DE LEIBNIZ ET D’ARNAUD
de la sous-division actuelle du continu à l’infini ; et que le mouvement, en tant qu’il n’est qu’une modification de l’étendue et changement de voisinage, enveloppe quelque chose d’imaginaire; en sorte qu’on ne saurait déterminer à quel sujet il appartient parmi ceux qui changent, si on n’a recours à la force qui est cause du mouvement, et qui est dans la substance corporelle. J’avoue qu’on n’a pas besoin de faire mention de ces substances et qualités pour expliquer les phénomènes particuliers ; mais on n’y a pas besoin non plus d’examiner le concours de Dieu, la composition du continu, le plein et mille autres choses.
On peut expliquer machinalement, je l’avoue, les particularités de la nature ; mais c’est après avoir reconnu ou supposé les principes de la mécanique môme qu’on ne saurait établir, à priori, que par des raisonnements de métaphysique, et môme les difficultés de compositione continui ne se résoudront jamais, tant qu’on considérera l’étendue comme faisant la substance des corps, et nous nous embarrassons de nos propres chimères.
Je crois aussi que de vouloir renfermer dans l’homme presque seul la véritable unité ou substance, c’est ôlre aussi borné en métaphysique que l’étaient en physique ceux qui enfermaient le monde dans une boule. Et les substances véritables étant autant d’expressions de tout l’univers, pris dans un certain sens, et autant de réplications des œuvres divines, il est conforme à la grandeur et à la beauté des ouvrages de Dieu (puisque ces substances ne s’entr’empôchent pas) d’en faire dans cet univers autant qu’il se peut et autant que des raisons supérieures permettent.
La supposition de l’étendue, toute nue, détruit toute cette merveilleuse variété; la masse seule (s’il était possible de ja concevoir) est d’autant au-dessous d’une substance, qui est perspective et représentation de tout l’univers, suivant son point de vue et suivant les impressions, ou plutôt rap-
porls, que son corps reçoit médiatement ou immédiatementde tous les autres, qu’un cadavre est au-dessous d’un animal, ou plutôt qu’une machine est au-dessous d’un homme. C’est même par là que les traits de l’avenir sont formés par avance et que les traces du passé se conservent pour toujours dans chaque chose, et que la cause et les effets s’enlre-prêtent exactement jusqu’au détail de la moindre circonstance, quoique tout effet dépende d’une infinité de causes et que toute cause eût une infinité d’effets ; ce qu’il ne serait pas possible d’obtenir, si l’essence du corps consistait dans une certaine figure, mouvement ou modification d'ctendue qui tôt déterminée. Aussi dans la nature il n’y en a point ; tout est indéfini à la rigueur à l’égard de l’étendue, et ce que nous en attribuons aux corps n’est qu’un phénomène et une abstraction ; ce qui fait voir combien on se trompe en ces matières; faute d’avoir fait ces réflexions si nécessaires pour reconnaître les véritables principes et pour avoir une juste idée de l’univers (’).
