A UNE RELIGIEUSE
Sur la naissance de TEnfant-Jésus.
Me trouvant dans ces bonnes festes environné de mil affaires. Il ne m'est presque pas bien possible de vous aller visiter ma très chère fille. Je laisse pourtant faict de bon cœur pour vous entretenir toutte de quelques considérations sur le Saint-Mistère que nous célébrons, mais ma chère fille, rien ne vous manquera puisque vous serez en la présence de cet enfant sacré duquel vous tiendrez l'idée en votre mémoire et imagination comme si vous le voyez naistre dans sa pauvre petite crèche de Bethléem. Mon Dieu ma fille que cette naissance faict naistre de sainctes affections dedans nos cœurs; mais surtout de la parfaicte abnégation des biens, des pompes, des soûlas de ce monde.
Je ne sçay mais je ne trouve point de mistère qui mesle si suavement la tendreté avec l'austérité, l'amour avec la rigueur, la douceur avec lâpreté. Jamais on ne
vid ang plus pauvre uy ung plus heureux accouchement; ny jamais une gy somptueuse et si contente accouchée, Certes qui accouche tlu fils de Dieu n'a que faire de maudire du monde des consolations extérieures, saincte Paille ayma mieux aussi vivre pauvre hospitalière en Bethléem que de demeurer riche dame à Rome, luy estant advis que jours et nuict elle ouit en son chère hospitalé les cris enfantins du Sauveur en la crèche ou comme parloit saint François du cher enfant de Bethléem qui lincitoit au mespris des grandeurs et affections mondaines et lappelloit au très sainct amour de L'abjection. Ce cher petit Sauveur le sçait bien, ma très chère fille, que dès ce matin mon cœur crie et réclame Jésus pour le votre buy très doux. Jésus baulme précieux qui donnez toutte suavité aux anges et aux hommes, entrez; possédez l'âme de cette chère fille. Jouissez pleinement de ses affections, affin que l'odeur de son nom parfumé, rejaillisse en toutes ses actions. Hélas ma fille , vous m'estes toute chère parce que vous n'avez rien de cher que Jésus, et quant et par luy je sçay bien que je vous suis bien cher, que je le soit donc encor plus cette année. Mais sourtout que Jésus le soit de plus en plus jusques à la très sainte éternité. Amen.
LETTRES INEDITES
8i5c LETTRE
Tirée du registre des lettres de saint François de Sales, appartenant a S. Exe, le chev. César Saluées, gouverneur des princes royaux, à Turin.
Sur l'amour de Dieu.
Il est vray que les amitiés et affections fondées sur la gloyre de Dieu sont invariablement inviolables, ma chère fille, de sorte que ny le scilence, ny les esloygnemens, ni la variété des accidens ne sauroyent défaire ce que Dieu a faict. Vivez doncq tousjours en cette perfecte asseurance que mon âme ne sauroit pas seulement ung seul moment oublier l'amour sacré etvrayment paternel qu'il a pour la vôtre; demeurez bien en paix parmy vos sécheresses et attendez en patience la rosée des consolations célestes. Il est bon que nous ne soyons pas tousjours attachés aux mammelles de notre Dieu et que nous et qui nous soyons ung peu faure de sa douceur. Tachez de rendre le bon odcur*parmy le prochain. Là où vous estes, là quel bonheur est celluy qui changeant de place vous ne changez point de cœur. Mon Dieu, ma fille , puisque notre cœur ne change point de Dieu pourquey changeroit-il d'amour. Aussybien n'y a-t-il rien au monde pour notre cœur que Dieu ; ny pour Dieu que notre cœur. Tenez vous doncq tousjours bien ferme au pied du crucifix. Bon soir ma chère fille,
DE S, l'HAM OIS DE SALES. 363
recommandez moy bien tousjours dévouement à la miséricorde de celluy pour lequel je suis sang fin votre,
allin qu'on loue le paiïuinicr céleste en la boutique duquel vous \ivez.
3i6e LETTRE.
Tirée du registre des lettres de saint François de Sales, appartenant à S. Exe. le chev. César Saluées , gouverneur des princes royaux.
A UNE DAME
sui la palîeucc et sur la résignation à la volonté de Dieu.
