A UNE RELIGIEUSE
Sur la naissance de l'Enfant-Jésus.
Vous pouvez penser, ma très chère fille', comme mon ame, qui ayme extrêmement la votre, s'imagine tousjours de vous pouvoir escrire ; car en vérité j'ay ung playsir fort grand, quand je puis entretenir mon esprit avec le vostre. Mais ces grandes f estes nous imposent silence , d'autant que d'elles-mêmes elles retentissent et parlent divinament du mystère qu'elles nous représentent. Je ne sçay certes que dire au tour de ce divin enfant, car il ne dict mot en son cœur plein de faveur pour les nostres, ne se déclare point qu'avec des plaintes, des
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larmes et des douces œillades ; sa sacrée mère se taise
presque tousjours, et admire ce qu'on lui dict. Mon Dieu, que ce scilence me dict des grandes choses ! Il m'apprend àT faire la rraye oraison mentale ; il m'apprend la ferveur amoureuse d'ung cœur qui est saisy d'affection. Que nourissant ces cloulecs pensées a peur d en perdre la suavité s'il les prononce, tenez-vous auprès de cette mère cependant, et ne l'abandonnez pas d'ung seul moment, tandis qu'elle part de Nazareth et qu elle va en Bethléem ; tandis que sans empressement, mais non pas sans des ardens mouvemens, elle attend d'heure à autre de voir escloz de son sacré ventre le bel oyseau du Paradis. Hélas ! ma chère fille, vous la verrez, cette belle dame, cette heureuse fille de Son, que telle qu'elle est mère d'un Roy de gloyre, elle va mendiant l'hospitalité en Bethléem, elle n'en a nulle sorte de honte : ains elle s'honore de cette grâce et bien heureuse nécessité. Jç vous promects qu'en cette messe de la minuict en la quelle il me semblera voyr une crèche sur l'autel et le divin poupon faisant ses deux yeux pleins de larmes plus précieuses que des perles. Je l'offriray à Dieu son père avec le congé de sa mère, et le demandera? pour vous afiin qu'il soit à jamais le cœur de votre cœur et l'unique espoux de votre ame. O ma fille, tenez bien ce divin enfant entre ?oi braz, et lui donnez vos mammelles. Il mange le laid de l'humilité et de la douceur cordialle. Mon Dieu, que ce mystère est doux î Le premier ravissement de votre saint Bernard fut d'une vision d'icelluy, et parce moyen il rendit son cœur et sa bouche pleine de laict de la sainte Vierge et des larmes de ce doux petit enfant. Saluez la petitte cousine fie ma part, et à la pareille 1 une l'autre; sy tost que verrez le grand petit enfant
né en votre ame, dictes luy fermement que je luy sacrifie la mienne avec les vostres éternellement. Amen.
3i4e LETTRE
Tirée du registre des lettres de Saint François de Sales, appartenant à S. Exe. le chev. César Saluées, gouverneur des princes royaux, à Turin.