‹ Nouvelles lettres inâeditesChapitre 9 sur 57 · A SA NIÈCE · texte numérisé non relu

A SA NIÈCE

Sur la maladie de sa mère , et sur le départ du docteur Grandi pour la soigner.

Ma chère fille, ma nièce,

Votre lettre m'a certes un peu estonné. Mays j'ay, grâces à Dieu, les yeux sur cette infinie Providence de laquelle les décrets seront à jamais les lois de mon cœur. Hélas vous pouvés penser ce que mon âme est à ma mère et ce que rame de ma mère est à la mienne. Et j'espère que la divine bonté en considération de notre pauvre petite congrégation faite en son nom, et pour sa gloire, nous laissera cette mère tant utile. M. Grandis a eu peine à se résoudre d'aller parce qu'il tenoit d'un costé la maladie n'estre pas dangereuse, puisqu'elle est intermitte.... et de l'autre, que les médecins de delà aurojent desja fait tous les remèdes quand il arrivera. Néanmoins en un occasion de si grande conséquence enfin il s'est résolu. O Dieu soit nostre secours, ma très chère nièce. Prions bien Dieu il nous aydera.

L homme qui accompagne M. Grandis reviendra soudain aver ;ulvis nouveau, et que ce soit bien distinct. Tout ce crue Dieu ordonnera sera receu moyennant sa

grâce avec résignation ; l'unité de mon âme avec celle de cette mère n'est pas pour cette vie seulement mais principalement pour l'autre. Dieu vous bénisse ma très chère nièce. M. Grandis ne fera point semblant d'aller exprès.

iai« LETTRE

Tirée de l'original conservé au monaslère de la Visitation de Turin.

A MADAME DE CHANTAL

11 lui parle de la mort de sa mère et lui envoie le délail de ses derniers instans (1).

11 mars 1G10.

Mais à Dieu , ma très chère fille, ne faut-il pas en tout et partout adorer cette suprême Providence , de laquelle les conseilz sont saintz, bons et très aymables? Et voylà qu'il luy a pieu retirer de ce misérable monde nostre très bonne et très chère mère, pour l'avoir, comme j'espère, fort asseurément, auprès de soy et en sa main droitte. Confessons ma fille bien aymée, confessons que Dieu est bon et que sa miséricorde est à l'éternité. Toutes ses volontés sont justes, et tous ses décretz équitables, son bon playsir est tousjours saint, et ses ordonnances très aymables. Et pour moy je confesse, ma fille, que j'ay eu un grand ressentiment de cette séparation ;

(1) Le ixc volume ne contenant que quelques fragmens de celte lettre , nous nous faisons un véritable plaisir de la reproduire ici en son entier.

1)L S. FRANÇOIS DE SALLS. 37

car c'est la confession que je doy fidre de ma faiblesse après celle que j'ay faite de la bonté Divine. Mais néanmoins, mi fille, <;a este un ressentiment tranquille quov que vit', car j'ay dit eonnne David : le nie tais, ô Seigneur, ci n'ouvre point ma bouche parce que c'est vous laves fait. Sans doute si ce n'eust esté cela j'eusse crié, hola, sous ce coup. Mais il ne m'est pas advis que j'osasse crier ni tesmoigner du mescontentement sous les coups de cette main paternelle qu'en vérité, grâces à sa bonté, j'ay appris d'aymer tendrement dès ma jeunesse. Mais vous voudriés peut-estre sçavoir comme cette bonne femme a fini ses jours. En voyci une petite histoire, car c'est à vous à qui je parle , à vous, disjui | av donné la place de cette mère en mon mémorial de la messe sans vous oster celle que vous aviés, car je n'ay sçeu le faire tant vous tenés ferme ce que vous tenés en mon cœur , et par ainsy vous y estes la première et la dernière. Cette mère donq vint icy cet hiver, et en un moys qu'elle y demeura, elle fit la revue générale de son âme et renouvela ses désirs de bien faire avec certes beaucoup d'affection, et s'en alla la plus contente du monde d'avec moy , duquel comme elle disoit, elle avoit retiré plus de consolation que jamais elle n'avoit fait. Elle continua en cette bonne joye jusques au jour des Cendres, qu'eu" alla à la paroisse de Thorens où elle se confessa et communia avec très de dévotion, ouyt trois messes, et vespres, et le soir it au lit et ne pouvant dormir se fit lire à sa fille de chambre trois chapitres d'introduction pour s'entretenir en ae bonnes pensées et fit marquer la protestation pour li Paire au matin suivant. Mais Dieu se contenta de sa bonne volonté, disposa d'autre sort, car, le matin estant venu cette bonne femme se levant, etpignunt,