Non, ma fdle, je ne trouve nullement estrange que vous cuiriez de mes lettres. Car outre ce que Dieu le veult rMn , qui est le grand mot de notre commerce, je sens tant de consolation de votre communication que je croy aisément que vous en avez ung peu de la mienne. Et ne fault point attendre subject ny pour vous ny pour moy que celluy d une saincte conversation spirituelle entre nos âmes et de la contribution que nous nous debvons les ungs aux autres de nos consolations. Je ne dis rien, ma bonne fille , de votre cœur en ce que vous ■ svsea pas des larmes, non, ma iille, car le pauvre cœur n'en peult rien. Puisque cela n'arrive pas fault de résolution et vive affection d'aimer Dieu mais fault de sensible passion laquelle ne dépend point de notre cœur, mais d'autres sortes de dispositions que nous ne pou-
vons procurer. Car tout ainsi, ma chère fille, qu'en ce monde il n'est pas possible que nous puissions faire pleuvoir quand nous voulons, ny empêcher qu'il ne pleuve quand nous ne voulons pas qu'il pleuve. Aussy n'est-il pas à notre pouvoir de pleurer quand nous voulons par dévotion, ny de ne pleurer pas aussi quand l'impétuosité nous saissit. Cela ne vient pas de notre fault le plus souvent; mais de la providence de Dieu qui nous veult faire faire nostre chemin par terre et par déserts et non par eau et veult que nous nous accoustumions au travail et à la dureté; tenez votre boucquet en mains. Mais s'il se présente quelque autre odeur souveraine et profitable par rencontre ne laissez pas de l'odorer avecq action de grâce. Car le boucquet ne se prend si non que pour ne vous laisser pas le long du jour sans confort et plaisir spirituel, tenez bien ferme sur cette posture que votre cœur soit bien entièrement à Dieu , car il n'en a point de meilleur pour tout. Ne souhaitez pas des persécutions pour l'exercice de votre fidélité car il est mieux d'attendre celle que Dieu vous ejproyera que d'en désirer. Et si votre fidélité a mille sorlfc d'autre exercice en l'humilité , douceur, charité au service de votre pauvre malade. Mais service cordial, amoureux, affectionné; Dieu vous donne ung peu de loysir pour faire vos provisions de patience et vigueur; puis le temps viendra de les employer. O ma fille , ostez bien touttes les robbes de votre captivité par des continuels renoncement à vos affections terrestres , et ne doutez point que le Roy ne vous en donne des royalles pour vous tirer à son secret amour.
Vive Jésus, ma chère fille, c'est le mot intérieur soubs lequel il nous fault vivre et mourir et avec lequel je proteste d'estre tousjours tout votre.
un s. fiwncois df. sales. IC!
3 17e LETTRE
Tirée do registre des lettres de Saint François de Sales, appartenant à S. Exe. le chev. César Saluées, gouverneur des princes royaux , à Turiu.
A UNE DAME
Sur les peines spirituelles.
Continuez à souffrir ces petites disettes, et pauvretez spirituelles, que N. S. en sa bonté permect arriver en votre âme. Car ce n'est que pour l'affermir et rendre solide, tandis que par résolution vous vous attachiez à Sa Divine Majesté sans entremise d'aucune sorte de consolation. Faictes doncq bien ainsy, ma chère fille, en toute sorte d'événement. Tenez-vous bien près de N. S. et le suppliez qu'il soit votre prédicateur luy-mesme ce caivsme. Ha qu'il faict bon ouïr ces sacrées paroles qu'il dict a noz cœurs quand nous les mettons auprès du sien. Vrayment, ma chère fille, je n'ay nul soucy de votre cœur pourveu que votre volonté soit en asseurance toute résignée en celle de N. S. Laissez-le là ce cœur chétif s'il veut demeurer immobile pourveu que la volonté qui est en luy tire et mouve en son Dieu.
L'original existe au monastère de la Visiîalion de Pignerol. A UNE DAME.
Saint François se réserve décrire à Monseigneur le Prince en son temps , et lui envoie la règle des sœurs de la Visitatiou.
Quand il en sera temps , madame , j'escriray à monseigneur le Prince, pour la prospérité du quel et de toute la mayson nous faysons de spéciales et continuelles prières tant publiques que particulières, en quoy nous obéissons avec anticipation de sousmissions -aux désirs des Sér. Infantes.
Madame de Bressieu, qui est là m'a fait grandement presser d'envoyer ces reigles, c'est pourquoy je n'ay pas pris le loysir de les faire mieux escrire dont je vous supplie dem'excuser.
3 19e LETTRE.
L'original ippàl*tiettt à Sa Grandeur Monscig* l'Etffeqtté d'Aosle.
AI cm 0 ire sur la icenr Elisabeth de Gouiïicr , qui désire de voir annuler sa profession.
