A MADAME MA MERE, MADAME DE BOYSI
Sur sa santé et sur la résignation à la volonté de Dieu.
Veille Saint- André , 29 nov.
Madame ma mère ,
La nouvelle que mon jeune frère m'a donnée de votre meilleure santé, m'a fort consolé. Et néanmoins je ne laisse pas d'approuver l'advis de mon cousin Chaud ens, que le sieur Marcofredo soit consulté sur votre santé , ou le faysant venir à Sales, ou si vous le pouvez, allant vous-mesme à Genève pour trois ou quatre jours. Mais en ce dernier cas , il faudroit faire le voyage bien tost , pour prévenir les grandes froideures. Si mon frère m'eût aussi bien sçeu dire en quel estât estoit vostre esprit, ma consolation eût esté plus grande : mais, il ne m'a sçeu dire, sinon que par fois vous estiez assez joyeuse et par fois triste, et que vous n'aviez pas voulu que l'on vous fît des souliers, estimant que vous ne vivrez pas assez pour les user. Or , en tout cela il n'y a pas grand mal. Mais je désire pourtant bien que petit à petit vous deffaciez et désengagiez de ces petites pensées, les quelles sont entièrement inutiles et infructueuses , et outre cela, elles tiennent la place d'autres cogitations meilleures et agréables à Notre-Seigneur. Il faut un petit
plus mettre votre esprit au large et à l'ayse avec Nostre- Seigneur, et ne point charger de ees menues affections ou pensées, et vivre librement, laissant à la prudence de Notre-Seigneurce qu'il luy plaira faire de vous. Mais a v oc votre permission, je vous parleray clairement. Il faut, ma chère mère, ne plus vous amuser à certaines considérations qui ne servent à rien, et sont de trop peu de valeur pour occuper l'esprit, et ayant mis doucement l'ordre qui se peut mettre aux affaires, s'ils vont bien, en louer Dieu; s'ils ne vont pas si bien que vous désireriez, puisque vous ne pouvez pas mieux faire de votre coté. Remettez le tout entre les bras de Dieu , qui enfin conduit toutes choses selon qu'il voit expédient à nostre bien. Voilà mon petit advis, ma chère dame et bonne mère. Pour l'amour de Dieu , soyez un peu fort courageuse. Dites cent fois le jour; mais dites-le de cœur : Dieu nous aydera, et vous verrez quille fera. Commandez librement à vos enfans, car Dieu le veut.
Je vous envoyé deux lettres de Dijon et vous souhaittant toutes les grâces que Nostre-Seigneur donne à ses loyales servantes , je demeure,
Madame ma chère mère ,
Votre fils très humble ,
François, Eveque de Genève»
117e LETTRE
Tirée du registre des lettres de saint François de Sales, conservé au monastère de la Visitation de Pignerol.