LETTRES INEDITES

elle tombe soudainement d'un catharre , comme toute morte. Mon pauvre frère vostre filz qui dormoit encor estant adverti accourt en chemise, et la fait relever et promener et ayder par des essences, eaux impériales et autres choses qu'on juge propres en ces accidens, en sorte qu'elle se réveille et commence à parler mais presqu inintelligiblement d'autant que le gosier et la langue estoyent saysis. Onmevientappellericyet j'y vay soudain avec le médecin et apoticaire , qui la treu^ent léthargique, et paralitique de lamoytié du corps, mays léthargique en telle sorte que néanmoins ell' estoit fort aysée à réveiller, et en ces moraens de réveil, elle tesmoignoit le jugement entier soit par ses paroles qu'elle s'efforçoit dédire, soit par le mouvement de sa main saine , c'est à dire de laquelle l'usage luy estoit demeuré. Car elle parloit fort à propos de Dieu et de son âme , et prenoit la croix elle mesme à tastons , d'autant que soudain elle devint aveugle, et la baysoit jamais, ne prenoit rien qu'elle n'ei\t fait le saint signe dessus et reçeut ainsy le saint huyle. A mon arrivée toute aveugle et tout' endormie qu'ell' estoit, elle me caressa fort et dit : Cet mon filz; et mon père cettuy-ci, et me baysa en macolant de son bras, et me baysa la main avant toutes choses. Elle continua en mesm' estât presque deux jours et demi après lesquelz on ne la peut plus guère bonnement resveiller, et le 1er mars elle rendit l'âme à Nostre-Seigneur doucement, paysiblement avec une contenance et beauté plus grande que peut estre elle n'avoit jamais eue, demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu.

Au demeurant encore , vous faut-il dire que j'eus le courage de luy donner la dernière bénédiction, luy fermer les yeux et la bouche, et luy donner le dernier

luyserde paix à l'instant de son trépas. Après quoy le l'ivur n'enfla Tort el plcuray mit cette bonne mère plus que je n'avois l'ait dès que je suis d'église, mais ce fut sans amertume spirituelle, grâce à Dieu \ voylà tout ce qui se passa. Au demeurant, je ne puis taire du grand bon naturel de vostrelilz qui ma si extrêmement obligé, au soin et travail qu'il a pris pour cette mère, mais je dis avec tant de cœur, que s'il eust esté quelqu' étranger, je serois forcé de le tenir et jurer mon frère. Je ne sçai si je me trompe, mais je le trouve extrêmement bien changé en mieux, soit pour le monde, soit principalement pour l'âme. Or, sus, ma chère fiille, si faut-il se résoudre sur cela, et louer tousjours Dieu, quand il luy plairoit nous visiter encore plus fortement. Si donques vous le trouvez à propos, vous pourrez venir pour estr icv le jour des Rameaux; je dis icy, car il n'y auroit point de proportion que vous fissiez les bons jours aux champs, vostre petite chambre vous attendroit , nostre petite table et nostre simple et petit traittement vous sera fait et offert de bon cœur, je veux dire de mon cœur qui est grandement vostre. Les festes passées, vous ordonneriez ainsy qu'il vous plairoit pour conduire notre petite chez elle. Voylà, si cela se peut aysément, je le désire, mais je dis s'il se peut aysément. De quoy vous madvertirez par le retour de ce garçon, et encore de ceux que vous amènerez, si vous amenez quelque cornpaignie extraordinaire. Car, quant à nostre bon baron, je croy qu'il ne viendra pas nous voir. Sur ce nouveau deuil parmi le quel nous ne pourrons nous resjouir que ai -\oteinent et totalement en Nostre-Seigneur , je pense qu i\ ne seroit pas à propos qu'il vint maintenant, il faut que je die ainsi avec vous. J'attendray ce que vous me marquerez.