Il faut bien faire entendre, comme non-seulement avant que de faire la profession elle prosestade la force et violence que sa mère luy faysoit et que par cette Crainte seulement et non de volonté elle fesoit la dite profession quelle désiroit être déclare nulle en liens et lieu, dont il y a acte par deux notaires.
Mays aussi despuis elle a protesté devant plusieurs personnes de qualité à diverses fois, qu'elle ne setenoit nullement pour religieuse et ne vouloit l'estre. Mais la crainte de sa mère durant, elle n'ose se retirer ni procurer ses expéditions.
Item, comme ce qu'elle s'est éloignée de sa mère, luy a donné liberté de recourir à la justice du Saint-Siège. Que l'abbesse de Paraclet est une grande dame, qui tient grand train et le monastère en lieu ebampestre qui ne reconnoît aucun supérieur, de sorte que si la suppliante allors là elle seriez forcée et par sa mère naturelle et par l'abbesse d'y demeurer. Et empescheronsou la vérification de ses allégations laquelle se fera mieux plus solidement et plus facilement par l'ordinaire du lieu où ell est.
3f>8 LETTRES INEDITES
3aoe LETTRE.
L'original appartient à Sa Grandeur Monseig* l'Évêque d'Annecy. Sur les stations des morts.
Sur la remonstrance à nous faite à Tonon tendante aux fins que les ecclésiastiques de la Congrégation de N. D. de Tonon ayant à faire célébrer la sainte messe , et fasse la station accoustumée dans le diocèse pour les fidèles trépassés dnot les corps reposent au cimetière de Saint Bon; nous commettons les sieurs de Blonnay, préfect, et de Chatillon Plébain pour voir ce qui sera plus à la gloire de Dieu , et ordonner de notre part ce qui devra estre observé pour ce regard, et s'il y a de la difficulté, nous renvoyer leur advis sur lequel nous puissions prouvoir.
3a ^LETTRE.
L'autographe appartient à Sa Grandeur Monseigneur Uey, éy£qne d* Annecy •
Sur le* revenus de la incnsc épiscopatc de lYvêciié de fîcncve.
Somma totius redditus jncnsœ episcopalis Gcbcnnensis.
1 Tibet niaiulamentum vulgo nuncupatum de Thiez,
ex quo perrâpit (lorenoshujus rnonetœ. 7,500
Deinde ex scribania episcopatus fl. 700
\ihil proeterea hahet ne quidem quam possit liuini-
lein habitare casain.
Onera inensœ episcopalis Gebeiuiensis.
Vicario generali et sigillitero loco stipendii persolvit
quot annis, fl. 450
Pro locatione domûs residentia? episcopalis, fl. 500
Pro locatione domûs carceris, fl. 40
Pro conviviis quae solemnioribus festis fieri debent
omnibus canonicis, altari et episcopo celebranti inser-
vientibus, fl. 100
Item praeter elemosinas spontaneas et arbitrio episcopi
fac iendas, teneturex consuetudine singulis bebdomadis
saltem unum quartum frumenti mendicis dividere :
constat autem summa frumenti quot annis circiter,
il. 150
Item renovandis libris quos vocant Recog?utionem
Feudalium praefati mandamenti de Thiez, ut nunc fit
expendendi erunt, fl. 3,000
il. 24
Non autem renovandi sunt quot annis sed trigesimo saltem quoque anno.
Rémanent itaque, deductis praedictis necessariis expensis, circiter floreni ad septem millia pro episcopi sustentatione, id 172 nummi aurei circiter. 860
Sed rursus notandum est, quod si vel hyeme nimio, vel sestu vehementiori, vel tempestate, vel peste, arva et agri vel hœdantur vel inculta remaneant; tune niinuuntur quidem census Episcopi, sed non onera quœ tune temporis maxime potiùs augentur, nisi velit esse crudelîor struthione in deserto.
Si litibus jus Ecclesise prosequendum, id omne Episcopi expensis fit, ut par est. Haec autem omnia verissima esse compertum et testatissimum facio. Quare cum jure merito Sacratissimum Goncilium Tridentinum censuerit nullam imponi debere pensionem Episcopis quorum mensa3 valorem annuum mille ducentorum non excédèrent, œquum sanè non est ut Episcopi Gebennensis decimae solutione gravetur. Quando quidem Episcopo Gebennensi pro ejus sustentatione, et familiae Episcopalis, non remaneat. 860
Et regimen illi incumbit 600 Ecclesiarum parochialium regimen difficillimum , gravissimum ac variis expensis maxime obnoxium ut cum aegrè ad modum,
admodum , ac ne vix quidem necessariis sumptibus obeundis, censuum tenuitas qualem recensui, par esse possit. Si deinceps non habenti auferatur etiamquod habet, non modo publica res ecclesiastica difficiliùs conservabitur in hac diœcesi , sed omnino corruat necesse sit : nisi Deus farina iEgypti carentibus manna de Cœlo iterura preestare dignetu r.