La multitude des âmes (à qui je n’attribue pas pour cela toujours la volupté ou la douleur) ne doit pas nous faire de peine, non plus que celle des atomes desGassendistes, qui sont aussi indestructibles que ces âmes. Au contraire, c’est une perfection de la nature d’en avoir beaucoup, une âme ou bien une substance animée étant infiniment plus parfaite qu’un atome, qui est sans aucune variété ou subdivision, au lieu que chaque chose animée contient un monde de diversités dans une véritable unité. Or l’expé-
(>) Le manuscrit de Hanovre porte : « Et il me semble qu'il y a autant de préjudice à ne pas entrer dans cette idée si raisonnable qu'il y en a à ne pas connaître la grandeur du monde, la subdivision a l'infini et le* explications machinales de la nature. On se trompe autant de concevoir l’étendue comme une notion primitive, sans concevoir la véritable notion de la substance et de l'action, qu’on se trompait autrefois en se contentant de considérer les formes substantielles en gros sans entrer dans le détail des modifications de l'étendue. »
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rience favorise cette multitude des choses animées. On trouve qu’il y a une quantité prodigieuse d’animaux dans un goutte d’eau imbue de poivre , et on en peut faire mourir des millions tout d’un coup. Or, si ces animaux ont des âmes, il faudra dire de ces âmes ce qu’on peut dire probablement des animaux mêmes, savoir qu’ils ont déjà été vivants dès la création du monde et le seront jusqu’à la lin, et que la génération n'étant apparemment qu’un changement consistant dans l’accroissement , la mort ne sera qu’un changement de diminution , qui fait rentrer cet animal dans l’enfoncement d’un monde de petites créatures où il a des perceptions plus bornées, jusqu’à ce que l’ordre l’appelle peut-être à retourner sur le théâtre. Les anciens se sont trompés d’avoir admis les transmigrations des âmes au lieu des transformations d’un même animal qui garde toujours la même âme : métempsycose pro metaschematismis. Mais les esprits ne sont pas soumis à ces révolutions. Dieu les crée quand il est temps et les détache du corps par la mort, puisqu’ils doivent toujours garder leurs qualités morales et leur réminiscence pour être citoyens de cette république universelle toute parfaite, dont Dieu est le monarque, laquelle ne saurait perdre aucun de ses membres, et dont les lois sont supérieures à celles des corps.
J’ayoue que le corps à part, sans l’âme, n’a qu’une unité d’agrégation; mais la réalité qui lui reste provient des parties qui le composent et qui retiennent leur unité. Cependant, quoiqu’il se puisse qu’une âme ait un corps composé de parties animées par des âmes à part, l’âme ou forme du tout n’est pas pour cela composée des âmes ou formes des parties. Pour ce qui est d’un insecte qu’on coupe, il n’est pas nécessaire que les deux parties demeurent animées, quoiqu’il leur reste quelque mouvement. Au moins l’âme de l’insecte entier ne demeurera que d’un seul côté; et
comme dans la formation et dans l’accroissement de l’insecte l’àme y était dès le commencement dans une certaine partie déjà vivante, elle restera aussi après la destruction de l’insecte dans une certaine partie encore vivante, qui sera toujours autant petite qu'il le faut pour être à couvert de l’action de celui qui déchire ou dissipe le corps de cet insecte, sans qu’il soit besoin de s’imaginer avec les juifs un petit os d’une dureté insurmontable où l’âme se sauve.
Je demeure d’accord qu’il y a des degrés de l’unité accidentelle, qu’une société réglée a plus d’unité qu’une cohue confuse et qu’un corps organisé, ou bien qu’une machine a plus d’unité qu’une société, c’est-à-dire il est plus à propos de les concevoir comme une seule chose, parce qu’il y a du rapportentre les ingrédients; mais enfin toutes ces unités ne reçoivent leur accomplissement que des pensées et apparences comme les couleurs et les autres phénomènes qu’on ne laisse pas d’appeler réels. La tangibilitéd’un'tasde pierres ou bloc de marbre ne prouve pas mieux sa réalité substantielle que la visibilité d’un arc-en-ciel prouve la sienne ; et comme rien n’est si solide qu’il n’ait un degré de fluidité peut-être que ce bloc de marbre n’est qu’un tas d’une infinité de corps vivants, ou comme un lac plein de poissons, quoique ces animaux ordinairement ne se distinguent à l’œil que dans les corps demi-pourris.