Mon frère tous escrit pour le reste de la dote de ma sœur, si cela se peut, je n'y voy nul inconvénient; car, enfin , vous auriez vostre argent icy , outre tout celuy qui dépend de moy qui est autant vostre que nul aultre, et cette dote serait payée, qu'il faut aussi bien payer une foys; mais je laisse cela à vostre providence. J'ay voulu scavoir s'il seroit à propos que vous prissiez une femme pour estr' auprès de ma sœur, mais mon frère m'a dit que vous ne vous missiez nullement en peyne, qu'il accomodera si bien tout ce qu'il faudra pour ma sœur, que vous aurez tout sujet de contentement de luy, de manière qu'il n'est point besoin de cela. Pour vray , j'espère que ce filz-làsera grandement béni pour le service qu'il a rendu à ses père et mère en leur trespas.

Maintenant je vais courant sur les chefz de votre lettre. Nostre pauvre petite Charlotte est bien heureuse d'estre sortie de la terre avant qu'elle l'eut bonnement touchée. Hélas ! il l'a failloit néanmoins bien un peu pleurer. Car n'avons-nous pas un cœur humain et un naturel sensible ? Pourquoy non pleurer un peu sur nos trespassés. Puisque l'esprit de Dieu non seulement le nous permet, mais nous y semont. Je l'ay regrettée, la petite pauvre fille, mais d'un regret moins sensible d'autant que le grand sentiment delà séparation de ma mère, osta presque toute prise au sentiment de ce second desplaysir du quel la nouvelle m'arriva, tandis que nous avions encor le corps de ma mère en la mayson. Dieu soit encor loué en cet endroit : Dieu nous donne , Dieu nous oste ; son saint nom soit béni.

Hélas! nostre pauvre madame Dupuis-d'Orbe auroit un grand besoin d'estre assistée de près. Car elle est si bonne et si cordiale que rien plus, mais si mélancolique, si douillette et si délicate de courage, que rien

plus. Vous voyez, je lui avoys tant tesmoigné la nécessité de s'assujettir elle-roeSrae à la stabifoé en son monastère, ei néanmoins contre le souhait des siens, elle médite tous les jours dos sorties pour ceci et pour cela. Ce nYsîoit pas sortir d'aller avec vous à Imurtilly, non ma Bile , ce n esl pas sortir quand on soit pour s'ai rester et rentrer. Mais ces autres sorties sont hors de rayson. Aussi, on les desseigne et delibère-t-on sans moy. Dieu seait, ma lille, si j'ayme tendrement cett' âme, et si je suis plein de désir de son bien. Et que jamais je ne la veux ni puis abandonner, je dis quoy qu'elle fit; mais je n'ose pas la presser de loin, car c'est un esprit qui ne pont estre conduit qu'avec amour et confiance. Confiance dis-je, tousjours nourrie de nouvelles et contitinuelles démonstrations d'affection, ce qui ne se peut (aire de loin. Mais bien quand vous serez icy, nous aviserons.

Je regrette l'accident de monsieur de Saint-Jean , qui devoit arriver au plus tost, ou plus tard, ou jamais. Si ell' a bien cette son espérance en Nostre-Seigneur, il la tirera de ce mauvais passage pour la faire marcher tant plus vistement vers luy. J'escriray au P. de Monclu qu'il souffre beaucoup, car nous ne sommes point desbonorable à l'Église quand nous imitons Nostre-Seigneur qui a tant souffert d'ignominies pour nostre salut. Où il y va du proufit spirituel, ilne faut pas craindreles opprobres. Ouy, ma fille, nostre bon Dieu nous aydera et pour la bonne commère aussi, bien qu'il faille tascher d'avoir tout ce qu'on pourra. Quand vous serez icy, nous prendrons les résolutions convenables pour cornmencer nostre dessein et verrons ce que diront nos filles de deçà. Nostre Faure a fait merveilles, et est maintenant toute à Dieu.