Fjuncisgus, Epi^copus Gebennensis.
Etat de tous les revenus de la Meuse cpiscopale de
Genève.
En vertu du décret de Thiez, elle perçoit une rente do florins 7,500
Le secrétariat lui rapporte fl. 700
Elle ne possède rien de plus, pas même de quoi bâtir une humble chaumière.
Charges de la Meuse épiscopale de Genève.
Au vicaire-général et au secrétaire, elle paie annuellement à titre d'honoraires, fl. 450
Pour loyer de la maison de résidence de l'évêque, II. 300
Pour loyer de la prison, fl. 40
Pour repas des jours de fête solennelle offerts à tous les chanoines et aux membres du clergé qui assistent 1Y\ èque à l'autel, quand il officie , fl. 100
Item, outre les aumônes volontaires que l'évêque s'impose, la coutume V oblige a donner aux pauvres un quart de froment par semaine : cette dépense s'élève bon an, mal an, à fl. 150
hem, pour renouveler, comme on le fait en ce moment, les livres relatifs au susdit décret de Thiez et portant pour titre : Reconnaissance des Vassaux, il faut dépenser, fl. 3,000
Ces livres n'ont pas besoin d'être renouvelés tous les ans, mais seulement tous les trente ans.
Ainsi, déduction faite des sommes consacrées aux frais piécedens, et qui s'élèvent à près de sept mille flo-
rins, il ne reste pour les dépenses personnelles de l'évêque, que 172 écus d'or environ (1), ou fl. 860
Mais il faut remarquer en outre que si, par suite d'un hiver rigoureux, ou des chaleurs excessives de l'été ; si, par l'effet d'un ouragan ou de la peste, les campagnes sont ravagées ou demeurent en friche, alors les revenus de l'évêque sont réduits; mais les charges, loin d'être diminuées, augmentent, à moins qu'on ne se montre plus cruel que l'autruche du désert.
Si l'église a besoin de l'appui des tribunaux , les frais du procès sont encore, comme de raison, à la charge de l'évêque. Toutes ces supputations sont exactes , et je les garanties en conscience. Aussi, le Saint Concile de Trente a-t-il décidé sagement qu'aucune taxe ne devoit être imposée aux évêchés dont les revenus n'excèdent pas deux cent mille florins; il n'est donc pas juste que l'évêque de Genève paie la dîme, puisqu'il n'a pour son entretien et pour celui de sa maison que, fl. 860
Enfin, l'évêque a l'administration de 600 églises paroissiales, administration difficile, épineuse, et qui occasionne mille faux frais : ce n'est qu'à grand' peine que les modiques revenus de ces paroisses peuvent balancer les dépenses qu'elles entraînent inévitablement. Si à celui qui ne possède rien, on enlève encore ce qu'il a, non seulement le temporel ecclésiastique de ce diocèse se soutiendra difficilement, mais il ne peut échapper à une ruine complète : à moins que le Seigneur, nous voyant privés du froment de l'Egypte, ne nous envoie de nouveau la manne du haut des Cieux.
François, Evêque de Genève.
(1) On voit par cette supputation que l'éeu d'or valoit 5 florins.
L'original appartient à Sa Grandeur Monseigneur I\cy, évoque d'Annecy.
Noie écrite de la main de saint François de Sales, au sujet de la dispute qu'il avoit eue avec le fameux ministre Dumoulius sur l'Eucharistie.
« M. de Genève m'a dit qu'il ne voudroit pour chose quelconque nier la vérité de ses manquements, et qu'il est donc vray qu'au rencontre qu'il eut chez Madame la Marquise de Fervasq, il commit un deffautde mémoire, ne trouvant pas en l'ancienne version latine de la Bible un mot où il pensoit le trouver, bien qu'il soit plusieurs fois ailleurs en la même version et pour le même sujet ; et quoique cela ne soit qu'une simple faute de mémoire, si est-il marry qu'il lui soit arrivé craignant que les esprits foibles n'en soient troublés, ne pouvant croire toutesfbîs que M. Dumoulins se vante de rien pour ce rencontre fait sans ordre ni règlement. Puisque quand au fond de la question à sçavoir ou non si N. S. avoit ordonné aux apôtres de sacrifier en l'Eucharistie : il advona enfin qu'oui, et que l' Eucharistie étoit un sacrifice tant celui de la croix, qui étoit tout ce qu'on pou voit, prétendre sur ce point, dont le dit Monsieur ée Génère dit qu'il ne se veut nullement vanter, bien qu'il se réjouisse grandement si le dit sieur Dumoulin persévère franchement à confesser la vérité dudit sacrifice. »
323e LETTRE.