On peut donc dire de ces composés et choses semblables ce que Démocrite en disait fort bien, savoir : Esse opinione, lege, Et Platon est dans le même sentiment à l’égard de tout ce qui est purement matériel. Notre esprit remarque ou conçoit quelques substances véritables qui ont certains modes; ces modes enveloppent des rapports à d’autres substances d’où l’esprit prend occasion de les joindre ensemble dans la pensée et de mettre un nom en ligne de compte pour toutes ces choses ensemble, ce qui sert à la commodité du raisonnement ; mais il ne faut pas s’en laisser tromper
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pour en faire autant de substances ou êtres véritablement réels : cela n’appartient qu’à ceux qui s’arrêtent aux apparences, ou bien à ceux qui font des réalités de toules les abstractions de l’esprit, et qui conçoivent le nombre, le temps, le lieu, le mouvement, la figure, les qualités sensibles comme autant d’êtres à part. Au lieu que je tiens qu’on ne saurait mieux rétablir la philosophie et la réduire à quelque chose de précis, que de reconnaître les seules substances ou êtres accomplis, doués d’une véritable unité avec leurs différents états qui s’entre-suivent, tout le reste n’étant que des phénomènes, des abstractions ou des rapports.
On ne trouvera jamais rien de réglé pour faire une substance véritable par agrégation ; par exemple, toutes les parties qui conspirent à un même dessein sont plus propres à composer une véritable substance que celles qui se touchent. Tous les officiers de la compagnie des Indes de Hollande feront une substance réelle, bien mieux qu’un tas de pierres; mais le dessein commun, qu’est-il autre chose qu’une ressemblance, ou bien un ordre d’actions et passions que notre esprit remarque dans des choses différentes? Que si l’on veut préférer l’unité d’attouchement, on trouvera d’autres difficultés. Les corps fermes n’ont peut-être leurs parties unies que par la pression des corps environnants et d’eux - mêmes , et en leur substance ils n’ont peut-être pas plus d’union qu’un morceau de sable, arena sine calce.
Plusieurs anneaux entrelacés pour faire une chaîne, pourquoi composeront-ils plutôt une substance véritable que s’ils avaient des ouvertures pour se pouvoir quitter l’un l’autre ? Il se peut que pas une des parties de la chaîne ne touche l’autre, et même ne l’enferme point, et que néanmoins elles soient tellement entrelacées, qu’à moins de se prendre d’une certaine manière, on ne les
saurait séparer, comme dans la figure ci-jointe. Dira-t-on, en ce cas, que la substance du composé de ces choses est comme en suspens, et dépend de l’adresse future de celui qui les voudra déjoindre? Fictions de l’esprit partout, et tant qu'on ne discernera pas ce qui est véritau blement un être accompli ou bien une
substance, on n’aura rien à quoi on se puisse arrêter.
Pour conclusion, rien ne se doit assurer sans fondement ; c’est donc à ceux qui sont des êtres et des substances sans une véritable unité de prouver qu'il y a plus de réalité que ce que nous venons de dire, et de montrer en quoi elle consiste ; et j’attends la nôtion d’une substance ou d’un être qui puisse comprendre toutes ces choses, après quoi et les parties et peut-être encore les songes y pourront un jour prétendre, à moins qu’on donne des limites bien précises à ce droit de bourgeoisie qu’on veut accorder aux êtres formés par agrégation.
Je me suis étendu sur ces matières, afin que vous puissiez juger non-seulement de mes sentiments, mais encore des raisons qui in’ont obligé de les suivre, que je soumets à votre jugement, dont je connais l’équité et l’exactitude. J’y soumets aussi ce que vous aurez trouvé dans les nouvelles de la république des lettres, pour servir de réponse à M. l’abbé Catelan , que je crois habile homme , après ce que vous en dites ; mais ce qu’il a écrit contre Huygens et contre moi fait voir qu’il va un peu vite. Nous verrons comment il en usera maintenant.
Je suis ravi d’apprendre le bon état de votre santé et souhaite la continuation, avec tout le zèle et de toute la passion qui fait que je suis, Monsieur, votre, etc.
P. S. Je réserve pour une autre fois quelques autres matières, que vous ayez touchées dans votre lettre.
DF. LEIBNIZ ET d’aRNAULD.