Ne dites mot de Sainte-Catherine, car c'est le secret qui doit tout faire rëuscir.

Je n'ay nulles nouvelles de Paris, non pas mesme si monsieur Berulle est en vie.

Quant à ces préceptes de l'orayson que vous avez receu de la bonne Me Prieure, je ne vous en diray rien pour le préseut. Seulement je vous prie d'apprendre le plus que vous pourrez, les fondemens de tout cela; car à parler clair avec vous, quoyque deux ou trois fois l'esté passé m'estant mis en la présence de Dieu , sans préparation et sans dessein, je me treuvasse extrêmement bien auprès de Sa Majesté, avec une seule, très simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais très doux. Si est ce que je n'osay jamais démarcher du grand chemin , pour réduire cela en un ordinaire. Je ne sçai, j'ayme le train des saintz devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa préparation et qu'en l'orayson on est attiré à cette sorte d'orayson il n'y faille aller, mais prendre pour méthode de ne se point préparer, cela m'est un peu dur. Corara' encor de sortir tout à fait de devant Dieu sans action de grâce, sans offrande, sans prière expresse. Tout cela peut être utilement fait, mais que cela soit une règle. Je confess' que j'ay un peu de répugnance. Néanmoins, je parle simplement devant Nostre-Seigneur et à vous , à qui je ne puis parler que purement et candidement; je ne pense pas tant sçavoir que je ne soys très aysé, je dis extrêmement très aysé de me démettre de mon sentiment et suivre celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus scavoir que moy,je ne dis pas seulement de cette bonne mère, mais je dis d'une beaucoup moindre. Apprenez donq bien tout son sentiment en cela et tous ses fondemens, mais tout bellement pourtant et sans em-

DE S. FRANÇOIS DE SALES. Il

prestement , et en sorte qu'elle lie cuyde pas que vous la veuilliez examiner. J'honore tott' aine-là de tout mon eœur et tout son monastère.

Vdu-u , ma ebère iille , jusques à se revoir bien tost, moyennant Jésus , qui vive et règne à jamais en nos esprits. Amen.

ia2« LETTRE.

L'original se conserve au monastère de la Visitation d'Annecy.

A MONSEIGNEUR LEVEQUE DE MONTPELLIER, PIERRE FEISOUILLET.

Il lui parle du contentement qu'éprouvent les habitans de la ville de Montpellier déposséder leur Evèque, et lui fait pari delà mort de madame de Boisy . sa mère.

5 avril IGOG.

Monseigneur,

Je n'ai garde de vous vouloir beaucoup entretenir, maintenant qu'au milieu de cette grande et noble ville, chacun est autour de vous pour puiser les eaux des consolations spirituelles de la vive source que Dieu a mise en vous.

Ce n'est justement que pour vous baiser humblement les mains, et vous supplier de me conserver l'honneur de votre bienveillance, que cette lettre se présente à vous en mon nom.

Que si vous lui permettez de vous dire quelque chose de plus, ce sera que je viens d'apprendre pourquoi N.- S. n'a pas voulu permettre que j'allasse à Salins, carra été, comme je pense, afin que j'assistasse à la mort de

LETTRES INEDITES

ma très bonne mère, qu'il appela à soi le premier de ce mois, l'ayant par sa miséricorde premièrement disposée à bien et beureusement faire ce passage. Voyez-vous, Monseigneur, j'allège, cerne semble, de beaucoup mon cœur, en le vous communiquant comme à un ami , auquel je porte tant d'amour, d'honneur, de respect, de révérence, et en la bienveillance duquel j'ai tant de confiance , bref auquel je suis d'une affection absolue, très humble, très obéissant et très affectionné frère et serviteur ,

François, Evesque de Genève.

ia3c LETTRE.

L'autographe appartient à M. le comte Thomas Valperga Chevron.

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