L'autographe appartient à M. le comte Maffei de Boglio. Fragmens sur l'amour de Dieu.
D'autant que l'homme fait ses opérations diverses selon la distinction des facultés de son ame et selon la différence des organes de son corps, nous attribuons à cliasque faculté de nostr'ame et à chasque organe de nostre corps les actions que nous faysons par leurs entremises. Ainsy, disons-nous, que l'œil void, que l'oreille oyt, la langue parle , l'entendement discourt. La mémoire se ressouvient et la volonté aime, mais nous sçavons pourtant bien que c'est l'homme, à proprement parler, qui par diverses facultés et clifférens organes fait toute cette variété d'opérations. C'est donq l'homme aussi qui par la faculté affective de son ame que nous appelons volonté, tend au bien, s'y complait, et qui a cette grande convenance avec luy, laquelle est source et origine de l'amour, et voyons maintenant quelle est la convenance qui nous peut exciter à la complaisance et à l'amour.
Et certes, Philothée, ceux-là n'ont pas bien rencontré qui ont estimé que la seule ressemblance estoit la convenance qui produisoit l'amour , car qui ne sçait que les vieillards les plus sensés ayment tendrement et chèrement les petits enfans , et que les petits enfans ayment réciproquement les bons anciens; que lessçavans ay-
mont tari ignorans pourveu qu'ils soyent dociles, et les malades avment leurs médecins. Qufe si nous pouvons tirer quelqu' argument dé l'hommage a*àihôtif , laquelle M voit èi choses insensibles; quelle ressemblance peut (aire tendre le fer à l'aymant; un aymant n'a-t-il pas plus de convenance avec un autre aymant, ou avec une autre pierre, qu'avec le fer qui est d'un genre tout différent? Et bien que quelques-uns pour réduire toutes ces convenances à la ressemblance assurent que le fer tire le fer et l'aymant tire l'aymant , si est-ce qu'ils ne seauroient rendre rayson pourquoy l'aymant tire plus puissamment le fer, que le fer ne tire le fer mesme. Mais je vous prie quelle similitude y a-t-il entre la chaux et l'eau, ou bien entre l'eau et l'csponge , et néamoins la chaux et l'esponge prennent l'eau avec un' avidité non pareille <>l tesmoignent envers elle un amour insensible extraordinaire. Or, il en est de mesme de l'amour volontaire des hommes, car il se prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités qu'entre celles qui sont fort semblables.
Je pense don q , chère Philothée, que la convenance qui cause l'amour ne consiste pas toujours en la ressemblance , mais en la proportion , rapport et correspondance de l'aimant et la chose aimée; car ainsi ce n'est pas la ressemblance qui rend la médecine aymable au malade, c'est la correspondance de sa nécessité à la suffisance du médecin, d'autant qu'il a la nécessité que i ette suffisance peut secourir; le médecin ayme le malade et le sçavant son apprentif parce qu'ils peuvent exercer leurs facultés sur iceux. Les vieillards ayment les enfans, non pas pour avoir de la sympathie avec eux, mais parce que l'extrême simplicité , foiblesse et tendresse des uns, rehausse et fait mieux reconnoître l'ex-
trême prudence , fermeté et assurance des autres. On est bien ayse de sentir les advantages qu'on a sur les moindres, et cette dissemblance est agréable. Au contraire, les petits enfans ayment les vieillards, parce qu'ils les voyent amusés et embésoignés d'eux.
Les accords de la musique se font en la discordance par laquelle les voys dissemblables se correspondent, pour toutes ensemble faire une seule rencontre d'harmonie ; la dissemblance des pierres précieuses fait l'agréable composition que nous appelons esmail, et la diversité des fleurs qui se rencontrent ensemble fait la diapreure. C'est pour dire que l'amour ne se fait pas tousjours par la ressemblance et sympathie , ains par la correspondance ; or, la correspondance de deux choses consiste en ce que, par l'union de l'un à l'autre, elles puyssent recevoir de la perfection et devenir meilleures. La tête ne ressemble pas au corps , ni la main au bras ; mais néanmoins elles ont une si grande correspondance et.... si proprement l'un à l'autre que l'un est grandement
3a4* LETTRE.
L'autographe appartient à M. Métrai, curé de Magland, diocèse d'Annecy.