui ont une véritable unité.
Vous dites de ne pas voir ce qui me porte à admettre ces formes substantielles, ou plutôt ces substances corporelles douées d’une véritable unité ; mais c’est parce que je ne conçois nulle réalité sans une véritable unité. Et chez moi la notion de lasubstancesingulièreenveloppe des suites incompatibles avec un être par agrégation ; je conçois des propriétés dans les substances qui ne sauraient être expliquées par l’étendue, la figure et le mouvement, outre qu’il n’y a aucune figure exacte et arrêtée dans les corps à cause
permis de distinguer les êtres d'agrégation des substances, puisque ces êtres n'ont leur unité que dans notre esprit, qui se fonde sur les rapports ou modes des véritables substances. Si une machine est une substance, un cercle d’hommes qui se prennent par les mains le sera aussi, et puis une armée, et entin toute multitude de substances. »